Mariage – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Wed, 01 Jul 2015 02:52:52 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 [actu] USA : Just divorced ! https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/29/actu-usa-just-divorced/ Mon, 29 Jun 2015 20:38:15 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1555 Continuer la lecture →]]> usmoreCélébration de la promulgation du mariage gay à notre sauce, avec quelques images (et propos) glanées ici ou là…

 

 

us1

« I cannot summon enough pride to prevent my black, gay body from being the target of white racial supremacy. » (Darnell L. Moore)

us white supremacy

« I refuse to take pride in a « movement » singularly invested in gay liberation while black and brown folk continue to die at the hands of the state and white vigilantes. LGBTQ celebration should not overshadow the tragedy of black death and inequity. Not while white LGBTQ people refuse to confront the anti-black racism within their liberal communities. Not while marriage equality work can amass more money than programming for trans women of color and LGBTQ youth. Not while undocumented LGBTQ people continue to be detained and abused by the state. Not while I must daily argue for the mattering of black lives. » (Darnell L. Moore)

uswho

Seriously stop interviewing Obama about Black issues! Interview him about gays and transsexuals …he seems more keen on their issues anyways.

Obama said the problem is guns! Like whites won’t/haven’t bomb a black church, burn down a black church, lynch us outside a black church. I’m so tired of this kneegrow.

He never mentions gun control when police are killing black people….WITH GUNS!

Obama the issue isn’t Gun Control it’s White Control! But you ain’t about disturbing White Power are you? Your white grandparents trained you oh so well.

(Gazi Kozdo)

 

 

usmore

usmariage

us_translivesmatter

US

]]>
« L’argent circule dans toute relation sexuelle » https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/20/largent-circule-dans-toute-relation-sexuelle/ Mon, 19 Jan 2015 23:31:44 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=853 Continuer la lecture →]]> livre

Dans L’échange économico-sexuel, une douzaine de chercheurs montrent que les liens entre relations sexuelles et argent ne concernent pas uniquement la prostitution.

Entretien publié le 31 décembre par le mass média bobo Les Inrocks.

 

Les maisons closes de Bolivie, les clubs libertins de Paris, les femmes européennes qui tombent amoureuses de Bédouins au fin fond du Sahara, les “noces de papiers”… L’échange économico-sexuel, écrit sous la direction de Christophe Broqua et Catherine Deschamps, explore à travers le monde des formes variées de rapports sexuels.

A partir d’enquêtes de terrain, une douzaine de chercheurs décrivent les relations diverses qui existent entre sexe et argent, ou plus globalement entre relations sexuelles et compensation économique ou sociale. On y croise des femmes blanches relativement âgées qui se “paient” l’affection de jeunes Noirs, des prostituées en Bolivie, des homosexuels au Maroc, ou des hommes qui refusent de payer quoi que ce soit pour parvenir à avoir des relations sexuelles avec une femme. Autant d’exemples qui très souvent font référence au premier texte de ce livre, celui de Paola Tabet. Cette anthropologue italienne a développé la théorie du “continuum dans l’échange économico-sexuel” ; selon elle, pour toute relation sexuelle, il existe une compensation économique. Et cela va de la prostitution… au mariage. Une approche qui trouve écho dans de nombreuses pratiques à travers le monde, comme ont pu le constater Christophe Broqua et Catherine Deschamps.

prostitute

Pourquoi avez-vous souhaité aborder ces questions de liens entre sexe et argent ?

Christophe Broqua. J’ai beaucoup travaillé sur les milieux homosexuels au Mali, et cette thématique des “transactions sexuelles” s’est en quelque sorte imposée à moi: en Afrique, la place de l’argent est centrale dans les rapports sexuels, et dans les relations sociales plus généralement.

Catherine Deschamps. Pour ma part, j’ai fait pas mal de recherches sur la prostitution de rue. J’étais agacée de voir à quel point on pouvait isoler la prostitution dans les débats. C’est comme s’il y avait d’un côté la prostitution et de l’autre l’ensemble des autres formes de sexualité. Comme si mettre le focus sur la catégorie “prostitution” permettait par effet miroir de cacher les systèmes d’intérêt qui existent dans les relations sexuelles et affectives plus banales. Or dans ces recherches, Paola Tabet inscrit la prostitution dans un “continuum”, qui va en gros de la prostitution au mariage. La prostitution devient alors une forme de sexualité au sein d’autres formes de sexualité. Et comme le remarque Tabet, ainsi que les chercheurs réunis dans le livre, l’argent ou les compensations économiques ne circulent pas que dans la prostitution mais dans toute relation sexuelle.

prostitute_2159543b

Les textes de ce livre s’appuient en effet sur les recherches de cette anthropologue italienne, sans pour autant toujours aller exactement dans son sens.

Christophe Broqua. Le point de départ du livre ce sont les enquêtes contemporaines sur les transactions sexuelles, nous ne sommes pas partis des recherches de Tabet. Mais elle a abordé ces thématiques et presque tous les chercheurs se reportaient à ses travaux. Son approche en termes de “continuum de l’échange économico-sexuel” a donc servi de fil rouge mais nous semblait cependant insuffisante et trop restrictive.

Catherine Deschamps. Oui, nous avons en effet voulu marquer un décrochage par rapport à Tabet, car selon elle, ce continuum ne pourrait s’expliquer que par la domination masculine. Or sur le terrain, des chercheurs ont pu voir de nombreuses autres explications et une diversité de rapports de pouvoir dans des directions parfois antagonistes. Tabet s’intéresse à des situations hétérosexuelles où l’homme rétribue la femme en échange d’un service sexuel. Mais l’argent circule aussi entre hommes ou de la femme vers l’homme (comme ces touristes blanches qui tombent amoureuses des “hommes bleus du Sahara” et les couvrent de cadeaux, eux et leur famille). Il existe sans aucun doute des échanges entre femmes, mais il n’y a pas assez de travaux sur le sujet.

therese

N’existe-t-il pas encore une domination de l’homme sur la femme ?

Catherine Deschamps. Il y a toujours des rapports de domination, mais ce n’est pas nécessairement de l’homme sur la femme. D’ailleurs, le genre rentre en jeu rarement seul ; d’autres éléments sont à prendre en compte, comme l’origine sociale, géographique, la “race”… Par exemple, dans les recherches qui montrent les relations entre “vieilles Blanches” et “jeunes Blacks”, ce n’est pas seulement un rapport homme – femme.

Cela semble difficile dans notre société occidentale d’admettre que tout rapport sexuel induit de l’argent.

Christophe Broqua. Oui, car l’idéologie dominante, c’est qu’il n’y a pas d’argent dans les différentes relations affectives. Quels qu’ils soient, les rapports humains et sexuels doivent être gratuits. C’est différent par exemple en Afrique, où le lien entre sexualité et argent est admis. Pourtant, chez nous aussi ces liens existent, c’est juste qu’ils sont beaucoup moins visibles.

6a00d834520a2e69e201157188cd53970b-800wi

Tout rapport serait donc régi par l’argent ou une autre compensation ?

Catherine Deschamps. Oui, ce n’est pas seulement le cas des “autres”. La question mérite d’être posée pour tout le monde. Regardez par exemple lors d’un divorce, toutes les querelles autour de l’argent. Ou un chercheur donnait un autre exemple : lorsqu’un fonctionnaire veut changer de ville ou de région, notamment pour rejoindre une zone très demandée, il va parfois “arranger” un couple avec une collègue pour pouvoir être muté ; de son côté, la collègue pourra trouver dans leur union d’autres formes de compensations. De nombreux exemples existent, y compris dans notre société.

6e733fbd5d9a7a36bf2a22adbfecd262

Vous disiez tout à l’heure que la prostitution était, dans les débats, traitée comme une sexualité à part. L’échange économico-sexuel pourrait-il contribuer à avoir une autre vision ?

Catherine Deschamps. Ce livre montre qu’on ne peut pas définir la prostitution par la simple présence d’un lien entre sexe et argent, puisque les différents exemples présentés ici attestent que ce lien existe dans d’autres situations qui ne sont pas considérées comme de la prostitution. Il est donc impossible de catégoriser telle pratique ou telle autre comme “prostitution” ou “sexualité ordinaire” comme s’il y avait un mur étanche. Il y a des porosités, des déplacements, pour une même personne, entre différentes pratiques. On ne peut pas séparer clairement la prostitution d’un côté et les autres rapports de l’autre.

Christophe Broqua. En France, on a tendance à assimiler la prostitution à une situation de traite. Ces femmes seraient sous la domination de quelqu’un et n’auraient plus aucun libre-arbitre. Mais il y a également des femmes et des hommes qui revendiquent faire ce métier, et qui disent que la prostitution ne se réduit pas à cela. Ce n’était pas notre but de parler de la prostitution en tant que telle, mais les prostitué(e)s militant(e)s peuvent très certainement trouver matière en ce livre.

 tumblr_m6qpo0PVrW1qe4u5po1_1280

]]> Hervé Le Meur ou la faillite de l’écologie à prétention radicale https://depavage.noblogs.org/post/2014/11/14/herve-le-meur-ou-la-faillite-de-lecologie-a-pretention-radicale/ Fri, 14 Nov 2014 19:54:59 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=631 Continuer la lecture →]]>

240px-Schwarm_Wanderheuschrecke« Le moins que je puisse dire, c’est que je reste pantois devant le fait que des libertaires diffusent de pareils textes sans y mettre le moindre bémol. Triste époque, en vérité. »
A propos de la loi sur le mariage gay… par André Dréan, août 2013

A propos de la loi sur le mariage « gay »

Hervé Le Meur ou la faillite de l’écologie à prétention radicale

Par André Dréan, août 2013

240px-Schwarm_Wanderheuschrecke

Depuis plusieurs semaines, je reçois, y compris en provenance de personnes d’obédience libertaire, le texte d’Hervé Le Meur « Faut-il changer la nature de la filiation ? », paru dans le numéro d’été de la revue « L’Ecologiste ». En règle générale, il n’est pas accompagné de commentaires, ou alors parfois flatteurs. J’ai donc lu et relu le texte en question et je constate, sans surprise d’ailleurs, qu’il ne recèle rien de plus que les habituels préjugés qui constituent la ligne de défense commune de l’échiquier politique français hostile à la nouvelle loi sur le mariage « gay », échiquier qui inclut en partie des idéologues d’extrême droite, de droite, de gauche et même des écologistes. Loi que, bien entendu, je n’accepte pas, pas plus que les modes de domination qu’elle sanctionne et favorise, déjà pour la raison que je suis hostile à l’institution du mariage. Voici, en bref, ce que je pense du texte d’Hervé Le Meur que Yannick Blanc, le principal animateur du site « Pièce et Main d’œuvre », fait circuler dans le sillage de la rédaction de « L’Ecologiste », fondé par des écofascistes du genre de Teddy Goldsmith. Il montre, comme s’il était encore nécessaire de le prouver, que écologie ne rime pas nécessairement avec radicalité et que sous la même étiquette, nous pouvons retrouver toutes les couleurs de l’arc-en-ciel politique, la brune y compris.

 fas118

1 Si Hervé Le Meur s’était contenté de dire qu’il y a de l’incréé, dans notre monde, y compris en nous, bref des déterminations qui ne sont pas sociales, créées stricto sensu par notre activité transformatrice du monde, activité à la fois individuelle et sociale, je serais d’accord. De telles déterminations dites naturelles, bien qu’elles soient difficiles à cerner en tant que telles, tant elles sont imbriquées aux autres déterminations sociales, politiques, religieuses, morales, etc., depuis des temps immémoriaux, n’en existent pas moins. Par exemple, nous sommes aussi des mammifères et, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la domination qui nous a constitués ainsi, à moins de croire que depuis l’aube de l’humanité des modes de domination aient disposé des pouvoirs surhumains attribués à Dieu. Aujourd’hui, à l’ombre de l’Etat, il est vrai que la technoscience, en particulier dans le domaine de la procréation, tente de nous domestiquer à outrance, de nous réduire encore plus au statut de choses, manipulables à volonté, sous le prétexte de répondre aux désirs des individus tels qu’ils sont formatés par la société du capital. L’actuelle procréation assistée par la médecine, même si elle est différente de la transgenèse proprement dite dans la mesure où les procédés qu’elle utilise ne touchent pas au génome, participe à ce processus de domination. Mais entre le discours des gourous de la technoscience médicale, qui frise parfois l’eugénisme, et la réalité de leur puissance, il y a de notables différences. Leur ambition démiurgique rencontre des limites, à commencer par celles que leur opposent les individus qui n’entendent pas accepter leurs diktats. De toute façon, le pouvoir biomédical n’est ni plus, ni moins totalisateur que le mode de domination dont il est partie intégrante, lequel ne pourrait exister de façon quelque peu durable s’il était effectivement capable de nous transformer en totalité en cyborgs, y compris dans le domaine de la procréation. En ce sens, le « Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, le livre référence de bien des individus hostiles à l’institution médicale, relève de l’acceptation de l’utopie technoscientiste du capital, fusse pour la rejeter, alors qu’elle n’est pas à prendre au pied de la lettre.

