Lutte de classe – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Sun, 09 Aug 2015 14:29:17 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! Le Fléau Social, juin 1972 https://depavage.noblogs.org/post/2015/08/01/cours-camarade/ Sat, 01 Aug 2015 18:45:19 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1787 Continuer la lecture →]]> vlcsnap-2013-06-21-19h47m58s255Édito du numéro 1 du Fléau social, journal du groupe 5 du FHAR. « Si on s’appelle Le Fléau Social c’est cause de l’amendement Mirguet de 1962 qui nous assimile à l’alcoolisme et à la tuberculose. Ouai ! »     fléau-social-01

Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! Depuis le temps qu’on en parlait, depuis le temps qu’on nous le demandait, eh bien c’est fait, le F.H.A.R. (ou ce qu’il en reste) a un journal. Comme tout le monde, on a notre joujou, notre gadget, le réceptacle et le média de toutes nos bonnes pensées du soir. Cette feuille de chou que vous avez entre les mains est un journal du F.H.A.R., ça ne signifie nullement qu’il soit le journal du F.H.A.R., il a été conçu par un groupe, minoritaire comme tout groupe, issu du F.H.A.R., membre de l’I.H.R., et qui, en ayant archi-marre de la pagaille et du bordel sciemment entretenu, a décidé de se donner à lui-même un instrument de travail et de diffusion de ce travail. Ce canard, on l’a voulu clair, simple et facile à lire. On aurait pu comme c’est à la mode le faire avec plein de couleurs et puis un air un peu bricolé de traviole, ça aurait été très dans le vent, très « in », mais les modes, on s’en branle. Certains diront qu’il est chiant, eh bien il est l’image de la vie qu’on mène, moderne et glacée. Notre chaleur humaine et notre joie de vivre, c’est pas dans du papier journal qu’on l’enveloppe. En exergue, il faudrait noter cette phrase : C’est que toute pensée dès qu’on la fixe devient débile et est forcément dépassée. Sur cette bonne parole (c’est sûrement encore un masque), il faudrait préciser pour que la récupération soit tout à fait claire notre conception d’un front homosexuel d’action révolutionnaire et pour la raison énoncée plus haut c’est pas facile. Pour commencer, on est censé être un mouvement politique volontairement inorganisé (pas de centralisme), un front c’est-à-dire un large éventail de filles et de garçons de tous âges que rassemble une lutte spécifique : la lutte sur le front sexuel et non pas seulement homosexuel et encore, cette approche est-elle une manière d’aborder le sujet plus vaste qu’est la révolution communiste globale.

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On s’explique, l’oppression dont sont victimes celles et ceux qui ne baisent pas comme le voudrait l’évangile n’est que l’épigone le plus voyant d’une répression beaucoup plus subtile dont sont victimes sur le plan sexuel tous les individus. En effet, le sexe est ce qu’il y a de plus fort et de plus vivant dans l’homme, c’est sa force vive et toute cette formidable énergie est entièrement canalisée au profit de la société : au profit de la reproduction, au profit de la famille (structure aliénante et réduite de la société) et au profit de la production-consommation. Eu schématisant, on peut dire que les structures économiques de la société capitaliste bourgeoise et judéo-chrétienne reposent sur des pulsions sexuelles déviées de leur objet, d’où la hantise qu’a toujours manifesté cette société dès qu’on aborde ce sujet, dès qu’on essaye d’analyser ces problèmes autrement que sur le plan strictement individuel et « médical ». Les rapports « spectaculaires-marchands » qui régissent cette société sont des rapports sexuels déviés et les rapports dits sexuels sont devenus des rapports spectaculaires-marchands (voir problème du désir). La société judéo-chrétienne n’est qu’une énorme supercherie et tous ses prétendus idéaux sont faussés à la base, d’où l’échec de toutes les tentatives révolutionnaires qui n’osent pas remettre en question les «valeurs traditionnelles » que sont : la sexualité dite « normale », la famille, la situation de la femme, l’Etat, le pouvoir, le travail, la production et les notions mêmes de société, de culture et de civilisation (piège à con). Heureusement, depuis 1968, et, n’en déplaise aux révolutionnaires professionnels, tout cela bouge et est remis en question, d’où la naissance et l’intérêt d’un mouvement comme le F.H.A.R. qui, à la limite, se situe comme une structure d’accueil pour tous ceux qui pensent que la révolution c’est d’abord dans leur tête et dans slip qu’elle doit se faire ou, plus exactement, que repenser les rapports économiques est inutile si on ne repense pas en même temps les rapports sociaux et les rapports sexuels, si on ne transforme pas radicalement en même temps les codes de référence (culture) de la société aliénée.

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QUELQUES PROPOSITIONS :

1″ L’homosexualité, ça n’existe pas (seulement dans la tête de ceux qui se croient hétéros ou que les prétendus hétéros ont réussi à persuader qu’ils étaient homos, ouf!).

2″ L’hétérosexualité n’existe pas davantage, la sexualité ne peut être que globale et ne souffre pas de partition ou de division, toute spécification est arbitraire et illusoire et les comportements fixés ne le sont que face aux archétypes que propose notre culture.

3″ Toute spécialisation est inventée et flattée par la classe dominante pour favoriser les uns au détriment des autres et vice versa afin de mieux s’imposer ; d’ailleurs, les transgressions quand elles n’entraînent pas une modification du statut social sont parfaitement tolérées.

4″ Homos et hétéros sont à titre égal les victimes du système, ils sont simplement utilisés, exploités et opprimés à des niveaux différents.

5″ Normal et naturel sont des mots à bannir, rien de ce qui touche à l’homme n’est naturel, en quittant le règne animal pour devenir social, le bipède humain a abandonné tout naturel, il s’est dégagé de la nature. Rien de ce qui est spécifiquement humain n’est naturel.

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AUTRES PROPOSITIONS :

6″ Repenser l’éducation des enfants dans un sens non autoritaire assurant leur libre développement (rien à voir avec les expériences-bidon, type méthode Frenet ou Summerhill).

7″ Destruction de la famille en tant que mini-société répressive et hiérarchisée.

8″ Destruction de tous les rôles.

9″ Destruction de toute « échelle de valeur», les valeurs sont une notion bourgeoise.

10″ La culture est une notion bourgeoise.

11″ Toute domination physique ou intellectuelle d’un individu sur un autre est une déviation de l’instinct sexuel non épanoui (domination des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants).

12″ Le but de la révolution n’est pas la prise du pouvoir par le « prolétariat », c’est la destruction de l’idée même de pouvoir et de prolétariat.

13″ Le concept de «lutte des classes » est à repenser complètement.

14″ La démocratie est une latrine.

15″ Autogestion généralisée de la vie.

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PROPOSITION SUBSIDIAIRE :

L’esprit fait plus de chemin que le cœur mais va moins loin. Le projet révolutionnaire global qui semblait utopique autrefois est aujourd’hui parfaitement réalisable dans les sociétés occidentales grâce à l’accumulation du capital, grâce aux « progrès» techniques réalisés.

Ces quelques propositions au hasard parmi tant d’autres ne constituent absolument pas une plate-forme politique, ce sont simplement des idées de discussion.

Si nous voulons faire la révolution, il faut nous en donner les moyens et pas seulement les moyens techniques mais aussi les moyens moraux, c’est-à-dire les motivations. Ça n’est pas sur des problèmes de salaire ou d’aménagement du travail qu’on mobilisera les masses pour autre chose qu’un aménagement du système.

Changer la vie, c’est bien joli, mais, comme disait Léon (Trotro) « pour changer la vie, faut d’abord la connaître », et pour l’instant nous n’en sommes qu’à la survie à l’intérieur d’un système injustifiable et dégradant.

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On le voit, il n’est pas pour nous question de nous cantonner sur le terrain d’une lutte pour la «révolution sexuelle» laquelle est totalement récupérée, le cul, ça se vend bien et les pédés, croyez-moi, il y a tout un marché (et les gouines donc !), la prospection ne fait que commencer, suffit de jeter un oeil sur les films qui sortent en ce moment sur le sujet, c’est encore timide mais la saloperie gagne, la gangrène s’étale. Bien sûr, avec l’étiquette d’homosexuel, qu’on assume volontairement la liaison avec les luttes ouvrières, ça va pas être du gâteau, le mythe du prolo à gros bras et grosse pine et de la femme reproductrice a les reins solides et pourtant c’est là qu’il va falloir frapper.

Libérer les bourgeois n’a aucun intérêt, bien que ce soit pourtant eux qui les premiers viennent au F.H.A.R., qui prennent les attitudes les plus radicales en apparence, tentant de monopoliser le mouvement et nous offrant en spectacle le psychodrame de leurs contradictions intimes et de leur paranoïa dont on a vraiment rien à foutre. La lutte des classes, c’est d’abord à l’intérieur du mouvement qu’on doit la mener contre ceux qui imposent la violence et le terrorisme de l’intellect ou qui confondent maquillage et révolution, Mme Arthur et Rosa Luxemburg. Tout ça, c’est très rapide, c’est des idées jetées comme ça, c’est à vous et à nous de les développer et de les mettre dès maintenant en pratique. La révolution, ça n’attend .pas, elle est déjà commencée. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi… »

 

GROUPE 5 du FHAR.

in Le Fléau Social n°1 – juin 1972

 

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photos tirées du film Le Sexe des anges de Lionel Soukaz (1977)
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Mon parcours d’homo dans la classe ouvrière, Rachid Stali https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/10/mon-parcours-dhomo-dans-la-classe-ouvriere-rachid-stali/ Fri, 10 Jul 2015 19:54:07 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1654 Continuer la lecture →]]> arb03A l’usine, chaque fois que j’ouvrais mon placard, on me demandait pourquoi je n’avais pas de photos de filles nues comme tous les autres. (Par Rachid Stali)

Le parcours de Rachid est loin d’être un cas isolé, et pourtant, son histoire est celle de millions de travailleurs et de travailleuses dans l’ombre. Si assumer sa sexualité, lorsque celle-ci ne correspond pas à la norme hétérosexuelle reste un parcours du combattant dans toutes les couches de la société, ceci est d’autant plus dur lorsqu’on est ouvrier et que les patrons s’en servent pour nous humilier et nous maintenir sous leur domination. Malheureusement, l’histoire des personnes LGBTI dans la classe ouvrière a souvent été aussi celle de la marginalisation de leur lutte au sein de certaines organisations du mouvement ouvrier. Par exemple, l’homosexualité a été pour les appareils staliniens jusque dans les années 1970 “une tradition étrangère à la classe ouvrière”. Or, comme le récit de Rachid le montre bien, la classe ouvrière est aussi gay, lesbienne, bisexuelle, trans, intersexe, etc. Voici un récit de vie et de lutte contre un système qui exploite, opprime et répand son idéologie dans tous les recoins de la société. [intro du site qui publie, Révolution permanente.com, un courant d’extrême-gauche trotskiste – tout aussi hétérosexiste que les stal dans les années 70, cf. publications du FHAR a propos des articles dans Rouge, journal de la LCR].

Mon père est arrivé d’Algérie en 1947. Il a d’abord travaillé dans les mines du Nord de 47 à 51, puis chez Faure Electroménager, puis chez Porcher, fabriquant d’équipements sanitaires, chez qui il a fini sa carrière. Il s’est marié en 1959 avec ma mère, avec qui il a eu quatre enfants. Je suis le deuxième, né en 1961, un an avant la guerre d’Algérie. A l’âge de 16 ans je savais déjà que j’étais différent.

A quatorze ans, j’avais des copains du quartier avec qui on se posait sur l’herbe l’été parce qu’on n’avait pas d’argent pour partir ailleurs. Tout le monde pense qu’à quatorze ans on s’intéresse aux filles, mais moi je regardais les garçons. Alors que mon frère regardait toujours sous la jupe des filles, je me demandais : « est-ce que je suis normal ? ». Dans ma tête je me disais que j’avais un problème…

A l’époque j’étais apprenti pâtissier en alternance. J’allais à l’école trois semaines, puis trois semaines j’étais en stage. On commençait le travail à quatre heures du matin au lieu de six heures. Le patron disait qu’il fallait fermer sa gueule et les autres employés étaient aussi très désagréables. En fin de comptes, j’étais traité comme un esclave. Je travaillais six jours sur sept et je n’étais même pas payé ! Au bout des trois semaines de travail, on me donnait comme « salaire » deux tartes et une brioche. Quand je rentrais à la maison, mon père était écœuré parce qu’il voyait que son fils, un fils d’immigré, se faisait humilier au travail.

Durant ces années je ne montrais aucun signe de qui j’étais au fond, même si j’avais un penchant pour un copain du quartier. Chaque fois que je le voyais, je vibrais, mais je ne pouvais pas l’exprimer par peur du « qu’en dira-t-on ». Les choses se sont compliquées quand je suis entré dans le monde du travail. Mon père m’avait fait embaucher chez Porcher en 1979, j’avais 18 ans. Le samedi, on sortait en discothèque avec des copains du quartier, et pour montrer que j’étais comme eux, je dansais avec des filles. Et il m’arrivait même d’en embrasser ! Mais je le vivais mal, parce que je savais que j’étais différent. Un jour je me suis regardé dans la glace et je me suis dit : « Je suis pédé, comment je vais faire pour m’en sortir ? » Il y avait une peur par rapport aux autres, tu as 18 ans, tu as peur de ton futur.

A l’usine, chaque fois que j’ouvrais mon placard, on me demandait pourquoi je n’avais pas de photos de filles nues comme tous les autres. Dans la classe ouvrière on a beaucoup de ces photos. Les autres me disaient : « T’as vu la belle chatte ? » Je ne disais rien, je n’en avais rien à foutre, j’étais totalement indifférent. On me demandait : « Ce week-end, c’était comment en discothèque ? T’en as baisé beaucoup ? » Je disais que oui, que j’avais beaucoup flirté. Ce n’était pas possible de dire que j’étais homo, surtout quand tu habitais dans un petit bled comme le mien. Les choses se sont empirées quand un collègue a commencé à me dire tous les lundis : « Ça va artaïl ? », qui veut dire pédé en arabe. Je répondais « ferme ta gueule ! », mais ça me faisait mal, parce que c’était la vérité et j’étais obligé de me protéger.

Je suis parti faire mon service militaire en Algérie de 84 à 86 et ça a été très compliqué. A la caserne, j’étais entouré de beaux garçons, mais je me retenais ! Je savais qu’à la caserne il se passait des choses, je savais que l’homosexualité était présente. J’étais tout le temps partagé entre le désir et l’abstinence. Pendant le ramadan, j’ai même repoussé un garçon parce que je ne voulais pas que ça se sache, et pourtant il était très beau ! Une fois que je suis rentré en France j’ai enchaîné différents boulots. J’ai travaillé quelques années dans un fastfood à Paris, puis je suis parti ensuite en Savoie pour travailler sur les chantiers des Jeux Olympiques pendant deux ans.

Finalement, en 1993, j’ai rencontré quelqu’un, un africain bisexuel, et c’est à ce moment là que j’ai commencé à m’assumer. C’est là que ma vie sexuelle a commencé. Je pense que les ouvriers aussi ont droit à une sexualité et aussi droit au bonheur. La classe ouvrière doit aussi être heureuse ! Avec le recul, j’ai des regrets parce que j’aurais du m’assumer plus tôt, mais la situation ne me le permettait pas, surtout en province et dans un petit bled.

Dans ma famille on commençait à se demander pourquoi je n’étais pas marié alors que tout le monde était casé et avait des enfants, ils voulaient me voir comme eux. A un moment je commençais à être asphyxié par les questions et les histoires de mariage, j’ai donc décidé de faire mon coming out. Je l’ai d’abord annoncé à un de mes frères. A l’époque j’étais très amaigri, j’avais l’air malade, c’est pour ça que mon frère a eu peur quand je lui ai dit que j’avais quelque chose à lui dire, il a pensé que j’allais lui annoncer une maladie. Mon autre frère qui travaille à la SNCF, qui est quelqu’un de très sensible, s’est mis à pleurer en disant que je serai toujours son petit frère, mais qu’il avait peur des agressions possibles (qui à l’époque étaient monnaie courante) et des conséquences auprès de la famille ou dans le quartier. Quant à mon père, il est décédé avant mon coming out. C’était bien sûr une grande douleur, mais je suis content de ne pas lui en avoir parlé, je ne voulais pas le blesser. Mes frères étaient d’accord, je ne sais pas comment il aurait réagi.

En 2005 je suis arrivé dans les cuisines d’un établissement de l’enseignement supérieur. Le chef avait l’air sympa au début et les collègues aussi. En 2007 ils savaient tous que j’étais homo, et le chef disait que ça ne lui posait pas de problème, mais ce n’était pas vrai dans le fond, la suite l’a montré. Il m’invitait dans son bureau, où il me montrait des images porno sur son ordi pour voir ma réaction, ou parfois il me poussait sur une collègue en disant « vas-y ! ». Mais je fermais ma gueule parce que j’étais en CDD ! J’étais le pédé de service et ils me le faisaient tous savoir. Tout ça parce que j’étais précaire. Si je n’avais pas été précaire, je ne me serais pas laissé faire ! Et la direction de l’établissement n’a rien fait pendant des années. C’était vraiment pire qu’à l’usine.

Un jour, après une première assemblée générale, une grève éclate. Je croise le chef et je dis « bonjour chef, vous allez bien ? » et il me répond « ça va petit pédé ? ». Le masque était tombé… Il se servait de ma précarité et de ma sexualité pour m’écraser. Il s’en prenait à moi parce que j’avais décidé de faire grève. Cette grève contre la précarité a aussi servi à dénoncer cette hiérarchie. Des gens étaient en souffrance dans le service parce que le chef était aussi sexiste et raciste, il fallait qu’il parte. A la fin, on a gagné la grève, on a obtenu des CDI et le chef est parti. Malheureusement il a seulement été muté de service, il est toujours là quelque part.

La classe ouvrière a droit au bonheur. On doit défendre la diversité entre les travailleurs et être heureux c’est important. Il y a beaucoup de boulot à faire là-dessus.

Rachid Stali

Publié en juin 2015 par le site Révolution permanente.

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[actu] Lutte des classes à la Pride de Londres, 30 ans après https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/28/actu-lutte-des-classes-a-la-pride-de-londres-30-ans-apres/ Sun, 28 Jun 2015 20:26:16 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1536 Continuer la lecture →]]> lgsm-lonfonpride2015

Sur la présence des « Lesbians and Gays Support the Miners » (LGSM) et des multinationales à la Pride de Londres…

Lire l’article sur l’action des LGSM il y a 30 ans.

Une « London Pride » aux couleurs de la lutte des classes

Publié le 18 juin sur le média trostsko Révolution permanente.

Refusant de se plier au chantage de la cooptation, 30 ans après leur soutien exemplaire aux mineurs en grève ainsi que la participation massive des mineurs à la Marche des fiertés, les « Lesbians and Gays Support the Miners » (LGSM) ont décidé de ne pas défiler en tête de cortège aux côtés des grandes entreprises qui financent de plus en plus la Marche et font de celle-ci une opportunité pour se faire de la publicité, pour tenter se rallier aux cortèges de ceux qui luttent au quotidien contre le système.

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La sortie du film « Pride » et son succès de part et d’autre de La Manche ont conduit à un regain d’enthousiasme pour cet épisode marquant de la lutte des mineurs contre le gouvernement Thatcher dans les années 80. A l’époque, et bien avant que les Marches des Fiertés ne soient transformées en manifestations commerciales et publicitaires par les grandes entreprises prétendument « Gay Friendly », un secteur du mouvement LGBT londonien, regroupé sous le nom « Lesbians and Gays Support the Miners » (LGSM) avait décidé de prendre le parti des mineurs, qui luttaient contre la fermeture des mines et s’affrontaient à la politique brutalement néolibérale de Thatcher et sa police réactionnaire. En faisant tourner des caisses de solidarité dans les bars gays et lesbiens, en participant aux actions des mineurs, ils avaient donné un exemple éclatant de convergence des luttes et de solidarité de classe, ce que les mineurs leur avaient bien rendu en défilant à leurs côtés lors de la Pride de 1985.

Trente ans plus tard, et en s’appuyant sur la notoriété du film, les LGSM proposaient cette année de reprendre ce flambeau de lutte, et de défiler pour la Marche des Fiertés londonienne. Le thème de la Marche des fiertés 2015 à Londres étant « les héros », les grandes entreprises comme Starbucks ou Citibank ont profité de celui-ci pour instrumentaliser le succès du film et se placer en tant que principaux supporteurs voire représentants des « héros de Pride » au même titre que les LGSM. Cherchent-ils ainsi à nous faire croire qu’ils étaient à l’époque du côté des mineurs en lutte ? Cherchent-ils à nous faire croire qu’ils sont solidaires des travailleurs exploités, licenciés, opprimés, réprimés par la police ? S’ils veulent transformer cette lutte et alliance exemplaires, en publicité sur papier glacé ou en icônes à mettre dans des musées, grand bien leur en fasse ! Pour nous cependant, les LGSM ne sont pas des « héros », car nous n’avons pas l’habitude d’idolâtrer des militants. Ils ne sont pas non plus « hors du temps », et leur lutte possède une actualité brûlante, contre toutes les attaques austéritaires que nous subissons de plein fouet. En revanche, les LGSM sont nos camarades et ils le prouvent une nouvelle fois cette année dans leur attitude face à l’instrumentalisation de la Marche des Fiertés.

En effet, si le comité d’organisation de la « Pride » à Londres, avait accepté qu’ils défilent en tête de cortège avec les syndicats de mineurs, il a par la suite informé que ça ne pourrait se faire qu’en petit comité, « par manque de place ». Cet argument n’a cependant pas empêché de donner un espace privilégié aux grandes entreprises qui souhaitent faire de la Marche leur vitrine publicitaire, et avec lesquelles le comité d’organisation voulait faire marcher les LGSM. En quelque sorte, on leur proposait de se faire les cautions de gauche de nos exploiteurs, principaux responsables de la crise entraînant de graves conséquences pour la communauté LGBTI et qui par ailleurs font tout pour écraser la syndicalisation de ses travailleurs et travailleuses. Découvrant, le 21 mai dernier, que l’ordre des cortèges devait les faire défiler, en plus, à l’autre bout de celui des organisations de travailleurs et d’étudiants, les LGSM ont refusé ce « deal », réaffirmant ainsi ce qu’ils comptaient faire de cette manifestation : « Nous tenons à préciser que nous nous efforçons à faire en sorte que les questions de libération LGBT, de politique de classe, de syndicalisme, de solidarité, de la lutte anti-austérité et plus largement de toutes les autres luttes seront soient portées au sein de la Marche et que nous restons déterminés à apporter un caractère différent à la « Pride » de cette année. » [1] Mike Jackson, co-fondateur des LGSM, a ajouté dans une interview : “Cela aurait été un plaisir d’être en tête de la manifestation (« on the front line »), mais ce n’est pas important si nous ne le sommes pas. Il est plus important pour nous d’avoir été sur les piquets de grèves (« picket lines ») ».

Cette décision de rester fidèle à l’origine des LGSM, au cœur des luttes contre le système capitaliste et indépendants de tout ceux qui ne cherchent qu’à faire du profit sur notre dos, est tout à leur honneur : il doit nous inspirer pour toutes nos Marches des Fiertés !

Marah Macna, publié sur le média gauchiste Révolution permanente

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Le FHAR et le Fléau social, par CM, éditions Blast&Meor https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/15/le-fhar-et-le-fleau-social-par-cm-editions-blastmeor/ Mon, 15 Jun 2015 16:06:39 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1503 Continuer la lecture →]]>

Le Fléau social.02.octobre novembre 1972Le Fléau social est une revue publiée par le Groupe 5 du Front Homosexuel Révolutionnaire (F.H.A.R) entre 1972 et 1974. Les animateurs du blog Fragments d’Histoire de la gauche radicale ont numérisé l’ensemble des numéros. On trouvera les sommaires des cinq numéros (1972-1974) ainsi que les PDF. Les éditions Blast & Meor promettent de rééditer les articles en un recueil, en attendant, voici un texte d’introduction à leur propos, sorti en avril 2015 dans la brochure Du féminisme illustré.

Le FHAR et Le Fléau social

« Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels,
moi je dis que les homosexuels doivent désintégrer la société
. » Françoise d’Eaubonne

C’est au creux du MLF que va naître le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire).

Des lesbiennes fuyant ou exclues du club Arcadie (association homophile prout-prout) rejoignent le MLF et invitent leurs copains pédés à certaines réunions.

L’acte fondateur généralement retenu est la perturbation de l’émission de radio de Ménie Grégoire consacrée à l’homosexualité le 10 mars 1971. C’est à la suite de cette action menée à l’initiative du MLF que se constitue le FHAR. L’alliance entre femmes et homosexuels contre cette France phallocrate, réac et poussiéreuse est alors une évidence

En avril c’est un dossier publié dans le journal Tout (numéro interdit) qui détourne le manifeste fémministe : « Nous sommes plus de 343 salopes, nous nous sommes fait enculer par des arabes et nous en sommes fiers ». Le 1er mai, derrière le cortège du MLF, ils sont une cinquantaine d’homosexuels à manifester dans Paris avec pour banderoles : « A bas la dictature des normaux ! », « Mâle, femelle, ras le bol ! ». Les Comité d’Action Lycéen les suivant, un des slogans est « Les lycéens sont mignons ! ».

La même année ils publient chez Champ Libre le pamphlet mythique Rapport sur la normalité.

Le mode de fonctionnement du FHAR est copié sur le MLF : des AG informelles aux Beaux-Arts pour seule structure. Mais cela « donne de fait le pouvoir aux stars. L’enthousiasme chaleureux du début laisse bientôt place à l’agressivité, qui devient un mode de fonctionnement » (Girard). D’une trentaine au début (surtout des femmes) le nombre de participant pourra atteindre à un moment jusqu’à 600 personnes (surtout des hommes). Il faut dire que le lieu est réputé pour la drague et les partouzes.

Outrances, provocations sont au programme des actions, comme lors des obsèques de Pierre Overney en 1972 (c’est peut-être la cause du départ du trotskiste libertaire Daniel Guérin).

Théoriquement, le FHAR est embourbé entre l’affirmation et la critique d’une identité homosexuelle.

Sociologiquement il regroupe majoritairement des étudiants, enseignants et intellectuels ; la plupart de militants sont issus de groupes d’extrême gauche trotskistes ou maoïstes.

1972 est une année charnière pour un jeune FHAR déjà en crise, « comme les autres groupuscules gauchistes » avouera le plus beau de ses chefs, Guy Hocquenghem. Et d’ajouter : « On nous a emprisonnés dans le jeu de la honte que nous avons transformé en jeu de la fierté. Ce n’est jamais que dorer les barreaux de notre cage. Nous ne sommes pas des homosexuels libres et fiers de l’être ».

Fin mai, fatiguées par la misogynie des mecs, des lesbiennes constituent les Gouines rouges et s’éloignent progressivement du FHAR.

En juin, le groupe 5 du FHAR publie le premier numéro de son journal, Le Fléau social (contre la famille, les organisations politiques « dans la fosse à purin ») ; fortement influencé par les situationnistes (sans qu’on puisse le résumé à cela). On y trouve les signatures de Françoise d’Eaubonne, Pierre Hahn et Alain Fleig. C’est ce dernier qui en sera le principal animateur. Il y dénonce en particulier le ghetto commercial homo (pas encore gay) qui commence à se mettre en place et qui, pour lui, n’est que « la soumission de la libido à la loi de la valeur ».

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Mais le Fléau c’est aussi la critique radicale du gauchisme et du militantisme. En désaccord, une partie du groupe 5 rejoint le 11 et commence la publication de L’Antinorm, journal qui va se rapprocher des trotskistes de la LCR. Par rapport à l’extrême gauche, le FHAR laisse donc « échapper deux courants, l’un de haine et l’autre de soumission, respectivement Le Fléau social et L’Antinorm » (Girard).

A partir du n° 3, Le Fléau prend des distances critiques vis-à-vis du FHAR et du MLF ; il cesse progressivement de parler d’homosexualité.

La fin de l’histoire arrive vite, dès 1974. C’est le dernier numéro du Fléau. En février la police investit les Beaux-Arts depuis longtemps désertés.