Le-meilleur-des-mondes

2 Mais concernant la notion clé de « nature », Hervé Le Meur définit comme « naturel » ce qui n’est pas « produit et contrôlé » par des « experts », ce qui revient à attribuer ce qualificatif à des déterminations sociales, y compris à celles spécifiques à des modes de domination, même millénaires, pour autant qu’ils ne présentent pas les traits de la domination technoscientiste la plus en pointe. Et donc, à les justifier. Il passe donc sans problème de la notion de déterminations naturelles à celle de nature, au sens des métaphysiciens, avec le moralisme d’origine chrétienne qu’elle charrie : « Nous pensons que tout écologiste garde une tendresse pour ce qui est naturel, c’est-à-dire non produit ou contrôlé par un expert et, parfois, moins efficace, moins joli… La nature devient alors l’instance extérieure qui garantit qu’un phénomène n’est pas contrôlé, est libre. Dans le domaine humain, elle justifie la liberté, l’altérité, le caractère sauvage, la finitude et la modestie mais elle est aussi un antidote contre l’idéologie de la croissance, de la population comme de l’économie, la volonté de toute-puissance et le consumérisme y compris dans la relation à l’autre. » Le caractère réactionnaire de telles envolées idéologiques, puant le mysticisme, n’est pas nouveau et il a déjà été signalé par de nombreux critiques du concept de « nature », avec son corollaire, celui « d’artificiel », y compris par moi, dans mon texte « La Société industrielle, mythe ou réalité ». Mais je ne suis ni le premier, ni le seul à le faire. Pour preuve, je citerais l’excellent passage de l’ouvrage collectif, « Contre L’Encyclopédie des nuisances », consacré à la métaphysique de la Nature, qui constitue la base commune de l’idéologie réductionniste des milieux hostiles à la prétendue « société industrielle » : « Au règne autocratique de la domination technique, il fallait donc pouvoir opposer un autre absolu. Il était tout trouvé : seule la Nature, adversaire métaphysique intraitable de la technique, était à même de faire sauter le verrou. Dans la langue de tartufe des “encyclopédistes” cela donnera un récit à haute teneur épique : l’assaut de la technique contre “la nature extérieure” et “la nature en l’homme”. La virulence criminelle de leur critique est tout entière dédiée à la dénonciation de la profanation de l’ordre immuable de la nature. Cet outrage soulève tellement le cœur endurci des “encyclopédistes” qu’à partir de cette horreur sacrée, ils peuvent déployer le théâtre où nature vierge et technique entreprenante radotent leur éternelle scène de ménage. Ils pouvaient alors glisser à vive allure vers les formes les plus baroques de l’écologisme radical pour partager avec ce dernier une même façon de concevoir le cours des choses et la contradiction centrale qui l’affecte : l’opposition fondamentale de notre temps résiderait dans les limites que la nature offre aux activités productives des sociétés humaines. » Nous le voyons, Hervé Le Meur n’a rien inventé et il n’est guère étonnant que, à partir de cette prétendue critique heideggerienne de la technologie, qui constitue la base commune de bon nombre d’écologistes, écofascistes inclus, il soit applaudi par d’autres partisans du « naturel » contre « l’artificiel », tel le site des journalistes chrétiens et d’autres lobbies de la même veine. Ce qui est inévitable car, dans l’approche d’Hervé Le Meur, la Nature n’est manifestement que le Dieu du christianisme sécularisé, doté pour l’essentiel des mêmes attributs. Comme d’aucuns s’en remettent à la grâce de Dieu comme sauveur suprême, il s’en remet, lui, à celle de la Nature.

 

Opponents to gay marriage, adoption and procreation assistance wave flags and shout slogans during a demonstration in Marseille

3 A partir de là, il n’est pas étonnant qu’Hervé Le Meur affirme « en préambule que si le mariage gay avait été séparable de l’adoption, nous n’aurions vu aucun argument lié à nos convictions écologistes qui s’y oppose. Le mariage est une institution et pas un fait de nature, alors que l’engendrement en est un. » Passons sur le fait qu’il parle de mariage en général, en dehors du temps et de l’espace, alors que la discussion porte sur l’institution du mariage actuel en France. En d’autres termes, il n’est pas hostile à la permanence de l’une des principales institutions de l’Etat moderne mais seulement à l’adoption par des gays ! Il atteint là le summum de la pensée naturaliste régressive. Que la procréation ait aussi des dimensions sociales, des plus diverses d’ailleurs selon les époques, les modes d’être et de représentation sociales, politiques, religieuses, etc., c’est quelque chose qui ne peut être négligé que par les adeptes du biologisme le plus vulgaire. Même bon nombre d’anthropologues actuels ne défendent plus depuis longtemps de pareilles inepties, sauf, dans l’école française, les continuateurs du structuralisme de Claude Lévi-Strauss, telle Françoise Héritier, éminence grise du pouvoir actuel, qui parle, à propos de l’acte de procréer, « d’invariant biologique ». Or, la séparation tranchée entre le « naturel » et le « social » n’est que l’un des préjugés les plus tenaces, propre à l’Etat issu de la prise du pouvoir par la bourgeoisie à l’époque de la révolution française, l’Etat républicain dont la France fut le modèle. La biologie, comme d’ailleurs l’ensemble des prétendues sciences de la nature, n’est que l’une des sciences sociales qui n’avoue pas son nom. Ce qui est confirmé, de facto, par Hervé Le Meur puisque c’est la possibilité d’adoption par des gays qui le préoccupe au premier chef, à savoir la question de la filiation, question sociale par excellence qui ne découle même pas nécessairement, dans les Etats modernes, de la procréation. En France, l’adoption est basée, pour l’essentiel, sur le type de famille sanctionné par l’Etat, à savoir les familles constituées à partir de couples composés de personnes des deux sexes, tels que le pouvoir d’Etat lui-même les a définis. La chose qui révulse manifestement Hervé Le Meur, c’est que des couples constitués de personnes du même sexe puissent adopter et que cela soit sanctionné par la loi. Il y voit quelque atteinte intolérable à « l’altérité », ne se posant même pas la question de savoir si des individus de sexe identique, du moins tels que la sexologie officielle et le pouvoir d’Etat les appréhendent sous nos latitudes, puissent être différents, ni même si l’assignation de tel ou tel individu à tel ou tel sexe déterminé n’est pas déjà réductionniste, etc. Or, de telles assignations, dans lesquelles la sexualité au sens plein du terme, définie comme l’une des inclinaisons spécifiques aux individualités humaines, serait déterminée stricto sensu par les organes reproducteurs que les bipèdes humains possèdent entre les jambes, sont depuis longtemps rejetées par des libertaires comme Jeanne Humbert. Il y a presque cent ans, dans ses conférences, contre les pères La Pudeur de la famille, de l’église et de l’Etat, elle affirmait, avec ironie, que « chez les humains, le principal organe sexuel est le cerveau ». Manifestement, Hervé Le Meur n’en est même pas là. Bien sûr, à la suite de ce qui est reconnu aujourd’hui par l’Etat hexagonal, il reconnaît que des personnes ne doivent pas être condamnées, voire persécutées, pour leurs préférences sexuelles, même multiples. Sans plus. Mais, pour lui, la question des relations affectives entre adultes et non-adultes, qu’il pose dans les limites de la définition de la famille, reste subordonnée à celle de la sexualité des premiers. Son discours sur « l’altérité » ne signifie rien d’autre.

CEC_2_357

4 Dans la même optique, « la loi sur le mariage gay rend donc légal le mensonge aux enfants sur leur filiation. » Paralogisme qui relève de l’imposture pure et simple et qui assimile, comme le premier intégriste venu, procréation et filiation ! Même les théologiens actuels les plus fins, tel le jésuite présentement installé au Vatican, reconnaissent du bout des lèvres, dans la veine des dernières encycliques papales, que le mariage repose sur « l’amour, en particulier l’amour des enfants que les pères et les mères élèvent », ce qui implique de facto que procréation et filiation soient dissociables, donc géniteurs et parents, dans les limites évidemment du maintien de la famille chrétienne, adaptée à des conditions que l’Eglise ne peut plus ignorer sous peine de perdre encore du terrain. Dans la même veine moraliste d’origine chrétienne, Hervé Le Meur évoque l’intérêt de la descendance, de façon démagogique, pour justifier l’injustifiable, à savoir le maintien de l’institution actuelle de la famille nucléaire hétérosexuelle, à commencer par l’institution de la maternité, posée, comme la procréation en général, en termes de pure naturalité, hors du temps et de l’espace. L’idéologie des droits de l’homme, ici sous la forme des droits de l’enfant, est donc convoquée au tribunal de l’idéologie naturaliste pour condamner d’aussi impardonnables atteintes au Code de la famille. Amen.

 

10530714_10204415877067167_2819776508871259370_n

5 Bien entendu, Hervé Le Meur sait qu’il évolue là en terrain miné et il hésite à faire sienne telle quelle la position des partisans du mode de filiation actuel, bien qu’il soit indigné par « l’affirmation qu’un enfant puisse avoir deux mamans. Et donc pas de papa ! » Aussi, il appelle à de nouvelles études, autres que celles « qui auraient prouvé que les enfants élevés par des parents homosexuels ne se portent ni mieux ni plus mal que les autres ». Ainsi, des études américaines récentes prétendent, d’après lui, « montrer que les enfants dont un parent a une relation homosexuelle ont beaucoup plus de problèmes de développement ». Que des bambins élevés par deux personnes, ou plus, du même sexe, ou même bisexuelles, soient a priori plus névrosés que ceux élevés par des personnes de sexe différent vivant en couple, légalisé ou non, est l’un des principaux préjugés de la pédopsychiatrie institutionnelle, alors même que toute l’évolution de la famille nucléaire prouve sans conteste le contraire. Nul besoin d’études spécialisées additionnelles pour le montrer. La réalité de la vie, en particulier dans les Etats modernes, en fait témoignage. De même, Hervé Le Meur voit dans l’anonymat du géniteur, sanctionné par l’Etat, l’une des sources principales des névroses des bambins adoptés ou nés par le biais de la procréation médicament assistée. Mais, en lui-même, l’anonymat de l’un des géniteurs, voire des deux, ne génère rien de tel. Il est source de névroses lorsque la famille est de type nucléaire, en particulier aujourd’hui où, en pleine crise comme l’ensemble de la société, elle apparaît parfois, de façon illusoire, comme l’ultime roue de secours face à l’atomisation et au déboussolage général. Mais si nous suivons le schéma d’Hervé Le Meur, la descendance de familles basées sur la polyandrie, par exemple dans l’Himalaya, devrait être composée a priori de névrosés, vu que les bambins connaissent leur génitrice, mais pas leur géniteur et que, par suite, tous les hommes adultes de la famille sont leur pères ! D’ailleurs, il existe encore des clans dans l’aire himalayenne qui, non contents d’être polyandres, acceptent l’homosexualité entre adultes en leur sein ! La polyandrie, bien qu’en régression, est encore suffisamment ancrée là-bas pour qu’elle soit inscrite dans la constitution du Bhoutan. Je ne fait pas l’apologie de tels modes de vie familiale, évidemment, vu ce qu’ils impliquent souvent en termes de hiérarchie et de distribution de rôles figés, mais je voulais souligner à quel point Hervé Le Meur fait de la famille nucléaire, telle qu’elle est sanctionnée ici par l’Etat, le modèle de référence. Comme le premier citoyenniste venu.

 

nuclear

6 Hervé Le Meur a beau jeu de brocarder sur les aliénations réelles qui peuvent exister dans les milieux gays, en particulier sur leur propension à s’en remettre à la technoscience pour tenter de dépasser le cadre de la famille nucléaire hétérosexuelle. Alors même que, via l’acceptation de la nouvelle loi, ils ne font qu’élargir le champ des aliénations spécifiques à ladite famille nucléaire sans les dépasser. Sans même voir qu’ils ouvrent la porte à des insanités transhumanistes et eugénistes relatives à la prétendue amélioration des individus via la biologie, ou même la génétique, insanités qui ne leur sont d’ailleurs pas spécifiques. Sans même parler du choix du sexe de la descendance, grâce à des manipulations sur les cellules germinales, que nous promettent les généticiens les plus à la mode et sur lesquelles ils commencent à plancher. Bref, le rejet de l’idéologie naturaliste, poussé parfois à l’absurde, génère l’idée que les déterminations naturelles ne sont, a priori, que des constructions sociales qu’il faut donc déconstruire au nom de la liberté individuelle, dans l’optique initiée par les idéologues de la déconstruction, à commencer par Michel Foucault, à la réputation radicale usurpée. Il n’est guère étonnant que les plus acharnés nihilistes en la matière, comme des féministes que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans les années 1970, soient devenus des partisans des délires eugénistes en matière de procréation et donc du choix du sexe de la descendance par manipulation du génome. Sans même comprendre que, au nom de la critique d’aliénations millénaires, ils acceptent les formes les plus sophistiquées de l’aliénation actuelle, avec les fantasmes de puissance infinie qui l’animent. Car, comme les possédés de Fédor Dostoïevski, « partis de l’idée de liberté illimitée », ils en « arrivent à celle de despotisme illimité ». Sans sombrer dans de telles extrémités, il est clair qu’il y a très peu de critiques de la technoscience dans les milieux et les lobbies gays d’aujourd’hui, comme d’ailleurs dans l’ensemble de la société, et qu’ils placent en partie leurs espoirs dans la puissance qu’elle déploie même lorsqu’elle les inquiète. Quelle régression par rapport à l’époque de la « révolution du désir » issue de Mai 68, lorsque le Front homosexuel d’action révolutionnaire affirmait son hostilité au mariage, y compris entre individus partageant les mêmes inclinaisons sexuelles, et, parfois même, prenait ses distances, à travers des personnes comme Françoise d’Eaubonne, écoféministe, envers le culte de la technoscience. Mais ce n’est pas une raison pour justifier les vieilles lunes de la domination, comme le fait Hervé Le Meur.

 

parentalite_biologique_politique

Voilà, je pense avoir cerné l’essentiel. Nous sommes donc bien loin de ce qui apparaissait, de prime abord, comme le refus de la procréation assistée par la médecine et, de façon générale, comme le refus radical de « l’artificialisation de la vie », pour reprendre le nom du comité auquel participe Hervé Le Meur. Concernant son dernier texte, je n’hésite pas à dire que ledit refus n’est que la feuille de vigne qui cache les préjugés les plus conservateurs en la matière. Sous prétexte de rejeter le progressisme, il glisse sur la pente savonneuse du conservatisme, en bas de laquelle l’attentent les défenseurs les plus vulgaires de la religion, de la famille et de l’Etat. Il ne manquait plus que le discours écologiste des chercheurs contestataires pour justifier leurs pieux délires. Il le leur procure. Décidément, il n’y a rien de bien neuf sous le soleil blême de l’idéologie. J’avais assisté à des spectacles analogues, il y plus de dix ans déjà, lors des oppositions aux biotechnologies en France, lorsque des partisans de l’idéologie réductionniste « encyclopédiste » n’étaient même pas capables de déceler dans la rédaction de « L’Ecologiste » des écofascistes, comme je l’ai signalé dans « La lettre ouverte à des amis anglais sur “L’Ecologiste” ». Concernant « Faut-il changer la nature de la filiation ? », le moins que je puisse dire, c’est que je reste pantois devant le fait que des libertaires diffusent de pareils textes sans y mettre le moindre bémol. Triste époque, en vérité.

André Dréan,
Août 2013.

Pour toute correspondance :
nuee93(at)free.fr

Télécharger le texte en pdf.

Pour poursuivre la réflexion, par le même auteur  : A la conquête de l’Est. De l’influence de l’idéologie conservatrice nord-américaine dans les milieux anti-industriels français à lire en brochure sur Basse Intensité.

 this-is-it-e1399040650788

]]> [actu] Egypte : tout-répressif contre les homosexuels, les activistes, etc. https://depavage.noblogs.org/post/2014/11/02/actu-egypte-repression/ Sat, 01 Nov 2014 23:50:53 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=550 Continuer la lecture →]]> 544929_299499286914550_1285253077024712053_nAnglophone ? Vous pouvez lire un article sur cette histoire de « mariage gay » et sur la situation des femmes, homos et trans en Egypte sur Tahrir-ICN.

Dans la Sissicratie, la répression à l’encontre des opposants au régime, des activistes ou des homosexuels se poursuit de plus belle. Articles issus des mass-médias.

Trois ans de prison pour avoir été filmés à un «mariage gay»

Huit jeunes Egyptiens ont été condamnés ce samedi [1er novembre] par un tribunal du Caire à trois ans de prison pour être apparus dans la vidéo d’un «mariage gay» largement relayée sur les réseaux sociaux. La justice n’a retenu qu’un seul chef d’inculpation : «publication d’images indécentes», selon une avocate de la défense, Nesrin Nabil.

Les accusés étaient poursuivis pour «incitation à la débauche et outrage à la morale publique». La vidéo, qui avait été partagée par de nombreux internautes sur Facebook, Twitter et YouTube, montre un couple d’homosexuels célébrant leur union en petit comité et échangeant des alliances, sur un bateau au Caire, au milieu de leurs amis qui chantent et lancent des youyous.

Les huit jeunes, qui dissimulaient leurs visages avec des journaux au moment d’entrer dans le tribunal, ont écopé de la peine maximale dans ce genre d’affaires. Ils seront par ailleurs soumis à un contrôle judiciaire durant trois ans à l’expiration de leur peine. La défense fera appel de cette décision, a ajouté Me Nabil.

4258037_egypt_640x280

La loi égyptienne n’interdit pas formellement l’homosexualité, mais plusieurs personnes ont été condamnées pour «débauche» ces dernières années, accusées d’avoir pris part à des fêtes rassemblant des homosexuels, des affaires qui ont défrayé la chronique dans des médias égyptiens prompts à les dénoncer, voire publier leurs photos.

En Egypte l’homosexualité est condamnée comme une «déviance» par l’islam comme par l’Eglise copte, obligeant la communauté gay à rester discrète. En 2013, un sondage réalisé par le centre de recherches américain Pew révélait que seuls 3% des Egyptiens estimaient que « la société devait accepter l’homosexualité ».

Trois Egyptiens ont été condamnés en avril à huit années de prison pour avoir, selon les autorités, organisé «une fête déviante» et pratiqué «la débauche». L’affaire la plus retentissante a eu lieu en 2001 lorsque 52 personnes avaient été arrêtées à bord d’un bateau-discothèque amarré au Caire, pour avoir participé à une fête réunissant des homosexuels. Vingt-trois avaient été condamnés à des peines allant d’une à cinq années de prison, notamment pour « débauche ».

cairegayarrested

[Publié le 1er novembre 2014 par l’AFP média occidental]
 
 
 
 
 
 

23 militants condamnés à de lourdes peines

10334429_296836650514147_7799674611267682646_n

Sa dernière journée de liberté, Alaa Abdelfattah l’a passée devant l’Académie de police de Tora, dans la banlieue du Caire. Derrière l’enceinte hautement gardée, où le tribunal pénal d’Héliopolis tenait audience dimanche 26 octobre, les proches et amis du célèbre blogueur égyptien assistaient eux, choqués, à la condamnation de sa sœur Sanaa et de 22 autres militants à trois ans de prison pour « participation à une manifestation illégale, vandalisme et entrave au trafic routier ». Un verdict dénoncé comme « politique » et « sans fondement » par leurs avocats. En juin, Sanaa Seif, 20 ans, avait pris part à une manifestation devant le palais présidentiel pour protester contre la loi limitant le droit de manifester, sous le coup de laquelle son frère et 25 autres personnes étaient poursuivis. Le militant de 32 ans avait été appréhendé à son domicile, la veille de la publication de la loi au journal officiel, le 26 novembre, après avoir manifesté contre l’extension de la juridiction des tribunaux militaires en matière civile.

A l’annonce du verdict de sa sœur, fataliste, Alaa a écrit sur son compte Twitter : « J’espérais le meilleur d’eux, pensant qu’ils libéreraient Sanaa et m’emprisonneraient à la place. Il semblerait qu’ils vont nous emprisonner tous les deux. » Une prophétie qui n’a pas tardé à se réaliser. Après plusieurs allers-retours en prison, Alaa a de nouveau été placé en détention à la réouverture de son procès en appel, lundi. (…)

[Publié par le média payant et contre-révolutionnaire Le Monde le 29 octobre 2014.]
 
 

cairo-graffiti-2012-scott-long

]]>
Marxisme et théorie queer : divergences et convergences, entretien avec Kevin Floyd https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/31/marxisme-et-theorie-queer-divergences-et-convergences-entretien-avec-kevin-floyd/ Fri, 31 Oct 2014 03:07:30 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=508 Continuer la lecture →]]> Publié par la revue Contretemps.

792104883Marxisme et théorie queer. D’où viennent les tensions entre ces deux traditions ? Y a-t-il une opposition irréductible entre totalité sociale et points de vues situés ? Comment penser la réification du désir comme celle du travail en général, et en termes matérialistes et historiques ? Kevin Floyd, professeur au département d’anglais de l’Université d’État de Kent dans l’Ohio, est l’auteur de The Reification of Desire. Toward a Queer Marxism récemment traduit en français par les éditions Amsterdam (La réification du désir, 2013).

C’est l’occasion pour Contretemps de revenir sur la tentative de l’auteur de faire dialoguer le marxisme et la théorie queer à partir des concepts et « moments » clés qu’il mobilise dans cet ouvrage.

Propos recueillis et traduits par Mathieu Bonzom et Gianfranco Rebucini, revue Contretemps.

CT : Dans le sous-titre de votre livre, vous posez clairement la question d’un rapprochement entre le marxisme et les théories queer, sous-entendant peut-être que les deux traditions (ou paradigmes ?) seraient de fait dans une relation d’exclusivité mutuelle, ou du moins de défiance réciproque. Pourriez-vous revenir sur les raisons historiques et épistémologiques d’une telle défiance ou exclusivité ?

KF : On peut tenter d’historiciser cette opposition de plusieurs façons. Voilà plusieurs décennies que le marxisme constitue un épouvantail (« straw man ») particulièrement commode pour un certain nombre d’approches critiques dans le domaine des humanités, et il faudrait des pages et des pages pour ne serait-ce que faire la liste des raisons directes et indirectes à cela. Une de ces raisons est clairement que la chute de régimes réellement existants qui se réclamaient du marxisme a porté un sérieux coup à l’analyse marxiste – et ce à peu près au moment où la théorie queer se consolidait en tant que paradigme ; je me souviens qu’au moment où j’ai commencé à m’intéresser très sérieusement au marxisme et à la théorie queer autour de 1992-93, j’ai eu la nette impression que mon intérêt pour le marxisme me plaçait complètement à contre-courant du reste de mon environnement intellectuel : l’effondrement de l’URSS était encore une affaire d’actualité, et le triomphalisme capitaliste était à l’un de ses sommets. Mais une autre raison se situe en fait dans l’histoire politique de la période précédente (la guerre froide) : un puissant nationalisme anti-communiste qui, du moins dans le cas des États-Unis, a fortement influencé (sans les absorber totalement pour autant) les grandes priorités et orientations des vocabulaires politiques antiracistes, antisexistes, antihomophobes (par exemple, sur la question raciale et le « compromis des droits civiques », voir le livre de Nikhil Pal Singh, Black is a Country1). Les effets de ces normes anti-communistes du temps de la guerre froide ont été décuplés par le fait que bien des intellectuel-le-s ont commencé à affirmer que les contradictions du capitalisme, qui étaient si palpables dans les années 1930, étaient désormais résolues pour l’essentiel, que l’on était entrés dans une grande période d’abondance – période que nous voyons clairement maintenant comme le soi-disant « âge d’or » du capitalisme de l’État-providence, et qui s’est terminée ou est en train de le faire depuis un bon moment. Du point de vue de la gauche radicale, bien entendu, cette apparente stabilisation du capitalisme était une question plutôt qu’une triomphale réponse : les classes ouvrières industrielles d’Europe et des États-Unis étaient largement perçues comme totalement compromises dans le système, subsumées par le capitalisme sans espoir de salut, au point qu’un pessimisme inébranlable envers tout renversement du capitalisme semblait être la seule réponse envisageable (on peut appeler cela la réponse Adorno). D’autres se sont mis en quête d’autres agents de transformation radicale que la classe ouvrière (c’est un peu la réponse Marcuse, que j’aborde assez en détail dans mon livre : la théorie de la libération (homo)sexuelle dans Eros et civilisation a directement influencé les débuts du mouvement de libération gay). Pour ce qui est du contexte plus immédiat de cette opposition, il faut noter que la recherche universitaire dans les humanités est (entre autres choses) un marché parmi d’autres, qui a un besoin constant d’« innovation » pour survivre en tant que marché : c’est un élément de plus pour expliquer la fréquence du recours à une caricature du marxisme comme repoussoir à la dernière innovation à la mode, un repoussoir dont plusieurs variantes ont eu une grande influence dans les études de genre, les études queer, les études post-coloniales, et un certain nombre d’autres domaines d’analyse. Rien d’étonnant à la remarque d’Eve Kosofsky Sedgwick, dans un entretien avec Jeffrey Williams paru il y a des années maintenant : les études queer étaient selon elle un « champ en pleine croissance », contrairement au marxisme2.