Difficile de remplir le vide laissé par une météorite en furie. S’y essayent les groupes de libération homosexuels, GLH, au départ créés par des anciens d’Arcadie et des jeunes du FHAR. Les GLH connaissent de nombreuses scissions mais se multiplient en province. Le style est tout autre : abandon de toute prétention révolutionnaire, revendications spécifiques raisonnables (contre les discriminations), volonté de s’adresser à tous les homosexuels, stratégie assumée de contre-culture communautariste, recherche de reconnaissance. Les GLH ont apporté une idée neuve et fondamentale : « le militantisme politique homosexuel transcende l’appartenance à une classe sociale, à une idéologie ou un parti » (Girard)

Ayant pour but de déstabiliser la société et d’abolir la normalité sexuelle, le FHAR reste coincé entre l’apologie du sujet homosexuel et sa critique : après avoir reconstitué le ghetto qu’il dénonçait, il aboutit qu’à une normalité homosexuelle.

C. M.  (pour Blast & Meor)

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Sur le FHAR et Le Fléau social :

Jacques Girard, Le Mouvement homosexuel en France, 1945-1980, Syros, 1981 (à lire absolument !)

FHAR, Rapport contre la normalité, Champ libre, 1971 (réédité par Gaykitschcamp en 2013).

Alain Fleig, Lutte de con et piège à classe, Stock, 1977.

Frédéric Martel, Le Rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, 2008.

Massimo Prearo, Le Moment politique de l’homosexualité. Mouvements, identités et communautés en France, Presses universitaires de Lyon, 2014.

 

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[actu] France : DSK et le procès pour sodomie, Ovidie https://depavage.noblogs.org/post/2015/02/15/1344/ Sun, 15 Feb 2015 19:33:49 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1344 Continuer la lecture →]]> 4210368-le-cochon-souriantRéaction d’Ovidie au procès de DSK dans l’affaire du Carlton et à son traitement médiatique : un procès qui devient celui de la sodomie et de la prostitution quand il est pourtant question de viol et de mépris de classe.

 

 

DSK

C’est un bien curieux procès qui se déroule actuellement à Lille. Un procès où certains termes ne sont pas prononcés. « Boucherie », « parties fines », « bestialité »… Il m’a fallu un moment avant de comprendre de quoi DSK était précisément accusé dans cette affaire. « Proxénétisme aggravé ». C’est étrange, à la lecture des divers témoignages, je n’aurais pas dit ça. J’aurais dit pire, à vrai dire. Mais bon, je ne suis pas magistrat, alors je me contente d’observer de loin son traitement dans les médias, perplexe.

Non, vraiment, j’ai du mal à comprendre les termes de ce procès. Franchement, qu’un homme politique ait eu recours à des escorts, soyons sérieux, ce ne serait certainement pas la première fois. En revanche, la particularité du personnage qui semble se dessiner, si on rassemble les témoignages antérieurs de Tristane Banon, Nafissatou Diallo, et des prostituées actuellement à la barre, c’est cette propension à la violence. Si le témoignage de la prostituée est vrai (je dis bien « si », car jusqu’à nouvel ordre il n’a pas été jugé coupable), pourquoi ne parle-t-on pas clairement de viol ? Dans la presse, on évoque une « boucherie », et autre périphrases. Mais quand l’une des prostituées raconte que David Roquet lui a tenu les mains pendant que DSK la sodomisait contre son gré, pourquoi personne n’emploie le mot « viol » ? Vous me rétorquerez que les prostituées n’ont pas porté plainte, et que par conséquent cette accusation n’a pas été retenue. Mais franchement, si elles avaient porté plainte, les aurait-on crues ? Qu’auraient-elles gagné, excepté des intimidations et une belle campagne de dénigrement ? Quand on voit à quel point Nafissatou Diallo a été traînée dans la boue, on peut comprendre leurs réticences. Sophie de Menthon, dans les « Grandes Gueules » sur RMC suggérait même au sujet de cette dernière que « c’est ce qui lui serait arrivé de mieux« , qu’elle « n’a rien pour elle, elle ne sait pas lire pas écrire, elle est moche comme un cul« . Si on a été capable de dire cela d’une femme de chambre, imaginez ce qu’on dirait d’une pute. Nous voilà donc spectateurs d’un procès où la presse relate le témoignage d’une prostituée parlant d’un acte sexuel contre son consentement pour lequel je me demande pourquoi personne ne parle pas de « viol ». Finalement, ce n’est pas le coeur du problème, il n’est question que de « proxénétisme ». Ah.

Le tabou de la sodomie

Il y a également ce terme de « sodomie », employé par l’avocate de DSK Frédérique Beaulieu si embarrassant, et que bon nombre de journalistes hésitent à écrire et à prononcer. Et d’ailleurs, même la témoin connue sous le nom de « Jade » évite d’employer ce terme avec précision. Il est question « d’empalement qui déchire» .  S’il est si difficile pour les prostituées de parler de sodomie à la barre, c’est parce que la médiatisation de ce procès amplifie la honte qu’elles peuvent ressentir. Dire « DSK m’a sodomisée », même de force, c’est toujours dire publiquement que l’on a été « enculée », avec tout ce que cela draine comme jugement. Rappelons qu’il s’agit encore d’une insulte dans la langue française, et que dans certains pays des personnes sont condamnées à mort pour cela.

La pratique de la sodomie décrite en filigrane à plusieurs reprises semble être la grande star de ce procès, le clou du spectacle. C’est elle qui est brandie comme preuve que DSK savait pertinemment que ces femmes étaient rémunérées. Un curieux raccourci qui laisse à penser que si une femme accepte de se laisser sodomiser, c’est qu’elle est rémunérée. Et même, plus tordu encore, que si elle est rémunérée, alors on peut la sodomiser à merci. Or, dans un rapport sexuel, rémunéré ou non, si on décide en cours de route de dire « non », et bien c’est « non ». DSK rappelle qu’il n’y a pas de « pratique sexuelle dévoyée », et le pire c’est qu’il a raison. Il affirme qu’il a « le même rapport avec les autres femmes, tout aussi rude, mais ça n’a pas de lien avec la prostitution« , et c’est peut-être bien vrai. Mais encore une fois, ne sommes-nous pas en train de nous tromper d’accusation ? Pour une spectatrice comme moi, qui lit ce que les médias rapportent, si les accusations des prostituées sont vraies, il me semble tout de même que ce procès ne devrait pas être celui de la prostitution ni de la sodomie, mais celui de ce qui est décrit comme pouvant s’apparenter à un viol. ans Il s’agirait d’un autre procès.

Mépris de classe

Je serai claire, s’il y a encore des personnes qui minimisent ce dont on accuse DSK, c’est parce que ces femmes n’étaient pas du même rang social. Si on apprenait par exemple qu’une personne du même milieu que lui avait été un jour neutralisée sur un lit pendant que celui-ci la sodomisait de force, croyez-moi que les réactions auraient été différentes. Alors qu’une domestique, des putes, ma foi, pas de quoi fouetter un chat. On se rappelle à titre d’exemple du très élégant « troussage de domestique » de Jean-François Kahn. Toutes ces histoires révèlent avant tout le problème de l’impunité, du pouvoir de l’argent, et de la domination d’une classe sociale sur une autre.

Un bien curieux procès en vérité, qui se déroule alors que le Sénat vient d’annoncer qu’il examinera de nouveau la proposition de loi pénalisant les clients de prostitué(e)s les 30 et 31 mars alors qu’on la croyait jetée aux oubliettes.

Par Ovidie, février 2015.

Un site d’argumentaires contre la pénalisation des clients.

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En finir avec le placard, brochure https://depavage.noblogs.org/post/2015/02/15/en-finir-avec-le-placard-brochure/ Sun, 15 Feb 2015 17:58:57 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1314 Continuer la lecture →]]> prisongay

Recueil de textes de prisonnièrEs politiques LGBT américainEs et de groupes queer de soutiens aux prisonnierEs.

brochure

LA BROCHURE AU FORMAT PDF :

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« Les militant.e.s (radicaux) de la fin des 1980s et des 1990s doivent se réapproprier l’histoire de la résistance qui a éclos, puis s’est poursuivie tout au long des 1970s et des 1980s. Tant que le gouvernement et les médias continueront de définir qui et quoi est important, les vraies leçons contenues dans nos expériences et celles des autres seront perdues. Les gens n’ont pas entendu parler de nous (sauf un vague souvenir de gros titres – et encore) parce qu’il y a une vraie stratégie gouvernementale de contre-insurrection pour enterrer les révolutionnaires qui ont été capturé.e.s. Je suis en prison depuis six ans, et j’ai passé plus de la moitié du temps à l’isolement ou dans des quartiers d’isolement à des milliers de kilomètres de ma communauté et de ma famille. Mon expérience ressemble à celle des 100-150 prisonnier.e.s politiques aux USA. Si les individus de différents mouvements (c’est-à-dire, les noir.e.s, les portoricain.ne.s, les amérindien.ne.s et les mouvements blancs qui ont vu la nécessité d’organiser la résistance à l’oppression) sont détruits, c’est une façon de délégitimer les revendications de ces mouvements. Je suis en prison depuis six ans, et j’ai passé plus de la moitié du temps à l’isolement ou dans des quartiers d’isolement à des milliers de kilomètres de ma communauté et de ma famille. Mon expérience ressemble à celle des 100-150 prisonnier.e.s politiques aux USA. Si les individus de différents mouvements (c’est-à-dire, les noir.e.s, les portoricain.ne.s, les amérindien.ne.s et les mouvements blancs qui ont vu la nécessité d’organiser la résistance à l’oppression) sont détruits, c’est une façon de délégitimer les revendications de ces mouvements. »

« Quand les opprimé.e.s se battent pour la liberté, en utilisant des moyens violents parmi d’autres moyens, alors je pense qu’il faut les soutenir. Auriez-vous condamné des esclaves africain.ne.s aux USA pour avoir tué leurs maitre.sse.s ou pour avoir usé de violences dans leur combat pour la liberté ? Pour moi, la question est comment nous combattons effectivement – et humainement – pour l’émancipation. En construisant la lutte, nous devons être capable d’autocritique et autant conscient.e.s de comment nous luttons que de pour quoi nous luttons. Mais je pense aussi que nous devons nous battre pour gagner – et je pense que ça veut dire s’engager dans un combat pour le pouvoir. »

« C’est important pour notre mouvement de se préoccuper de tou.te.s les prisonnier.e.s, et je pense que c’est tout particulièrement important pour le mouvement gay et lesbien que nous nous occupions de lutter contre les attaques à l’encontre des prisonnier.e.s gays/lesbiennes et de soutenir tou.te.s les prisonnier.e.s infecté.e.s par le VIH. Se préoccuper de tou.te.s les prisonnier.e.s et du rôle répressif et d’enfermement qu’a la prison dans notre société est une autre façon de se battre contre le racisme, puisque la majorité des prisonnier.e.s viennent de communautés du Tiers Monde. Les prisonnier.e.s sont enfermé.e.s – loin des yeux, loin du coeur – et les rares droits qui ont été obtenus dans les luttes menées par les prisonnier.e.s sont réduits ou sapés. Les droits humains sont quasi-inexistants en prison, et s’il n’y a pas de soutien communautaire ni de conscientisation, le gouvernement peut continuer son escalade dans sa politique répressive, et les conditions vont continuellement empirer. C’est tout particulièrement vrai pour les prisonnier.e.s infecté.e.s par le VIH, puisque la stigmatisation du SIDA est encore pire en prison que dans le reste de la société. Les prisonnier.e.s infecté.e.s par le VIH meurent plus rapidement que les malades dehors car les traitements sont intermittents et limités, et les conditions de vie sont si mauvaises. Donc je ne dirais jamais aux gens de soutenir les prisonnier.e.s politiques comme si c’était opposé au soutien des autres prisonnier.e.s. Il n’y a pas de contradictions entre nos intérêts en prison. »

« Je crois que toute lutte venant d’abord de « gens blancs de la classe moyenne » risque de ne pas être pertinent si elle ne s’allie pas avec les luttes des personnes opprimées. Dans ce pays, nous avons vu souvent des populations déjà privilégiées être soudoyées. Quand cela arrive, non seulement les choses restent pareilles, mais elles empirent. Mais au-delà de ça, je ne pense pas qu’on puisse être vraiment des êtres humains si on ne se bat pas pour tou.te.s les opprimé.e.s. Sinon, notre lutte est aussi individualiste et raciste que le reste de la société dominante. Dans ce cas, nous ne gagnerons rien qui vaille de mener une lutte. Je pense que le mouvement queer doit discuter avec les autres mouvements et les autres communautés afin de trouver des stratégies communes et de comprendre comment nous soutenir mutuellement. Je pense que nous avons besoin de parler aux groupes qui luttent pour la libération nationale afin de définir notre agenda politique et notre stratégie – par exemple, quelles revendications devons nous porter dans la lutte contre le VIH qui puissent aider les autres communautés luttant contre le VIH ? C’est une lutte, pas forcément un processus facile, mais c’est crucial. C’est vrai également que notre mouvement a déjà appris des autres mouvements – souvent sans même le réaliser ou le reconnaitre. Nous avons en particulier assimilé des concepts stratégiques développés (au prix cher) par la lutte de libération noire, depuis le mouvement des droits civiques jusqu’au Black power et à la lutte pour les droits humains. Ce n’est pas par hasard que les leaders de Stonewall* étaient des gays et des lesbiennes du Tiers Monde. Je pense donc qu’il est important de reconnaitre, quand se pose la question des alliances et des coalitions, que nous n’avons pas besoin d’« inclure » les autres gens – nous avons besoin de nous allier avec eux.elles, d’apprendre d’eux.elles, et de nous battre à leurs côtés. Nous devons les soutenir. Et nous devons nous battre pour eux.elles comme pour nous, car dès que nous acceptons les divisions ou ignorons l’urgence de lutter contre le racisme, nous perdons. »

« Le mouvement homosexuel tel qu’il est aujourd’hui constitué est réapparu depuis que je suis en prison, donc je n’ai pas participé à son développement. Je ne pense pas que le mouvement homosexuel soit pertinent pour les autres personnes oppressées et pour les luttes que celles-ci mènent sans une analyse anti-impérialiste des racines de l’oppression des homosexuel.le.s et donc, une pratique qui mette en place un changement. En d’autres termes, un mouvement conduit par des hommes blancs de la classe moyenne – même ceux opprimés en raison de leur orientation / identité sexuelle – qui n’accorderaient pas du pouvoir (au sein du mouvement) à des hommes et des femmes du Tiers Monde, en s’occupant de leur agenda politique, ne sera jamais qu’un mouvement réformiste. Un mouvement pour les droits des homosexuel.le.s qui ne lutte pas pour les droits (humains et démocratiques) de ceux.celles dans le besoin, en particulier ceux.celles qui sont oppressé.e.s en tant que nationalité, installe une compétition entre les luttes plutôt qu’une opposition radicale et cohérente au gouvernement. »

« Les hors-la-loi sexuels de toutes sortes ont toujours lutté pour une transformation radicale de la société. Par exemple, des gays noirs ont été des leaders et des participants clés de la lutte pour les droits civiques, depuis Bayard Rustin jusqu’à James Baldwin. Et depuis les émeutes de Stonewall* de 1969, des milliers de lesbiennes, de gays, de bisexuel.le.s, de personnes transgenres et à deux spiritualités ont participé, en étant out, à toutes les grandes luttes pour la justice sociale. Depuis les mouvements contre la guerre du Vietnam et pour la libération des femmes des années 1960 et 1970 jusqu’aux mouvements contre l’apartheid et pour l’indépendance de Porto-Rico dans les années 1980 et 1990, pour ne citer que quelques exemples, les queers ont été là, à la fois en tant qu’individus et en tant que groupes, revendiquant fièrement nos sexualités. »

« Quiconque est soucieux.se de la lutte des queers et contre le VIH devrait aussi être scandalisé.e de l’imminente exécution de Mumia. Beaucoup d’entre nous ont fait l’expérience de violences policières violemment homophobes et sérophobes* à l’égard de nos mouvements. L’injustice à l’égard de Mumia se nourrit de son histoire comme journaliste et comme militant engagé contre les violences policières, et son appartenance antérieure au Black Panther Parthy a été utilisée pour inciter le jury à le condamner à mort. Cela en fait un cas emblématique. Si Mumia peut être exécuté sans avoir eu un procès équitable, c’est un précédent dangereux qui autoriserait une intensification de la répression contre toutes les sortes de militant.e.s. C’est pourquoi des groupes qui travaillent rarement ensemble se sont unis aujourd’hui dans l’action. De plus, beaucoup d’entre nous s’opposent à l’utilisation de la peine de mort en général. »

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La construction statistique de l’homophobie comme problème des banlieues françaises https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/28/la-construction-statistique-de-lhomophobie-comme-probleme-des-banlieues-francaises/ Wed, 28 Jan 2015 01:50:57 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1118 Continuer la lecture →]]> basketball041Un article de Elena Avija, paru en 2012, pour comprendre comment une certaine grille de lecture de l’homosexualité et de l’homophobie s’est instaurée ces dernières années et nourrie l’homonationalisme en opposant « la République » aux « cités » et à la « culture maghrébine ».

Les lignes qui suivent se proposent de prendre pour point de départ le processus d’écriture, de publication et de promotion des deux livres Homo-ghetto. Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République, de Franck Chaumont et Un homo dans la cité. La descente aux enfers puis la libération d’un homosexuel de culture maghrébine, de Brahim Naït-Balk. L’important relais médiatique qui a suivi leur publication est en effet parlant. Avec plus de vingt occurrences en quatre mois sur les chaînes de télévision et la presse papier nationale, l’engouement médiatique pour les deux livres est immédiat.

Le choix des titres et des mots-clefs donne immédiatement à voir les associations et les antagonismes sur lesquels se basent les livres. La « République » est opposée aux « cités » et à la « culture maghrébine », deux supposés « enfers » pour les personnes homosexuelles.

Ancien responsable de la communication pour l’association Ni Putes Ni Soumises, et actuellement attaché parlementaire de la députée socialiste Aurélie Filipetti, l’auteur de Homo-ghetto mobilise dans son livre et à l’occasion de ses apparitions médiatiques, les statistiques produites par l’association française SOS homophobie. Ces dernières lui permettent de bâtir un argument selon lequel l’on assisterait actuellement à «  l’instauration d’une communauté homosexuelle à deux vitesses.  » D’un côté il y aurait « cette homosexualité établie, maintenant reconnue, dans les centres villes, qui est prescriptrice de tendance, qu’il est de bon ton de fréquenter, qui obtient de plus en plus de droits, et à côté de là, mais à 10km du centre ville, dans des cités ghetto qui sont exclues de toute modernité, on a affaire à une homophobie qu’on aurait même pas imaginé, qu’il n’y aurait même pas eu 50 ans avant  » (Chaumont, invité sur le plateau de « Vie privée vie publique », France 3, le 02.10.09) [2]. Ces statistiques sont ensuite relayées dans la presse [3]. SOS homophobie, qui produit ces chiffres, dispose du monopole de la production des statistiques liées à l’homophobie. Elle est le seul organisme en France à diffuser annuellement des publications quantitatives sur la question. Or, l’on sait que « la production de chiffres, loin de ne faire que refléter la réalité, contribue à la définir, et, de ce fait, contribue à durcir le ‘‘problème social’’ » (Tissot, 2004, 91). Ces statistiques, ainsi visibilisées dans l’espace médiatique, ont à leur tour contribué à dessiner les contours du phénomène décrit dans le livre de Franck Chaumont : « l’homophobie en banlieue ».

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Cet article se propose ainsi de revenir sur la genèse de ces statistiques à travers le livre de Franck Chaumont et de sa promotion médiatique. Pour comprendre la fabrication des représentations autour des sexualités, il est nécessaire de se pencher sur les processus de production des chiffres qui les consolident. Retracer ce parcours, du chiffre statistique au chiffre politique, permettra de saisir les nuances et les décalages qui sont à la base des discours médiatiques mais qui n’apparaissent cependant pas une fois l’article journalistique publié. Pour commencer, je reviendrai sur les axes qui structurent le livre de Franck Chaumont.

Homo-ghetto : la dichotomie centre-ville/banlieue

Le livre de Franck Chaumont est structuré en une succession d’une dizaine de témoignages. Une introduction ouvre le sujet, résumant brièvement le parcours de l’auteur et les éléments qui l’ont amené à l’objet de son livre. La deuxième partie comporte une généalogie de dates clefs de l’histoire sociale de l’homosexualité, un « tour du monde » de l’état des droits des personnes LGBT, ainsi qu’un bref retour sur les témoignages sous forme d’« analyse ». La plupart des témoins interrogé-es sont des hommes (dix sur quatorze), la majorité d’entre elles/eux sont décrit-es comme étant « d’origine maghrébine ». Les deux témoins franco-français-es, sont pour l’un éducateur et pour l’autre, enseignante (et seule hétérosexuelle interrogée). Les deux résident en « banlieue » dans le cadre de leurs fonctions professionnelles.

La démarche de Franck Chaumont se base sur une mise en opposition de deux formes de vécu de l’homophobie : celle rencontrée selon lui dans les quartiers dits sensibles, et l’autre, supposée moins violente, des centre-ville. Cette mise en opposition implique tacitement une comparaison. Pour affirmer qu’une situation est pire qu’une autre, il s’agit de pouvoir décrire les deux. Franck Chaumont s’applique à restituer, selon ses propres grilles d’analyse, des témoignages venant de l’un de ces espaces, les « banlieues » sans pour autant proposer d’investigation sur les questions d’homophobie et d’homosexualité en général.

* « Du coup, pour écrire votre livre, est-ce que vous avez au préalable aussi fait une recherche sur des livres qui traitent d’homosexualité, ou de banlieue… comment ça se passe quand on écrit un livre ?

* Oui, on regarde. J’ai fait une recherche sur ce qui était sorti en presse écrite magazine, j’avais déjà lu par ailleurs, j’ai cherché des livres… J’ai fait google homo, cité homo. Après j’ai lu des bouquins sur le monde arabe. C’est l’éditrice qui m’a conseillé des bouquins, elle me disait « tiens lis ce bouquin il sort dans 15 jours » donc voilà je l’ai lu. Après, j’ai lu des choses sur la ghettoïsation plutôt, parce que moi mon sujet était aussi de montrer comment se met en place une ghettoïsation, un enfermement. C’est la ghettoïsation qui créé ce recul en banlieue… Donc sur l’homosexualité en banlieue, aucun livre n’était sorti. Après, y avait des livres qui étaient sortis, c’était les homos et l’islam, mais c’est différent. C’est pas dans les quartiers. Voilà, donc c’était rapide parce que y a pas tellement de choses. » (Entretien avec Franck Chaumont)

Dès lors, une série d’évènements qui peuvent lui paraître spécifiques aux « banlieues » peuvent très bien se révéler être en réalité propre aux situations quotidiennes d’homophobie. Les situations que décrit Franck Chaumont seront pour la plupart familières à la lectrice et au lecteur connaissant ne serait-ce que superficiellement la littérature ou le quotidien gai et lesbien. L’homophobie dans les « banlieues » selon Franck Chaumont, se passe un peu comme dans les romans de Proust : « Charlus n’aime pas Vaugoubert : il le trouve trop voyant, trop exubérant. Il se veut viril et déteste l’efféminement. Il se veut discret et craint les effets de cette exubérance.  » (Proust, 1921) Ainsi,

«  Majid préfère les garçons aux filles, mais déteste les pédés. C’est ainsi qu’il m’avoue ingénument avoir organisé une expédition punitive pour jeter des cannettes de bière sur des homos, à l’île du Ramier, l’un des principaux lieux de drague de Toulouse. En vrai petit gars des cités, il rejette avec violence la représentation sociale de l’homosexualité. Dans sa hiérarchie des valeurs, l’homo passif, inexcusable, est voué aux gémonies. » (Chaumont, 2009, 20)

Les phénomènes décrits obéissent aux structures d’un « placard » homosexuel qui implique une intériorisation de l’homophobie et de la hiérarchie des sexualités. Il s’agit non seulement de taire sa sexualité, mais également d’éviter d’en porter les apparents stigmates. Dès lors :

« il ne paraît pas non plus improbable [que] (…) contre des stéréotypes négatifs, contre un regard blessant ou de simples insultes, contre une interprétation coercitive de nos productions corporelles, certain(e) puissent choisir de rester délibérément au placard ou d’y retourner dans certains ou tous les segments de leur vie.  » (Kosofsky-Sedgwick, 1990, 86).

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Une grille de lecture culturaliste

Toute l’analyse de Franck Chaumont s’appuie sur des grilles de lectures préexistantes à son étude. D’une part, la dichotomie, essentielle, sur laquelle se base le livre en question, celle qui sépare « les centres villes » des « banlieues », ne fait à aucun moment l’objet d’une définition. Parle-t-il de toute la périphérie parisienne ou uniquement des quartiers les plus défavorisés ? Les explications de l’auteur recourent essentiellement à des lecures en terme de « culture » ou de « religion ». Quand ces deux éléments ne peuvent expliquer un phénomène (l’homophobie ou son absence), ils deviennent dès lors des caractéristiques à expliquer :

« Entendre une mère maghrébine parler d’un sujet aussi peu évident avec un tel naturel m’épate (…) La réaction de Jamaïa m’étonne de plus en plus. Comment une femme de son âge qui, comme elle, baigne dans la culture maghrébine, peut-elle faire preuve d’une telle ouverture d’esprit ? Là encore, la réponse fuse : ’’C’est Dieu qui l’a fait comme ça !’’ Comme Jamaïa n’envisage pas de critiquer l’œuvre de Dieu, elle ne peut qu’accepter son fils tel qu’il est. » (Chaumont, 2009, 95-97)

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Cette citation nous permet de dégager deux éléments. Incapable de penser en dehors des schèmes religieux qui structurent sa vie de « mère musulmane », l’enquêtée ne pourrait donc accepter l’homosexualité de son fils qu’avec l’accord divin. La marge de manœuvre et de réflexion qu’une « mère occidentale » (ou blanche) pourrait avoir dans une laïcité très républicaine est perçue dans le cas d’une « mère maghrébine » avec un très grand étonnement, et est expliquée par un recours à l’œuvre d’un Dieu qu’elle n’envisagerait pas de critiquer.

Ce commentaire s’appuie sur des schémas de pensée essentialistes et culturalistes qui attribuent à certaines catégories d’individu-es des comportements figés dans ce qui est défini comme une certaine « culture », et reproduit des dichotomies entre des manières de penser qui seraient tributaires d’une capacité à raisonner de manière autonome et d’autres qui ne pourraient se faire que dans le cadre de la foi et de ses structures. Comme l’explique Annamaria Rivera,

« dans cette perspective, la ‘‘« culture judéo-chrétienne » est considérée comme supérieure car elle est libérale, flexible et en perpétuelle évolution tandis que la culture musulmane, essentiellement perçue comme un carcan strict et figé, restreindrait la liberté de l’individu et expliquerait ses problèmes’’ d’intégration dans les sociétés européennes » (Rivera, 2000, 81).

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Ainsi, la culture, comme critère causal, n’intervient que pour expliquer l’homophobie des groupes racisés. Les femmes et hommes blanc-hes, quant à elles/eux, n’ont nul besoin d’être caractérisé-es en termes culturels, puisqu’elles/ils font partie intégrante de la culture de référence qui n’a guère besoin de se parler. Lorsque

« les agents impliqués sont des immigrant-es de couleur, un comportement que nous considérons comme problématique, nous le qualifions de ‘‘culturel’’(…). En revanche, si dans des circonstances analogues, il s’agit [de blancs], nous y voyons un cas isolé de comportement aberrant et non l’expression d’une culture racialisée » (Volpp, 2006, 15).

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Notes de la première partie

[1] Cet article est tiré d’un travail de recherche intitulé « La construction de l’homophobie comme problème des banlieues françaises »

[2] Les chiffres cités dans la presse seront toujours les mêmes. Par exemple : « Cet ancien journaliste à Beur FM et RFI cite une enquête de SOS Homophobie datant de 2006 et assurant que 46 % des violences faites aux homosexuels ont eu lieu dans les quartiers populaires bordant les grandes villes. » (Anna Topaloff, « Les homos damnés des cités » in Marianne, 25.09.2009)

[3] Pour ne citer que les plus grands médias nationaux, les chiffres de l’association ont été mobilisés dans la presse écrite : Inrockuptibles, Le Nouvel Observateur, Marianne, la presse radio : France Culture, et la presse télévisuelle : France 3, France 5, M6 (liste non exhaustie).

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Deuxième partie

En 2005 et en 2006, le rapport Annuel de SOS homophobie contenait un chapitre « Banlieues ». Ce chapitre se proposait de faire le point sur la spécificité de l’homophobie dans les « banlieues » françaises. Un groupe de travail « Banlieue » s’est réuni de 2004 à 2008, chargé de la rédaction du chapitre correspondant au sein du rapport annuel. Les données sur lesquelles se basaient les rédactrices/eurs étaient d’une part les témoignages (appels, e-mails, courriers) reçus par l’association, et d’autre part une enquête par questionnaire (diffusé par Internet) sur « l’homophobie en banlieue » dont les résultats finaux n’ont jamais été publiés. Le matériel mobilisé par Franck Chaumont dans les médias, se référait ainsi aux statistiques produites par SOS homophobie dans son rapport annuel de 2006.

Le rapport annuel étant principalement adressé à des journalistes ainsi qu’à des politiques, son contenu ainsi que sa forme se doivent d’être aisément abordables. Il s’agit donc de traduire les données récoltées dans un langage qui puisse être mobilisé par des journalistes, des administrations, des femmes et des hommes politiques.

« Les journalistes ! Les journalistes aiment ça, ça leur permet d’aller vite, ça leur permet de mettre un petit graphique à côté de leur petit texte. Nous demandent ça également les hommes politiques… ‘‘Chez moi, y a des appels de chez moi ?’’, ‘‘Alors la Corse du Sud vous voyez, vous êtes en noir y a plein d’appels chez vous !’’. Ca les intéresse à ce niveau- là, ils voudraient ne pas apparaître en noir… » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

Ce passage de la donnée brute à la citation « prête à l’usage » est ainsi révélateur de plusieurs enjeux. Il s’agit d’une part de permettre aux interlocutrices/eurs extérieur-es une utilisation des données simple, rapide et efficace. Pour cela, il est impératif que la présentation graphique des données soit soignée (ici sous la forme de « camemberts »).

Les statistiques de SOS homophobie sont produites à partir des témoignages reçus, par courrier postal (une petite minorité), par e-mail, et pour la grande partie par appels téléphoniques sur la ligne d’écoute anonyme. La première étape consiste à entrer des paramètres dits objectifs dans une base de donnée établie à cet effet. Ces paramètres sont l’âge, le sexe, le lieu d’appel etc. L’anonymat des appels étant garanti, il n’existe concrètement aucun moyen d’assurer la véracité des informations que les appelant-es donnent aux écoutant-es. Le caractère relativement flou des précisions récoltées, notamment géographiques, rend l’indexation, première étape de la fabrication des statistiques, relativement compliquée et imprécise.

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* «  Et les appels sont répartis géographiquement aussi… c’est à quelle échelle ? Commune, département ?

* Non, non… on a pas ce degré de précision. Parce que nous par exemple, les témoignages qu’on reçoit par courriels, ceux-là pour le coup c’est vraiment spontanément, donc quand les gens ne cochent pas (…) et ils le font ou ils le font pas, on a pas les moyens… alors qu’à l’écoute on peut être un peu plus à la recherche de ces informations, donc demander à la fin « mais vous appelez d’où ? »… Donc y en a qui nous disent vraiment je suis dans le… mais y en a qui veulent pas nous dire ! Ils ont peur… donc on a beau leur dire « mais on fait un usage anonymisé » (Entretien avec Paul)

Une première distinction existe entre le lieu réel d’appel, et le lieu d’appel déclaré. Cette précision ne figure pas dans les rapports de l’association ou dans les légendes de ses tableaux. Or, c’est précisément sur la récolte de ces données-là que sera ensuite calculée la proportion d’appels en provenance « de banlieue ». Pour ce faire, tous les appels déclarant être passés de la couronne parisienne seront pris en compte. Par ailleurs, lorsque SOS homophobie parle de « banlieue, ce n’est pas dans son acception géographique mais bien dans ce que le mot peut évoquer en terme de zone cumulant des difficultés sociales, économiques, et regroupant des personnes souffrant d’exclusion et de pauvreté » [1].

Or, les données chiffrées utilisées pour établir les statistiques de cette « banlieue sociale » sont les mêmes données venant des « banlieues géographiques », qu’elles soient défavorisées ou riches. Ainsi, la définition de ce que signifie réellement « banlieue » varie selon que l’on parle du chiffre statistique brut (calculé en fonction des appels en provenance des banlieues dans le sens géographique du terme) ou du chiffre politique, qui lui fera référence uniquement aux « banlieues défavorisées ».

Ces deux premiers glissements témoignent de la difficulté réelle de produire des chiffres qui tiennent, [2] sur la question de l’homophobie en banlieue. De plus, une fois les données d’un appel indexées se pose la question des « doublons ». Une personne peut par exemple appeler plusieurs fois et modifier quelques données pour ne pas être reconnue. Ses coordonnées entreront ainsi à plusieurs reprises dans la base de données et contribueront à renflouer les statistiques liées à son lieu supposé d’appel (s’il ne change pas), ou à une certaine spécificité de son histoire (problème familiaux, travail, etc). Un système de recoupement des données est censé neutraliser ce biais, mais la peur d’être identifié-e rend l’élimination des doublons relativement difficile.

Une fois l’année écoulée, les « co-référents » (les responsables) du rapport annuel impriment les fiches remplies et les distribuent par thèmes aux rédactrices/eurs. Chacun-e d’entre elles/eux a la charge d’effectuer ses propres statistiques. Elle/il dénombre ses fiches, compte le nombre de femmes, d’hommes, d’habitant-es de Paris, de province, etc… Ces calculs se font en autogestion, aucune formation statistique n’étant prévue par l’association :

« (…) et ça c’est le plus dur, hein, honnêtement… c’est pas l’analyse des fiches, ça c’est plaisant, mais là la partie statistique… c’est la partie la plus périlleuse ! Moi, normalement c’est des choses… pas de soucis ! 1 plus 1 grosso modo normalement ça fait 2 ! Et j’ai compté ! Et j’ai compté ! Et j’ai re re compté les fiches ! C’est un travail incroyable ! Je me disais mais c’est pas possible ! Il s’agit juste de faire un décompte, c’est mathématique, c’est pas possible… Franchement, je retombais jamais sur mes pieds (…) Y a pas plus objectif que ça quand même ! Alors je faisais mes petits tas. (…) fiche homme, fiche homme, fiche femme, hunhun 26, après, province, étranger, province, paris, étranger, ah tiens est-ce que c’est la même chose que celle-là ? Bon voilà ! Et tout ça c’était assez long, franchement, je n’en revenais pas qu’un travail à priori aussi mécanique puisse être aussi fastidieux et surtout aussi compliqué ! La partie statistique effectivement, c’est pire que tout ! Et quand on le fait, on voit aussi les limites de l’exercice… » (Entretien avec Paul, SOS Homophobie)

Le manque de sentiment de compétence de Paul est éclairant. En effet, l’incertitude liée au caractère anonyme des témoignages est bien renforcée par la pratique profane des statistiques. Le manque de formation aux outils statistiques associé aux difficultés techniques développées ci-dessus et au nombre relativement peu important d’appels reçus rend le processus de fabrication des statistiques sur « l’homophobie en banlieue » d’autant plus bancal.

*«  Et en Ile de France, les départements desquels les gens appellent le plus ? Y a une concentration dans certaines départements ou c’est…

* Nan… c’est difficile à dire ça… on rentre pas dans ces détails… Là, justement, on touche un peu aux limites de la chose… On a 1300 témoignages par année. C’est à la fois beaucoup et pas beaucoup… C’est peu, dans le sens où… est-ce que c’est significatif d’avoir reçu 30 appels de Paris, 15 appels de Ivry, 20 appels de Clichy, 18 appels de Seine St Denis… quand c’est ces proportions-là, ça va. Mais c’est pas ces proportions-là… globalement oui, par départements c’est dans ces eaux là, on peut se dire ouh, y a eu beaucoup d’appels des Bouches-du-Rhônes… mais est-ce que ça a du sens ? » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

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La collaboration entre Franck Chaumont et SOS Homophobie : échange de bons procédés et promotion mutuelle

SOS homophobie est citée lors d’une grande partie des interviews données par Franck Chaumont ou des sujets consacrés au livre. La plupart de ces références mobilisent un chiffre en particulier : 46%. Ce qui se réfère à ce chiffre, cependant, est tout à fait différent dans les analyses du rapport annuel de l’association et dans les articles et les émissions citant ce même rapport.

* Les Inrockuptibles, 29.09.2009, Hugo Lindenberg. « Pas de quartiers pour les homos. A deux pas des centres-villes, les jeunes gays et lesbiennes des cités vivent un enfer social. »

« (…) Réjouissons-nous alors que l’association SOS homophobie, qui relevait en 2005 que 46% des témoignages d’agressions physiques qu’elle recevait émanaient de banlieue, vienne d’être agréée par le ministère de l’Education nationale pour intervenir en milieu scolaire ».

* « C’est à vous », France 5, 29.09.09

Question spectatrice/eur : « Y-a-t-il plus d’homophobie dans les banlieues que dans les campagnes ? »
Franck Chaumont : Je sais pas s’il y en a plus. En tout cas ce que je sais, c’est qu’elle est beaucoup plus installée, comme si elle était institutionnalisée et qu’elle a un degré de violence supérieur. SOS homophobie a fait une enquête sur 4000 témoignages, 46% proviennent des cités et sur ces 46%, 50% proviennent de jeunes. »

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Informés par Franck Chaumont, la plupart des articles de presse laissent entendre que près de la moitié des témoignages relatant un cas d’agression physique ont lieu en « banlieue ». Si cette information ne fait qu’appuyer les propos qui composent le livre de ce premier, elle n’en est pas moins en inadéquation avec les chiffres publiés par SOS homophobie. Ainsi, ce ne sont pas seulement les biais restitués ci-dessus qui alimentent les représentations de la « banlieue homophobe », mais bel et bien une lecture infidèle des schémas et des analyses de l’association :

Graphique 1 : « Analyse » des témoignages déclarant venir des périphéries des grands centres urbains en France (essentiellement de Paris)

Les 46% cités apparaissent effectivement dans l’analyse consacrée aux « banlieues » de SOS homophobie. Cependant, l’analyse descriptive indique que ces 46% désignent la proportion des agressions physiques parmi toutes les formes d’agressions recensées « en banlieue » :

« Manifestations / profil des agresseurs : la majorité des appels cumulent insultes (78%), harcèlement (49%), menaces (43%) et agression physique (46%) du fait de jeunes agissant en bande (54%). Ici aussi, ces manifestations homophobes caractérisent la spécificité des agressions en banlieue et confirment les chiffres du rapport 2005.  » (Rapport annuel SOS homophobie 2006 p. 72)

Le glissement sémantique est le suivant. Les chiffres de SOS homophobie indiquent que parmi les témoignages émanant « de banlieue » (des riches comme des pauvres), 46 % d’entre eux faisaient mention d’une agression physique. La réception et le relais de l’information dans les médias indiquent que 46% des témoins évoquant des agressions physiques appelaient des banlieues. Or, le graphique 2 ci-dessous, en page 56 du même rapport annuel dont s’inspire Franck Chaumont (rapport annuel 2006) montre que 24% des appels témoignant d’agressions physiques émanent d’Ile-de-France.

Graphique 2 : « Analyse » des témoignages relatant des cas d’agression physique sur la totalité des appels reçus par SOS homophobie

Comme l’indique le sous-titre du graphique 1, le pourcentage de témoignages en provenance « des banlieues » se monte quant à lui à 3% (37 témoignages). Dès lors, il devient impossible que 46% des témoignages mentionnant une agression physique de l’ensemble des appels proviennent des 3% qui constituent la proportion des appels venant des périphéries des grands centres urbains. Les représentations de l’association sur les quartiers dits sensibles s’appuient sur une vision des statistiques basée sur l’idée d’exemplarité. Les 3% qui constituent les appels en provenance de « banlieue » sont tirées non seulement des statistiques, mais également des « analyses qualitatives » se basant sur les témoignages reçus. L’association est ainsi tributaire d’une vision selon laquelle « les quelques cas décrits (peu nombreux) [sont] supposés typiques. La société [est] pensée comme un tout, dans une perspective holiste : la connaissance d’un cas fournit celle du tout. L’exemple typique est supposé représentatif du tout si l’on a un contact personnel avec ce cas. » (Desrosières, 1989, 237).

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L’usage social des productions statistiques s’inscrit dans une histoire et un héritage long de ces instruments de mesure. Ces techniques évoluent et s’adaptent, mais sont intimement ancrées dans une certaine culture de la représentativité et de l’exemplarité. L’usage statistique des chiffres liés aux quartiers dits sensibles s’inscrit dans cette tendance. La preuve en réside dans le fait qu’il n’est jamais spécifié de quelle « cité » l’on parle, que ce soit dans les articles de presse, dans les rapports de SOS homophobie, ou dans les livres de Franck Chaumont. La question de l’anonymat et de la protection des sources n’entre pas seule en compte. Intervient également l’impression que les témoignages, tout comme leurs lieux de provenance, sont interchangeables et se valent à tous les points.

C’est grâce à une inversion plus ou moins subtile des termes composant une affirmation statistique que le 46% des appels de « banlieue » (3%) devient un 46% parmi tous les appels. Les productions de SOS homophobie ne sont pas fidèlement relayées par Franck Chaumont, ni par les journalistes qui l’interviewent. Cette information erronée ayant largement circulé par les réseaux télévisuels, radiophoniques, par la presse papier nationale comme régionale et enfin par Internet et les multiples blogs dont il regorge, la promotion du livre de Franck Chaumont a contribué à cristalliser et à quantifier la question de « l’homophobie en banlieue » en se basant sur des statistiques erronées. L’on connaît l’importance de « l’apparence de l’évidence et de la pleine vérité [ ] dans [la] sélection [des problèmes publics] ; ‘‘des faits froids et durs’’ et l’impression donnée d’une expertise technique sont de puissantes ressources pour construire des représentations dominantes » (Hilgartner et Bosk, 1988, 61).

Or, SOS homophobie ne semble pas s’offusquer de l’utilisation déviée de ses rapports annuels et de ses enquêtes. Aucun démenti ne sera publié à aucun endroit. Au contraire, la contribution de Franck Chaumont à la visibilité de l’association sera plusieurs fois saluée :

« Enfin notre association a été citée à deux reprises. Le 24 septembre90, Franck Chaumont était interrogé, lors de la sortie de son livre Homo-ghetto. Gays et lesbiennes dans les cités, sur la vie des homosexuel-le-s en banlieue. “ La communauté homosexuelle marche à deux vitesses, méfiance, insulte, violence, jusqu’aux passages à tabac et aux viols, les homosexuel-le-s vivent un véritable calvaire. ” Pour eux c’est la double peine car “ la communauté homosexuelle reproduit une discrimination à leur égard, ils sont fustigés dans leur cité et réduits à leur beuritude ou blackitude en centre-ville ” » (rapport annuel 2010, SOS homophobie, p. 110)

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Si l’association ne cite pas directement les passages faisant références à ses statistiques, elle ne les dément pas non plus. L’extrait choisi par SOS homophobie dans son rapport se poursuit quelques lignes plus bas :

* Le Nouvel Observateur, 24.09.2009, Propos recueillis par Marie Lemonnier, in « Homosexuels en banlieue. ‘‘C’est la double peine’’ ».

« (…) Les chiffres produits par SOS Homophobie en 2006 sont éloquents : il y a quatre fois plus d’agressions physiques homophobes en banlieue qu’ailleurs, 54% d’entre elles étant le fait de bandes de jeunes et 49% provenant de l’entourage immédiat. Comme le dit Majid, l’un de mes témoins, « c’est du trash, la vie des pédés dans les cités »

Ainsi, SOS homophobie participe à la construction de l’homophobie comme problème « des banlieues », d’une part par son silence concernant l’usage qui est fait de ses statistiques. D’autre part, elle participe à une logique d’homogénéisation de la catégorie « en produisant des chiffres sur l’ensemble des quartiers [qui] ont pour effet d’unifier, sous une seule bannière, une réalité hétérogène » (Tissot 2004, 57).

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En échange de la visibilité offerte par la promotion du livre, SOS homophobie rédige un communiqué de presse saluant sa publication et se positionnant dans la même ligne politique que lui [3], à travers l’emprunt des mêmes formules lexicales se trouvant dans le livre de Franck Chaumont, et l’utilisation des mêmes catégories telles que celles de « l’Etat républicain ». Comme Franck Chaumont, le communiqué désigne comme source d’homophobie des « traditions et […] interprétations religieuses archaïques ». Concernant la question des statistiques, leur énoncé, « ainsi le pourcentage d’agressions physiques émanant des banlieues s’élevait à 46 % des témoignages contre 12 % pour le reste du territoire », indique effectivement que l’information qui a circulé par la suite dans les médias n’était pas correcte. Si avant la parution d’Homo-ghetto, SOS homophobie avait déjà été sollicitée sur « l’homophobie en banlieue » par les journalistes, le « partenariat » entre les deux parties a permis une ouverture médiatique sans précédent à l’association. Il s’agit d’une collaboration négociée lors de deux rencontres plutôt informelles. Pour Franck Chaumont, il s’agissait d’une part de trouver un soutien institutionnellement légitime à ses propos :

« Aussi je citais beaucoup SOS Homophobie parce que c’est la seule association qui à un moment donné avait mené un travail sur les banlieues. Aucune association LGBT ne va dans les quartiers. C’est pas spécialement voulu, c’est le résultat de cette société à deux vitesses. Mais SOS homophobie est la seule association à travailler dans les quartiers donc je parlais beaucoup d’eux » [4] (Entretien avec Franck Chaumont)

D’autre part, cette rencontre lui permet de diffuser un appel à témoin sur le site de l’association. Franck Chaumont peut dès lors puiser au sein des rapports de SOS homophobie, association reconnue [5] par les institutions publiques et par les médias, une véritable rhétorique des statistiques, et une ligne dénonciatrice qu’il empruntera pour son propre livre. Du côté de SOS homophobie, cette collaboration est une réelle fenêtre d’opportunité. Si l’association occupe la place de référente principale pour les questions liées à l’homophobie, elle reste cependant à la recherche d’opportunités pour améliorer sa visibilité au sein de l’espace public. Ce partenariat avec Franck Chaumont était de ce point de vue très intéressant, puisqu’il impliquait que l’auteur cite les chiffres de SOS homophobie le plus souvent possible lors de ses apparitions médiatiques. De fait, la couverture médiatique dont a bénéficié l’association a été relativement étendue. L’attachée de presse en charge de la promotion du livre de Franck Chaumont, avait effectivement intégré la référence à SOS homophobie comme un argument de promotion du livre. Ainsi, l’association a pu largement bénéficier des stratégies de promotion du livre mises en place, notamment lors du début du lancement de la promotion.

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Notes de la partie 2

[1] SOS homophobie (2006), Chapitre « Banlieues », in Rapport Annuel, p. 73

[2] Au sens de DESROSIERES (1989), op. cit

[3] Communiqué de presse de SOS homophobie à la sortie du livre, in SOS homophobie (2006), p. 167.

[4] En réalité, SOS homophobie ne va pas dans « les quartiers ». Une enquête quantitative été lancée en 2004 par le « Groupe Banlieue » sous la forme d’un questionnaire sur Internet. Cette initiative a été relayée dans les médias.

[5] L’association entretien des liens entre autre avec le Ministère de l’Education Nationale pour l’agrément national lui permettant d’intervenir en milieu scolaire. Le Ministère de la Jeunesse et des Sports finance par ailleurs ces interventions dans une certaine mesure. Un véritable travail sociologique reste cependant à faire sur l’association et sur ses liens avec les institutions de l’Etat.

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Partie 3

Le déni de la stigmatisation

SOS homophobie est une association qui entretient des liens spécifiques avec les autorités publiques, les administrations et les médias. Si elle se tient à la disposition de personnes en difficultés à travers la ligne d’écoute anonyme, c’est également à ces structures-là que sont destinées ses productions. Le fonctionnement de ces dernières aura donc toutes les chances de peser sur le registre de discours de l’association.

L’apparition du « Groupe Banlieue » ne peut ainsi pas être appréhendée en dehors du contexte socio-politique qui plaçait les banlieues françaises sur le devant de la scène politique et médiatique en 2004 et 2005 [2]. Elle est tributaire d’un certain « cadrage » (Benfort et Hunt, 2001, 163-194) des questions liées aux banlieues qui se met en place dans ce contexte précis. SOS homophobie est une association dont l’un des buts est de faire reconnaître l’homophobie comme un problème public légitime et existant. Il est important pour elle de maintenir une certaine visibilité dans l’agenda politique dominant. SOS homophobie étant une structure relativement importante dans le champ associatif LGBT, il s’agit pour elle d’être considérée comme une interlocutrice crédible auprès de certaines institutions. A cette fin, il est nécessaire de s’adapter aux registres discursifs, aux grilles de lectures, aux inquiétudes légitimes qui circulent au sein des sphères influentes et dominantes. Il s’agit dès lors de s’interroger pour comprendre ce processus de cadrage :

« De quoi parlent les interlocuteurs et de quoi ne parlent-ils pas ? (…) Comment font-ils apparaître des sujets et des objets, des actions et des événements, des faits et des représentations et quel lien se met en place entre ce qui se donne à voir et à entendre dans la conversation et la situation des locuteurs ?  » (Cefaï, 2007, 558).

Car « certaines versions de la ‘‘réalité’’ ont un plus grand pouvoir que d’autres de définir et de décrire cette ‘‘réalité’’. (…) Ces traits de la structure contribuent à ‘‘ce que tout le monde sait’’, le caractère du ‘‘sens commun’’ ou du ‘‘tenu pour allant de soi’’ qui indexe la production du monde objectif dans l’expérience vécue  » (Gusfield, 2006, 21).

En d’autres termes, il est impératif de coller aux « sujets prioritairement discutés dans l’espace public (…) ou, plus précisément, [à] la hiérarchie des sujets les plus côtés dans chacune des arènes qui déterminent le cours de l’action publique  » (Blanchard, 2009, 24).

Cette stratégie permet de multiplier les apparitions dans les médias en s’adaptant aux rhétoriques les plus légitimes, et de faciliter en même temps l’accès de l’association aux administrations publiques, sources de financement et de stabilité institutionnelle. « Les banlieues », à ce moment-là, sont au cœur des sujets journalistiques, des reportages (Sedel, 2009), mais également des discours sécuritaires des forces de police ou des autorités publiques. Elles font l’objet de mise en place de réformes administratives. Par dessus tout, les questions « du sexisme » et de la « délinquance en banlieue » sont déjà des enjeux présents dans les débats publics (Sedel, 2009 ; Tissot 2007 ; Guénif-Souilamas 2004). Les enquêtes lancées, les thèmes abordés sont également subordonnés à l’agenda politique du moment. Ce dernier, définissant les objets prioritaires à traiter, définit également les projets qui seront les plus à mêmes à obtenir des financements et des aides.

C’est donc précisément à cette époque (en 2005), qu’est lancé un questionnaire informatique sur la question spécifique de « l’homophobie en banlieue ». Si le « Groupe Banlieue » n’a a priori pas obtenu de financement particulier pour cette enquête, cette dernière a été relayée à plusieurs reprises dans les médias. L’association contribue ainsi à élargir le répertoire discursif concernant « les banlieues » qui circule au sein des sphères médiatiques et politiques en y ajoutant la question de l’homophobie.

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L’enquête statistique constitue un langage à travers lesquels des informations circulent entre champs sans pour autant subir en apparence une modification trop importante. Très fortement liée à l’Etat dans son histoire (Desrosières 2000, 121-137), la discipline statistique constitue (avec par exemple le vocabulaire judiciaire) un langage couramment employé afin de décrire certains aspects des sociétés humaines. Sous leur forme la plus simplifiée, graphique, les chiffres statistiques sont rendus lisibles par des procédés d’homogénéisation et par certains choix techniques (comme celui de mettre en avant certaines variables et pas d’autres). Le langage statistique vulgarisé se plie volontiers à une lecture rapide et simple.

Le « Groupe Banlieue », les chapitres liés « aux banlieues » ainsi que les enquêtes à ce sujet ont disparu en 2008. Interrogé à ce sujet, un responsable actuel de SOS homophobie prend grand soin de se distancer.

* « Alors justement, j’ai vu que vous aviez un groupe banlieue…

* Nan. On a plus. C’était y a très longtemps.

* C’était y a très longtemps, c’était y a combien de temps ?

*C’était y a au moins quatre ans.

*Et vous savez pourquoi il a disparu ?

* Pas du tout. Je suis arrivé dans l’association après. Et j’ai vu effectivement dans les archives un jour un groupe banlieue qu’on avait eu à un moment donné, je ne sais pas ce qu’il est devenu, je ne sais pas pourquoi il s’est arrêté. Non, je peux pas vous dire.

* Ok. Vous savez pas les gens qui étaient dedans par exemple ?

* Pas du tout.

* Donc vous savez pas du tout l’histoire de ce groupe alors ?

* Non.

* OK. » (Entretien avec Noé, SOS homophobie)

A première vue, l’association semble avoir subi un certain glissement de position depuis le dernier chapitre du « Groupe Banlieue ». La suppression du groupe banlieue depuis « très longtemps » ainsi que celle du chapitre qui y était lié au sein du rapport annuel de l’association en serait la preuve. Les membres active/fs interrogé-es, à l’image de Noé, sont conscient-es du fait que la banlieue engage un certain enjeu et qu’il est nécessaire d’être prudent-es sur le sujet.

* Et j’ai vu que y avait une enquête de SOS en 2005 ou 2006, il y avait un groupe banlieue, c’est ça ?

* « Oui. Il y avait un groupe banlieue, mais il a pas duré (…) les gens qui s’occupaient de ça, c’était un noyau de 4, 5 personnes qui ne sont plus dans l’association… donc c’est tombé… les questions de banlieue… y a eu des réflexions, des comptes-rendus, mais pas plus que ça… ça aurait mérité, ça mériterait effectivement un sujet en soi, mais là on est pris un peu dans une… là, avant de s’attaquer à ça… y a une réflexion à mener. C’est-à-dire que on ne peut pas se jeter à corps perdu dans l’analyse des questions de banlieue dès lors qu’on isole… de mon point de vue hein, dès lors que l’on isole un terrain de recherche, en quelque sorte, on l’isole c’est-à-dire qu’on éteint la lumière tout autour et on ne met que ça en lumière. Et ne mettre que ça en lumière, pour nous qui sommes très sensibles à ces sujets-là, on risquerait de stigmatiser tel ou tel contexte, tel ou tel lieu. » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

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A l’instar de Noé, Paul semble conscient des limites de l’exercice. Il est délicat d’« isoler » la question de l’homophobie « en banlieue », car il existe des risques de stigmatisation. Se dire conscient-es de ses limites semble fonctionner au sein de SOS homophobie comme une façon de légitimer les actions entreprises par l’association. Au niveau statistique par exemple, reconnaître que les chiffres produits par l’association comportent certaines faiblesses et expliquer qu’il ne s’agit pas de pratiques professionnelles permet de se décharger en partie d’une certaine responsabilité liée aux effets potentiels de ces chiffres.

«  On a une statistique au niveau global, on a un paysage, un paysage en aquarelle, on a pas la précision d’une photographie. Et plus on rentre finement dans les détails, dans les calculs, moins la portée statistique des données est pertinente, on le sait. On sait les limites de tout ça… mais encore une fois, y a rien de mieux… moi j’ai fait de la science économique donc je sais comment les statistiques… ça m’amuse toujours ça parce que… ça n’est pas les statistiques qui sont dangereuses, c’est l’usage qu’on fait des statistiques, ce qu’on veut faire dire aux statistiques, et c’est là où ça peut devenir n’importe quoi… et nous on le sait. C’est-à-dire qu’on ne prétend pas faire dire à nos statistiques ce qu’elles ne disent pas. Mais on prétend quand même leur faire dire ce qu’elles disent. » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

Parallèlement à cet aveu de faiblesse, l’association signe un accord de collaboration avec Franck Chaumont, et ne dément pas les références erronées à des chiffres eux-mêmes déjà délicats de par leur processus de production. De même, la dissolution du « Groupe Banlieue » et du chapitre « Banlieues » du rapport annuel ainsi que la contribution d’Eric Fassin (2010) dans le rapport de 2010 [3] semblent fonctionner comme la caution d’une posture non stigmatisante envers les habitant-es de la périphérie parisienne. Pourtant, et si à partir de 2007, une partie du rapport n’est plus accordée aux « banlieues », le champ lexical utilisé pour désigner des agresseurs supposés « de banlieue » reste le même jusqu’à aujourd’hui : on parle encore et toujours de « jeunes » qu’ils soient « de banlieue », « de cité », ou « en bande ». Ainsi, s’il a subi quelques évolutions, le discours de SOS homophobie reste cependant le même qu’en 2005 et 2006 sur le fond.