Mais pour moi, les raisons épistémologiques sont encore plus intéressantes. L’une des raisons pour lesquelles le marxisme est depuis longtemps la cible de nombreuses critiques de gauche est qu’il requiert souvent (on pourrait même dire nécessairement) de pratiquer une pensée de la totalité, une pensée de système, à un certain niveau d’abstraction. Tenter de comprendre un processus nommé capitalisme – peut-être le processus le plus objectivement et brutalement totalisant qui soit, ce processus dont l’une des caractéristiques propres est la réduction de tout ce qui bouge à la logique de la valeur d’échange –  si on se donne pour priorité de comprendre cela, dans un projet intellectuel, je ne vois pas comment on peut se passer de cet effort que Lukács appelait « l’aspiration à la totalité ». Mais dans les années 1960, bien sûr, on a assisté à un éclatement, à l’émergence et à la différenciation de ce qu’on appelait de « nouveaux mouvements sociaux ». Puis est venu le néolibéralisme – dans lequel les « politiques identitaires » (identity politics), dans leurs versions les moins subversives en tout cas, sont devenues parfaitement compatibles avec l’ordre marchand. Logiquement, ces événements ont donné toute leur importance et toute leur force, pour bien des intellectuel-le-s, à plusieurs approches épistémologiques de la différence, et ces priorités analytiques ont (inévitablement, peut-être) fait paraître toute tentative de penser la totalité comme un problème.

 tumblr_lyjvfrW4PQ1rnivcfo1_400

Depuis quelques années un certain nombre de travaux (Hennessy ; Duggan ; Warner ; Sears ; Drucker ; Manalansan ; Munoz ; etc) – dont certains sont  présentés dans votre ouvrage – se sont également posé la question d’un ancrage plus solide des théories et pratiques queer dans les rapports sociaux. Pourquoi cette volonté de rapprochement aujourd’hui ? Faut-il la penser dans une conjoncture historique particulière ? Et, selon vous, quels seraient, théoriquement, les avantages d’une telle démarche ?

L’importance du néolibéralisme est immense à ce sujet : je pense qu’il constitue un contexte crucial qui contribue à fonder et à définir, explicitement ou non, les différentes interventions que vous citez. Comme je le dis dans le livre, la résonance bien plus forte entre le marxisme et les études queer – dont je vois les signes apparaître aux environs de la fin des années 1990, aux États-Unis en tout cas – s’est réalisée notamment en réponse à la conversion du mouvement gay dans et par la politique dominante (« mainstreaming »), lorsque le droit au mariage, à l’adoption, et à l’entrée dans l’armée3 ont commencé à captiver les imaginations au point de remplacer brutalement toute autre perspective politique anti-hétérosexiste. L’un des objectifs de l’élargissement des horizons de la pensée queer a été de répondre à une expérience sociale de contraction, à un phénomène dans lequel on pouvait voir sans l’ombre d’un doute que le capital commençait à subsumer la logique même des luttes contre la normalisation de l’hétérosexualité, dans les quelques revendications en question – dont aucune ne menace les rapports de propriété par exemple, en aucune façon. La suite néolibérale du mouvement de libération gay des années 1970 est longue et déprimante. La revendication du mariage gay, à l’image des politiques identitaires les plus inoffensives et néolibérales, s’aligne parfaitement avec le statu quo – c’est ce que l’on constate dans le remplacement d’un militantisme queer large, anticapitaliste et antiraciste, par des organisations qui pratiquent le lobbying, comme la Human Rights Campaign aux États-Unis ; mais aussi dans un racisme structurel grandissant, qui a tout à voir avec la privatisation de plus en plus violente de l’espace social.

Certes, ACT UP portait un refus de la normalisation de la vie queer, dans sa critique des fermetures de saunas gays à New York, par exemple. C’était un geste de refus qui manifestait encore beaucoup de l’énergie du mouvement de libération gay des années 1970. L’un des aspects les plus tristes, choquants même, des argumentaires en faveur du mariage gay, est la présentation récurrente du mariage comme une façon de « retenir les leçons » de la catastrophe du SIDA telle qu’elle fut vécue par les populations gaies urbaines aux États-Unis dans les années 1980 : nous avons appris dans la douleur la leçon de l’irresponsable promiscuité de notre jeunesse, nous dit-on, et il est temps de grandir. Dans les années 1990, on trouve ces arguments chez des universitaires ouvertement gays, par exemple. Alors certaines interventions assez anciennes, dans les études queer, sont plus indispensables que jamais, comme l’essai de Leo Bersani intitulé « Le rectum est-il une tombe ? »4, et celui de Douglas Crimp, « How to Have Promiscuity in an Epidemic » (Comment pratiquer la promiscuité en pleine épidémie)5 ; et on peut en citer d’autres plus récentes, comme le livre de Samuel Delany, Times Square Red, Times Square Blue6.

En termes théoriques, en tout cas, les avantages de cette conjoncture ont été la promesse d’une analyse plus rigoureuse des multiples façons dont capitalisme et sexualité s’entremêlent historiquement, et de toutes les dynamiques qui opèrent la médiation de ces rapports, selon des modalités qui varient dans le temps et l’espace – sans parler du fait que la brutalité du pouvoir de normalisation et de discipline inscrit dans le capital semble devenir plus lisible dans l’ensemble, sous l’effet de la crise globale de l’accumulation qui se déroule depuis les années 1970. Cette promesse n’a été, au mieux, qu’imparfaitement tenue, mais je renverrai au numéro 18.1 de 2012 de la revue GLQ7, qui illustre le fait que cette question conserve toute son importance dans de nombreux travaux importants dans le champ des études queer.

MARC 09

Dans La réification du désir, contre le sens commun qui voudrait que les politiques LGBT et queer soient fondées sur la différenciation et le particularisme, vous montrez qu’elles ont au contraire, tout comme le marxisme, une vision de la totalité. Vous utilisez une lecture particulière de la totalité chez Lukács, qui est celle de Fredric Jameson. Selon Jameson, le concept de totalitätintention (intention totalisante ou aspiration à la totalité) de Lukács est un processus cognitif évolutif qui s’exprime par des capacités critiques s’inscrivant dans une histoire déterminée, socialement située, dans la praxis d’une « expérience de groupe », et qui pourrait se rapprocher de l’élaboration du « point de vue situé » des féministes des années 1980. Dans quel sens les formations LGBT et queer possèdent-elles un accès privilégié à la totalité sociale ? Comment, en somme, leur mode phénoménologiquement spécifique pourrait-il éclairer des angles morts ou certains éléments du monde restés invisibles au marxisme ?

Pour poursuivre sur la totalité à partir de ma réponse à votre première question, ce qui m’intéresse dans ce contexte – et je me suis amusé à commencer le livre par cette thèse qui peut paraître provocatrice à beaucoup de lecteurs, je pense – c’est qu’au moins une partie de ces « nouveaux mouvements sociaux » se sont efforcés, à leur tour, de penser le système, chacun à partir de son propre point de vue, socialement et historiquement situé : et donc, dans les premières pages du livre, je caractérise la pensée queer comme une autre aspiration, une aspiration concurrente à la totalité, en quelque sorte. Alors pour ce qui est de la pensée queer universitaire, par exemple, les années 1990 apparaissent rétrospectivement comme un moment révélateur : pour la première fois depuis l’émergence de divers mouvements gays de gauche dans les années 1970, on avait une véritable démarche intellectuelle queer visant à théoriser les rapports sociaux de façon générale, à partir d’un point de vue fondamentalement queer. D’un autre côté, ce n’était pas un exercice purement universitaire : les mouvements des années 1980 et 90, y compris ACT UP et Queer Nation, ont clairement entretenu tout cela.

Il y a dans certaines des interventions récentes les plus stimulantes dues à la pensée queer, des approches d’une vision plus large de la totalité, de la façon dont les normalisations de la sexualité sont toujours déjà impliquées dans le capitalisme, l’impérialisme et le racisme. A nous maintenant de faire le difficile travail de mettre ces connexions en évidence, aussi fragiles que soient nos succès. Au printemps 2013 a eu lieu un grand colloque soutenu par la City University of New York au sujet du « pinkwashing » – la façon dont certains droits accordés (au regard de la loi) à des personnes identifiées comme gaies et lesbiennes, servent à présenter le gouvernement israélien comme moderne, respectueux des droits civiques, novateur, et tolérant, et ainsi à éclipser le traitement des Palestiniens par ce même gouvernement. Un autre exemple est le refus par Judith Butler du « Prix du courage civique » qui lui était attribué à l’occasion de la célébration du Christopher Street Day en 20108 : cette tentative d’attirer largement l’attention sur le racisme dont les organisateurs de l’événement ne se sont pas désolidarisés, a eu un fort retentissement. Aussi loin que tout cela semble être d’une tentative réellement marxiste de penser la totalité, il s’agit au moins d’un début de concrétisation de la tendance vers une pensée de la totalité perceptible dans une grande partie des études queer contemporaines, une pensée de la totalité qui conteste toutes les manifestations actuelles d’un mouvement LGBT bien inscrit dans le débat politique dominant, bien inoffensif, et bien financé – celui du Christopher Street Day à Berlin et de tant d’autres Prides en connivence avec l’État et les entreprises.

Est-ce que ce travail de connexion est le même que celui du marxisme, dans son usage central de la catégorie de la médiation, par exemple ? Évidemment, il y a de nombreuses raisons de répondre que non. Les divergences entre le marxisme et les études queer restent bien marquées, et il ne faudrait probablement pas les sous-estimer. Mais je crois que je préfère les sous-estimer que les surestimer. Autrement dit, je préfère surestimer les convergences, justement parce que la réaction la plus naturelle quand on pense aux rapports entre marxisme et pensée queer, c’est sûrement de penser aux divergences.

Un problème épistémologique important qui subsiste, à mon avis (d’ailleurs je suis curieux de savoir dans quelle mesure vous et vos lectrices et lecteurs seriez d’accord avec moi), est le fait que tant d’intellectuels marxistes persistent de façon aussi irréfléchie à réduire même les expressions les plus radicales de politique queer et de genre, à des politiques identitaires, comme si la pensée queer n’avait pas déjà produit, et ce au moins depuis la fin des années 1980, une critique des plus virulentes qui soient, des politiques identitaires gaies et lesbiennes normalisées et en collusion avec l’État.

Donc, la notion abstraite d’un point de vue queer sur la totalité, même si elle prête clairement le flanc à la critique, et risque fort de produire des généralisations excessives, nous donne néanmoins des pistes : elle permet d’envisager qu’une situation structurelle spécifique, entièrement immanente à un ensemble plus large de rapports sociaux capitalistes, la situation structurelle de se trouver objectivement exclu-e de – ou en dissonance avec – l’hétéronormalité sous ses multiples formes (comme je le dis dans le livre, je pense que c’est une situation qui est tout autant un produit du capital, à sa façon, que le fameux rôle ou point de vue du prolétariat), puisse donner naissance à des points de vue critiques sur ces mêmes rapports sociaux, un point de vue immanent aux rapports sociaux capitalistes en tant que tels.

Je ne dirais pas que l’accès à la totalité qui caractérise la pensée queer soit absolument unique ; je dirais plutôt qu’il est distinctif. En d’autres termes, j’essaie de développer dans le livre une critique dialectique de l’opposition statique entre totalité et différenciation qui semble être présupposée dans tellement de travaux. C’est une critique qui est déjà présente chez Marx, dans sa révision matérialiste de cette idée de Hegel, l’identité de l’identité et de la non-identité : autrement dit, l’identité et la différence ne peuvent être réellement pensées qu’ensemble. Ce livre sert donc à comprendre la différenciation, non pas en termes d’identités différenciées LGBTQI (ou raciales, ou genrées), mais en termes de situations sociales et historiques différenciées et d’expériences collectives qui conditionnent la pratique même de la pensée de la totalité, la différenciation – interne à un capitalisme lui-même toujours plus différencié – des points de vues internes, des situations sociales internes, à partir desquels peut apparaître l’horizon interprétatif du capital lui-même. Il s’agit de penser la différence en termes de positionnements sociaux divergents dont naissent des aspirations divergentes à la totalité. Et aussi de laisser un espace ouvert à des possibles convergences imprévues, des possibilités que j’essaie d’aborder dans tous les chapitres. Je pense que le livre le permet précisément en présentant ces points de vue comme structurels et historiques plutôt qu’essentiels. On peut exister dans un point de vue queer, ou non, en d’autres termes les espaces queer sont des espaces « d’entrées et de sorties », pour reprendre l’expression de Lauren Berlant et Michael Warner9 – et on existera nécessairement dans un certain nombre d’autres points de vue en même temps. Disons que les points de vue ne sont pas des personnes ou des populations. Ce sont des positions épistémologiques potentiellement critiques, enracinées dans des situations structurelles particulières dans les rapports sociaux capitalistes, et des expériences spécifiques de ces rapports. La critique post-structuraliste qui consiste à dire que la théorie féministe du point de vue est « essentialiste », m’a toujours paru injuste et caricaturale.