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« Etre gay ou lesbienne en banlieue, est-ce plus difficile qu’ailleurs ? Ce n’est pas pour stigmatiser la banlieue que nous nous posons cette question mais bien parce que nous avons remarqué que l’homophobie dans les banlieues avait des caractéristiques propres. (…) Les données analysées dans ce chapitre ne représentent que 3% des témoignages reçus par SOS homophobie en 2005, mais leur teneur justifie que nous consacrions un chapitre de ce rapport annuel à ce sujet  » (Introduction du chapitre « Banlieue » du rapport annuel 2006 de SOS homophobie)

Alors qu’elle verbalise et met en avant la volonté de « ne pas stigmatiser », l’association mobilise un certain registre lexical qui fonctionne en terme d’âge, de religion ou de race. A travers ses rapports et ses communiqués de presse, elle contribue à reproduire les représentations circulant sur les « habitant-es des banlieues ». Ce registre lexical s’illustre par exemple par le communiqué de presse commentant l’agression de deux lesbiennes à Epinay-sous-Sénart dans la cité des Gerbaux dans l’Essonne, le jeudi 2 juillet :

« Nicolas Sarkozy avait pourtant, parmi ses nombreuses promesses, affirmé qu’il remettrait les valeurs de la République au sein des cités. Pourtant, force est de constater une fois encore que ce sont des jeunes, imbibés de discours religieux sexistes, machistes et homophobes, qui font la loi dans certains quartiers. Où sont les valeurs laïques de la République ? Les discours et les pratiques religieuses intolérantes se développent à une vitesse inquiétante dans certaines banlieues. De multiples lieux de cultes divers et variés se développent dans l’indifférence des autorités, épandant un terreau d’intolérance et de haine notamment vis à vis des femmes et des homosexuel-le-s. »

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Afin de réussir à faire tenir harmonieusement des positions qui semblent pour le moins opposées, une des stratégies mises en avant dans les rapports de 2005 et 2006 (dont le président actuel cherche à se distancer), est d’expliquer que si l’homophobie n’est peut-être pas plus grande « en banlieue » qu’ailleurs, elle se manifeste néanmoins avec plus de violence.

« Il n’y a peut- être pas plus d’homophobie en banlieue qu’ailleurs, mais en tout cas elle s’y exprime avec plus de force et de virulence » (rapport annuel SOS homophobie 2006, p. 74)

* Le fait que vous interveniez dans des milieux plutôt défavorisés vous pensez que c’est dû à quoi ?

* « D’une part, peut-être que les manifestations d’homophobie sont plus éclatantes et que donc de la part de l’équipe pédagogique il y a une conscience plus grande de la nécessité d’intervenir. Ca veut pas dire que y a plus besoin dans ces établissements-là que dans certains établissements parisiens où l’homophobie peut être beaucoup plus larvée, beaucoup moins visible et éclatante et spectaculaire d’une part. (…) Je pense vraiment que c’est parce que les manifestations de l’homophobie ne sont pas les mêmes. Mais comme on a très souvent cette image qui est assez fausse qu’il y a plus d’homophobie en banlieue que dans les villes… c’est faux. Les témoignages le prouvent et ça rejoint d’ailleurs les propos d’Eric Fassin, c’est parce que l’homophobie dans les cités est beaucoup plus éclatante, beaucoup plus marquée de façon visible qu’elle est considérée comme plus présente, alors qu’en réalité on a dans nos témoignages à nous à SOS homophobie autant de témoignages quand ça concerne Versailles ou St Denis, le centre de Paris ou le 20e arrondissement, enfin je veux dire… » (Entretien avec un responsable de SOS homophobie)

Ce mécanisme est particulièrement éclairant lorsqu’il s’agit des interventions en milieu scolaire (IMS). Une des stratégies de distanciation par rapport à la « stigmatisation » se situe ainsi dans le fait de parler de la forme de l’homophobie. Tout en ne posant pas explicitement une hiérarchie entre les typologies d’homophobie décrites, ce qui reviendrait à « stigmatiser », l’association les différentie par leur caractère plus ou moins « flagrant », « éclatant », ou « violent et virulent ». Le nombre d’interventions en milieu scolaire, plus élevé dans des milieux plus défavorisés est ainsi souvent repris comme symptôme d’une forme d’homophobie plus flagrante pour ne pas dire plus grande.

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«  Alors en fait on a eu de la chance, on a jamais eu à démarcher. Pour l’instant. Y a eu suffisamment de bouche à oreille et on a été suffisamment visibles pour que ça soit systématiquement les établissements [scolaires] qui nous contactent de leur propre chef. Ca peut être des profs, des documentalistes, des infirmiers, des infirmières, des CPE, des proviseurs, » (Entretien avec Noé, SOS homophobie)

Pour Noé, les demandes plus nombreuses en provenance de lycées et de collègues situés dans des quartiers moins favorisés seraient le signe d’une homophobie plus flagrante. Le recours aux interventions de SOS homophobie est ainsi considéré comme un marqueur du degré d’homophobie présent, ou du moins du type d’homophobie. Dans cette optique, plus certaines catégories d’établissements font recours à l’association, plus leurs élèves seraient sujet-tes à des formes d’homophobie « virulentes ». Les établissements les plus demandeurs étant également les plus populaires, il en résulte selon cette logique que les formes d’homophobie virulentes interviennent dans les milieux les plus populaires.

Or on sait que les profils sociologiques des enseignant-es ainsi que du personnel pédagogique des établissements scolaire est directement déterminé par le type d’établissement par lequel elles/illes sont employé-es. Plus les écoles sont situées dans des zones socialement défavorisées, plus les enseignant-es qui y travaillent sont jeunes et précaires. « Par rapport aux lycées très ‘‘bourgeois’’, les établissements très populaires recrutent donc chaque année deux fois plus d’enseignants et, parmi ceux-ci, deux fois plus de très jeunes professeurs. La rotation du personnel s’accélère, par conséquent, régulièrement lorsque l’on descend la hiérarchie sociale des établissements, en même temps que s’accroît de façon considérable la part prise par les plus jeunes enseignants dans les arrivées » (Léger, 1981, 558). Si plus jeune et plus précaire ne signifie pas automatiquement plus sensibilisé-es aux questions liées à l’homophobie, l’âge, l’orientation politique des enseignant-es, leur profil sociologique, en somme, ou leurs représentations concernant « l’homophobie en banlieue » influe directement sur l’intérêt pouvant être porté aux interventions en milieu scolaire. Il devient dès lors incontournable de prendre en considération le profil sociologique du personnel pédagogique afin de comprendre la distribution dans l’espace urbain des interventions en milieu scolaire de l’association. Une telle démarche permet de rompre avec l’idée de sens commun selon laquelle l’association intervient aux endroits où l’homophobie serait effectivement un problème plus important qu’ailleurs.

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Conclusion : une crédibilité institutionnelle et ses effets

Les membres de SOS homophobie sont dans une certaine mesure conscient-es des limites des statistiques produites par leur association. Dans certains cas, comme chez Paul, cet aveu de faiblesse est associé à une certaine réflexivité quant à la composition sociologique des membres de l’association et des risques d’ethnocentrisme dans la volonté d’étudier « l’homophobie en banlieue ». Ces doutes s’arrêtent cependant à la table d’entretien, et ne transparaîtront jamais dans l’utilisation médiatique et politique des chiffres et des rapports annuels de l’association. Ces remises en question contrastent sensiblement avec la manière dont SOS homophobie est mobilisée dans les médias.

Si le chiffre statistique est bricolé et branlant, sa quantification, son indexation, sa mise en page puis sa diffusion le dotent d’un vernis de scientificité, de sérieux, et contribuent à renforcer la crédibilité de l’association auprès des interlocutrices/eurs légitimes qui peuvent à leur tour contribuer à sa stabilité, voir à son agrandissement. Par l’intermédiaire d’un acteur dont la promotion du livre dépend en partie de l’existence des statistiques, les glissements heuristiques qui accompagnent la vie du chiffre politique contribuent à renforcer l’existence de la question de « l’homophobie en banlieue » comme pertinente, actuelle et urgente.

* « Est-ce que vous avez des sollicitations de la part de médias ?

* Oui. Parce que c’est le seul document qui existe aujourd’hui en France qui produit des statistiques sur les formes d’homophobie en France, et du coup c’est le seul document sur lequel tout le monde s’appuie pour les chiffres. Et on est la référence, et c’est triste à dire d’ailleurs, parce qu’on est pas une référence institutionnelle du tout. Enfin, c’est tant mieux pour nous, je veux dire, mais on aimerait que les pouvoirs publics ou la police, ou j’en sais rien, les personnes qui sont dans les institutions administratives puissent produire des chiffres réels, parce que nous on se base sur les témoignages qu’on a, mais toutes les victimes ne témoignent pas, donc c’est la face émergée de l’iceberg, et… voilà. Mais c’est le seul document qui existe du coup c’est la base… c’est celui qui est utilisé pour… je sais pas, là y a M. O qui vient de nous demander d’utiliser nos chiffres pour les mettre, les ministères utilisent nos chiffres, les autres associations se basent sur nos chiffres, et les médias se basent sur nos chiffres. Donc on publie le 17 mai, journée mondiale de lutte contre l’homophobie, et en général on le publie une ou deux semaines avant pour la presse, le temps de potasser un peu. » (Entretien avec Noé)

La torsion du chiffre est rendue d’autant plus aisée qu’elle n’émane pas directement des responsables ou des membres de l’association, mais d’un tiers (l’auteur) qui s’en fait le relais. La crédibilité institutionnelle et publique de l’association laisse ensuite la place à celle des journaux (ou des médias en général) qui relaient l’information. A partir de ce moment, le chiffre n’est plus lu dans le rapport annuel de l’association, mais entre les pages d’un journal connu et reconnu (tels que Le Nouvel Observateur, Marianne, etc…). Désormais, ce n’est plus tant SOS homophobie qui déclare que « 46% des agressions physiques homophobes proviennent de banlieue », mais le média qui relaie cette information. Ainsi, SOS homophobie, profitant de cette aubaine publicitaire, ne relève pas le glissement sémantique du sens de ses chiffres qu’elle contribue par son silence à rendre « vrais » et à cristalliser.

La naissance des statistiques comme méthode d’observation et de mesure des populations est intimement liée à l’histoire des Etats. Desrosières distingue dans la construction sociale des statistiques, les étapes de la qualification et de la quantification. « Pour compter ou mesurer des objets, il faut les identifier et les qualifier au préalable, ou définir des étalons de mesure à partir de propriétés qualitatives  » (Desrosières, 1995, 14). Cette première étape, «  issue plutôt du droit, de la vie administrative, de la médecine, construit des classes d’équivalence, des catégories, et affecte des cas singuliers à celles-ci à travers des jugements, des décisions, des diagnostics ou des procédures de ‘‘codage social’’ (Thévenot 1983) ».

Une fois le contour de ces éléments dessinés, l’on peut dès lors leur associer des chiffres. Ceci illustre relativement bien le phénomène de qualification puis de quantification qui a donné sens aux notions de ‘‘banlieues’’ ou de ‘‘quartiers sensibles’’. Sylvie Tissot (2004 ; 2007) a montré comment les pratiques de certains statisticiens travaillant en collaboration avec les autorités publiques ont contribué à l’apparition de la catégorie des quartiers dits sensibles. Cette opération a ainsi ouvert la voie à la production, sur la même catégorie, de toutes sortes de statistiques, qu’elles soient menées par des institutions liées à l’Etat ou par des associations qui en sont plus éloignées mais qui restent tributaires des pouvoirs publics, telles que SOS homophobie.

Pour comprendre comment s’installent certaines représentations de la sexualité, il s’agissait ici d’étudier le processus par lequel une grille de lecture particulière de l’homophobie désignant les quartiers dits sensibles et leurs habitant-es comme étant plus homophobes que celles et ceux des centres villes français, en vient à s’installer au sein des discours médiatiques et politiques. Pour cela, cet article s’intéresse à la production de chiffres statistiques largement relayés dans le champs médiatique qui participent à la construction de cette grille de lecture de l’homophobie. J’ai montré qu’au-delà des modes de production des statistiques (qui peuvent être délicats), c’est avant tout l’usage politique qui en est fait qui est primordial dans la construction de certaines questions en véritables enjeux publics. Dans ce cas, l’importante « erreur » de lecture de Franck Chaumont, le manque total de réaction de la part de SOS homophobie, le relais massif de ces informations erronées par les médias et finalement le fait que leur véracité et leur pertinence ne soit à aucun moment interrogée, montrent à quel point cette grille de lecture de l’homophobie en termes culturalistes et racisés façonne d’ores et déjà les visions dominantes et légitimes des rapports à la sexualité en France.

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Notes

[1] Voir les rapports 2005 et 2006 de SOS homophobie. Les rapports sont disponibles sur le site Internet de l’association.

[2] Il faudrait faire tout une enquête sociologique sur le « Groupe Banlieue » de SOS homophobie pour
mieux comprendre le rapport de l’association aux « banlieues ». Travail que je n’ai pas pu effectuer ici, faute de temps et d’espace.

[3] Eric Fassin intervient dans le rapport 2010 de SOS homophobie sous la forme d’une page d’opinion placée au début du rapport : « Le point de vue d’Eric Fassin ». La fin de son intervention met le doigt sur certains mécanismes de stigmatisation de classe. Cette intervention, hautement légitime pour les dirigeant-es de l’association, contribue à leur donner le sentiment d’aller à l’encontre de cette stigmatisation que dénonce l’intellectuel dans sa contribution : « (…) Mais il faut mettre en garde contre les effets pervers de cette norme nouvelle : l’homophobie n’est-elle pas surtout illégitime dans des groupes sociaux illégitimes ? C’est un peu comme le racisme : l’homophobie, c’est les autres ! La lutte contre l’homophobie apparaîtrait alors comme l’instrument d’une stigmatisation des classes populaires et des jeunes des banlieues. Le risque, c’est qu’en retour l’homophobie soit brandie comme une arme de résistance au racisme (de classe). Oublier l’homophobie “distinguée” pour ne dénoncer que l’homophobie “ vulgaire ”, c’est donc entrer dans un cercle vicieux, qui alimente l’homophobie au moment de la combattre »

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Politiques sexuelles et besoins sociaux : pour un féminisme marxiste, Rosemary Hennessy https://depavage.noblogs.org/post/2014/11/04/rosemary-henessy/ Tue, 04 Nov 2014 21:08:29 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=582 Continuer la lecture →]]>
Publié par la revue Période en juin 2015, article de Rosemary Hennessy

che_queer-e1290365304655Dans le sillage des études et des mouvements queer, les identités sexuelles n’ont jamais autant fait l’épreuve d’une attention et d’une élaboration critique. Il est désormais d’usage de critiquer un mouvement gay et lesbien mainstream, de débattre ou de chercher à élargir les coalitions lesbiennes, gay, bi, trans (LGBT), ou encore de proposer une refondation queer des politiques sexuelles. Rosemary Hennessy propose ici de s’appuyer sur l’approche marxiste des besoins sociaux pour reconceptualiser les liens entre identités et rapports sociaux. Elle fait l’hypothèse d’une refondation marxiste et féministe des politiques sexuelles, appuyé sur la pluralité et l’étendue des besoins réprimés par le capitalisme.

La notion de « féminisme matérialiste » est désormais incontournable dans le féminisme universitaire. Il me semble pourtant évident que le « matérialisme » revendiqué par ce courant souffre de limites notables : il est en effet polarisé autour des enjeux liés au « discours » et à la culture au mépris des autres dimensions de la vie sociale. Ce nouveau « matérialisme culturel » est bel et bien en rupture avec le « matérialisme historique » ayant inspiré le féminisme historiquement lié aux gauches radicales, tant et si bien que ces nouvelles approches « féministes matérialistes » ont obscurci les apports du féminisme marxiste pour comprendre les phénomènes culturels. C’est pour cette raison qu’il est à mon avis essentiel de réaffirmer avec force l’importance du « féminisme marxiste » (contre les stratégies de censure anticommunistes et l’idée qu’« il n’y a pas d’alternative » au régime dominant), et de souligner la pertinence d’une critique matérialiste et historique du capitalisme. En puisant dans cette tradition, ainsi que dans l’important corpus des marxistes et féministes du siècle passé, le féminisme marxiste est à même de penser les relations systémiques entre les formations culturelles et le capital, et ce faisant de renforcer les politiques de coalition et de transformation sociale1.

La relation entre l’évolution des formes culturelles (de genre, de sexualité, de nationalité, de race – pour n’en nommer que quelques unes) et l’économie politique – les rapports sociaux fondamentaux qui sont l’essence même du capitalisme – est l’un des enjeux du débat entre matérialisme culturel et matérialisme historique (ou marxiste). Si ce type d’analyse, inscrite dans le féminisme marxiste, est non seulement possible mais nécessaire, c’est précisément parce qu’il prend le capitalisme comme un point de départ de la théorie et de la pratique : c’est l’organisation sociale dominante à travers laquelle les individus reproduisent leurs conditions d’existence ; en outre, le coût social et humain de cette organisation ne cesse de progresser à mesure que ce système se mondialise.

En dépit des progrès du capitalisme – ou peut-être est-ce un indice des progrès du néolibéralisme – une des évolutions les plus significatives de la théorie et de la politique féministes dans la dernière partie du XXe siècle a été le recul des concepts critiquant les ravages de ce système. Divers courants postmodernes et des politiques identitaires ont remplacé les approches centrés sur le capitalisme. Dans Profit and Pleasure : Sexual Identities in Late Captalism2, j’interroge l’hypothèse, présentée dans plusieurs travaux récents de théorie culturelle, selon laquelle le matérialisme historique n’a que peu ou rien à offrir aux théories et aux politiques sexuelles. Contre cette tendance, je souhaite défendre l’idée que l’histoire des identités, et des identités sexuelles en particulier, dans toutes leurs manifestations culturelles et dans toutes leurs expressions, est fondamentalement (mais pas exclusivement) organisée par les rapports sociaux capitalistes du travail salarié et domestique, de la production de marchandises, et de la consommation. Dans le chapitre qui conclut Profit and Pleasure, j’analyse la nécessaire réorientation stratégique et théorique des politiques sexuelles, afin que celles-ci prennent en compte ces rapports sociaux. Ma proposition principale est de prendre comme point de départ le concept de « besoins sociaux ».

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La sexualité et le domaine plus général des sensations et des émotions sont-ils absolument séparés des besoins fondamentaux ? Inclure la capacité à sentir et ressentir dans une théorie des besoins, c’est penser l’émergence d’une conscience révolutionnaire comme une interaction de la capacité d’agir avec les capacités émotionnelles : les émotions et les sensations encouragent à agir mais aussi interfèrent avec l’action. Comment peut-on repenser les luttes contre les oppressions sexuelles à l’aune de cette relation entre besoin et affects ?

Le matérialisme historique a pour point de départ l’idée que la satisfaction des besoins matériels est l’élément fondamental de l’histoire. Les besoins sont corporels mais ils ne sont pas « naturels », dans la mesure où leur satisfaction prend toujours place au sein de rapports sociaux. En ce sens, l’interaction sociale est elle-même un besoin vital. Parmi tous ces besoins, on peut aussi inclure le fait de pouvoir exercer un certain nombre de dispositions humaines. En tant qu’espèce, les humains disposent en effet de capacités intellectuelles, d’invention, de communication, de capacités de sentir et ressentir, de capacités de sociabilisation… Beaucoup de capacités émotionnelles font partie intégrante de la satisfaction de besoins humains : les affects sont sans cesse impliqués dans les rapports sociaux, les formes de coopération à travers lesquels l’humanité reproduit ses conditions d’existence. Les besoins affectifs sont dès lors inséparables du fait que l’humanité comble ses besoins en société. Mais ils constituent également des besoins en eux-mêmes dans la mesure où chaque être humain est digne d’exercer et de développer ses compétences affectives.

Les compétences affectives sont inséparables des capacités cognitives et des contextes sociaux dans lesquelles elles s’inscrivent. En tant que dispositions humaines, elles sont également en relation avec les autres nécessités biologiques – dépendantes de l’alimentation, du logement, de la santé – qui requièrent toutes une forme de coopération sociale pour être satisfaites. Comme la faim, le besoin émotionnel est satisfait dans et par l’histoire ; cet assouvissement prend des formes diverses selon les formations sociales. La capacité à entrer dans des rapports affectifs fait partie de ce que Marx entend par travail – c’est-à-dire la capacité de l’humanité à combler ses besoins et à développer librement son potentiel. Bien que Marx ne les nomme pas explicitement comme tels, les besoins affectifs font partie du potentiel humain de « réalisation de soi » – un potentiel auquel il se réfère lorsqu’il soutient que le développement des besoins est historiquement subordonné au développement du potentiel et des capacités de l’humanité.

Sous le capitalisme, les travailleurs et les travailleuses sont loin de maîtriser leur propre potentiel. L’un des domaines de la lutte entre le capital et le travail porte précisément sur la répression des capacités humaines. Au sein du salariat, les prolétaires doivent renoncer à leur auto-réalisation, dans la mesure où ils sont contraints de vendre leur force de travail. On pourrait même dire que cet étouffement des capacités caractérise toute relation humaine quand l’échange marchand devient hégémonique. Pour atteindre le minimum vital, les travailleurs et les travailleuses doivent céder au capital leur « temps pour l’éducation, pour le développement intellectuel, pour l’accomplissement de fonctions sociales, pour les relations avec parents et amis, pour le libre jeu des forces du corps et de l’esprit, même pour la célébration du dimanche3.»

L’envers de la production de plus-value est donc la production de « besoins proscrits ». Le « besoin proscrit » est un concept très utile, que Deborah Kelsh a proposé pour comprendre les conséquences de la marchandisation du travail sous le capitalisme4. Selon cette autrice, quand les travailleurs et les travailleuses échangent leur force de travail contre un salaire, beaucoup de leurs capacités et besoins sont exclus de cette transaction – il s’agit d’une clause implicite du contrat. Le besoin proscrit est également une dimension de la reproduction de la force de travail. Dans la mesure où la nécessité de reproduire la force de travail ne fait pas partie du travail socialement nécessaire couvert par le salaire, le travail domestique consistant à nourrir, habiller, et prendre soin des personnes constitue un ensemble de besoins socialement occultés. Le travail qui comble ces nécessités est soit sous-payé, soit non payé, invariablement non valorisé, et souvent rendu invisible en tant que travail, en étant considéré comme le rôle naturel d’une femme.

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Une autre forme de proscription des besoins est la marchandisation de la conscience qui accompagne inévitablement la production de marchandises, processus que Marx décrit dans la section du Capital dédiée au fétichisme. Dans le capitalisme, les individus perdent de vue les rapports sociaux qui président à la réalisation des biens commercialisables qu’ils et elles consomment, et ce processus brise leur capacité à être affectifs, sensuels, sociaux. C’est seulement en séparant ses compétences productives de ses besoins que le ou la prolétaire devient « propriétaire » de sa force de travail. C’est seulement de cette manière qu’il ou elle peut marchandiser ses compétences et même sa personnalité.

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Il est clair que les besoins humains ne sauraient parler pour eux-mêmes – ils doivent être rendus « représentables ». Sous le capitalisme, les capacités émotionnelles et sensibles sont construits historiquement ; ces capacités sont organisées et consolidées à travers des « expériences » et des rapports sociaux légitimes – tandis que d’autres rapports ou expériences sont réprimés. Les discours sur la sexualité donnent une signification aux émotions et aux sensations : ils les construisent en tant que désirs et identifications sexuelles normatives et « perverses ». « Les besoins affectifs proscrits » ne sont pas seulement ces identités et désirs que le discours normatif stigmatise (à travers l’homophobie, la lesbophobie ou la transphobie par exemple). Ce sont aussi des sensations et affects innommables, des émotions et des perceptions échappant aux catégories (identitaires) prescrites. Le rapport entre les émotions et le « contexte social » qui les organisent et les rendent intelligibles est toujours incomplet. Les capacités humaines à sentir et ressentir, qui constituent ce que nous appelons l’« expérience », ont un contenu bien plus riche que les identités existantes. Ces dernières laissent de côté les sensations, les émotions et les pratiques que les discours normatifs ne nomment pas, ne peuvent pas nommer.

Beaucoup de ces dispositions humaines relèvent du domaine des besoins proscrits ; ce sont là les « dehors inassimilables du capitalisme ». On ne peut se réapproprier réellement ces capacités sans abolir les termes mêmes de l’extraction de plus-value. Ce domaine du besoin proscrit doit continuellement être pris en compte – il représente une menace constante et croissante aux intérêts du capitalisme ; c’est la « monstrueuse nécessité » du capitalisme qui hante ce système5. Faire de ces besoins proscrits le point de départ de l’action politique offre la possibilité de réorienter le mouvement social sur de nouvelles bases, celle de ce monstrueux en-dehors du capital.

Bien entendu, cette nécessaire réorientation doit tenir compte de la persistance et des usages politiques à court terme des identités et de tout leur bagage affectif. La réorientation que je suggère tiendrait évidemment compte de la violence exercée par le capital au travers les institutions étatiques qui régulent et disciplinent les identités. Le mouvement social ne peut pas ignorer l’expérience des personnes qui s’identifient à telles ou telles positions (lesbiennes, gay, bi, trans, etc.) – il doit se confronter à la réification de ces expériences dans une série de catégories identitaires. L’action et l’élaboration collectives doivent faire naître une conscience critique, qui mette en lien la répression des besoins sociaux avec les significations préconstruites par la culture dominante.

Se constituer en sujets collectifs, transformer la réalité sociale, ne sont pas de simples processus cognitifs et rationnels ; il s’agit aussi d’intervenir sur les émotions investies par les individus à travers leurs identités. On pourrait définir ce processus comme une forme de « désidentification ». La désidentification consiste ainsi à travailler sur les identifications dans lesquelles nous nous reconnaissons et qui articulent notre expérience vécue. Cette démarche implique de confronter les identités que nous tenons pour acquises à leurs conditions de possibilité historiques, d’arracher ces identités au grand récit de la persécution – un terrain d’élection du ressentiment – pour les projeter dans un cadre conceptuel différent, un cadre éclairant la façon dont cette souffrance est le produit de rapports sociaux qui proscrivent tout une série de besoins sociaux. La désidentification implique de remplacer le ressentiment étriqué des politiques identitaires par la puissance d’agir collective – cette capacité à l’heure actuelle vampirisée par le capital.

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Le travail de désidentification constitue une confrontation avec les savoirs dominants ; c’est l’élaboration d’un point de vue collectif constitué par l’en-dehors monstrueux du capitalisme. C’est un point de vue qui ne se revendique pas d’une identité mais de la collectivité de celles et ceux dont les besoins humains « en excès » sont proscrits. Souligner l’écart entre les identités promues par la culture dominante et « l’expérience » vécue des rapports sociaux est un point de départ de cette démarche. Il s’agit de fonder notre politique sur le sentiment diffus de ne pas pouvoir s’identifier pleinement à une série d’identités définies. Le processus de désidentification peut s’appuyer sur cette inadéquation subjective et son corollaire émotionnel, afin de remettre en cause la naturalisation des catégories identitaires existantes. La désidentification invite à la re-narration de ces émotions inassimilables en les mettant en lien avec la production systématique de besoins insatisfaits par le capital. Tout en intervenant sur les sentiments d’aliénation par rapport à une identité ou une autre, la désidentification permet de comprendre comment les organisations dominantes du désir et de l’identité sont des lieux d’investissement affectif – invitant ainsi à les « désapprendre ». Désapprendre les investissements émotionnels est toujours un travail incomplet, inachevé – c’est là un enseignement sur la finitude historique de chacune et chacun. Cette permanente prise de conscience de la finitude historique n’a pas à être écrasante ou humiliante ; elle peut prendre la forme d’une identification émotionnelle assumée par tous et toutes, de façon critique et historique, au sein d’un projet politique plus ambitieux, revendiquant l’extériorité radicale des besoins humains insatisfaits comme point de départ à une mobilisation anticapitaliste.

Appréhender la formation des identités, et des identités sexuelles en particulier, en lien étroit avec les besoins humains inassouvis, trace un horizon pour imaginer une capacité d’agir collective, de classe, qui ne réifie pas « le prolétariat », n’exclut pas la sexualité, ni ne la relègue à un statut secondaire. Re-situer les politiques sexuelles sur le terrain des besoins humains permet de connecter l’organisation identitaire et sexuelle des affects et des sensations à la nécessité de satisfaire d’autres besoins vitaux – il s’agit d’en faire le point de départ d’un mouvement radicalement démocratique. Cette réorientation implique en particulier que la critique radicale des structures du capitalisme, qui violentent continuellement les besoins humains, soit remise à l’ordre du jour – ne serait-ce qu’en tant qu’horizon ultime d’un imaginaire collectif de transformation.

Traduit de l’anglais par Morgane Merteuil, publiée par la revue Période.

Article original : Rosemary Hennessy, « Reclaiming Marxist Feminism for a Need Based Sexual Politics », in The Socialist Feminist Project, Monthly Review Press, 2002, p. 83-87.

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  1. En supplément aux articles de la Partie 1 de ce recueil, voir : Rosemary Hennessy et Chrys Ingraham, eds., Matérialist Feminism : A Reader in Class, Difference, and Women’s Lives (New York : Routledge, 1997). [↩]
  2. Rosemary Hennessy, Profit and Pleasure: Sexual Identities in Late Capitalism (New-York, Routledge, 2000). [↩]
  3. Karl Marx, Le Capital, Livre I. [↩]
  4. Deborah Kelsh, « Desire and Class : The Knowledge Industry in the Wake of Post-structuralism » (Ph.D Dissertation, State University of New York at Albany, 2000). [↩]
  5. Ibid, 76-77. [↩]
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Marxisme et théorie queer : divergences et convergences, entretien avec Kevin Floyd https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/31/marxisme-et-theorie-queer-divergences-et-convergences-entretien-avec-kevin-floyd/ Fri, 31 Oct 2014 03:07:30 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=508 Continuer la lecture →]]> Publié par la revue Contretemps.

792104883Marxisme et théorie queer. D’où viennent les tensions entre ces deux traditions ? Y a-t-il une opposition irréductible entre totalité sociale et points de vues situés ? Comment penser la réification du désir comme celle du travail en général, et en termes matérialistes et historiques ? Kevin Floyd, professeur au département d’anglais de l’Université d’État de Kent dans l’Ohio, est l’auteur de The Reification of Desire. Toward a Queer Marxism récemment traduit en français par les éditions Amsterdam (La réification du désir, 2013).

C’est l’occasion pour Contretemps de revenir sur la tentative de l’auteur de faire dialoguer le marxisme et la théorie queer à partir des concepts et « moments » clés qu’il mobilise dans cet ouvrage.

Propos recueillis et traduits par Mathieu Bonzom et Gianfranco Rebucini, revue Contretemps.

CT : Dans le sous-titre de votre livre, vous posez clairement la question d’un rapprochement entre le marxisme et les théories queer, sous-entendant peut-être que les deux traditions (ou paradigmes ?) seraient de fait dans une relation d’exclusivité mutuelle, ou du moins de défiance réciproque. Pourriez-vous revenir sur les raisons historiques et épistémologiques d’une telle défiance ou exclusivité ?

KF : On peut tenter d’historiciser cette opposition de plusieurs façons. Voilà plusieurs décennies que le marxisme constitue un épouvantail (« straw man ») particulièrement commode pour un certain nombre d’approches critiques dans le domaine des humanités, et il faudrait des pages et des pages pour ne serait-ce que faire la liste des raisons directes et indirectes à cela. Une de ces raisons est clairement que la chute de régimes réellement existants qui se réclamaient du marxisme a porté un sérieux coup à l’analyse marxiste – et ce à peu près au moment où la théorie queer se consolidait en tant que paradigme ; je me souviens qu’au moment où j’ai commencé à m’intéresser très sérieusement au marxisme et à la théorie queer autour de 1992-93, j’ai eu la nette impression que mon intérêt pour le marxisme me plaçait complètement à contre-courant du reste de mon environnement intellectuel : l’effondrement de l’URSS était encore une affaire d’actualité, et le triomphalisme capitaliste était à l’un de ses sommets. Mais une autre raison se situe en fait dans l’histoire politique de la période précédente (la guerre froide) : un puissant nationalisme anti-communiste qui, du moins dans le cas des États-Unis, a fortement influencé (sans les absorber totalement pour autant) les grandes priorités et orientations des vocabulaires politiques antiracistes, antisexistes, antihomophobes (par exemple, sur la question raciale et le « compromis des droits civiques », voir le livre de Nikhil Pal Singh, Black is a Country1). Les effets de ces normes anti-communistes du temps de la guerre froide ont été décuplés par le fait que bien des intellectuel-le-s ont commencé à affirmer que les contradictions du capitalisme, qui étaient si palpables dans les années 1930, étaient désormais résolues pour l’essentiel, que l’on était entrés dans une grande période d’abondance – période que nous voyons clairement maintenant comme le soi-disant « âge d’or » du capitalisme de l’État-providence, et qui s’est terminée ou est en train de le faire depuis un bon moment. Du point de vue de la gauche radicale, bien entendu, cette apparente stabilisation du capitalisme était une question plutôt qu’une triomphale réponse : les classes ouvrières industrielles d’Europe et des États-Unis étaient largement perçues comme totalement compromises dans le système, subsumées par le capitalisme sans espoir de salut, au point qu’un pessimisme inébranlable envers tout renversement du capitalisme semblait être la seule réponse envisageable (on peut appeler cela la réponse Adorno). D’autres se sont mis en quête d’autres agents de transformation radicale que la classe ouvrière (c’est un peu la réponse Marcuse, que j’aborde assez en détail dans mon livre : la théorie de la libération (homo)sexuelle dans Eros et civilisation a directement influencé les débuts du mouvement de libération gay). Pour ce qui est du contexte plus immédiat de cette opposition, il faut noter que la recherche universitaire dans les humanités est (entre autres choses) un marché parmi d’autres, qui a un besoin constant d’« innovation » pour survivre en tant que marché : c’est un élément de plus pour expliquer la fréquence du recours à une caricature du marxisme comme repoussoir à la dernière innovation à la mode, un repoussoir dont plusieurs variantes ont eu une grande influence dans les études de genre, les études queer, les études post-coloniales, et un certain nombre d’autres domaines d’analyse. Rien d’étonnant à la remarque d’Eve Kosofsky Sedgwick, dans un entretien avec Jeffrey Williams paru il y a des années maintenant : les études queer étaient selon elle un « champ en pleine croissance », contrairement au marxisme2.

Mais pour moi, les raisons épistémologiques sont encore plus intéressantes. L’une des raisons pour lesquelles le marxisme est depuis longtemps la cible de nombreuses critiques de gauche est qu’il requiert souvent (on pourrait même dire nécessairement) de pratiquer une pensée de la totalité, une pensée de système, à un certain niveau d’abstraction. Tenter de comprendre un processus nommé capitalisme – peut-être le processus le plus objectivement et brutalement totalisant qui soit, ce processus dont l’une des caractéristiques propres est la réduction de tout ce qui bouge à la logique de la valeur d’échange –  si on se donne pour priorité de comprendre cela, dans un projet intellectuel, je ne vois pas comment on peut se passer de cet effort que Lukács appelait « l’aspiration à la totalité ». Mais dans les années 1960, bien sûr, on a assisté à un éclatement, à l’émergence et à la différenciation de ce qu’on appelait de « nouveaux mouvements sociaux ». Puis est venu le néolibéralisme – dans lequel les « politiques identitaires » (identity politics), dans leurs versions les moins subversives en tout cas, sont devenues parfaitement compatibles avec l’ordre marchand. Logiquement, ces événements ont donné toute leur importance et toute leur force, pour bien des intellectuel-le-s, à plusieurs approches épistémologiques de la différence, et ces priorités analytiques ont (inévitablement, peut-être) fait paraître toute tentative de penser la totalité comme un problème.

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Depuis quelques années un certain nombre de travaux (Hennessy ; Duggan ; Warner ; Sears ; Drucker ; Manalansan ; Munoz ; etc) – dont certains sont  présentés dans votre ouvrage – se sont également posé la question d’un ancrage plus solide des théories et pratiques queer dans les rapports sociaux. Pourquoi cette volonté de rapprochement aujourd’hui ? Faut-il la penser dans une conjoncture historique particulière ? Et, selon vous, quels seraient, théoriquement, les avantages d’une telle démarche ?

L’importance du néolibéralisme est immense à ce sujet : je pense qu’il constitue un contexte crucial qui contribue à fonder et à définir, explicitement ou non, les différentes interventions que vous citez. Comme je le dis dans le livre, la résonance bien plus forte entre le marxisme et les études queer – dont je vois les signes apparaître aux environs de la fin des années 1990, aux États-Unis en tout cas – s’est réalisée notamment en réponse à la conversion du mouvement gay dans et par la politique dominante (« mainstreaming »), lorsque le droit au mariage, à l’adoption, et à l’entrée dans l’armée3 ont commencé à captiver les imaginations au point de remplacer brutalement toute autre perspective politique anti-hétérosexiste. L’un des objectifs de l’élargissement des horizons de la pensée queer a été de répondre à une expérience sociale de contraction, à un phénomène dans lequel on pouvait voir sans l’ombre d’un doute que le capital commençait à subsumer la logique même des luttes contre la normalisation de l’hétérosexualité, dans les quelques revendications en question – dont aucune ne menace les rapports de propriété par exemple, en aucune façon. La suite néolibérale du mouvement de libération gay des années 1970 est longue et déprimante. La revendication du mariage gay, à l’image des politiques identitaires les plus inoffensives et néolibérales, s’aligne parfaitement avec le statu quo – c’est ce que l’on constate dans le remplacement d’un militantisme queer large, anticapitaliste et antiraciste, par des organisations qui pratiquent le lobbying, comme la Human Rights Campaign aux États-Unis ; mais aussi dans un racisme structurel grandissant, qui a tout à voir avec la privatisation de plus en plus violente de l’espace social.

Certes, ACT UP portait un refus de la normalisation de la vie queer, dans sa critique des fermetures de saunas gays à New York, par exemple. C’était un geste de refus qui manifestait encore beaucoup de l’énergie du mouvement de libération gay des années 1970. L’un des aspects les plus tristes, choquants même, des argumentaires en faveur du mariage gay, est la présentation récurrente du mariage comme une façon de « retenir les leçons » de la catastrophe du SIDA telle qu’elle fut vécue par les populations gaies urbaines aux États-Unis dans les années 1980 : nous avons appris dans la douleur la leçon de l’irresponsable promiscuité de notre jeunesse, nous dit-on, et il est temps de grandir. Dans les années 1990, on trouve ces arguments chez des universitaires ouvertement gays, par exemple. Alors certaines interventions assez anciennes, dans les études queer, sont plus indispensables que jamais, comme l’essai de Leo Bersani intitulé « Le rectum est-il une tombe ? »4, et celui de Douglas Crimp, « How to Have Promiscuity in an Epidemic » (Comment pratiquer la promiscuité en pleine épidémie)5 ; et on peut en citer d’autres plus récentes, comme le livre de Samuel Delany, Times Square Red, Times Square Blue6.

En termes théoriques, en tout cas, les avantages de cette conjoncture ont été la promesse d’une analyse plus rigoureuse des multiples façons dont capitalisme et sexualité s’entremêlent historiquement, et de toutes les dynamiques qui opèrent la médiation de ces rapports, selon des modalités qui varient dans le temps et l’espace – sans parler du fait que la brutalité du pouvoir de normalisation et de discipline inscrit dans le capital semble devenir plus lisible dans l’ensemble, sous l’effet de la crise globale de l’accumulation qui se déroule depuis les années 1970. Cette promesse n’a été, au mieux, qu’imparfaitement tenue, mais je renverrai au numéro 18.1 de 2012 de la revue GLQ7, qui illustre le fait que cette question conserve toute son importance dans de nombreux travaux importants dans le champ des études queer.

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Dans La réification du désir, contre le sens commun qui voudrait que les politiques LGBT et queer soient fondées sur la différenciation et le particularisme, vous montrez qu’elles ont au contraire, tout comme le marxisme, une vision de la totalité. Vous utilisez une lecture particulière de la totalité chez Lukács, qui est celle de Fredric Jameson. Selon Jameson, le concept de totalitätintention (intention totalisante ou aspiration à la totalité) de Lukács est un processus cognitif évolutif qui s’exprime par des capacités critiques s’inscrivant dans une histoire déterminée, socialement située, dans la praxis d’une « expérience de groupe », et qui pourrait se rapprocher de l’élaboration du « point de vue situé » des féministes des années 1980. Dans quel sens les formations LGBT et queer possèdent-elles un accès privilégié à la totalité sociale ? Comment, en somme, leur mode phénoménologiquement spécifique pourrait-il éclairer des angles morts ou certains éléments du monde restés invisibles au marxisme ?

Pour poursuivre sur la totalité à partir de ma réponse à votre première question, ce qui m’intéresse dans ce contexte – et je me suis amusé à commencer le livre par cette thèse qui peut paraître provocatrice à beaucoup de lecteurs, je pense – c’est qu’au moins une partie de ces « nouveaux mouvements sociaux » se sont efforcés, à leur tour, de penser le système, chacun à partir de son propre point de vue, socialement et historiquement situé : et donc, dans les premières pages du livre, je caractérise la pensée queer comme une autre aspiration, une aspiration concurrente à la totalité, en quelque sorte. Alors pour ce qui est de la pensée queer universitaire, par exemple, les années 1990 apparaissent rétrospectivement comme un moment révélateur : pour la première fois depuis l’émergence de divers mouvements gays de gauche dans les années 1970, on avait une véritable démarche intellectuelle queer visant à théoriser les rapports sociaux de façon générale, à partir d’un point de vue fondamentalement queer. D’un autre côté, ce n’était pas un exercice purement universitaire : les mouvements des années 1980 et 90, y compris ACT UP et Queer Nation, ont clairement entretenu tout cela.

Il y a dans certaines des interventions récentes les plus stimulantes dues à la pensée queer, des approches d’une vision plus large de la totalité, de la façon dont les normalisations de la sexualité sont toujours déjà impliquées dans le capitalisme, l’impérialisme et le racisme. A nous maintenant de faire le difficile travail de mettre ces connexions en évidence, aussi fragiles que soient nos succès. Au printemps 2013 a eu lieu un grand colloque soutenu par la City University of New York au sujet du « pinkwashing » – la façon dont certains droits accordés (au regard de la loi) à des personnes identifiées comme gaies et lesbiennes, servent à présenter le gouvernement israélien comme moderne, respectueux des droits civiques, novateur, et tolérant, et ainsi à éclipser le traitement des Palestiniens par ce même gouvernement. Un autre exemple est le refus par Judith Butler du « Prix du courage civique » qui lui était attribué à l’occasion de la célébration du Christopher Street Day en 20108 : cette tentative d’attirer largement l’attention sur le racisme dont les organisateurs de l’événement ne se sont pas désolidarisés, a eu un fort retentissement. Aussi loin que tout cela semble être d’une tentative réellement marxiste de penser la totalité, il s’agit au moins d’un début de concrétisation de la tendance vers une pensée de la totalité perceptible dans une grande partie des études queer contemporaines, une pensée de la totalité qui conteste toutes les manifestations actuelles d’un mouvement LGBT bien inscrit dans le débat politique dominant, bien inoffensif, et bien financé – celui du Christopher Street Day à Berlin et de tant d’autres Prides en connivence avec l’État et les entreprises.

Est-ce que ce travail de connexion est le même que celui du marxisme, dans son usage central de la catégorie de la médiation, par exemple ? Évidemment, il y a de nombreuses raisons de répondre que non. Les divergences entre le marxisme et les études queer restent bien marquées, et il ne faudrait probablement pas les sous-estimer. Mais je crois que je préfère les sous-estimer que les surestimer. Autrement dit, je préfère surestimer les convergences, justement parce que la réaction la plus naturelle quand on pense aux rapports entre marxisme et pensée queer, c’est sûrement de penser aux divergences.

Un problème épistémologique important qui subsiste, à mon avis (d’ailleurs je suis curieux de savoir dans quelle mesure vous et vos lectrices et lecteurs seriez d’accord avec moi), est le fait que tant d’intellectuels marxistes persistent de façon aussi irréfléchie à réduire même les expressions les plus radicales de politique queer et de genre, à des politiques identitaires, comme si la pensée queer n’avait pas déjà produit, et ce au moins depuis la fin des années 1980, une critique des plus virulentes qui soient, des politiques identitaires gaies et lesbiennes normalisées et en collusion avec l’État.

Donc, la notion abstraite d’un point de vue queer sur la totalité, même si elle prête clairement le flanc à la critique, et risque fort de produire des généralisations excessives, nous donne néanmoins des pistes : elle permet d’envisager qu’une situation structurelle spécifique, entièrement immanente à un ensemble plus large de rapports sociaux capitalistes, la situation structurelle de se trouver objectivement exclu-e de – ou en dissonance avec – l’hétéronormalité sous ses multiples formes (comme je le dis dans le livre, je pense que c’est une situation qui est tout autant un produit du capital, à sa façon, que le fameux rôle ou point de vue du prolétariat), puisse donner naissance à des points de vue critiques sur ces mêmes rapports sociaux, un point de vue immanent aux rapports sociaux capitalistes en tant que tels.

Je ne dirais pas que l’accès à la totalité qui caractérise la pensée queer soit absolument unique ; je dirais plutôt qu’il est distinctif. En d’autres termes, j’essaie de développer dans le livre une critique dialectique de l’opposition statique entre totalité et différenciation qui semble être présupposée dans tellement de travaux. C’est une critique qui est déjà présente chez Marx, dans sa révision matérialiste de cette idée de Hegel, l’identité de l’identité et de la non-identité : autrement dit, l’identité et la différence ne peuvent être réellement pensées qu’ensemble. Ce livre sert donc à comprendre la différenciation, non pas en termes d’identités différenciées LGBTQI (ou raciales, ou genrées), mais en termes de situations sociales et historiques différenciées et d’expériences collectives qui conditionnent la pratique même de la pensée de la totalité, la différenciation – interne à un capitalisme lui-même toujours plus différencié – des points de vues internes, des situations sociales internes, à partir desquels peut apparaître l’horizon interprétatif du capital lui-même. Il s’agit de penser la différence en termes de positionnements sociaux divergents dont naissent des aspirations divergentes à la totalité. Et aussi de laisser un espace ouvert à des possibles convergences imprévues, des possibilités que j’essaie d’aborder dans tous les chapitres. Je pense que le livre le permet précisément en présentant ces points de vue comme structurels et historiques plutôt qu’essentiels. On peut exister dans un point de vue queer, ou non, en d’autres termes les espaces queer sont des espaces « d’entrées et de sorties », pour reprendre l’expression de Lauren Berlant et Michael Warner9 – et on existera nécessairement dans un certain nombre d’autres points de vue en même temps. Disons que les points de vue ne sont pas des personnes ou des populations. Ce sont des positions épistémologiques potentiellement critiques, enracinées dans des situations structurelles particulières dans les rapports sociaux capitalistes, et des expériences spécifiques de ces rapports. La critique post-structuraliste qui consiste à dire que la théorie féministe du point de vue est « essentialiste », m’a toujours paru injuste et caricaturale.

 

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En vous inspirant des travaux de la Gay Left, et notamment des analyses de John D’Emilio sur l’historisation des formations homosexuelles (notamment masculines), vous cherchez à montrer « l’étonnante similitude » et contemporanéité entre l’apparition de la clinique comme forme moderne de confession d’objectivation sexuelle et le fordisme-taylorisme. Vous faites alors dialoguer les travaux de Foucault sur la sexualité et de Lukács sur la réification en montrant comment ces deux processus historiques ont en commun une déqualification (deskilling) du corps provenant d’une discipline de classification et d’abstraction du désir et des capacités spécialisées (skills). Comment ces deux dynamiques historiques de réification s’inscrivent-elles dans les besoins du capitalisme fordiste et quels sont leurs effets sur les masculinités de cette époque ?

La redéfinition de la masculinité – ou, pour le dire comme dans le livre, la transformation progressive et inégale d’une norme de virilité datant du 19e siècle, à une norme de masculinité inscrite dans le 20e siècle – se produit en grande partie en rapport avec une certaine notion normalisée de la virilité blanche au 19e siècle, déjà définie autour de la compétence dans le travail qualifié. Dans la première moitié du 20e siècle, alors que les pratiques de travail qualifié auxquelles s’identifient tant d’hommes blancs, sont attaquées par une déqualification radicale, je pense que cette norme ne peut pas simplement s’évaporer ; elle doit aller quelque part, être placée ailleurs dans l’expérience et dans l’idéologie – si elle s’évaporait, cela impliquerait que les normes hégémoniques de virilité doivent être réinventées de haut en bas dans la société, ce qui est historiquement peu plausible, c’est le moins qu’on puisse dire. Donc je pense que cette norme s’est déplacée vers l’espace-temps des activités de loisir, vers ce que Marx appellerait le « moment » de la consommation, et non dans celui de la production. J’affirme que cette redéfinition de la masculinité du point de vue des compétences de travail, pratiques et corporelles, a également une dimension sexuelle – elle converge historiquement avec la réification du désir, qui a pour effet (entre autres) de différencier la population entre forme hétérosexuelle et forme homosexuelle de subjectivité. Et je pense que cette différenciation a tout à voir avec une autre déqualification qui se produit plus ou moins en même temps – la redéfinition psychanalytique clinique, « scientifique », de la subjectivité sexuelle comme une chose qui nécessite de recourir à un « expert » scientifique pour qu’elle soit « diagnostiquée ». Donc la norme de la virilité se transforme pour devenir – via la réification du désir, et aussi via le Taylorisme, le Fordisme, et l’imposition d’une norme de consommation à la population des États-Unis, le tout à partir d’une même période au tournant du siècle – la norme de la masculinité.

 Pierre Boucher, 1908-2000 Nu à la fronde

Pensez-vous que ces changements historiques dans la masculinité doivent se lire aussi à la lumière d’une production spécifique de la blanchité aux États-Unis ?

Absolument – même si je ne sais pas si le livre insiste assez sur cette idée. L’une des limites les plus claires de mon analyse est le fait que je m’appuie principalement sur des exemples textuels blancs, comme plusieurs recensions en anglais l’ont souligné à juste titre. Mais je situe effectivement l’émergence d’une norme de masculinité dans des processus plus généraux de racialisation, et j’espère que le livre parvient au moins à traiter la masculinité blanche comme une question plutôt qu’une réponse. Cette norme émergente de masculinité, comme je le disais, opère bien plus dans le domaine de la consommation que dans celui du travail. La masculinité devient quelque chose qu’il s’agit d’émuler, d’acheter via des magazines et des livres vendus à la classe moyenne (Hemingway est un exemple évident, là-dessus), il y a un marketing de la masculinité qui a aussi une fonction pédagogique. Il va sans dire que les consommateurs de cette norme émergente, au moins dans les premières décennies du siècle, étaient dans une large mesure blancs et de classe moyenne.

Martin Summers fait une suggestion intéressante, je trouve, dans son livre Manliness and Its Discontents10, quand il dit que la virilité/masculinité noire semble avoir suivi, aux États-Unis et au début du 20e siècle, une trajectoire qui n’est pas sans rappeler celle que je trace de la virilité blanche à la masculinité blanche (nous nous appuyons tous les deux sur la fameuse distinction entre virilité et masculinité proposée par Michael Kimmel dans son ouvrage Manhood in America11). Et il me semble que le livre de Summers montre, si on le met en rapport avec le mien, qu’il y a là une sorte de développement inégal qu’il nous faudrait expliquer : on risque parfois d’exagérer les similarités entre masculinité blanche et noire dans cette période de l’histoire des États-Unis, mais on pourrait aussi en exagérer les différences. Voilà ce sur quoi je voudrais insister : dans la mesure où le capital est un horizon interprétatif important – et c’est clairement le cas pour moi – il est crucial de penser à la fois en termes de correspondance et de différence, d’identité et de non-identité. Et il est toujours utile, dans ces débats, de se souvenir que pour Marx, la totalité comporte toujours de la différenciation interne.

 

Vous posez aussi la question d’une possible historicisation du travail de Judith Butler sur la théorie de la performativité du genre. Peut-on dire que la masculinité et la féminité performées et le sujet fondé sur la « matrice hétérosexuelle » dont parle Butler sont les produits historiques d’une universalisation du désir réifié du fordisme-taylorisme ?

J’affirme exactement cela dans le chapitre 2. L’une de mes thèses est que la matrice hétérosexuelle elle-même doit être comprise comme un effet de cette réification épistémologique du désir que je situe autour de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Je pense qu’il y a chez Butler l’idée très forte que les performances de masculinité et de féminité opèrent au service d’une normalisation du désir hétérosexuel ; en ce sens le désir précède le genre performé, il en est une condition préalable.

On peut donc dire que la norme de masculinité dont je parle, cette norme du 20e siècle qui finit par remplacer la norme de virilité du 19e siècle, opère tout à fait dans le cadre de la théorie de Butler : il faut la comprendre comme une norme performative, citationnelle ou imitative, centrée sur des compétences, c’est-à-dire sur des performances entièrement corporelles de savoir-faire technique. L’un des axes d’analyse du livre, qui est au cœur de mon articulation entre Lukács et Foucault, est la centralité du savoir, ou d’éléments particuliers de savoir corporel, de savoir du corps, un savoir qui est abstrait, réifié, dans la période étudiée. Et cette partie de mon analyse illustre aussi ma préoccupation méthodologique constante pour les convergences, plutôt que les divergences, entre marxisme et études queer. Butler est souvent prise pour cible par tant d’intellectuel-le-s marxistes essayant de saisir les questions de genre et de sexualité. J’ai été très heureux de chercher et de proposer une défense de la « valeur d’usage » de l’analyse du genre chez Butler dans le cadre d’une analyse marxiste du genre. Et l’argument a finalement tourné précisément autour de la question de la temporalité qui est mise en avant par son analyse du genre performatif. Si l’on se penche sur ce que j’appelle la marque « Hemingway », on voit que la performativité du genre théorisée par Butler offre une nouvelle explication de la façon dont la temporalité de plus en plus abstraite du capital a donné sa forme, dans l’entre-deux-guerres, à une normalisation émergente de la masculinité hétérosexuelle.

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En quoi ce « désir universel » du capitalisme du 20e siècle se distingue-t-il alors d’un désir traditionnel, non-blanc, non-occidental ? Et quelle est la valeur heuristique (s’il y en a) des théories queer pour penser des subjectivités sexuelles et/ou de genre qui n’auraient pas le même ancrage historique et de production du fordisme-taylorisme états-unien ?

Je vais commencer par la deuxième partie de la question. Cette valeur heuristique, d’un point de vue marxien, se situe dans le potentiel d’une compréhension élargie de la façon dont le capitalisme conditionne de façon géographiquement et historiquement différenciée la régulation sociale d’un désir sexuel. J’ai effectivement pris soin de limiter mon analyse aux États-Unis au 20e siècle, pour l’essentiel, même si je pense tout à fait qu’elle a des implications pour l’Europe aussi, dans la même période approximative. Les tentatives de cartographier les dynamiques de la sexualité en rapport avec le capital doivent, en dernière analyse, maintenir un horizon global, et ce n’est possible, au fond, que par un travail collectif, travail auquel mon livre est une modeste contribution individuelle.

Je pense qu’il faut prendre au sérieux la question du développement inégal du capitalisme, la façon inégale dont certains corps, certaines populations et certaines pratiques sont subsumées à la logique de la valeur. Mais il est clair, et cela a été dit depuis longtemps, que « développement » est un terme qui est déjà très problématique, puisqu’il s’inscrit nécessairement dans des idéologies de « progrès » capitaliste critiquées avec tant de force par Benjamin, entre autres. Ainsi, cette réification de la subjectivité gaie, de « l’espèce homosexuelle » selon la célèbre formule de Foucault, est assez largement, je pense, un produit du « développement » capitaliste aux États-Unis entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, et il est clair qu’elle ne joue pas de la même façon dans d’autres régions du globe.