 

tumblr_l5ea4gcmnq1qzwpu3o1_500

En vous inspirant des travaux de la Gay Left, et notamment des analyses de John D’Emilio sur l’historisation des formations homosexuelles (notamment masculines), vous cherchez à montrer « l’étonnante similitude » et contemporanéité entre l’apparition de la clinique comme forme moderne de confession d’objectivation sexuelle et le fordisme-taylorisme. Vous faites alors dialoguer les travaux de Foucault sur la sexualité et de Lukács sur la réification en montrant comment ces deux processus historiques ont en commun une déqualification (deskilling) du corps provenant d’une discipline de classification et d’abstraction du désir et des capacités spécialisées (skills). Comment ces deux dynamiques historiques de réification s’inscrivent-elles dans les besoins du capitalisme fordiste et quels sont leurs effets sur les masculinités de cette époque ?

La redéfinition de la masculinité – ou, pour le dire comme dans le livre, la transformation progressive et inégale d’une norme de virilité datant du 19e siècle, à une norme de masculinité inscrite dans le 20e siècle – se produit en grande partie en rapport avec une certaine notion normalisée de la virilité blanche au 19e siècle, déjà définie autour de la compétence dans le travail qualifié. Dans la première moitié du 20e siècle, alors que les pratiques de travail qualifié auxquelles s’identifient tant d’hommes blancs, sont attaquées par une déqualification radicale, je pense que cette norme ne peut pas simplement s’évaporer ; elle doit aller quelque part, être placée ailleurs dans l’expérience et dans l’idéologie – si elle s’évaporait, cela impliquerait que les normes hégémoniques de virilité doivent être réinventées de haut en bas dans la société, ce qui est historiquement peu plausible, c’est le moins qu’on puisse dire. Donc je pense que cette norme s’est déplacée vers l’espace-temps des activités de loisir, vers ce que Marx appellerait le « moment » de la consommation, et non dans celui de la production. J’affirme que cette redéfinition de la masculinité du point de vue des compétences de travail, pratiques et corporelles, a également une dimension sexuelle – elle converge historiquement avec la réification du désir, qui a pour effet (entre autres) de différencier la population entre forme hétérosexuelle et forme homosexuelle de subjectivité. Et je pense que cette différenciation a tout à voir avec une autre déqualification qui se produit plus ou moins en même temps – la redéfinition psychanalytique clinique, « scientifique », de la subjectivité sexuelle comme une chose qui nécessite de recourir à un « expert » scientifique pour qu’elle soit « diagnostiquée ». Donc la norme de la virilité se transforme pour devenir – via la réification du désir, et aussi via le Taylorisme, le Fordisme, et l’imposition d’une norme de consommation à la population des États-Unis, le tout à partir d’une même période au tournant du siècle – la norme de la masculinité.

 Pierre Boucher, 1908-2000 Nu à la fronde

Pensez-vous que ces changements historiques dans la masculinité doivent se lire aussi à la lumière d’une production spécifique de la blanchité aux États-Unis ?

Absolument – même si je ne sais pas si le livre insiste assez sur cette idée. L’une des limites les plus claires de mon analyse est le fait que je m’appuie principalement sur des exemples textuels blancs, comme plusieurs recensions en anglais l’ont souligné à juste titre. Mais je situe effectivement l’émergence d’une norme de masculinité dans des processus plus généraux de racialisation, et j’espère que le livre parvient au moins à traiter la masculinité blanche comme une question plutôt qu’une réponse. Cette norme émergente de masculinité, comme je le disais, opère bien plus dans le domaine de la consommation que dans celui du travail. La masculinité devient quelque chose qu’il s’agit d’émuler, d’acheter via des magazines et des livres vendus à la classe moyenne (Hemingway est un exemple évident, là-dessus), il y a un marketing de la masculinité qui a aussi une fonction pédagogique. Il va sans dire que les consommateurs de cette norme émergente, au moins dans les premières décennies du siècle, étaient dans une large mesure blancs et de classe moyenne.

Martin Summers fait une suggestion intéressante, je trouve, dans son livre Manliness and Its Discontents10, quand il dit que la virilité/masculinité noire semble avoir suivi, aux États-Unis et au début du 20e siècle, une trajectoire qui n’est pas sans rappeler celle que je trace de la virilité blanche à la masculinité blanche (nous nous appuyons tous les deux sur la fameuse distinction entre virilité et masculinité proposée par Michael Kimmel dans son ouvrage Manhood in America11). Et il me semble que le livre de Summers montre, si on le met en rapport avec le mien, qu’il y a là une sorte de développement inégal qu’il nous faudrait expliquer : on risque parfois d’exagérer les similarités entre masculinité blanche et noire dans cette période de l’histoire des États-Unis, mais on pourrait aussi en exagérer les différences. Voilà ce sur quoi je voudrais insister : dans la mesure où le capital est un horizon interprétatif important – et c’est clairement le cas pour moi – il est crucial de penser à la fois en termes de correspondance et de différence, d’identité et de non-identité. Et il est toujours utile, dans ces débats, de se souvenir que pour Marx, la totalité comporte toujours de la différenciation interne.

 

Vous posez aussi la question d’une possible historicisation du travail de Judith Butler sur la théorie de la performativité du genre. Peut-on dire que la masculinité et la féminité performées et le sujet fondé sur la « matrice hétérosexuelle » dont parle Butler sont les produits historiques d’une universalisation du désir réifié du fordisme-taylorisme ?

J’affirme exactement cela dans le chapitre 2. L’une de mes thèses est que la matrice hétérosexuelle elle-même doit être comprise comme un effet de cette réification épistémologique du désir que je situe autour de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Je pense qu’il y a chez Butler l’idée très forte que les performances de masculinité et de féminité opèrent au service d’une normalisation du désir hétérosexuel ; en ce sens le désir précède le genre performé, il en est une condition préalable.

On peut donc dire que la norme de masculinité dont je parle, cette norme du 20e siècle qui finit par remplacer la norme de virilité du 19e siècle, opère tout à fait dans le cadre de la théorie de Butler : il faut la comprendre comme une norme performative, citationnelle ou imitative, centrée sur des compétences, c’est-à-dire sur des performances entièrement corporelles de savoir-faire technique. L’un des axes d’analyse du livre, qui est au cœur de mon articulation entre Lukács et Foucault, est la centralité du savoir, ou d’éléments particuliers de savoir corporel, de savoir du corps, un savoir qui est abstrait, réifié, dans la période étudiée. Et cette partie de mon analyse illustre aussi ma préoccupation méthodologique constante pour les convergences, plutôt que les divergences, entre marxisme et études queer. Butler est souvent prise pour cible par tant d’intellectuel-le-s marxistes essayant de saisir les questions de genre et de sexualité. J’ai été très heureux de chercher et de proposer une défense de la « valeur d’usage » de l’analyse du genre chez Butler dans le cadre d’une analyse marxiste du genre. Et l’argument a finalement tourné précisément autour de la question de la temporalité qui est mise en avant par son analyse du genre performatif. Si l’on se penche sur ce que j’appelle la marque « Hemingway », on voit que la performativité du genre théorisée par Butler offre une nouvelle explication de la façon dont la temporalité de plus en plus abstraite du capital a donné sa forme, dans l’entre-deux-guerres, à une normalisation émergente de la masculinité hétérosexuelle.

 2012-06-24_12.14.17-7341

 

En quoi ce « désir universel » du capitalisme du 20e siècle se distingue-t-il alors d’un désir traditionnel, non-blanc, non-occidental ? Et quelle est la valeur heuristique (s’il y en a) des théories queer pour penser des subjectivités sexuelles et/ou de genre qui n’auraient pas le même ancrage historique et de production du fordisme-taylorisme états-unien ?

Je vais commencer par la deuxième partie de la question. Cette valeur heuristique, d’un point de vue marxien, se situe dans le potentiel d’une compréhension élargie de la façon dont le capitalisme conditionne de façon géographiquement et historiquement différenciée la régulation sociale d’un désir sexuel. J’ai effectivement pris soin de limiter mon analyse aux États-Unis au 20e siècle, pour l’essentiel, même si je pense tout à fait qu’elle a des implications pour l’Europe aussi, dans la même période approximative. Les tentatives de cartographier les dynamiques de la sexualité en rapport avec le capital doivent, en dernière analyse, maintenir un horizon global, et ce n’est possible, au fond, que par un travail collectif, travail auquel mon livre est une modeste contribution individuelle.

Je pense qu’il faut prendre au sérieux la question du développement inégal du capitalisme, la façon inégale dont certains corps, certaines populations et certaines pratiques sont subsumées à la logique de la valeur. Mais il est clair, et cela a été dit depuis longtemps, que « développement » est un terme qui est déjà très problématique, puisqu’il s’inscrit nécessairement dans des idéologies de « progrès » capitaliste critiquées avec tant de force par Benjamin, entre autres. Ainsi, cette réification de la subjectivité gaie, de « l’espèce homosexuelle » selon la célèbre formule de Foucault, est assez largement, je pense, un produit du « développement » capitaliste aux États-Unis entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, et il est clair qu’elle ne joue pas de la même façon dans d’autres régions du globe.

Je pense par exemple à la puissante critique par Joseph Massad de ce qu’il appelle « l’internationale gaie »12 : cette prétention euro-américaine à défendre « les gays » en Égypte avant le printemps arabe, par exemple. Massad souligne que lorsque des pratiques de savoir sexuel et de désir radicalement différentes débouchent sur des pratiques qui ne peuvent pas être considérées comme organisées autour de l’idée de l’« individu gay », ces pratiques peuvent être menacées de façon radicale, plus que jamais, par l’irruption d’une sorte d’« intervention humanitaire » impériale occidentale, accusant les nations « moins développées » de manquer d’une « tolérance » toujours déjà néolibérale. C’est peut-être d’autant plus vrai lorsque ces organisations « humanitaires » opèrent avec l’approbation du chef de la diplomatie des États-Unis ; en somme, des Égyptiens pratiquant des formes d’intimité entre personnes de même sexe pourraient devenir bien plus vulnérables à toutes sortes de violence sociale au cours de la réaction nationale prévisible à un tel impérialisme « humanitaire ».

L’analyse queer peut donc être efficace pour étudier des formes de désir non-blanc et non-occidental, pour autant que l’on veille à ne pas simplement reprendre une méthode, un concept ou une démarche heuristique correspondant à un contexte euro-américain, pour l’imposer aveuglément à un autre contexte radicalement différent. L’usage très fin de Foucault par Massad, dans le but d’étudier l’Égypte, est pour moi un bon exemple des nuances nécessaires à la négociation de cette question riche, complexe et fondamentale : comment corroborer une analyse propre à un temps et un espace spécifiques, par une analyse théorique abstraite, sans qu’aucune des deux ne soit réduite au service de l’autre ? Les critiques de l’eurocentrisme de la pensée queer sont particulièrement utiles, mais il faut aussi éviter l’extrême inverse, qui consisterait à dire que la pensée queer en soi ne peut être pertinente en référence à d’autres régions du monde. En un sens, l’ensemble de mon livre est en fait une longue méditation sur quelque chose comme la version historique ou temporelle de cette question spatiale, géopolitique : dans quelle mesure la catégorie de la réification demeure-t-elle éclairante si on l’applique à ce contexte très différent, queer et américain ? Et comme je le mentionne dans l’introduction, les essais d’Edward Said Traveling Theory13 et Traveling Theory Reconsidered14 sont exemplaires dans leur traitement de ce problème.

 

tumblr_m6uai4dheu1qabki5o1_1280

Dans la dernière partie de votre livre, vous montrez comment les formations queer contemporaines se sont formées dans le cadre de la privatisation et de l’instabilité sociale généralisées produites par le capitalisme néolibéral. Ces formations queer luttent contre ce processus historique à travers la « construction d’un monde » queer. En quoi cette construction d’un monde, cette vision de la totalité, diffère-t-elle des politiques LGBT fondées sur les revendications de pure reconnaissance de droits (mariage, adoption, héritage, etc.) et en quoi peut-elle être importante pour l’élaboration d’un agenda queer anticapitaliste, anti-impérialiste et antiraciste ?