Je pense par exemple à la puissante critique par Joseph Massad de ce qu’il appelle « l’internationale gaie »12 : cette prétention euro-américaine à défendre « les gays » en Égypte avant le printemps arabe, par exemple. Massad souligne que lorsque des pratiques de savoir sexuel et de désir radicalement différentes débouchent sur des pratiques qui ne peuvent pas être considérées comme organisées autour de l’idée de l’« individu gay », ces pratiques peuvent être menacées de façon radicale, plus que jamais, par l’irruption d’une sorte d’« intervention humanitaire » impériale occidentale, accusant les nations « moins développées » de manquer d’une « tolérance » toujours déjà néolibérale. C’est peut-être d’autant plus vrai lorsque ces organisations « humanitaires » opèrent avec l’approbation du chef de la diplomatie des États-Unis ; en somme, des Égyptiens pratiquant des formes d’intimité entre personnes de même sexe pourraient devenir bien plus vulnérables à toutes sortes de violence sociale au cours de la réaction nationale prévisible à un tel impérialisme « humanitaire ».

L’analyse queer peut donc être efficace pour étudier des formes de désir non-blanc et non-occidental, pour autant que l’on veille à ne pas simplement reprendre une méthode, un concept ou une démarche heuristique correspondant à un contexte euro-américain, pour l’imposer aveuglément à un autre contexte radicalement différent. L’usage très fin de Foucault par Massad, dans le but d’étudier l’Égypte, est pour moi un bon exemple des nuances nécessaires à la négociation de cette question riche, complexe et fondamentale : comment corroborer une analyse propre à un temps et un espace spécifiques, par une analyse théorique abstraite, sans qu’aucune des deux ne soit réduite au service de l’autre ? Les critiques de l’eurocentrisme de la pensée queer sont particulièrement utiles, mais il faut aussi éviter l’extrême inverse, qui consisterait à dire que la pensée queer en soi ne peut être pertinente en référence à d’autres régions du monde. En un sens, l’ensemble de mon livre est en fait une longue méditation sur quelque chose comme la version historique ou temporelle de cette question spatiale, géopolitique : dans quelle mesure la catégorie de la réification demeure-t-elle éclairante si on l’applique à ce contexte très différent, queer et américain ? Et comme je le mentionne dans l’introduction, les essais d’Edward Said Traveling Theory13 et Traveling Theory Reconsidered14 sont exemplaires dans leur traitement de ce problème.

 

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Dans la dernière partie de votre livre, vous montrez comment les formations queer contemporaines se sont formées dans le cadre de la privatisation et de l’instabilité sociale généralisées produites par le capitalisme néolibéral. Ces formations queer luttent contre ce processus historique à travers la « construction d’un monde » queer. En quoi cette construction d’un monde, cette vision de la totalité, diffère-t-elle des politiques LGBT fondées sur les revendications de pure reconnaissance de droits (mariage, adoption, héritage, etc.) et en quoi peut-elle être importante pour l’élaboration d’un agenda queer anticapitaliste, anti-impérialiste et antiraciste ?

La notion de « construction d’un monde », ou worldmaking est apparu dans la pensée queer en réponse à ce que l’on peut appeler des impératifs néolibéraux de réduction du monde : si le worldmaking est précisément ce qui est menacé par les formes néolibérales de privatisation (la privatisation de l’espace que j’ai évoquée plus haut, très souvent entraînée par la spéculation immobilière), les pratiques de worldmaking nous poussent à nous demander dans quel système plus large ces pratiques particulières opèrent. C’est cette dynamique nécessaire que je voulais évoquer dans le dernier chapitre. Le worldmaking queer est inhérent à des pratiques collectives qui sont tout aussi sociales que sexuelles : le terme inclut le travail de production et de maintien de pratiques sociales/sexuelles d’où émergent des formes de savoir et d’appartenance dont le caractère critique est immanent. Et ce worldmaking est aussi gravement menacé aujourd’hui par le fétichisme de la vie privée qui sous-tend la revendication du mariage gay, qu’il l’était dans les années 1980 par l’idée de la « peste gay » : ainsi, les tentatives d’éliminer les pratiques urbaines de promiscuité queer, tentatives caractéristiques de la réaction d’un néolibéralisme émergent au SIDA dans les villes des États-Unis, ont désormais leur prolongement direct dans le présent, dans ce sens commun apparemment inébranlable qui veut que tout ce que les homos pourraient jamais souhaiter soit le mariage – le fait que l’État qu’ils acceptent les accepte aussi, comme on a pu le dire dans les études queer.

A mesure que ce sens commun se diffuse, les sujets queer en sont réduits à ce qu’Adorno appelait, dans Minima Moralia, des « impulsions commensurables comme formes parmi d’autres du rapport d’échange ». Le mariage gay est beaucoup de choses à la fois, et l’une de ces choses, est une forme toute contemporaine de spéculation immobilière : l’utopie d’une forme de vie parfaitement morale, « virtuellement normale » à condition qu’elle soit aussi un mode de vie « enclos », une promesse opérant selon une logique spéculative qui n’a rien à envier à celle de Goldman Sachs, pour ce qui est de sa détermination à voir s’accroître la valeur de ses actifs. Et l’existence de sujets toujours déjà racialisés fait partie des autres conditions d’une telle forme de vie, étant donné qu’elle est constituée par leur exclusion. Le mariage gay donne droit à bien plus qu’à de l’espace privé : c’est un droit à poursuivre quiconque menace cette propriété d’une façon ou d’une autre, le droit d’avoir des agents de sécurité pour éliminer les « menaces » (toujours racialisées) contre la propriété et la sécurité. Désormais idéalisés à l’échelle internationale, le bon sujet gay et ses droits de propriété surfent sur une vague de spéculation immobilière, d’enclosure, de dépossession, enfermés dans une enclave et dépendants de l’exclusion (ou de l’incarcération) des intrus racialisés.

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C’est le genre de raisonnement qui fait parfois enrager mes étudiant-e-s américain-e-s, qui sont désormais très majoritairement en faveur du mariage gay. Il ne vient jamais à l’idée de la plupart d’entre elles/eux, qu’il puisse y avoir une critique anti-hétéronormative, anti-homonationaliste du mariage gay. Elles/ils supposent tout simplement, comme la plupart des gens j’imagine, qu’il n’y a pas d’autre option intellectuelle ou politique qu’une opposition homophobe ou un soutien anti-homophobe au mariage gay. Excellent exemple de la capacité du néolibéralisme à détruire la matière grise en Europe ou en Amérique, comme il tue des êtres humains racialisés comme « autres » dans le monde entier. C’est pour cela que je persiste parfois à engager la conversation en disant que celles et ceux qui se veulent anticapitalistes doivent commencer à définir le mariage gay comme un cas de spéculation immobilière, avec toutes ses implications sexistes et racistes. Les étudiant-e-s qui sont en face de moi me regardent comme si j’étais fou. Mais j’espère que cela leur donnera au moins la curiosité de laisser la conversation se poursuivre à partir de là.

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  • 1. Nikhil Pal Singh, Black is a Country. Race and the Unfinished Struggle for Democracy, Cambridge, Mass., Harward University Press, 2005.
  • 2. Jeffrey Williams, Critics at Work. Interviews 1993-2003, New York, New York University Press, 2004, p. 249-250.
  • 3. Kevin Floyd fait référence ici aux différentes campagnes menées par les mouvements LGBT états-uniens contre la législation discriminatoire américaine contre les gays et les lesbiennes dite « don’t ask, don’t tell », qui est entrée en vigueur en 1993 sous l’administration Clinton. Elle consistait à permettre aux personnes gaies et lesbiennes d’intégrer l’armée sous condition de ne pas révéler leur identité sexuelle (don’t tell). L’armée de son côté était désormais sommée de ne pas se renseigner sur l’orientation sexuelle des nouvelles recrues (don’t ask). Cette législation à été abolie en 2010 par le Sénat américain. [NDT].
  • 4. Leo Bersani, Le rectum est-il une tombe, Paris, EPEL, 1998. Édition originale : « Is the Rectum a Grave ? », October, vol°43, 1987, p. 197-222.
  • 5. Douglas Crimp, « How to Have Promiscuity in an Epidemic », October, vol°43, 1987, p. 237-271.
  • 6. Samuel Delany, Times Square Red, Times Square Blue, New York, New York University Press, 2001.
  • 7. Jordana Rosenberg et Amy Villarejo (dir.), Queer Studies and the Crises of Capitalism, GLQ. A journal of lesbian and gay studies, vol°18, n°1, 2012.
  • 8. Nom de la « Marche des fiertés » en Allemagne, qui rappelle les « émeutes de Stonewall » en 1969. Ces émeutes contre la répression policière sont parties d’un bar, le Stonewall Inn, qui se trouvait justement dans la rue Christopher Street dans le quartier de Greenwich Village à New York. [NDT].
  • 9. Lauren Berlant et Michael Warner, « Sex in Public », Critical Inquiry, vol° 24, n°2, 1998, p. 558.
  • 10. Martin Summers, Manliness and Its Discontents. The Black Middle Class and the Transformation of Masculinity, 1900-1930, Chapell Hill, University on North Carolina Press, 2004.
  • 11. Michael Kimmel, Manhood in America. A Cultural History, New York, The Free Press, 1996.
  • 12. Joseph Massad, Desiring Arabs, Chicago, University of Chicago Press, 2007.
  • 13. Edward Said, « Traveling Theory », in The World, the Text, and the Critic, Cambridge, Mass. Harvard University Press, 1983.
  • 14. Edward Said, « Traveling Theory Reconsidered » in Reflections on Exile and Other Essays, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2000.
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La fragmentation des identités LGBT à l’ère du néolibéralisme, Peter Drucker https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/24/drucker/ Fri, 24 Oct 2014 12:43:50 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=478 Continuer la lecture →]]>

queersmashcapitalismC’est désormais un lieu commun de parler de « l’embourgeoisement » d’une partie des gays et lesbiennes. Face à cette identité lesbienne/gay traditionnelle, mise en crise par le néolibéralisme, émergent de nouvelles figures transgenres et queer. Ces évolutions méritent d’être historicisées. Peter Drucker passe ici ces transformations au crible du matérialisme historique. Des nouvelles relations butch/femme au SM, en passant par la culture « clone » et « lipstick », le postfordisme a produit une culture LGBT à la fois variée et polarisée par les inégalités sociales. Drucker en tire ici les conséquences stratégiques pour des politiques sexuelles émancipatrices.

Publié par la revue Période.

Si la sexualité a été un continent inconnu du marxisme, il y a longtemps que ce n’est plus le cas1. Dans les années 1970 et au début des années 1980, les historiennes lesbiennes/gay ont mis à profit les concepts marxistes et féministes pour retracer l’émergence des identités gay et lesbiennes contemporaines (Fernbach 1981 ; d’Emilio 1983a et 1983b)2. Malgré le fait que les catégories du matérialisme historique aient été supplémentées et, dans une large mesure, supplantées par les approches foucaldiennes depuis les années 1980, les analyses produites par la première génération d’historiens et de théoriciens influencés par le marxisme survivent au sein d’une large gamme de positions constructivistes. La plupart des chercheurs et chercheuses – sinon la plupart des lesbiennes et des gays – s’accordaient sur le fait que les identités gay et lesbiennes modernes sont tout à fait singulières et clairement distinctes de toutes les sexualités homoérotiques qui ont existé avant le siècle dernier, et de bon nombre de celles qui existent encore dans diverses parties du monde.

Qu’elles fassent mention de Marx, de Foucault, ou des deux, les analyses historiques de l’identité lesbienne/gay associent l’émergence de cette identité sexuelle au développement des sociétés modernes, industrialisées et urbanisées. Quelques historiens (d’Emilio 1983a) ont mené cette démarche de façon plus ou moins explicitement marxiste en rapportant cette évolution au concept de « capitalisme ». Une telle problématique se retrouve dans le travail de théoriciens et théoriciennes marxistes contemporains (Hennessy 2000 ; Sears 2005). Plus récemment, Kevin Floyd se dit témoin d’une « plus grande ouverture [dans la théorie queer] à un engagement direct avec le marxisme – le pouvoir explicatif du marxisme est désormais reconnu. » (Floyd 2009 : 2).

La recherche critique se montre en revanche plus hésitante à propos des questions qui ne figurent pas dans les études que nous venons de mentionner. Dès lors qu’on a exploré et retracé l’émergence de l’identité sexuelle lesbienne/gay en Europe et aux États-Unis, peut-on en rester là ? Alors que les études sur les communautés LGBT d’Asie et d’Afrique ont proliféré ces dernières années, il n’est pas rare de lire que toutes les sexualités homoérotiques auraient succombé à une identité lesbienne/gay monolithique promue par la mondialisation capitaliste – ce que Dennis Altman dénonce comme le triomphe du « gay mondialisé » (global gay) (Altman 2003). Tout comme l’homo sapiens a été représenté naïvement comme le point culminant de l’évolution biologique, ou la démocratie libérale comme le point culminant de l’histoire humaine, tous les chemins de l’histoire LGBT semblent mener à Castro Street, San Francisco. La théorie queer a parfois essayé de saper les fondements de cette vision monolithique de l’identité gay, en rejetant la focalisation unidimensionnelle sur l’« orientation sexuelle » qui la sous-tend (Seidman 1997 : 195). Mais au-delà de leur éloge (très abstrait) de la « différence », ces chercheurs et chercheuses ne se sont que très rarement confrontés aux problèmes que pose cette historiographie unilatérale eurocentrée des identités LGBT. Dans les termes de Paul Reynolds, ces travaux se sont « concentrés( sur la production sociale des catégories au plan discursif plutôt que sur  la causalité matérielle qui a engendré ces catégories, c’est-à-dire la force de contrainte des rapports sociaux de production. » (Reynolds 2003)

Dans cet article, je défendrai que la problématique de l’identité lesbienne/gay telle qu’elle a pris forme depuis les années 1970 dans les milieux LGBT a été déterminée par des facteurs socio-économiques. En outre, je soutiendrai qu’une histoire sociale constructiviste et marxiste3 permet d’étudier des identités sexuelles distinctes au sein du capitalisme, sans privilégier d’identité particulière, et qu’elle peut cartographier les identités lesbiennes/gay émergentes et les transformations récentes des identités sexuelles en tissant les liens entre ces évolutions identitaires et les stades que traverse le développement capitaliste. Dans ce contexte précis, la théorie marxiste des « ondes longues » (cycles de longue durée) se révèle être un outil précieux. Il s’agit plus précisément des analyses des évolutions récentes du mode de production capitaliste, qui a traversé une longue phase d’expansion jusqu’au début des années 1970 pour entrer dans une longue phase dépressive à travers les récessions des années 1974-75 et 1979-1982 (Mandel 1978 & 1995). Un tel cadre d’analyse pourrait se révéler plus robuste que les théories queer pour aborder ce qui est récemment devenu une préoccupation centrale dans ces théories – la défense de populations LGBT non conformistes ou moins privilégiées face à l’« homonormativité »4 – et contribuer à la formation d’un anticapitalisme queer.

Le fait de lier l’émergence de ce qu’on pourrait appeler l’identité lesbienne/gay classique à l’apparition d’une force de travail « libre » (salariée) au sein du capitalisme n’a rien de très original. Cette évolution a duré plusieurs siècles et les historiens l’ont globalement considérée comme un processus de longue durée. Mais l’essor de l’identité gay telle que nous la connaissons à une échelle de masse est un phénomène récent, et se compte en décennies plus qu’en siècles. À y regarder de près, la consolidation et la propagation de l’identité gay, et ce spécifiquement au sein de la classe ouvrière, a eu lieu pour une large part au cours de ce que les économistes marxistes désignent comme le long cycle expansif des années 1945-73. À la suite de la répression des années 1930 et 1950 (Chauncey 1994 : 344-346), l’identité gay s’est progressivement popularisée grâce à la prospérité grandissante de la classe ouvrière et de la classe moyenne, catalysée par les changements culturels profonds des années 1940 jusqu’aux années 1970 (depuis les soulèvements de la Seconde guerre mondiale [Bérubé 1993] jusqu’aux radicalisations de masse des années de la nouvelle gauche). L’identité gay a bel et bien été forgée par le régime d’accumulation que certains économistes nomment le « fordisme », et plus spécifiquement par les sociétés de consommation de masse et l’Etat-providence5. Le déclin du fordisme a également eu des conséquences pour les identités, les communautés, et les politiques LGBT. Les décennies de récession depuis la crise de 1974-75 ont eu un impact différencié sur les populations LGBT et leurs communautés. D’un côté, les milieux gay marchandisés et les identités sexuelles qui leur sont compatibles se sont développés et consolidés en de nombreux endroits du monde, et ce particulièrement au sein de la classe moyenne. D’un autre côté, cette marchandisation n’a pas eu le même impact sur les styles de vie et l’identité de toutes les populations LGBT. Dans les pays du Sud, les populations paupérisées ne peuvent en fait que rarement accéder à ces espaces gays marchandisés. Dans les pays capitalistes développés, et même si les milieux gays marchandisés sont plus accessibles aux populations LGBT précaires sur le plan économique, les inégalités économiques grandissantes ont coïncidé avec une divergence grandissante dans les vécus des populations en question. Des scènes alternatives de toutes sortes (pas nécessairement moins commerciales) ont proliféré.

Il n’y a bien sûr pas de correspondance mécanique entre développements socio-économiques et changements dans les identités sexuelles, culturelles et politiques. Au sein des communautés LGBT comme dans le reste du monde, on trouve un ensemble cohérent d’institutions qui produisent une idéologie et une identité lesbienne/gay, qui médiatisent les dynamiques sociales et de classe sous-jacentes, et représentent « la relation imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence » (Althusser 1971 : 162). Analyser comment toutes ces institutions – des journaux aux magazines, des producteurs de films porno aux collections d’ouvrages, des sites web au chatrooms, des départements d’études lesbiennes/gay aux petites associations commerciales, jusqu’aux clubs de sport, et au-delà – ont joué un rôle idéologique au sein du fordisme et ont eu tendance à changer de fonctionnement au sein du néolibéralisme, supposerait d’embrasser une perspective trop large pour cet article. Néanmoins, il n’est pas un aspect du capitalisme contemporain, culture sexuelle incluse, qui puisse subsister indépendamment du mode de production dans sa totalité ; des changements fondamentaux dans le capitalisme sont repérables, bien qu’indirectement, du point de vue du genre et de la sexualité comme à d’autres niveaux de la totalité systémique (Floyd 2009). Cette approche minimale peut nous donner l’assurance nécessaire pour singulariser des tendances qui correspondent à des changements dans la dynamique de classe dans les communautés LGBT, et ce même en l’absence des médiations nécessaires pour reconstruire ces tendances de façon vraiment exhaustive.

Une large part des institutions qui définissent les communautés LGBT et produisent leur « conscience de soi » ont tendance à reproduire et à légitimer une identité lesbienne/gay en continuité apparente avec celle qui a pris forme dans les années 1970. Mais une analyse même schématique peut montrer que les sous-cultures et identités lesbiennes/gay classiques ont été mises sous pression ou, en tous cas, rendues problématiques de diverses manières par le déclin du fordisme. Tout comme leurs expressions idéologiques et sexuelles, la classe et la réalité sociale des communautés LGBT sont devenues plus fragmentaires et plus conflictuelles. Pour paraphraser la célèbre préface de 1859 de Marx, en dernière instance « le mode de production de la vie matérielle a conditionné le[ur] processus de vie social, politique et intellectuel en général. Le[ur] être social détermine [leur] conscience » (Marx 1968 :182).

Le développement d’une identité queer, en partie conçue en antagonisme avec les identités lesbiennes/gay existantes, fait partie de ces évolutions, tout comme la visibilité de plus en plus grande des identités transgenre et la prolifération d’une variété d’autres identités liées à des pratiques ou rôles sexuels spécifiques. Malgré l’extraordinaire diversité de ces identités, on peut sans peine repérer des points communs entre elles qui les inscrivent dans les formes actuelles du capitalisme. Qu’elles se définissent ou non comme queer, ces identifications répondent au caractère de plus en plus répressif de l’ordre néolibéral, et ce par l’affirmation intransigeante de pratiques sexuelles qui sont toujours – ou de plus en plus – stigmatisées. Elles expriment aussi l’inégalité grandissante et la polarisation du capitalisme néolibéral à travers le refus du conformisme de genre et la mise à nu des différentiels sexuels de pouvoir.

Pour mieux comprendre ces caractéristiques, nous allons d’abord brièvement traiter des fondements matériels de l’identité lesbienne/gay depuis les années 1970, puis des facteurs matériels qui ont provoqué sa fragmentation. Nous verrons ensuite comment les changements économiques ont été idéologiquement médiatisés dans de nouvelles expressions du genre et de l’identité sexuelle, particulièrement au sein des transgenres et des queer dans leur ensemble. Nous discuterons enfin les implications politiques de ces changements et les défis posés aux communautés LGBT du XXIe siècle.

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L’identité « gaie » classique

L’identité lesbienne/gay classique – en tant qu’identité irréductible aux autres formes qu’a prises l’homosexualité dans l’histoire humaine –, est (ou a été) le terme consacré aux personnes dont les liens sexuels et émotionnels sont prioritairement dirigés vers les personnes de leur propre « sexe », aux personnes qui ne concluent en général pas de mariage et ne fondent pas de famille hétérosexuelle (contrairement par exemple à des icônes gay tardives comme Oscar Wilde), qui ne changent pas radicalement leur identité de genre en adoptant une sexualité lesbienne/gay (contrairement aux personnes transgenres au sein d’une grande variété de cultures), et chez qui les deux partenaires d’une relation se considèrent comme les membres d’une même communauté lesbienne/gay (une idée bien étrange pour les millions d’hommes autour du monde qui baisent des hommes ou des garçons sans se considérer comme gays, et pour les millions de femmes qui ont les registres d’expériences les moins explicites du « continuum lesbien » [Rich 1983, Wekker 1999]6).

Cette identité gay a vu le jour dans les pays capitalistes développés à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, majoritairement au sein des classes moyennes (dont les habitudes de consommation ont joué un grand rôle dans l’accumulation du capital au cours du long cycle expansif de la mi-1890 à la mi-1910). À la même période, la baisse de la natalité et les progrès dans le contrôle des naissances ont fait de la procréation un aspect moins central de la sexualité des classes moyennes – ces évolutions ont clairement favorisé un certain épanouissement du « désir sexuel » et la possibilité de « choisir » l’objet de son propre désir (des relations hétérosexuelles ou homosexuelles). L’importance grandissante de la consommation et du désir ont transformé la façon dont se construit le genre au sein du capitalisme. Ainsi, on a vu le passage d’une conception de la « virilité » et de la « féminité » centrée sur leur caractère inné – et indissociables d’une idée du travail productif comme « masculin » et de la reproduction comme « féminine » – à des notions équivalentes prenant un caractère (selon la terminologie de Judith Butler) plus « performatif » (Butler 1999), pour une plus large part définies par des habitudes de consommation, ainsi que par l’habillement et le comportement (Floyd 2009, p. 57-66). À cette même période, les hommes et femmes de la classe moyenne (et en particulier les femmes actives et diplômées) ont acquis un plus grand capital social et économique, leur permettant plus souvent de vivre indépendamment de leur famille et de défier les conventions.

Comme l’explique le célèbre article de John d’Emilio, le développement capitaliste a ainsi créé les conditions de l’ascension de l’identité gay (D’Emilio 1983a). La naissance d’une « identité gay » a amené avec elle ce que Kevin Floyd a appelé la « réification du désir sexuel » – l’autonomisation du désir en tant que tel comme choix d’un objet sexuel, homme ou femme –, l’expansion rapide, au sein des classes moyennes, de visions médicales puis spécifiquement psychanalytiques de la sexualité (Floyd 2009, p. 43-45, d’après Foucault, 1978, p. 118-123) ; ainsi que dans l’« invention de l’hétérosexualité » et de l’homosexualité comme catégories sexologiques et sociales (Katz 1995). En revanche, et ce longtemps au cours du XXe siècle, la classe ouvrière et les populations pauvres des pays développés ont tenu ferme aux conceptions de la virilité et de la féminité en dépit de conceptions réifiées de la sexualité (Foucault 1978, p. 121). Les hommes de la classe ouvrière, en particulier aux États-Unis, ont continué à entretenir des relations avec des transgenres (fairies) d’une part et, d’autre part, avec des hommes souvent mariés et non-transgenres (Chauncey 1994), ou à avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes pour de l’argent ou un bénéfice social sans affirmer d’identité sexuelle distincte. À la même période en Allemagne, une homosexualité définie comme masculine a notamment été promue par des membres de la classe moyenne au sein de la Community Of The Special, alors que les études de Magnus Hirschfeld sur les relations homosexuelles au sein des hommes majoritairement issus de la classe ouvrière l’ont poussé à promouvoir un modèle transgenre de « troisième sexe » (Drucker 1997, p. 37).

Après 1945, le niveau de vie de la classe ouvrière des pays capitalistes a rapidement évolué sous le fordisme, au sein duquel l’augmentation de la productivité a été pour une large part accompagnée d’augmentations du salaire réel (en soutien à la demande effective), et de diverses formes d’assurance sociale amortissant les chocs des périodes de récession. En conséquence, pour la première fois, la masse que représentait la classe ouvrière – ce que d’Emilio, d’après Marx, nomme la force de travail « libre » –, les étudiants et d’autres couches sociales ont pu vivre indépendamment de leur famille et donner une plus grande place à leur « choix d’objet » (ou leur « orientation sexuelle ») dans leur vie et dans leur identité.

Les structures familiales de la classe ouvrière et les rôles genrés ont aussi changé. Pour la première fois depuis la moitié du XIXe siècle – alors que le salaire de soutien de famille était devenu un idéal chéri, et parfois une réalité pour de larges segments de la classe ouvrière – la Seconde guerre mondiale a fait du travail salarié une chose au moins temporairement normale même pour des femmes respectables des classes ouvrière et moyenne. Cette évolution a remis en cause la division genrée du travail qui était caractéristique de l’hétérosexualité et de l’homosexualité de la classe ouvrière au cours des premières décennies du XXe siècle. La preuve négative de cette évolution aux États-Unis et aux Pays-Bas, c’est que les communautés et organisations lesbiennes/gay émergentes ont tendanciellement réprimé la féminité des gays et la masculinité des lesbiennes (Warmerdam et Koenders, 1987, p. 125, 153, 169, Floyd 2009, p. 167-168). Au même moment, la hausse des financements de l’éducation et l’expansion de la sécurité sociale (dans les pays développés au moins) ont réduit la dépendance économique des jeunes et/ou étudiants envers leurs parents, celle envers le conjoint ou la conjointe pour le paiement du loyer, et celle envers les enfants pour se préserver d’une vieillesse pauvre. Le plein emploi signifiait une recrudescence d’opportunités de travail pour des personnes qui était auparavant marginalisées.

La combinaison de possibilités économiques accrues et une reconfiguration des rôles de genre dans les années 1950 et 1960 ont aidé une masse d’individus toujours plus large à former une culture sexuellement hédoniste, et ce au-delà de la classe moyenne non conformiste des années 1910 et 1920. Au sein de cette culture hédoniste, il est devenu possible pour une minorité grandissante de former des relations et des réseaux homosexuels. Alors que « la consommation de masse dans le fordisme constituait, avant tout, la tentative de sécuriser une vaste et stable accumulation de capital », la diversification du marketing destiné au consommateur qu’elle a générée a créé « une circulation clandestine d’images homo-érotiques dans un ‘réseau gay [et lesbien] de moins en moins clandestin’ » (Floyd 2009, p. 174).

Toutefois, les contraintes de la loi, de la police, des employeurs, des propriétaires, et une pression sociale de toutes sortes étaient toujours là, empêchant les gens de vivre leur identité lesbiennes/gay au grand jour. Les mouvements lesbiens/gay des années 1960 et 1970 se sont rebellés contre ces contraintes, inspirés par une vague d’autres révoltes sociales : des Noirs, de la jeunesse, des pacifistes, des féministes et (au moins dans quelques pays Européens) de la classe ouvrière (D’Emilio, 1983b). Alors que les groupes lesbiens/gay de la première heure avaient travaillé à discipliner les normes de genre de leurs membres (en restreignant la féminité des gays et la masculinité des lesbiennes), la seconde vague du féminisme a cherché à domestiquer les tendances butch/femme qui jouissaient encore d’une vaste hégémonie dans les souscultures lesbiennes des années 1950 (ou tout au moins, les ont-elles transformées en un « jeu clandestin ») (Califa 2003, p. 3).