La notion de « construction d’un monde », ou worldmaking est apparu dans la pensée queer en réponse à ce que l’on peut appeler des impératifs néolibéraux de réduction du monde : si le worldmaking est précisément ce qui est menacé par les formes néolibérales de privatisation (la privatisation de l’espace que j’ai évoquée plus haut, très souvent entraînée par la spéculation immobilière), les pratiques de worldmaking nous poussent à nous demander dans quel système plus large ces pratiques particulières opèrent. C’est cette dynamique nécessaire que je voulais évoquer dans le dernier chapitre. Le worldmaking queer est inhérent à des pratiques collectives qui sont tout aussi sociales que sexuelles : le terme inclut le travail de production et de maintien de pratiques sociales/sexuelles d’où émergent des formes de savoir et d’appartenance dont le caractère critique est immanent. Et ce worldmaking est aussi gravement menacé aujourd’hui par le fétichisme de la vie privée qui sous-tend la revendication du mariage gay, qu’il l’était dans les années 1980 par l’idée de la « peste gay » : ainsi, les tentatives d’éliminer les pratiques urbaines de promiscuité queer, tentatives caractéristiques de la réaction d’un néolibéralisme émergent au SIDA dans les villes des États-Unis, ont désormais leur prolongement direct dans le présent, dans ce sens commun apparemment inébranlable qui veut que tout ce que les homos pourraient jamais souhaiter soit le mariage – le fait que l’État qu’ils acceptent les accepte aussi, comme on a pu le dire dans les études queer.

A mesure que ce sens commun se diffuse, les sujets queer en sont réduits à ce qu’Adorno appelait, dans Minima Moralia, des « impulsions commensurables comme formes parmi d’autres du rapport d’échange ». Le mariage gay est beaucoup de choses à la fois, et l’une de ces choses, est une forme toute contemporaine de spéculation immobilière : l’utopie d’une forme de vie parfaitement morale, « virtuellement normale » à condition qu’elle soit aussi un mode de vie « enclos », une promesse opérant selon une logique spéculative qui n’a rien à envier à celle de Goldman Sachs, pour ce qui est de sa détermination à voir s’accroître la valeur de ses actifs. Et l’existence de sujets toujours déjà racialisés fait partie des autres conditions d’une telle forme de vie, étant donné qu’elle est constituée par leur exclusion. Le mariage gay donne droit à bien plus qu’à de l’espace privé : c’est un droit à poursuivre quiconque menace cette propriété d’une façon ou d’une autre, le droit d’avoir des agents de sécurité pour éliminer les « menaces » (toujours racialisées) contre la propriété et la sécurité. Désormais idéalisés à l’échelle internationale, le bon sujet gay et ses droits de propriété surfent sur une vague de spéculation immobilière, d’enclosure, de dépossession, enfermés dans une enclave et dépendants de l’exclusion (ou de l’incarcération) des intrus racialisés.

tumblr_lwbdlpLI0y1qcuq56o1_500

C’est le genre de raisonnement qui fait parfois enrager mes étudiant-e-s américain-e-s, qui sont désormais très majoritairement en faveur du mariage gay. Il ne vient jamais à l’idée de la plupart d’entre elles/eux, qu’il puisse y avoir une critique anti-hétéronormative, anti-homonationaliste du mariage gay. Elles/ils supposent tout simplement, comme la plupart des gens j’imagine, qu’il n’y a pas d’autre option intellectuelle ou politique qu’une opposition homophobe ou un soutien anti-homophobe au mariage gay. Excellent exemple de la capacité du néolibéralisme à détruire la matière grise en Europe ou en Amérique, comme il tue des êtres humains racialisés comme « autres » dans le monde entier. C’est pour cela que je persiste parfois à engager la conversation en disant que celles et ceux qui se veulent anticapitalistes doivent commencer à définir le mariage gay comme un cas de spéculation immobilière, avec toutes ses implications sexistes et racistes. Les étudiant-e-s qui sont en face de moi me regardent comme si j’étais fou. Mais j’espère que cela leur donnera au moins la curiosité de laisser la conversation se poursuivre à partir de là.

312dOLwsxjL._SY300_

 
  • 1. Nikhil Pal Singh, Black is a Country. Race and the Unfinished Struggle for Democracy, Cambridge, Mass., Harward University Press, 2005.
  • 2. Jeffrey Williams, Critics at Work. Interviews 1993-2003, New York, New York University Press, 2004, p. 249-250.
  • 3. Kevin Floyd fait référence ici aux différentes campagnes menées par les mouvements LGBT états-uniens contre la législation discriminatoire américaine contre les gays et les lesbiennes dite « don’t ask, don’t tell », qui est entrée en vigueur en 1993 sous l’administration Clinton. Elle consistait à permettre aux personnes gaies et lesbiennes d’intégrer l’armée sous condition de ne pas révéler leur identité sexuelle (don’t tell). L’armée de son côté était désormais sommée de ne pas se renseigner sur l’orientation sexuelle des nouvelles recrues (don’t ask). Cette législation à été abolie en 2010 par le Sénat américain. [NDT].
  • 4. Leo Bersani, Le rectum est-il une tombe, Paris, EPEL, 1998. Édition originale : « Is the Rectum a Grave ? », October, vol°43, 1987, p. 197-222.
  • 5. Douglas Crimp, « How to Have Promiscuity in an Epidemic », October, vol°43, 1987, p. 237-271.
  • 6. Samuel Delany, Times Square Red, Times Square Blue, New York, New York University Press, 2001.
  • 7. Jordana Rosenberg et Amy Villarejo (dir.), Queer Studies and the Crises of Capitalism, GLQ. A journal of lesbian and gay studies, vol°18, n°1, 2012.
  • 8. Nom de la « Marche des fiertés » en Allemagne, qui rappelle les « émeutes de Stonewall » en 1969. Ces émeutes contre la répression policière sont parties d’un bar, le Stonewall Inn, qui se trouvait justement dans la rue Christopher Street dans le quartier de Greenwich Village à New York. [NDT].
  • 9. Lauren Berlant et Michael Warner, « Sex in Public », Critical Inquiry, vol° 24, n°2, 1998, p. 558.
  • 10. Martin Summers, Manliness and Its Discontents. The Black Middle Class and the Transformation of Masculinity, 1900-1930, Chapell Hill, University on North Carolina Press, 2004.
  • 11. Michael Kimmel, Manhood in America. A Cultural History, New York, The Free Press, 1996.
  • 12. Joseph Massad, Desiring Arabs, Chicago, University of Chicago Press, 2007.
  • 13. Edward Said, « Traveling Theory », in The World, the Text, and the Critic, Cambridge, Mass. Harvard University Press, 1983.
  • 14. Edward Said, « Traveling Theory Reconsidered » in Reflections on Exile and Other Essays, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2000.
]]>
« Ils se sont rangés du côté d’une imitation des relations normales. », René Schérer, 2010 https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/24/scherer-mariage/ Fri, 24 Oct 2014 03:26:33 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=472 Continuer la lecture →]]> photo_mariage_homo1Pour toi, le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels représentent des avancées ou une conformation à la norme hétérosexuelle ?

 

René Schérer : J’ai signé, sur la demande de Didier Eribon, en faveur du mariage homosexuel parce que si je n’avais pas signé je me rangeais du côté de ceux qui criaient au scandale. Mais, en moi-même, relativement à mes propres pensées, je garde sur le mariage des idées qui sont un peu archaïques, celles héritées du XIX° siècle, de la critique fondamentale du mariage chez Fourier, chez les anarchistes, chez Marx jusqu’à Sartre. Cette critique a disparu. Le mariage ne marquerait pas une récession dans le mouvement homosexuel mais une normalisation. Les homosexuels se sont rangés, ils ont abandonnés un certain nombre d’idées jugées comme exagérées ou inopportunes comme les idées révolutionnaires, comme l’idée de changer fondamentalement les liens sociaux. Ils se sont rangés du côté d’une imitation des relations normales. Il y a une tendance vers la normalisation, étrange normalisation d’ailleurs parce que lorsque ça va du côté des revendications d’adoption ou de parenté, ça devient un peu étrange mais peut-être légitime. Si l’on se range du côté de Fourier, il y a le familialisme, ou le parentisme, ou le paternisme qui se trouve être une passion à part entière à côté des autres passions comme l’amour qui est représenté matériellement par l’affection sexuelle. L’homosexualité peut donc cohabiter avec ce qu’on peut appeler le parentisme ou une passion parentale. En tant que fouriériste, ça ne me choque pas bien que le mariage ne soit pas une chose qui soit présent dans les conceptions fouriéristes. Il est critiqué sous la forme qu’il appelle civilisée comme étant une manière non pas comme le disait Marx et Engels de « prostitution légale », mais parce qu’il limite les liens sociaux, il se limite au couple, à une forme mesquine de la relation sociale. Pour Fourier, la multiplicité des liens, une sorte de polygamie généralisée sont représentées comme la forme maximum de l’éventail des passions. À l’intérieur de cela, on peut bien y insérer également le parentisme, si ce n’est d’ailleurs que ce parentisme ne signifie plus rien dans une société telle que l’envisage Fourier où l’éducation des enfants, la vie des enfants se fait en dehors d’une famille fermée et où ces sentiments sont purement bénévoles ou gratuits, sans être du tout accompagné d’une autorité quelconque ni de l’enfermement des enfants à l’intérieur de maisons particulières. Il faudrait faire des nuances qui pourraient apparaître comme un peu byzantines mais qui sont intéressantes malgré tout : distinguer le sentiment de parentalité et d’autre part le fait qu’il a peut-être dans cette idée des homosexuels une idée beaucoup moins admissible et louable qui est la possession des enfants, c’est-à-dire pourquoi les homosexuels ne pourraient pas se permettre ce que les hétérosexuels se permettent, c’est-à-dire des enfants qui soient aussi leur propriété, leur reproduction, ce sur quoi ils peuvent avoir une certaine forme de contrôle. La relation parentale à un enfant est toujours extrêmement louche donc on ne peut pas en traiter d’une façon simple. Sauf dans le cas où un homosexuel est en relation avec un autre homosexuel qui a un enfant, que l’on permette à cet enfant de vivre avec ces deux homosexuels est tout à fait admissible. Maintenant le fait que des homosexuels qui n’auraient pas d’enfant aient l’intention d’adopter, c’est peut-être aussi légitime mais à condition que ça ne soit pas pour constituer autour de cet enfant quelque chose qui ressemblerait à une autorité parentale. Ça me parait intéressant comme ce qu’on pourrait appeler figure de combinaisons passionnelles qui montrent qu’il y a beaucoup plus de complexité dans les relations humaines et dans les passions et dans les affections que l’on pourrait en mettre. La logique binaire ne fonctionne pas plus dans ce cas là qu’ailleurs. Tout se trouve d’une façon également ou inégalement distribuée chez chaque individu. C’est tout ce que je peux dire sur ce sujet. Je ne peux pas formuler de pensée très précise sauf le fait que dans l’ordre actuel qui maintient, sinon un ostracisme, du moins un préjugé très grand contre l’homosexualité, relativement également à des pays où l’homosexualité est bannie, punie de mort, toujours je serai du côté de ces formes de revendications que je les approuve ou non, que je les partage ou non.

in Les Lettres françaises, N°76, 6 novembre 2010.

Lire la totalité de l’interview.

 

]]>
Riposter à l’homophobie (avril 2013) https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/24/riposter-a-lhomophobie-2013/ Wed, 24 Sep 2014 14:12:20 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=277 Continuer la lecture →]]> Un extrait de l’émission Haine des Chaînes du 22 avril 2013, avec un sample d’un film de Téchiné, des extraits de propos haineux au cours du débat autour du mariage pour tous, un tour de l’actualité homophobe, le chant du FHAR, et un appel à riposter…

 

tumblr_mksbsqersU1reb7sio1_500

Désintégrer les intégrismes sans s’intégrer

L’existence d’une visibilité homosexuelle dans notre petit monde occidental laisserait à penser que tous les hommes attirés par d’autres hommes y seraient désormais libres de s’affirmer, de se marier et de mener une existence comparable à celle des couples hétérosexuels.

Parce qu’il existe des lieux où l’on peut consommer de la rencontre et de la culture gay moyennant finances, parce qu’il y a désormais des lois pour dénoncer l’homophobie, parce que l’on peut même avoir un statut légal pour fonder un couple ou bientôt une famille… on veut nous faire croire que le combat contre l’oppression morale qui condamne l’attirance sexuelle pour une personne du même sexe serait bientôt dépassé ou qu’il se situerait seulement dans le champ de la légalité…

Il n’en est rien ! Au boulot, dans la rue, dans les halls, au comptoir, dans les taules ou les HP… parce que nous n’avons pas les privilèges économiques qui nous en préservent, nous subissons toujours le joug de la morale phallocrate et l’incapacité de transcender la norme et la bienséance hétérosexuelle. Si la répression à notre encontre n’est plus inscrite dans la loi, elle est encore bien présente dans les esprits et se transforme trop souvent en diverses agressions.

Avouer son homosexualité, que ce soit à sa famille, à ses potes ou à ses collègues, ne se fait jamais sans difficulté, d’autant plus si l’on habite à la campagne ou en banlieue ou si l’on bosse dans certains corps de métiers à forte présence masculine. Le pédé est encore souvent considéré comme un être immature, voire un sous-homme, un dépravé, un dégénéré ou un malade, quelqu’un à qui l’on ne peut faire confiance, quelqu’un qui devrait avoir honte…

Pire, désormais, le pédé est associé au cliché qu’en on fait les médias : un être frivole qui se complet dans un consumérisme à outrance, dans le monde des apparences, du fashion et du sexe-marchandise… Pour un peu, nous serions tous semblables à un Delanoë, un Jean-Paul Gautier ou à tel imbécile de série télé ou de une de magazine. Les revendications partielles, l’identitarisme et leur récupération par le système capitaliste ont achevé de caricaturer une « culture gaie » qui sert de repoussoir pour les uns et d’arguments pour tous ceux pour qui l’homosexualité n’est qu’une déviance de bourgeois, d’occidentaux ou de mécréants, c’est selon.

Alors, à quoi bon sortir de l’ombre, si c’est pour être sous les projecteurs de cette société marchande ? A quoi bon sortir du placard pour se laisser enfermer dans les ghettos créés par et pour la bourgeoisie ?

Nous haïssons les réacs de tous poils et de toutes confessions qui eux, ne voudraient plus nous voir ni nous entendre, oui, nous les haïssons et nous voudrions les combattre jusqu’au dernier…

Mais, pour autant, nous ne nous laisserons pas instrumentaliser ni récupérer par les « homosexuels bien pensants », ni par ceux qui nous tolèrent simplement pour stigmatiser d’autres cultures et exalter leur fierté nationale ou républicaine.

Nous refusons de respecter les « bonnes mœurs » et de nous conformer à la norme du couple, de la famille nucléaire.

Nous ne voulons pas d’une intégration ou d’une quelconque reconnaissance sociale trop étroite pour nos aspirations à la différence et à la liberté.

Nous refusons d’être des victimes et préférons rendre les coups de mille manières plutôt que d’en appeler à la protection policière et aux compensations judiciaires.

Nous ne correspondrons pas aux rôles qu’ils veulent nous assigner.

Nous ne visons pas à aménager cette société capitaliste et patriarcale.

Nous ne voulons œuvrer qu’à sa destruction, à la liquidation de toutes formes de dominations.

Quelques pédés prêts à riposter, avril 2013.

street-art-man-with-bat-by-homo-riot-in-silverlake-2

]]>
Egalité des droits ? (slam) https://depavage.noblogs.org/post/2014/08/31/egalite-des-droits/ Sun, 31 Aug 2014 13:28:04 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=166 Continuer la lecture →]]> Égalité des droits, non mais vous croyez quoi
égalité des droits, au regard de quoi
Décadent, décadent. Quand je serai dedans, moi aussi je pourrai rejeter les décadents.
Courir après, m’assimiler
Si intégré j’peux exister
Nantis, nantis. On va quand même pas rester planqués parmi les nantis. Pourquoi se réinventer un autre radeau quand on peut se pousser derrière le chefton en écarquillant un peu les parois du paquebot.
Avec mes pales papiers de blanc j’me fonds aux murs du bateau
les autres coulent, derrière, dans les tréfonds de l’océan
tant pis, y’a pas d’la place pour tous les manants
Faut bien q’y’en ai qui crèvent en sourdine pour flatter notre orgueil de couard
égalité des droits, non mais vous croyez quoi
égalité des droit, mais pour qui dans quelle voie
Avoir le choix de pouvoir se marier
ça c’est un combat, de pouvoir avoir le choix, ça s’appelle l’égalité
« je ne veux pas me marier mais je veux pouvoir avoir le choix de me marier »
Vas-y répète, j’ai pas compris, pas capté ta logique, mais je pense t’as pas le
temps de m’expliquer, ta logique tombe sous le sens
Va, rentre dans la danse, une alterno gaucho qui veut révolutionner c’est bien
beau mais ça va pas nous avancer bien haut,
Ni homme ni femme Zombie
ils sont bien rigolos ces jeunots mais bon un peu de sério
déjà tout le monde ne jure que par cela l’égalité des droits, et faudrait encore
leur expliquer, z’avez qu’à lire, on a pas le temps, faites pas semblant de pas
comprendre, normalisation des revendications,
et des trans qui se font castagner ? C pas la question, on ne parle pas de ça là,
des sans paps qui se font rembarrer ? Plus tard, dans la lutte y’a des priorités
des gouines qu’osent pas s’outer ? Les petits gais marchent fièrement devant Coq
au poing, colons avides, oubliant les sœurettes derrière
La cellule binaire reproductrice, un repère de rêve, pourquoi nous autres lgbt
s’en affranchir ?
C bien ce qui nous distingue, gouine, trans et pédés
Comme si ça pouvait nous ressembler, de faire exploser la cellule familiale
Comme si ça pouvait avoir du sens, de pas se retrouver assimilée à un ventre à féconder
Comme si on voulait s’échapper du piège de l’amour, comme seul repère
d’existence- se trouver d’autres possibles qu’une aliénation dans une cage, flambant
le rose bonbon
Abolition du mariage ? S’arracher le pactole du CAC 40 plutôt que de picorer les
baisses d’impôts des infortunés élus.
égalité des droits, mais pour qui dans quelle voie
égalité des droits, parmi vous j’en veux pas
« Je ne veux pas me marier mais je veux pouvoir avoir le choix de me marier »
Tiens c’est marrant ça me fait penser aux mecs qui ne veulent pas aller aux marches
féministes, non non ça les intéresse pas, mais qui veulent pouvoir avoir le choix
d’y aller !
J’assume mon sectarisme, j’veux vraiment pas avoir droit à la même réalité que
toi, j’aime pas les trompes l’œil ça déforme la vue, l’ordre des valeurs et des
priorités dans une vie. Parce que nos réalités sont différentes, dans une hétéro-
normativité oppressante jamais je serai ton égale alors j’veux même pas essayer !
Et viens me parler, viens de ton pote sans paps’ avec qui tu te maries, me parle
pas de contre- argumentaire, on partage des mêmes choix par défaut dans une
réalité borgne. Ça m’empêche pas de crier les idéaux qui planent au-dessus de
ma tête à chaque instant de ma lutte !
Quand est-ce que tu comprendras que ta lutte de suiveur toute tracée elle étrangle
ma rage à foison ? Parce que, p’tetr t’y crois qu’une fois le droit au mariage on
se rappellera des violences conjugales ? L’APGL est juste derrière, tapie dans
le coin, prête à rebondir au vol, la dernière pierre à l’édifice, que le tableau soit
complet à vos étroites réalités. Et viens pas me charger, que je suis une facho
contre la parenté des gais et des lesbiennes, dis-moi dans ton histoire c à quel
moment qu’on crée de la solidarité à plusieurs, même dans nos chaumières ?
Dans le genre, les luttes prioritaires, une meuf qui crève tous les deux jours et
demi sous les coups de son mari, ça te parle pas, ? T’as envie de ressembler à ça ?
Arrête steuplait, de caresser ton p’tit cul dans le bon sens du poil avec le mal
hors de ta portée
La violence de la cruelle normalité, elle frappe à ta porte, tu peux plus te détourner
Se raccrocher au symbole judéo-chrétien qui nous scelle les deux pieds liés sous
la croix et la bannière- t’abuse, la bonne idée !
Courir au diapason derrière la première connerie lâchée, vous avez pensé avant
de vous culbuter ?
Le devoir conjugal, nous aussi on y a droit ! Non si la nature m’a mise de côté
j’tirerai la nappe-forteresse de mon côté, j’renverserai à tort et à travers tous ces
20bouts de pied mêlés j’botterai en touche et me fouterai la tête dans le sable, plutôt
que de ressembler à vos gueules d’apôtres !
Parce que la réalité d’aujourd’hui c’est des gamines de 20 ans qui veulent se
marier et avoir des enfants, qui s’endettent déjà jusqu’aux dents parce qu’elles
ont pas le temps de penser autrement, et q’ça me fait flipper !
Parce que dans cette course à cotiser jamais on se tourne du côté de son voisin
pour lui serrer la main et chercher, c quoi ensemble qui nous ferait un peu de
bien ?
Parce qu’on faillit à chaque marche sur les routes de la solidarité, on a pas appris,
plutôt que la compétitivité ?
Parce que l’égalité des sexes ça se passe comme, des bofs bobos qu’offrent leur
bouquet aux meufs à la journée de la meu-fa, comme ça p’tetr bien qu’ils se les
taperaient, moi je joue pas dans cette cour-là !
Parce que l’homophobie est la première cause de mortalité des 12-25, pour cause
la virilité comme culte de la personnalité a trouvé son ennemi public number one.
égalité des droits, parmi vous j’en veux pas
égalité des droits, vraiment très peu pour moi

(Trouvé sur basseintensité.internetdown.org)

queeruptionorg1a

]]>
Je ne veux pas me marier https://depavage.noblogs.org/post/2014/08/30/je-ne-veux-pas-me-marier-2012/ Fri, 29 Aug 2014 22:31:18 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=69 Continuer la lecture →]]> Je_ne_veux_pas_me_marier-b5383Je ne veux pas me marier. Signer un contrat devant la République pour reproduire fidèlement le couple et la famille, ces institutions qui ont toujours servi à la reproduction de l’ordre existant, est une idée qui me répugne. La norme est trop étroite. Je ne me laisserai pas dicter quel comportement je dois avoir. Je ne suivrai pas docilement le troupeau de ceux qui emménagent dans une vie de crédits, biens rangés entre le boulot
et le foyer.

Mes désirs ne sont pas solubles dans la platitude de vos relations. Je ne suis pas à la recherche d’une vie de bohème dans un ghetto pour gay. Je ne veux pas de vos rapports truqués où l’on se considère comme des marchandises. Je m’en branle de la reconnaissance de l’Etat. Je n’en ai que foutre de vos lois, de vos arrangements démagogiques, de vos coming-out de célébrités, de votre bienséance et de votre bonne pensée. Je ne me plierai pas à vos injonctions qui me poussent à m’intégrer toujours plus à cette société.

L’hypocrisie de vos réformes n’est guère moins nauséabonde que les serments des réacs de tous bords et culs-bénits de toutes religions. Et faisant les louanges de la démocratie occidentale et de ses valeurs, vous ne faites que les rejoindre dans un remake du « travail-famille-patrie »…

Décembre 2012.

L’affiche en pdf : Je ne veux pas me marier

]]>
[actu] Conformiste, bourgeois, romantique : le mariage gay épouse les traditions https://depavage.noblogs.org/post/2014/08/30/actu-conformiste-bourgeois-romantique-le-mariage-gay-epouse-les-traditions/ Fri, 29 Aug 2014 22:15:36 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=65 Continuer la lecture →]]> Au cœur de mariages de couples homos par «M», le magazine du «Monde»
publié le 29/08/2014 par le média mainstream Yagg
À en croire l’auteure de l’article, les couples qui se sont mariés jusqu’ici ont privilégié la tradition à la subversion.

«Je considère que, lorsqu’on occupe une position sociale supérieure, la vie privée n’existe plus et qu’il faut se montrer pour aider les jeunes gays vivant dans des milieux moins libéraux», a confié Jean-Paul Cluzel, le président du Grand Palais, à la journaliste du Monde Raphaëlle Bacqué. Il lui a donc ouvert les portes de son mariage avec Nicolas Droin, le directeur de l’Orchestre de chambre de Paris. Parmi les invité.e.s, Alain Juppé, Valérie Trierweiler, la directrice de la danse de l’Opéra de Paris Brigitte Lefèvre, le PDG de la Fnac Alexandre Bompard, et des énarques… Une ambiance bon chic bon genre, où l’on pouvait se frotter à «des costumes élégants et des cravates en soie».

L’ouverture du mariage avait beau être décriée comme un élément de rupture avec des traditions millénaires, dans de nombreux cas, les couples d’hommes et les couples de femmes qui se disent oui respectent à la lettre l’étiquette. «J’avais insisté pour que l’annonce de notre union soit publiée dans le Bulletin quotidien, cette bible des élites administratives françaises», souligne ainsi Jean-Paul Cluzel, lui aussi sorti de l’ENA et membre de l’Inspection des finances. Finalement, «ce fut un mariage classique avec alliances, champagne et quelques non-dits» puisque les familles des mariés ne leur ont pas offert de cadeau, sans donner d’explication particulière.