Les premières victoires légales lesbiennes/gay des années 1970 ont rendu possible l’émergence de communautés lesbiennes/gay/bisexuelles (LGB) ouvertes et à une échelle de masse au sein des pays développés, et ce pour la première fois dans l’histoire. Parmi les préconditions nécessaires à cette émergence, on a noté la progression générale des niveaux de vie et le renforcement de la sécurité économique, ayant rendue possible l’autonomie de vies lesbiennes/gay ; s’ajoute à cela le fait que des millions de personnes qui sont sorties du placard autour des années 1970 manifestaient une certaine homogénéité sociale, à cause des liens générationnels du baby boom, tout comme de la résorption des divisions économiques dans les années 1950 et 1960, de sorte qu’existaient moins de limites à un sentiment d’identité commun ; enfin, il faut considérer un climat politique et culturel favorable.

L’homogénéité des communautés lesbiennes/gay était évidemment relative. Les disparités de genre et de classe existaient toujours. La facilité avec laquelle gays et lesbiennes parvenaient à coexister dans les premières années de la « libération sexuelle » n’a duré que jusqu’au moment où les femmes en ont eu assez du traitement qu’elles recevaient de la part des hommes gays. Même si les normes de genre sont devenues plus souples au cours des années 1960 et 1970, cela n’a mené à une véritable dévaluation de la masculinité et de la féminité qu’au sein d’une critique féministe radicale, qui n’a jamais été hégémonique (Floyd 2009, p. 77-79). Par ailleurs, même au sein de la nouvelle gauche, la contreculture portant un regard critique sur le genre coexistait avec des postures tiers-mondistes machistes (Floyd 2009, p. 168-169.). Le racisme est resté une réalité. Les disparités sociales qui existaient dans les années 1970 sont devenues plus importantes au cours des années 1980 et 1990, pour des raisons toutefois plus profondes que celles d’un inévitable retour à l’ordre.

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Les gays dans l’économie postfordiste

Le long cycle récessif qui a commencé dans les années 1974-1975 a suscité une offensive néo-libérale dès la fin de la décennie. Pour le dire schématiquement, cette offensive comportait : un changement dans les techniques de production vers un modèle « toyotiste » à flux tendu ; la globalisation économique, la libéralisation et la dérégulation, tirant parti des nouvelles technologies qui « accéléraient la cadence et dispersaient l’espace de la production » (Hennessy 2000, p. 6) ; la privatisation de nombreuses entreprises publiques et services sociaux ; un accroissement de la richesse et du pouvoir du capital au détriment du travail ; un accroissement des inégalités dans de nombreux pays (par la crise de la dette et les politiques d’ajustement structurel), et entre les pays (par les « réformes » réactionnaires de la fiscalité, de la redistribution et contre les syndicats), de même que la consommation de produits de luxe remplaçant progressivement la consommation de masse comme moteur de la  croissance économique. Cette offensive, parmi d’autres choses, a fragmenté l’unité des classes ouvrières mondiales. De grandes différences ont refait surface entre les travailleurs mieux et mal rémunérés, entre les salariés à plein-temps et les intérimaires, les Noirs et les Blancs, les « natifs » et les immigrés, les salariés et les chômeurs7. L’atténuation des différences de salaire et de sécurité de l’emploi au sein des classes ouvrières nationales dans les années 1960, qui étaient la toile de fond de l’émergence de l’identité lesbienne/gay, est ainsi devenue une chose du passé.

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L’un des facteurs qui ont compliqué l’offensive néolibérale résidait dans la difficulté de faire marche arrière sur quelques-uns des acquis des mouvements noirs, féministes et gays/lesbiens. Les contradictions de ces mouvements au temps de l’affaiblissement de la classe ouvrière et de l’accroissement des inégalités ont été manipulés dans les débats idéologiques des années 1980 et 1990. L’égalité des femmes et l’égalité raciale sont devenus des lieux communs politiques de plus en plus établis (au moins sur le plan rhétorique), alors qu’au même moment les politiques redistributives et contracycliques, bien moins controversées quarante ans auparavant, étaient écartés comme des éléments dépassés et contreproductifs (jusqu’à ce que la crise de 2008 ne nécessite une redistribution massive de la richesse vers les plus grandes banques du monde et d’autres politiques de « relance »).

Mais quel a été l’effet de tout cela sur les populations, sur les mouvements, et sur les communautés LGBT ? La fin du long cycle expansif du fordisme n’était pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde, et particulièrement pas pour toutes les populations LGB. Tout particulièrement pour les quelques sections de la classe moyenne et de la classe ouvrière supérieure qui ont prospéré dans les années 1980 et 1990, spécifiquement mais pas exclusivement dans les pays capitalistes développés, les scènes gay commerciales ont continué de s’étendre, et par là, de renforcer l’identité lesbienne/gay (Altman 1982, p. 79-97).

Les identités lesbiennes/gay favorisées par le marché ont prospéré dans les espaces commercialisés, par l’émergence de foyers à double revenu chez les gays aisés et dans une mesure moindre chez les lesbiennes, et généralement au sein d’un espace public tolérant – ménagé par les victoires des mouvements lesbiens/gays. Les nombreuses lesbiennes et gays aux revenus relativement supérieurs, qui ont bénéficié à la fois de succès économiques et de réformes légales ont de quoi se réjouir des progrès qu’ils ont accompli : « dans un brownstone, blotti contre un compagnon disposant d’une assurance santé, devant une vidéo de Melissa Etheridge sur MTV, en feuilletant les pages de Out magazine et en sirotant un Absolut Tonic, le capitalisme peut-être assez confortable » (Gluckman et Reed 1997, p. XV.). Alors que les rapports sociaux au sein du capitalisme sont globalement réifiés – faussés de telle manière que les relations entre les gens sont perçues comme des relations avec ou même entre des choses – le basculement qui s’est opéré au sein du néolibéralisme vers une croissance économique fondée exclusivement sur la surconsommation de la classe moyenne a placé à un niveau inouï la réification des rapports humains parmi les bénéficiaires des politiques néolibérales. Cela s’est notamment appliqué aux relations sexuelles et émotionnelles des gays et lesbiennes de la classe moyenne.

Les années 1970, 1980 et 1990 ainsi que la première décennie du nouveau millénaire sont une période au cours de laquelle les identités et communautés LGBT explicites ont gagné davantage d’importance dans une grande partie du monde dépendant, d’abord en Amérique latine et plus tard dans de nombreux pays asiatiques et africains. Étant donné que les pays dépendants ont spécifiquement pâti du déclin du fordisme, les communautés et identités y ont pris des formes très différenciées (Drucker 2009, p. 826-828). La période de croissance ralentie et la réaction néolibérale dans les pays du Nord furent une période de crise dévastatrice et cyclique dans de nombreuses régions du Sud même avant la crise généralisée de 2008 (notamment en Amérique latine après 1982, au Mexique après 1994, presque partout en Asie du Sud-Est après 1997, pendant de nombreuses années au Brésil après 1998, et presque partout en Afrique). Mais cela n’a pas empêché la progression des classes moyennes au Sud,  dont les revenus dépassaient de loin les salaires médians de leurs pays, classes intégrées au capitalisme consumériste global – capitalisme consumériste gay inclus.

Les identités lesbiennes/gay commercialisées et orientées vers l’Occident semblent avoir dans ce contexte un rapport complexe et contradictoire avec les autres homosexualités qui coexistent avec elles dans le monde dépendant. « Gay » et « lesbienne » sont en quelque sorte encore des concepts euro- ou américano-centriques de la classe moyenne ou de la bourgeoisie, même s’ils fournissent aussi un référentiel pour les luttes d’émancipation sexuelle (Altman 2000, Oetomo 1996, p. 265-268).

Dans les pays capitalistes dépendants comme développés, la domination des identités gay dans les communautés LGBT s’est étendue au-delà des couches sociales les plus privilégiées au sein desquelles les vies s’adaptent le plus adéquatement à ces identités. Les média LGBT des pays dépendants ont souvent recours aux média lesbiens/gay des métropoles capitalistes pour obtenir leurs contenus et leur imagerie (Drucker 2000a). Dans les pays capitalistes développés, malgré la prolifération des sites internet et des magazines qui représentent les identités et les souscultures des minorités au sein des minorités, les livres, périodiques et vidéos qui circulent le plus sont tendanciellement ceux qui sont liés au nouveau mainstream gay où la classe moyenne est majoritaire. Même ceux qui sont le moins dotés économiquement pour accéder à la scène gay commerciale sont forcés de la côtoyer pour y rencontrer des partenaires de court ou long terme ; plus fondamentalement, même les personnes célibataires ou monogames qui ne sont au moins temporairement pas sur le marché de partenaires sexuels/affectifs se définissent toujours tendanciellement au prisme des catégories culturellement hégémoniques de lesbienne, gay, bisexuel, ou straight. Même les queer et transgenres pauvres dont les vies sont les plus éloignées des images du mainstream gay incorporent parfois des aspects de la culture gay mainstream dans leurs aspirations et fantasmes, construisant pour partie leur identité depuis des images qui peuvent être adaptées et empruntées à des réalités sociales très différentes.

Cette hégémonie de l’identité lesbienne/gay sur la plus grande partie du monde LGBT, et la coexistence physique de personnes LGBT socialement disparates dans les espaces lesbiens/gay offre des arguments à ceux qui minorent l’importance des questions de classe dans les communautés LGBT – qui sont effectivement « mixtes » de ce point de vue (Seidman 2011). Il est vrai que la ségrégation de classe qui caractérisait les scènes LGBT du XXe siècle naissant s’est relâchée pendant le fordisme. Mais les ressemblances culturelles et les relations transclasses ne font pas de l’identité et des espaces lesbiens/gay des espaces « sans classes », pas plus que l’existence de relations sexuelles entre maîtres et esclaves signifiait que l’esclavage était sans conséquence. Les récits unilatéraux du mode de vie gay restituent tendanciellement l’image d’une expérience riche en ressources économiques et sociales, privilégiée, et promeuvent une telle expérience comme un scénario normatif d’après lequel la vie gay devrait être conçue et vécue (Heaphy 2011). Les espaces lesbiens/gay ne sont pas des îlots, mais sont fortement influencés par les structures de classe des sociétés qui les environnent : des recherches sur l’éducation des jeunes LGBT en Grande Bretagne par exemple, identifient « la classe sociale comme axe de pouvoir qui positionne les LGBT inégalement et inéquitablement » (McDermott 2011, p. 64). Plus avant, et ainsi que le démontre notre prochaine section, la fragmentation des scènes LGBT au cours des dernières décennies a également une dimension de classe.

Dans les centres comme aux marges du système capitaliste mondial, trois aspects de l’identité lesbienne/gay qui se sont stabilisés dès le début des années 1980 coïncident bien avec le nouvel ordre néolibéral émergent : l’auto-définition de la communauté comme minorité stable, sa tendance grandissante à la conformité de genre, la marginalisation de ses propres minorités sexuelles.

L’auto-définition des lesbiennes et des hommes gay comme groupe minoritaire, qui s’est fondé sur la réification du désir sexuel qui a progressivement consolidé les catégories de gay et de straight au cours du XXe siècle, ont en même temps exprimé un fait social profond relatif à la vie lesbienne/gay telle qu’elle a spécifiquement pris forme au sein du néolibéralisme. Dans la mesure où les lesbiennes et les gays ont été progressivement définis comme des individus occupant un certain espace économique (fréquentant certains bars, saunas et boîtes, dirigeant des commerces, et aux États-Unis au moins, vivant dans certains quartiers) ils ont été encore davantage ségrégués qu’auparavant, plus clairement démarqués d’une majorité définie comme straight. Le fait est qu’une proportion non négligeable de ceux qui fréquentaient bars et saunas avaient toujours un pied dans le monde straight, et étaient même parfois mariés avec enfants, ce qui demeurait un secret ouvert, mais un secret que peu de gens révélaient au grand public ; ils étaient parfois perçus comme des individus qui étaient encore à moitié « dans le placard », avaient tendance à garder une certaine discrétion pour éviter des situations embarrassantes, et occupaient dans la plupart des cas une place marginale dans le développement de la culture lesbienne/gay. Le fait que les gens aient continué à faire leur coming-out et à rejoindre la communauté à tous âges – ou aient parfois formé des couples hétérosexuels à un âge avancé et par conséquent, se soient progressivement retirés de la communauté – n’en était pas plus visible.

La tendance à questionner les catégories de l’hétérosexualité et de l’homosexualité, à mettre l’accent sur la fluidité de l’identité sexuelle et à spéculer sur l’universalité de la bisexualité – tendance propre à de nombreux théoriciens pionniers de la libération lesbienne/gay – a fini par s’évanouir au fil du temps, alors que la réalité matérielle de la communauté est devenue plus dure. Les mouvements pour les droits lesbiens/gay ont, par là, moins couru le risque d’apparaître sexuellement subversifs du point de vue de l’ordre sexuel du capitalisme genré.

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Le déclin des identités butch/femme chez les lesbiennes et de la camp culture chez les hommes gay a aussi contribué à renforcer les barrières de genre qui demeurent centrales dans les sociétés capitalistes. Les drag queens qui, se rebellant contre le durcissement de la discipline de genre dans l’après-guerre, avaient joué un rôle déterminant dans la révolte de Stonewall en 1969, se sont rendues compte que la tolérance accordée aux lesbiennes et aux gays en général à partir des années 1970 est allée de pair avec une régression de la tolérance des espaces lesbiens/gays pour la non-conformité de genre. Dans la communauté moins massive de la période qui a immédiatement suivi Stonewall, les hommes gays et les lesbiennes non conformistes, moins aptes ou moins enclins à se cacher, formaient une plus grande proportion du milieu lesbien/gay visible. Alors que les communautés lesbiennes/gay s’étendaient, l’afflux de lesbiennes et d’hommes gays à l’apparence plus « normale » a éclipsé l’importance des transgenres. S’ajoute à cela le fait que les rôles de genre les moins polarisés dans la culture au sens large, qui avaient initialement facilité l’émergence d’identités lesbiennes/gay, restreignaient désormais l’espace disponible pour les polarisations de genre plus affirmées des identités lesbiennes et gay. Même si l’assouplissement temporaire des normes de genre dans les années 1960 avait créé un espace pour le brouillage des masculinités et des féminités, le drag pleinement assumé semblait souvent relever de l’anomalie et même provoquer l’embarras dans le contexte des années 1970, et de la vogue de l’imagerie androgyne.

Les communautés LGB ont donc « adopté » des identifications qui plaçaient  toujours davantage les transgenres – dont les communautés avaient précédé l’existence des nouvelles identités lesbiennes/gay depuis des millénaires – et autres non-conformistes visibles aux marges sinon complètement hors-circuit. Ce que Kevin Floyd exprime comme « l’incertitude radicale de notre temps, relative au fait que la pratique sexuelle masculine gay féminise nécessairement les hommes qui y sont engagés » (Floyd 2009, p. 64) ne rend pas justice aux configurations historiques qui s’établissent entre genre et sexualité – au sein d’une totalité capitaliste qui n’est ni statique ni uniforme, mais plutôt fortement différenciée en termes de périodes, de classes, de genres, et de processus de développement inégaux et combinés. Nous avons par exemple vu que la sexualité transgenre était plus commune dans la classe ouvrière que dans la classe moyenne dans les pays développés au début du XXe siècle, comme c’est toujours le cas dans certaines régions du monde dépendant. La fin des années 1970, à l’orée de la transition du fordisme au néolibéralisme est le moment précis où l’espace des sexualités transgenres a atteint son point le plus faible historiquement dans les pays développés (d’où l’incertitude radicale de Floyd).

Alors que la sexualité masculine gay a été masculinisée et le lesbianisme féminisé, la centralité accrue de la consommation dans l’identité LGB a eu des effets sur les pratiques sexuelles – certains de ces effets étant déjà apparents à la fin des années 1970 et au début des années 1980, d’autres n’ayant émergé que dans les années 1990 ou plus tard. Il est évident que ces changements ne reflétaient pas un changement de direction spontané dans tous les désirs ou pratiques sexuels des LGBT. Le désir individuel et la psychologie sont plus résilients que cela et sont formés par une vie entière ; ils ne sont pas totalement malléable au gré des développements sociaux survenus dans les deux dernières décennies. Parfois, les modes érotiques ont des raisons plus superficielles que celles des changements socio-économiques profonds, et il serait erroné de chercher à tout déduire des transformations systémiques. Mais alors que les identités et l’imagerie sexuelles ont pris des formes plus inégalitaires et polarisées en termes de genre, et ce au moment même où les sociétés subissaient elles-mêmes une progression des inégalités à la fois brutale et de longue durée, il serait improbable de rejeter la corrélation dans l’ordre de la coïncidence.

Quoiqu’il en soit, alors que le déclin du fordisme a placé les programmes de l’État-providence sous pression, un regain d’insistance sur la centralité de la famille dans la reproduction sociale a ralenti le processus de « dépérissement » des normes de genre qui avait caractérisé les années 1960. Ce tournant conservateur à l’échelle de la société entière a été accompagné d’un basculement, chez les hommes gay, de l’imagerie globalement androgyne et occasionnellement transgenre du début des années 1970 vers la culture « clone », plus masculine, qui a pris pied dès le début des années 1980. Les formes de « présentation de soi » féminines que les lesbiennes féministes commencèrent par rejeter gagnèrent alors en popularité et en acceptabilité chez les lesbiennes lipstick au cours des années 1990 – une « célébration de la féminité » qui pouvait « renforcer les rôles de genre traditionnels et les valeurs d’une féminité convenable » (Rubin 1992, p. 214). Un tel degré, plus élevé, de conformité au sein des LGB, a facilité leur incorporation dans l’ordre social et sexuel promu par le néolibéralisme.

Un tel conformisme a représenté un compromis confortable pour un nombre grandissant de gays et  lesbiennes qui menaient des carrières professionnelles, commerciales ou politiques dans différentes sociétés capitalistes, sans avoir nécessairement à cacher ou renoncer à leur sexualité mais plutôt à ne pas trop l’« afficher ». Même la classe moyenne lesbienne/gay qui vivait de commerces ou d’associations gay – dont la plupart était loin de compter parmi les véritables vainqueurs de la bataille économique des décennies précédentes, mais qui étaient tendanciellement représentés par ceux qui, parmi eux, l’étaient – favorisait en général le caractère inoffensif des expressions communautaires LGB. D’autres membres de la classe moyenne lesbienne/gay faisant carrière dans des entreprises ou d’institutions mainstream choisissaient, eux, de faire barrage aux expressions de la communauté lesbienne/gay qui risquaient de les isoler au sein de leur classe sociale. Beaucoup d’entre eux désiraient poursuivre leurs carrières dans des entreprises et institutions straight, en minimisant ou occultant leur « différence » avec les hétéros de classe moyenne, tout en restant transparents sur leurs relations homosexuelles – ceux qui s’engagent dans des mariages hétérosexuels pour dissimuler leur homosexualité sont de plus en plus rares.

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Cette couche professionnelle a constitué la base sociale la plus stable pour les courants les plus modérés des mouvements LGB, qui ont souvent vu le mariage homosexuel comme le point culminant du processus d’émancipation des gays. Et, de fait, le mariage homosexuel et le droit à l’adoption peuvent bien constituer le point culminant de l’intégration de quelques membres de la communauté LGBT dans l’ordre productif et reproductif du capitalisme genré. Paradoxalement, alors que le néolibéralisme a, à bien des égards, sapé la domination visible et directe des femmes et des filles par les maris et les pères au sein du régime fordiste originel (Brenner 2003, p. 78-79), les coupes néolibérales dans les services sociaux, en privatisant l’accès aux ressources de base, ont rétabli la centralité de l’entité familiale dans la reproduction de la force de travail. Alors que le mariage homosexuel légal ou les Pactes civils de solidarité (Pacs) peuvent, dans ce cadre, assurer de nouveaux bénéfices pour les lesbiennes et gays de la classe moyenne ou de la classe ouvrière privilégiée, pour ceux qui dépendent le plus de l’État providence dans des pays comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, la reconnaissance légale de ces unions peut conduire à des suppressions de prestations (Browne 2011).

Alors que le nombre d’enfants élevés au sein de foyers homosexuels a augmenté, le mariage homosexuel et l’adoption peuvent à leur tour servir à légitimer et à réguler le rôle grandissant que les couples lesbiens et gay jouent dans la production, la consommation, et la reproduction sociales. Il reste que l’émergence de familles nucléaires homosexuelles redéfinit et même renforce plus qu’elle ne rend caduque la division gay/straight, étant donné que la façon dont les lesbiennes et les gays constituent des foyers avec enfants (par le don de sperme, l’adoption, la séparation de familles straight, ou autres trajectoires) reste forcément différente du mode opératoire des hétéros.

Au XXIe siècle, un facteur idéologique a joué un rôle crucial dans l’intégration des lesbiennes/gay au sein de l’ordre néolibéral : l’instrumentalisation des droits lesbiens/gay au service d’idéologies impérialistes et islamophobes, que Jasbir Puar a caractérisées comme relevant d’un « homonationalisme » (Puar 2007, p. XXIV, 38-39.). Dans des pays comme le Danemark ou aux Pays-Bas (Mepschen & al. 2010) (en particulier, mais pas seulement), où les droits relatifs aux unions homosexuelles et le racisme anti-immigrés sont fortement développés, cet homonationalisme a été déterminant dans la consolidation comme dans la domestication de l’identité lesbienne/gay.

 

Les racines matérielles des identités alternatives

L’uniformité apparente de la culture lesbienne/gay au milieu des années 1970 a en réalité favorisé la dissimulation des fractures sociales et économiques apparues au sein des LGB. En conséquence, les identités lesbiennes/gay qui avaient pris forme en Amérique du Nord et en Europe occidentale jusque dans les années 1970 furent contestées et fragmentées au cours des décennies suivantes, bien qu’à des degrés différents. Les identités sexuelles et de genre alternatives ont proliféré, plus ou moins à l’écart de la scène commerciale mainstream. Quelques-unes, et bien moins que la totalité de ces identités alternatives, mettaient en crise les paramètres fondamentaux de la division gay/straight qui s’est consolidée tout au long du XXe siècle.

Au contraire de ce qu’affirme la rhétorique homophobe néoconservatrice, les couples aisés exhibés sur les pages des magazines de luxe n’on jamais été typiques de la communauté LGBT en général. Des données recueillies dans les années 1990 à l’occasion du grand sondage du US National Opinion Research Center suggèrent que les femmes lesbiennes et bisexuelles étaient encore moins susceptibles que d’autres femmes d’obtenir des emplois techniques ou qualifiés et surreprésentées dans les emplois de service, de conception ou d’exécution automatisée. Quant aux hommes gays ou bisexuels, ils se révélaient plus susceptibles que d’autres hommes d’occuper des emplois qualifiés/techniques, de vente, administratifs ou de services, et moins susceptibles d’occuper des de direction (Badgett 1997, p. 81). Les contraintes hétéronormatives de nombreux secteurs économiques – c’est-à-dire les pressions à la soumission aux normes hétérosexuelles – semblent pousser de nombreux « travailleurs faiblement rémunérés […] à accepter un salaire plus bas que celui qu’ils recevraient ailleurs en échange du confort relatif de travailler dans un environnement queer » (Sears 2005, p. 106).

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Quelles qu’en soient les raisons (une capacité ou une volonté moindre de se soumettre à des attentes genrées au travail, des segments du marché du travail plus compétitifs, la discrimination), le résultat net (en contradiction avec ce qu’affirment sans fondement non seulement les idéologues homophobes mais aussi quelques publications gay) est que, au moins aux États-Unis, les hommes gays comme les lesbiennes ont été sous-représentés dans la haute fourchette des salaires (soit des revenus par foyer de l’ordre de 50 000 $ ou plus), alors que les hommes gay en particulier ont été surreprésentés dans la fourchette des bas salaires (soit des revenus par foyer de l’ordre de 30 000 $ ou moins) (Badgett et King 1997, p. 68-69). Une étude plus récente a montré que les hommes en couple homosexuel gagnaient considérablement moins en moyenne que leurs « équivalents » hétérosexuels en 2005 (43 117 $ contre 49 777 $) ; alors que les femmes en couple homosexuel gagnent en moyenne davantage que les femmes hétérosexuelles mariées, leur revenu est évidemment inférieur à celui des hommes (Romero & al. 2007, p. 2, cité dans Wolf 2006, p. 241). Les transgenres sont les moins biens lotis : une étude de 2006 a montré qu’à San Francisco, 60 % d’entre eux gagnaient moins de 15 300 $ par an, 25 % avaient des emplois à plein temps, et près de 9 % n’avaient aucune source de revenu (Transgender Law Center 2006, cité dans Wolf 2009, p. 147).

L’expansion des communautés LGBT centrées sur les espaces gay marchandisés n’a pas amélioré la situation des LGBT aux faibles revenus. Au contraire, comme l’a relevé Jeffrey Escoffier, « le marché gay, comme tous les marchés en général, segmente tendanciellement les communautés lesbienne et gay par salaire, par classe, par race et par genre » (Escoffier 1997, p. 131). Ceci est particulièrement vrai pour les couples homosexuels, particulièrement pour les couples homosexuels élevant des enfants, étant donné que deux femmes vivant ensemble cumulent les désavantages économiques qu’elles subissent isolément en tant que femmes. Les LGBT sont par ailleurs plus enclins à être coupés de réseaux familiaux de soutien et, le « filet protecteur » que constitue la sécurité sociale s’étant effiloché, les inégalités résultant des différentiels de salaire les ont affectés avec une singulière intensité (Jacobs 1997).

Dans le monde capitaliste, l’État-providence a été mis en pièces, les syndicats ont été affaiblis, et l’inégalité s’est enracinée. Dans un tel contexte, la polarisation au sein des communautés LGBT s’est renforcée. Les LGB aux faibles revenus, les transgenres, la jeunesse des rues, et les LGBT non blancs ont subi une véritable offensive ces dernières décennies, alors que les attaques visant les pauvres et les minorités se sont multipliées, que le racisme a encore gagné en intensité aux États-Unis, et que de nouvelles formes de rejet des Noirs et des communautés issues de l’immigration (en particulier musulmanes) sont apparues dans les pays européens. Les jeunes LGBT et les travailleurs du sexe ont été des privilégiées d’une nouvelle législation répressive (Sears 2005, p. 103). Dans ce contexte, ce qui a caractérisé la polarisation de classe au sein des LGBT, c’est l’importance plus grande donnée à des identités et des pratiques sexuelles explicitement axées sur les différences de genre, de pouvoir et sur le jeu de rôle.

L’une des premières mutations remarquables dans l’identité LGBT qu’a accompagnée le néolibéralisme, c’est sans doute tout ce qui a rapport avec les tendances SM et leather dans la culture « clone », plus masculine, qui s’est établie chez les hommes gay au début des années 1980. Bien que le premier leather bar pour hommes gay de New York ait ouvert en 1955, et que nombreux autres aient ouvert au début des années 1970, ce n’est qu’à partir de 1976 que la leather culture est devenue un sujet d’attention et de débat dans la communauté plus étendue des lesbiennes/gay (Rubin 1982, p. 219, Califia 1982, 280, p. 244-248). Très tôt, le SM a été « lié à l’homosexualité masculine dans les années 1980, aussi fermement que le caractère efféminé et la déstabilisation des rôles de genre l’était dans les années 1960 et au début des années 1970 » (Altman 1982, p. 191), alors que des clubs SM de New York comme Mineshaft sont devenus « une arène pour la masculinisation de l’homme gay » (Tattleman, cité dans Moore 2004, p. 20).

Paradoxalement, alors que les divisions entre top et bottom (qui auraient été, dans les décennies passées, largement rejetées sur la base de la lutte pour l’émancipation) sont devenues acceptables et largement prégnantes, la quasi-totalité des hommes de la scène clone ont été masculinisés dans le processus. C’était comme si le SM, tout en célébrant la « différence et la puissance », servait, selon le terme de Dennis Altman, de rituel de « catharsis », comme façon de performer et d’exorciser la violence et l’inégalité grandissantes présente dans tout le reste de la société (Altman 1982, p. 195). Comme l’a exprimé Gayle Rubin : « classe, race, ou genre ne déterminent ni ne correspondent aux rôles adoptés dans le jeu S/M » (Rubin 1982, p. 222).