L’article de M, le magazine du Monde, décrit d’autres mariages mondains, mais aussi des unions de couples moins en vue. «On y retrouve les mêmes rituels, alliances, bouquets et vins d’honneur comme si, célébrées sous les ors de la République, les amours homosexuelles adoptaient aussi les conformismes de l’hétérosexualité», écrit Raphaëlle Bacqué. La journaliste, parfois avec quelque maladresse, relève quelques particularités propres aux couples gays ou lesbiens. Pour certain.e.s, le mariage serait «trop ringard» ou cette cérémonie vue comme «une forme de compromission». Les couples de même sexe se permettent aussi quelques excentricités, constatées ça et là. Mais dans l’ensemble, «on ne moque surtout pas l’institution, lorsqu’on choisit de s’y soumettre, et l’on rêve au contraire de “normalité”», peut-on lire. Un rêve que l’on touche déjà du doigt, semble-t-il: ouvrir le mariage «accélère la banalisation de l’homosexualité, et donc son acceptation», n’hésite pas à affirmer M. Cette mesure qui a réveillé le pire – les défilés en rose et bleu – charrierait aussi le meilleur, comme le veut la formule consacrée.

 par Julien Massillon
(source mainstream : yagg)
]]>
[actu] Le Conseil d’Etat permet à un couple gay franco-marocain de se marier https://depavage.noblogs.org/post/2014/08/29/actu-le-conseil-detat-permet-a-un-couple-gay-franco-marocain-de-se-marier/ Fri, 29 Aug 2014 21:52:29 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=61 Continuer la lecture →]]> L’état Francais donne un visa à un homosexuel marocain pour qu’il puisse se marier

publié le Dim. 27 Juil. 2014

Le mercredi 9 juillet 2014, le Conseil d’État a sommé le gouvernement de délivrer sous 24 h un visa à un homme homosexuel d’origine sénégalaise vivant au Maroc pour qu’il puisse épouser son conjoint Français le samedi. Cette décision est une première , elle vient sanctionner « une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale de se marier », car le Maroc interdit les unions homosexuelles. Habitant à Casablanca, l’homme a décidé d’épouser son conjoint dès lors que la loi Taubira ouvrant le mariage aux couples homosexuels prévoit que si l’un des époux est ressortissant d’un pays interdisant ce type d’union, le mariage ne peut pas être célébré par les autorités diplomatiques et consulaires françaises – comme c’est fréquemment le cas pour les couples hétérosexuels – mais qu’il doit avoir lieu en Franc. Le 26 mai, il déposa donc une demande de visa au consulat français qui fût refusée un peu moins d’un mois plus tard. Il s’est donc adressé au tribunal administratif de Nantes qui a refusé lui aussi. Il s’est enfin tourné vers la plus haute juridiction administrative, le Conseil d’État. A cette audience, le ministère de l’intérieur a remis en cause la sincérité de l’union. Pour justifier le refus de visa le ministère évoque les antécédents migratoires de l’intéressé qui est venu en France sans papier en 2010. Soulignant par ailleurs que les deux hommes ont trente-cinq ans d’écart. Néanmoins, le juge a déclaré que le refus de visa portait « une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale de se marier » étant donné que le Maroc n’autorise pas le mariage homosexuel. Le juge a également démenti le doute de la sincérité de l’union en soulignant le fait que les deux hommes vivaient ensemble à Casablanca depuis quatre ans, que le jeune sénégalais y travaillait et que les demandes de séjours n’avaient pour but que de passer des vacances. Le Conseil d’État a donc donné au gouvernement français 24h pour délivrer le visa et l’a condamné à verser 5.000 euros au demandeur.

(source mainstream : za-gay)

]]>
Démystifier la beauté, GLH, 1975 https://depavage.noblogs.org/post/2014/08/25/demystifier-la-beaute-glh-1975/ Mon, 25 Aug 2014 00:36:10 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=33 Continuer la lecture →]]> Beauté et homosexualité : ça y est,on va tomber dans tous les clichés, de ceux de l’imagerie de l’éphèbe grec, ou de ceux de l’écriture esthétisante, de Wilde à Proust, bref de tout ce qui falsifie l’homosexualité en y amalgamant jeunesse, beauté, culture et fric ; une telle vision ne recouperait que le discours des homosexuels bourgeois, qui est aussi celui de France-Soir1. Car l’essentiel n’est pas l’objet de beauté mais bien plutôt sa résonance sociale, c’est-à-dire le désir qu’il engendre, refoulé ou réalisé, dans ou malgré les structures sociales : voilà l’homosexualité de notre quotidien, celle de la rue, du travail, de la structure familiale, partout explicite ou partout latente, mais partout à l’œuvre. Et la beauté, quelle que soit l’idée qu’on en a ou qu’on nous enseigne, ne manque pas d’y participer.

La société a un discours sur la beauté, même qu’elle en propose partout le modèle ; de quoi ? de la beauté ou de la société ? Des deux: c’est le blanc mec, mince, viril, entreprenant, également intelligent et cultivé mais juste ce qu’il faut.

Pour la femme, ses critères de beauté sont ceux qui siéent à sa docilité : minette, épouse comblée, mère épanouie, ménagère aux jolies mains, vieille dame digne, ou pute exutoire : de l’enfance au troisième âge, de la famille aux mass médias, au milieu de toutes ses servitudes, elle a parfois cinq minutes pour « se faire une beauté ».

Le but est d’autant mieux atteint que le modèle, à incarner et à faire vivre chez l’autre, toujours remémorisé, est ressenti comme absence et comme manque de beauté à combler. Beauté et rôle social sont présentés comme logiquement liés.

la quête des corps

La beauté de la jeunesse c’est l’exaltation du corps viril, du sport aux Jeunesses Hitlériennes, de la promotion sociale à la bagnole de sport, des pubs qui utilisent des sujets de plus en plus jeunes à l’industrie internationale du jeans. Autant d’amalgames beauté/jeunesse qui déclenchent la contemplation et la consommation, soutiennent l’ordre socio-économique, tandis que, sur le refoulement et la sublimation, prospère la misère sexuelle.

.

Steven-Klein-Homotography-04

L’homosexualité n’échappe pas à la rentabilisation des critères de beauté, impuissante qu’elle est à se démarquer de façon cohérente ou significative du culte de la virilité ou de l’image aliénée de la femme. Le culte du cuir, du blouson, du motard, enfourchant et domptant sa machine entre les cuisses, ou celui, plus complexe, du travesti qui reprend à son compte les attributs de séduction —par mimétisme ou provocation — de la femme, l’illustrent bien.

La quête des corps, la drague, se font certainement de façon plus souple chez les homosexuels, mais l’imagerie sociale ne les traverse pas moins et permet la rentabilisation.

Ce sont les revues pornos qui n’offrent à la masturbation que des étalages des musculatures huilées, de corps dénudés aux positions phallocrates.

C’est cette désincarnation fascinante et frustrante de l’image de deux corps jeunes et « beaux » qui nous fait marcher et courir au fond des cinés pornos pour y subir, dans la passivité obligatoire, la vision d’un film surtaxé et débile (« II s’agit de durcir davantage votre sexe Monsieur le Ministre » disait un député R.I. à l’assemblée nationale lors du récent débat sur la pornographie ; charmant lapsus !).

dictature de l’œil

 

On interdit une revue de petites annonces sexuelles et on publie l’Histoire d’O dans l’Express, ce qui est nettement plus rentable (augmentation de la diffusion – et du phallocratisme – de 30 %).

La même fascination par l’écriture et l’image passe par les stars de la pop music et du cinéma : Marylin Monroe et Mick Jagger, références, parmi d’autres, des homosexuels, qui se révèlent des écrans à phantasmes parfaits.

Il y a aussi la destruction systématique ces mois-ci, des tasses de Paris, et parallèlement l’ouverture de boites, ce qui permet de canaliser les homosexuels vers des lieux moins libres et gratuits, plus contrôlables et payants.

Hors de la consommation et de la dictature de l’oeil, point de salut. Le discours libéral s’aligne sur la rentabilisation. Si cette dernière est combattue, la tolérance laisse la place à la répression. Si on est homosexuel, alors il faut vivre caché, être riche ou gigolo, consommer l’image et pratiquer le voyeurisme. Ce qui nous force à la construction d’une identité qui sera homosexuelle et bourgeoise ou ne sera pas.

A travers ces pratiques, la communication reste une illusion : le chantage à l’image, le jeu de la séduction, ne conduisent pas à la jouissance authentique, ce que la beauté laissait sous-entendre. Et sur fond de rareté, le pédé solitaire erre, dans la rue, dans le métro, les yeux écarquillés de frustrations, entre le boulot désérotisé pour raisons de production, et la famille désérotisée pour raisons de reproduction. Nous sommes loin des visions du couple micheton-gigolo diffusé aux masses par France-Soir1.

Nous avons tous connu de douloureux retours à la réalité quand nous avons l’imprudence de cautionner ceux qui s’imposaient à nous par leur seule présence séduisante. Ces belles gueules ou ces beaux corps ne présentaient pas leur beauté comme un simple hasard de naissance mais comme un privilège aristocratique. Et notre crédit aux critères de beauté est proportionnel à notre faculté de tomber amoureux. Cette abnégation de soi et cette fuite de la réalité extérieure sont légitimées curieusement par l’idéologie internationale du couple et de la fidélité, quand ce n’est pas, pour les hétérosexuels comme pour nous déjà aux Pays-Bas, par celle très officielle du mariage.

étiquetage

Il y a aussi ce carburant efficace au maintien de la notion de beauté qu’est le phantasme, qui nomadise le désir, et du coup désexualise la plupart de nos rencontres quotidiennes.

L’étiquette sexuelle, sociale et revendiquée comme telle, est répressive pour tous et réduit et hiérarchise par le processus de la sélection, bref divise pour mieux régner ; le pédéraste (beau = jeune), le gérontophile (beau = vieux), le nécrophile (beau = mort), le voyeur (beau = image), l’homosexuel (beau =homme), l’hétérosexuel (beau = femme), bref nous tous crispons notre désir au lieu de l’écouter ; mon corps, ton corps, sont morcelés comme des quartiers de boeuf, en morceaux de choix et en rébus. Les localisations officielles du désir sur le corps, appelées zones érogènes, se maintiennent par le refus d’en érotiser d’autres, pour finalement ne jamais aboutir à l’entière érotisation du corps, comme notre sélection à celle du corps social.

Le refus individuel et social d’une prise de conscience globale du corps construit la Beauté, ce problème aussi vivace que mensonger.

La répression sexuelle et son ombre, l’autorépression, institutionnalisent la sublimation, et transforment les super mysogynes en homosexuels débiles, les folles en super militaires, les phallocrates en dragueurs de boîtes, les pédérastes en excellents pédagogues comme les incestueux en parents modèles ou les paranos du trou du cul en hétérosexuels exemplaires : un caractère clos est davantage construit sur ses répulsions que sur ses désirs, ou sur son idée de ce qui est laid plutôt que de ce qui pourrait être authentique. Et cela ne serait pas important si la société n’offrait pas à de tels caractères la possibilité d’appliquer immédiatement dans le champ social leurs répulsions destructrices, et ce dans la plus pure légalité.

Séduire, faire phantasmer et sublimer, la beauté est efficace pour capter et fixer le désir, nous faire courir toute notre vie à la poursuite de son incarnation, et en fait considérer l’humanité d’un oeil blasé, désérotisé, désengagé. C’est pourquoi il est urgent de briser, chez l’autre comme en soi, la prise de pouvoir par le seul pouvoir de la beauté et de l’image, dont participe notre sélection du passant comme le charme discret de Giscard.

 


décryptage

De notre inconscient le plus profond à notre geste le plus raffiné, du regard qu’on porte à autrui, qu’autrui porte sur nous à celui qu’on se porte à soi, nous le voyons clairement, la beauté interfère, et fait jouer tous les processus sociaux et individuels que nous avons essayé de décrire. Et si certains homosexuels ont réussi

à construire d’autres modes de vie que celui de couple-refuge — d’autres relations que celles de possédant/possédé et de masculin/féminin, ou de vivre hors des composantes mysogine et phallocrate que leur octroie leur statut de mec — ils n’en sont pas moins parfois à la merci de la beauté comme fausse échelle de valeurs.

Nous-mêmes, au sein du Groupe de Libération Homosexuelle, avons beaucoup de difficultés à démystifier la beauté, et nous parvenons mal à ce qu’elle ne joue pas son rôle, manifeste au niveau du désir, ou latent au niveau de nos situations de groupe. Peut-être que ces difficultés, par le fait qu’elles sont dites et débattues, concourent néanmoins à nous construire une lucidité dont d’autres groupes manquent d’où souvent leur irréalisme et parfois celui de leur lutte. Le travail du G.L.H. se situe autant dans le décryptage d’une vraie histoire de l’homosexualité, dans celui de l’utilisation de l’homosexualité latente par la société, que dans la création de nouveaux rapports entre nous, et insérés dans la perspective d’une lutte globale contre toutes les normalités.

Groupe de Libération Homosexuelle

1. « La Rue Sainte Anne est devenue l’un des centres de la prostitution masculine à Paris. Sur les trottoirs, des Bentley bleu métallisé, des Rolls blanches : sur ce qui reste de trottoir, une trentaine de jeunes gens, visage couvert de fond de teint, héritiers lointains de ces éphèbés qui, au temps d’Oscar Wilde, traversaient les salons un lys à la main. Entre les voitures, les boîtes et la faune du trottoir un mouvement perpétuel s’établit. Les riverains se sont plaints et trois conseillers de Paris viennent d’attirer l’attention du préfet de police sur ces faits. »

France-Soir du 25 octobre 1975.

In Sexpol #6 « Beauté Laideur » – décembre 1975

]]>