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Au début des années 1980, des sexualités divergentes d’une certaine « norme » féministe (ou perçue comme telle) ont aussi affecté la culture féministe lesbienne – culture féministe lesbienne qui, en un sens, représentait déjà une sexualité divergente dans les années 1970. C’est un fait que les lesbiennes trouvent moins leur place dans les scènes gays/lesbiennes commerciales et soutiennent davantage les scènes alternatives. Bien qu’il existe, comme chez les gays, des lesbiennes membres de la classe moyenne ou bourgeoise, les femmes qui s’évertuent à vivre indépendamment des hommes ont des revenus en moyenne plus faibles et sont plus généralement membres de la classe ouvrière ou des couches sociales paupérisées.

Mais alors que, dans les années 1970, les féministes lesbiennes avaient fait pression sur les femmes pauvres ou membres de la classe ouvrière pour qu’elles abandonnent les relations butch/femme – une forme de « lesbianité » pourtant ancrée dans des décennies d’histoire – un certain nombre de lesbiennes a commencé dans les années 1980 à défendre le modèle butch/femme avec vigueur (Nestle 1989, Hollibaugh et Moraga 1983, p. 397-404). Presque au même moment, un certain nombre de lesbiennes a pris part à la culture SM de façon significative, en particulier à San Francisco. Ces évolutions ont été contemporaines d’un bouleversement général au sein du monde lesbien, lié aux conflits entre se définissant soit comme « anti-pornographie », soit comme « pro-sexe » (Vance 1984, Linden & al. 1982, Califia 1982, p. 250-259).

La question la plus brûlante des « sex wars » était, pour le dire brièvement, celle du sexe intergénérationnel, qui fut le sujet d’une confrontation majeure durant l’organisation de la première marche nationale pour les droits lesbiens/gay aux Etats-Unis en 1979. Allant au-delà de préoccupations légitimes relatives à la coercition et à l’abus d’autorité, quelques tendances ont perçu les différences de pouvoir entre adultes et jeunes comme des obstacles à la possibilité d’une sexualité consentante8. Quoiqu’il en soit, la nature explosive de cette question l’a rapidement placée au-delà de l’espace de la discussion.

Avec le recul, on peut dire que la culture clone, le lesbianisme lipstick et les sex wars des années 1980 n’étaient que la phase initiale d’une fragmentation de long-terme de l’identité LGBT. Le raffermissement du reaganisme et du thatchérisme au milieu des années 1980 a coïncidé, pour les LGBT, avec le déferlement de l’épidémie du VIH, traumatisme vécu comme une rupture générationnelle. Alors qu’un certain nombre d’hommes qui ont survécu à l’épidémie a suivi une trajectoire auparavant empruntée par la classe moyenne straight de la génération des baby-boomers, de nombreux jeunes arrivés à majorité à l’ère du VIH et du néolibéralisme on trouvé davantage d’obstacles pour accéder à la classe moyenne.

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Au milieu des années 1980, un milieu queer a commencé à émerger, composé pour une grande part de jeunes victimes de la progression des inégalités sociales et des restructurations économiques du moment (Drucker 1993, p. 29). Dans ce contexte, plus les salaires de ces jeunes queer étaient faibles et moins grandes étaient leurs chances d’obtenir un emploi stable, moins cette population allait se résoudre à s’identifier avec ou à vouloir être membres de la communauté lesbienne/gay qui avait émergé depuis les années 1960 et 1970. « Les bouleversements économiques […] ont produit davantage de travail contractuel à mi-temps, en particulier pour la jeunesse, ce qui a placé bon nombre d’entre eux dans l’incapacité de trouver une place dans la classe moyenne gay établie d’alors » (Patterson 2000).

En premier lieu dans les pays capitalistes développés et anglophones – pays développés où la polarisation de classe est la plus ample – la jeunesse queer a résisté à la culture disco, aux ghettos formés autour des bars, et aux formes de ségrégation habituellement du registre des minorités ethniques. Des queers qui se définissaient comme tels ont résisté « au confort de la périphérie sociale – dans les ghettos » (Seidman 1997, p. 193 ; Drucker 1993, p. 29). Les scènes queer anglophones ont été, d’une certaine manière, relayées par les queers des milieux squat d’Europe de l’Ouest continentale. Cette génération avait également grandi au sein de structures familiales beaucoup plus diverses et versatiles, ce qui a rendu le projet de modeler les foyers lesbiens/gay d’après les foyers straight traditionnels encore plus improbable pour eux. Dans un certain nombre de milieux jeunes et rebelles, les catégories de sexe et de genre sont devenues plus fluides que d’ordinaire dans les scènes mainstream straight, gays et lesbiennes.

L’émergence d’un milieu queer faisait le lien entre la marginalisation économique et l’aliénation culturelle, rendant dans tous les cas difficile d’établir dans quelle mesure le choix d’un style de vie queer contribuait à une pauvreté plus ou moins volontaire, et dans quelle mesure un certain nombre de queers étaient en fait des gays de classe moyenne – particulièrement parmi les étudiants et universitaires – se fringuant et parlant comme des clodos, dans certains cas seulement pour une période de quelques années de « flottement entre la déviance et la bienséance » (Califia 2003, p. XIV). Dans d’autres cas, la queerness se définit à un tel point par les fringues, le style ou la performance, elle se résume tant à des questions de choix de consommation, elle est à tel point un avatar de la réification, qu’elle se rapproche des identités gays de classe moyenne qu’elle rejette par ailleurs (Hennessy 2000, p. 140-41). Néanmoins, la corrélation globale entre bas salaires et auto-identification queer semble claire.

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Si les pressions économiques ont fait de l’intégration dans la culture lesbienne/gay dominante une perspective incertaine pour bon nombre de queers jeunes et défavorisés dans les pays développés, les barrières sont encore plus difficiles à franchir pour les LGBT pauvres et prolétaires en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Les pays capitalistes dépendants (du « Tiers-monde ») ont été au cours des quarante dernières années le site de constructions sociales de la sexualité qui ne diffèrent pas totalement des identités lesbiennes/gay au sein des pays impérialistes des années 1970, pas davantage qu’elles n’ont été l’expression d’une seule identité « moderne » globalisée (Drucker 1996). Les sexualités considérées comme indigènes dans les formations sociales précapitalistes ou capitalistes émergentes du monde dépendant (comme les identités traditionnelles transgenres de l’Asie du Sud-Est et de l’Amérique Latine) ont persisté, tout en coexistant avec des identités lesbiennes/gay.

Le résultat de cette intersection d’un développement économique périphérique, de la sexualité et de la culture a été que les LGBT prolétaires et pauvres du monde dépendant ont été moins prompts que les LGB de la classe moyenne à revendiquer des identités (sans parler de salaires) facilitant leur intégration dans une scène gay occidentalisée, commercialisée (Oetomo 1996, p. 265-268). Il s’agissait davantage de transgenres, plus potentiellement sujets à la violence, et plus dépendants de structures familiales ou communautaires pour leur survie. La marginalisation économique dont ils ont fait l’expérience a tendanciellement fait de l’identité lesbienne/gay postfordiste quelque chose d’aussi problématique et d’étranger pour eux que pour les queers revendiqués d’Amérique du Nord ou de Grande-Bretagne.

La marginalisation de milliers de LGBT dans le monde du fait qu’ils sont pauvres, jeunes ou Noirs a poussé bon nombre d’entre eux à adopter des identités rompant dans une certaine mesure avec les modèles dominants de l’identité gay postfordiste. Comme nous l’avons vu, la tendance dominante depuis les années 1980, fondée en particulier sur des vies LGB plus aisées, a été pour la communauté lesbienne/gay de s’auto-définir comme minorité stable et distincte, de tendre de plus en plus vers une conformité de genre, et de marginaliser ses propres minorités sexuelles. A contrario, les identités sexuelles et de genre non conformistes qui ont émergé au sein de couches plus marginalisées ont été dans l’ensemble non homonormatives : par l’identification à des communautés plus vastes d’opprimés et de révoltés, par l’échec à se conformer aux normes dominantes de genre, et/ou par l’insistance portée sur les différentiels de pouvoir que l’imagerie lesbienne/gay dominante tend à éclipser. Si ces contre-identités ont manifesté peu de velléités à s’unir en une identité alternative surplombante – au contraire, diverses contre-identités peuvent entrer en conflit et le font effectivement (Drucker 1993, p. 29) – elles partagent un nombre de caractéristiques qui correspondent à des similitudes structurelles au sein du capitalisme néolibéral.

Les identités non homonormatives définies par la marginalisation sur une base d’âge, de classe, de religion et/ou d’ethnie ont coïncidé avec la croissance ou la persistance de sous-cultures demeurées marginales dans la scène commerciale parce qu’elles constituent au mieux des « niches » et au pire, des marchés illicites. La relation entre identités alternatives et pratiques sexuelles marginalisées est difficile à cerner, mais il semble bien y avoir une corrélation. Il y a bien sûr de nombreux LGBT qui restreignent leur rébellion sexuelle à la sûreté d’un certain type de bar. Mais plus les gens sont attachés à leur identité sexuelle, plus ils deviennent réticents à l’idée de devoir l’abandonner au travail ou dans l’espace public.

Ce n’est donc pas un hasard si, dans la plupart des sociétés, plus les transgenres sont visibles, moins ils sont susceptibles d’obtenir un emploi bien rémunéré, permanent et à plein temps, c’est-à-dire l’un des atouts les plus rares et convoités des économies postfordistes. Certains sont virtuellement ou effectivement incapables de dissimuler certains aspects de leur identité, comme le caractère efféminé chez les hommes ou l’aspect butch chez les femmes, qui sont souvent justement ou erronément associés à des sexualités ni hétéro- ni homo-normatives. Volontairement ou involontairement, des signes distinctifs de déviance sexuelle poussent souvent les ressources humaines à en exclure les personnes qui portent ces stigmates d’emplois qualifiés ou de service – ces signes de déviance provoquent en outre l’hostilité de collègues qui poussent les personnes visées à éviter ou à fuir certains environnements de travail. Paradoxalement, en l’absence de garanties générales relatives à la sécurisation de l’emploi ou à la libre-expression des travailleurs, les lois anti-discrimination protégeant les LGBt en général sont potentiellement inutiles pour les personnes sexuellement marginalisées, comme le remarque Ruthann Robson : « Si une entreprise emploie quatre lesbiennes, un nouveau manager pourra sans crainte virer celle qui a un piercing dans le nez, celle qui est la plus expressive ou celle qui marche le plus comme une gouine » (Robson 1992, p. 87, cité dans Robson 1997, p. 175 n. 13).

Ces facteurs aident à expliquer la corrélation qui existe entre les positions sociales subalternes et diverses scènes et identités sexuelles alternatives qui ne coïncident pas avec les modèles postfordistes standards lesbiens/gays. Cela ne permet pas pour autant de faire une corrélation directe entre identités non-homonormatives et appartenance à la classe ouvrière. Au contraire, les prolétaires lesbiennes et gays, ainsi que les gays et lesbiennes non blancs et non blanches (qui sont bien sûr parfois les mêmes personnes) se sont parfois opposés aux groupes qui s’auto-définissent comme queer ou d’autres groupes sexuellement dissidents, quand ces mêmes groupes demandaient d’eux une visibilité qui aurait rendu leur vie plus difficile sur certain lieux de travail ou au sein de certaines communautés (Drucker 1993, p. 29). La corrélation tient en revanche pour certains secteurs de la classe ouvrière – en moyenne les plus jeunes, les moins qualifiés, les moins organisés et les moins rémunérés – qui se sont étendus depuis les années 1970.

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Une partie de la jeune génération queer a repris et, dans une certaine mesure, reformulé des revendications liées à quelques-unes des pratiques sexuelles stigmatisées qui étaient mises en avant au cours des sex wars du début des années 1980. Ce faisant ils se sont rebellés contre l’homonormativité et ses « camisoles de force, qui faisaient de quelques queer comme les « autres » tolérés au sein des rapports sociaux de sexualité et de sexe existants et marginalisaient tous les autres » (Sears 2005, p. 100). « ‘Queer’ inclut donc potentiellement les « déviants » et « pervers » susceptibles de traverser et de confondre la division homo/hetero » (Hennessy 2000, p. 113).

Par contraste avec une séquence antérieure, le SM a de moins en moins été sur le devant de la scène – le SM semble aujourd’hui moins politiquement chargé qu’il ne l’était au cours des sex wars du début des années 1980 – laissant la place au gender bending et aux transgenres. Le SM semble être devenu moins central dans la culture LGBT alors qu’il a progressivement pénétré la culture sexuelle dans son ensemble sous des formes diluées, comme on peut le constater à travers le piercing, le tatouage, et l’usage du cuir et d’autres accessoires dans la mode. Dans les cultures LGBT, la génération queer a a eu tendance à « performer » les questions liées à l’inégalité et aux différences de pouvoir, de manière à mettre à nu leur artificialité et faciliter leur subversion.

Depuis les années 1990, les antagonismes de genre et de pouvoir ont été particulièrement rendus manifestes dans les sous-cultures transgenres et gender bending. Comme le remarque Dennis Altman, le drag a toujours dans une certaine mesure subverti les rôles mainstream de genre par la « vénération de la femme forte qui défie les attentes sociales pour s’affirmer » (Altman 1982, p. 154), et Judith Butler a défendu la thèse selon laquelle le drag subvertit le genre en l’exposant comme une « signification performée » (Butler 199, p. 44). Les formes de gender bending ont en revanche évolué au cours des décennies. Dans les années 1980, Amber Hollibaugh a déclaré que sa vision de la relation butch/femme n’était pas une réaffirmation de catégories de genre existantes, mais un nouveau système de « genre gay ». Plus récemment, les jeunes transgenres semblent plus susceptibles d’assumer des identités de genre difficiles à subsumer sous les critères des rôles féminins ou masculins existants. « Aujourd’hui, la relation lesbienne butch/femme gagne davantage en flexibilité que dans les années 1970, quand j’ai fait mon coming out », déclare Patrick Califia, en partie grâce à une hybridation de la relation butch/femme avec le SM, qui a créé un espace pour les rôles butch bottom et femme top. Ces formes plus flexibles et ambiguës de transgenrisme peuvent être simultanément associées aux myriades de formes de transgenrisme qui ont existé depuis des millénaires sur la planète, et avec les milieux queer qui n’ont émergé qu’à la fin des années 1980 en rébellion contre le mainstream lesbien/gay. Elles sont en un sens très anciennes et très nouvelles.

Les nouvelles formes de transgenrisme se distinguent des formes diverses du transsexualisme, qui n’ont émergé que dans les années 1950 et 1960, définies par une branche de l’institution médicale. Les experts médicaux ont non seulement eu tendance à prescrire des actes de chirurgie de réassignation de sexe comme traitement standard pour la non-conformité de genre la plus prononcée, mais ont également eu tendance à pousser les transsexuels à s’adapter (de façon peut-être moins rigide que dans le passé) aux normes de leur « nouveau genre » (Califia 2000, p. 186-189). Les transgenres identifiés comme queer ne rejettent pas systématiquement les traitements aux hormones ou la chirurgie, et choisissent ce qu’ils veulent faire ou non de leur corps. Califia associe cette nouvelle tendance chez les transgenres à l’attitude des membres de la communauté SM à l’égard de la modification corporelle : « Une nouvelle sorte de personne transgenre a émergé, qui approche la réassignation de sexe dans le même état d’esprit que si elle se faisait tatouer ou faire un piercing » (Califia 2003, p. 52-85). Souvent, ces personnes trans ne se perçoivent pas comme étant en transition du masculin vers le féminin ou vice-versa, mais comme « transgenre », en opposition au masculin comme au féminin.

Des « trans » pauvres et prolétaires plus traditionnels luttent quant à eux souvent pendant des années pour économiser l’argent nécessaire aux opérations, et ce même dans les pays dépendants – ils peuvent aussi simplement changer de sexe sans recourir à la médecine officielle. Les milliers de transgenres hijra de l’Asie du Sud, de plus en plus visibles et militants parmi les plus pauvres de leur région et notamment présents au Forum social mondial de Bombay, ne semblent que peu partager les intérêts queer d’Europe et d’Amérique du Nord liés à la subversion ou à l’indistinction des catégories de genre. D’ailleurs, de nombreuses personnes « intersexuées » (nées avec des organes génitaux qui ne permettent pas de les identifier clairement comme masculins ou féminins) « sont parfaitement à l’aise avec le fait d’adopter une identité de genre masculine ou féminine » (Califia 2003, p. 224).

De la même manière, bon nombre de LGBT des pays dépendants ont tenté de résister aux pressions liées à l’intégration d’une communauté lesbienne/gay homogène, majoritairement de classe moyenne : ce type de milieu vise parfois à purger ces populations des aspects « rétrogrades » de leur identité, ou de les pousser au coming out, les arrachant à leurs familles et communautés sans leur assurer des systèmes de soutien équivalents. L’écrivain chilien Pedro Lemebel a par exemple exprimé son identification avec les travestis opprimés de Santiago (locas) et son rejet du modèle gay masculin tel qu’il l’avait rencontré à New York (Herndon 2006, p. 1, cité dans Wolf 2009, p. 230).

Dans une plus ou moins large mesure, différentes formes de transgenrisme constituent des positions radicalement subversives face à l’identité lesbienne/gay qui a émergé au sein du fordisme, de sorte que l’acronyme global LGBT ne saurait les subsumer en un sujet social unique. Les transsexuels qui s’identifient comme straight (même s’ils sont « nés dans le mauvais corps ») questionnent souvent ce qu’ils ont en commun avec les lesbiennes, les gays, ou les bisexuels. Les hijras d’Asie du Sud-Est, qui ne s’identifient avec aucun genre, ne peuvent être légitimement classifiés comme gays ou straight. Pas davantage que les queer transgenres, qui insistent sur le fait qu’ils sont passés au-delà du masculin et du féminin.

Au sein du capitalisme, et en ces temps de crise, au Nord comme au Sud, l’identité lesbienne/gay a donc subi une construction et une fragmentation simultanées (Mansilla 1996, p. 23, cité dans Palaversich 2002, p. 104). Un ensemble très divers et diffus d’identités sexuelles alternatives s’est progressivement écarté du mainstream postfordiste du conformisme de genre et du consumérisme lesbien/gay, et a dans certains cas mis au défi le fondement social et conceptuel même de l’autodéfinition comme straight ou lesbienne/gay.

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Vers une politique émancipatrice

Reconnaître les racines profondes de la fragmentation des identités homosexuelles remet nécessairement en question tout universalisme qui ignore les différences de classe, de genre, de sexe, de culture, de race/ethnie, etc., au sein des communautés LGBT. Ces communautés et identités sont fragmentées en grande partie par des changements fondamentaux dans l’ordre productif et reproductif du capitalisme genré. Les jeunes queers, les LGBT prolétaires et pauvres, les transgenres et autres groupes marginalisés se sont de plus en plus retrouvés dans des situations objectivement différentes du mainstream gay établi. Il n’est pas surprenant qu’ils se soient tendanciellement définis à travers d’autres identités.

Les formes prises par des identités sexuelles alternatives, non homonormatives, ne leur garantissent pas d’être facilement acceptées par les féministes et les militants et militantes révolutionnaires. L’identité lesbienne/gay qui a émergé dans les années 1970 avait beaucoup d’aspects louables depuis le vaste point de vue de la gauche (dès lors que la gauche avait surmonté pour de bon son homophobie initiale). A contrario, les transgenres et autres queers provoquent davantage des levées de bouclier à gauche, leur sexualité apparaissant comme contradictoire avec les conventions morales d’un futur pacifique, égalitaire et rationnel.

On peut toutefois douter du fait que toute sexualité existante au sein du capitalisme puisse servir de modèle pour des sexualités envisagées ou désirées sous le socialisme. Il ne semble pas davantage utile de privilégier une forme particulière de sexualité au sein des luttes pour l’émancipation sexuelle. Les objectifs du socialisme ne devraient pas remplacer la traditionnelle hiérarchie des sexualités (Rubin 1989, p. 279) par une hiérarchie nouvelle, de notre cru.

Comme Amber Hollibaugh l’a souligné il y a plusieurs années, l’histoire de la sexualité doit avant tout être « capable d’aborder de façon réaliste de ce que les gens sont au point de vue du sexe » (Hollibaugh et Moraga 1983, p. 396). Et dans les luttes radicales liées à la sexualité, tout comme dans les luttes liées à la production, l’impératif fondamental doit être d’accueillir positivement et de stimuler l’auto-organisation et la résistance des individus sujets à l’exploitation, à l’exclusion, à la marginalisation ou à l’oppression, sous les formes qui sont les plus efficaces du point de vue des personnes opprimées.

Cela ne veut pas dire que les marxistes devraient seulement suspendre leur réflexion sur la diversité sexuelle en général, dans un esprit d’acceptation du tout venant. Notre souci doit être l’émancipation sexuelle de la classe ouvrière et de ses alliés, parmi lesquels on compte aujourd’hui les straights, LGB, et – singulièrement au sein de ses couches les plus opprimées – les transgenres et autres queers. Tout en résistant au retrait des analyses de « classe » dans le militantisme LGBT et les études queer, les marxistes doivent combattre l’hétérosexisme et l’hégémonie bourgeoise au sein des LGB, et balayer les positions hostiles à l’égard des straights et des lesbiennes/gays là où elle existe chez ceux qui s’identifient comme queers. Cela suppose d’inventer de nouvelles tactiques et formes d’organisation au sein des mouvements LGBT.

Le mouvement lesbien/gay de l’après-Stonewall a nourri un combat efficace contre les discriminations et a gagné de nombreuses victoires sur la base d’une identité largement partagée par ceux qui étaient engagés dans des relations homosexuelles de nature érotique ou émotionnelle. Mais cette identité lesbienne/gay classique n’a pas été la seule base des mouvements d’émancipation sexuelle dans l’histoire. Dans la lutte homophile allemande de 1897 à 1933, par exemple, le Comité scientifique-humanitaire de Magnus Hirschfeld, la branche du mouvement la plus proche de la gauche social-démocrate, a tendanciellement promu des théories du « troisième sexe » (Voir Fernbach 1998, p. 51 ; Drucker 1997, p. 37). C’est ce que l’on peut prédire sur la base du fait que les identités gay identitaires étaient en premier lieu un phénomène de classe moyenne, alors que les transgenres et les déviances accusant les polarités de genre ont persisté longtemps dans la classe ouvrière et chez les pauvres (Chauncey, 1994). Aujourd’hui aussi dans le monde dépendant, les identités transgenres semblent être plus communes chez les moins aisés et moins occidentalisés (Oetomo, 1996, p. 265-268). Plutôt que de privilégier les homosexualités les plus communes parmi les moins opprimés, aussi superficiellement « égalitaires » qu’elles soient, la gauche devrait apporter son soutien spécifique aux homosexualités les plus communes chez les opprimés, aussi polarisées qu’elles soient.

Il est également nécessaire de prendre au sérieux le défi des sexualités alternatives, non homonormatives vis-à-vis de la réification du désir sexuel qu’instancient des catégories comme celles de lesbienne, gay, bisexuel et straight. Les marxistes mettent en question le fantasme consumériste porté par le néolibéralisme, et pour lequel l’acquisition des « bonnes » marchandises les définira comme individus singuliers et garantira leur bonheur ; et nous ne devrions par conséquent pas accepter sans critique une idéologie qui définit les individus et leur bien-être sur la base d’une quête pour un partenaire du « bon » genre9.

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Comment structurer les communautés et mouvements LGBT à l’heure où les identités sont de plus en plus différenciées ? Les groupes queer revendiqués, qui ont initialement émergé aux États-Unis et en Grande-Bretagne au début des années 1990, sont également apparus ces dernières années dans de nombreux pays d’Europe continentale. Ils posent un défi radical aux organisations lesbiennes/gay mainstream, même s’ils doivent encore éprouver leur volonté d’organisation à plus grande échelle, et prendre pied dans les milieux de ceux qui sont racialement et nationalement opprimés, ou encore prouver leur adéquation aux enjeux du monde dépendant10. Dans des pays où les droits civiques et le mariage homosexuel sont acquis, la recherche de nouveaux objectifs et l’invention de nouvelles formes d’organisation semble s’inscrire sur le temps long – particulièrement si l’on considère que le paysage LGBT social et politique demeure tendanciellement plus fragmenté et traversé par les conflits que ce qu’il était dans la période post-Stonewall. Même si l’identité lesbienne/gay a perdu la place centrale qu’elle occupait dans le monde LGBT des années 1970 et 1980, elle est loin d’être reléguée à la marginalité. Au contraire, la nouvelle homonormativité assaillie par la critique queer ne semble pas prête de disparaître dans un futur proche.

La diversité des communautés LGBT, et ce particulièrement dans le monde dépendant, a produit une forme d’organisation alternative ou complémentaire du modèle d’une grande organisation unifiée revendiquant des droits. L’unité la plus large possible entre des identités divergentes demeure un objectif désirable pour les luttes fondamentales contre la violence, la criminalisation et la discrimination, tout comme pour les luttes plus ambitieuses pour l’égalité, s’agissant par exemple de la parentalité. Sur d’autres questions, les droits LGBT peuvent être mieux défendus en travaillant et en réclamant un espace au sein de mouvements plus vastes, comme ceux des syndicats, le mouvement des femmes, et le mouvement pour la justice globale (Drucker 2009). Par ailleurs, la forme moins centraliste de la coalition a dans certains cas facilité le processus de négociation parmi des composantes – comme les transgenres d’un côté et les lesbiennes/gays de l’autre (Califia 2003, p. 256) – qui sont peu susceptibles de se sentir pleinement incluses dans une structure unitaire. On peut dès lors imaginer un front uni de ceux dont les identités répondent aux critères basiques de la division gay/straight, et ceux dont les identités y échappent, favorisant le développement d’une conception authentiquement queer de la sexualité qui soit, dans les termes de Gloria Wekker, « multiple, malléable, dynamique, et incluant des éléments masculins comme féminins » (Wekker 1999, p. 132).

Dans une perspective plus visionnaire, développer une conception queer et inclusive de la sexualité peut être façon de progresser vers cette « civilisation véritablement libre » décrite par Herbert Marcuse il y a un demi-siècle dans Eros et Civilisation, dans laquelle « toutes les lois seront données par les individus à eux-mêmes », les valeurs du « jeu et de la performativité » triompheront sur celles de la « productivité et de la performance », la personne humaine entière sera érotisée, et la « substance instinctuelle des perversions […] pourra alors s’exprimer sous d’autres formes » (Marcuse 1966, pp. 191, 195, 203).

 

Traduit de l’anglais par Olivier Surel.

Article paru en anglais dans Historical Materialism, vol. 19, n° 4, p.3-32.

 

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  1.  Certaines des réflexions à l’origine de cet article ont été exposés au cours d’une communication au IIRE Lesbian/Gay/Bisexual Strategy Seminar à Amsterdam en août 2000. Mes remerciements vont aux participants du séminaire des années 200, 2002 et 2009 pour leurs idées et commentaires. Les critiques et observations de Nina Trige Anderson, Pascale Berthault, Terry Conway et Jamie Gough, et spécifiquement les commentaires, suggestions et échanges avec Alan Sears, ont été particulièrement utiles. Je voudrais également remercier David Fernbach et tout le comité éditorial de Science and Society pour leurs commentaires sur des versions antérieures, ainsi que Christopher Beck pour son soutien et ses commentaires et questions stimulantes, ainsi que le comité éditorial de Historical Materialism, particulièrement Paul Reynolds, pour leurs commentaires et suggestions. Cet article est dédié à Torvald Patterson (1964-2005), révolutionnaire queer in-your-face, in loving memory. [↩]
  2. Un mot sur la terminologie : l’expression « lesbienne/gay » dans cet article fait référence à un phénomène historique particulier, défini ci-dessous en première partie. « LGBT » (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) est utilisé comme terme plus large pour désigner des sexualités et identités non hétérosexuelles. Même si le terme « queer » est parfois utilisé par d’autres pour faire référence aux LGBT en général, j’essaye dans cet article de réserver le terme à ceux qui s’identifient comme queer, et qui se rebellent souvent non seulement contre la norme hétérosexuelle, mais également contre les formes dominantes de l’identité lesbienne/gay. J’utilise parfois les termes « gay », « lesbienne/gay » ou « LGB » pour désigner des individus plus « respectables » qui prennent soin à ne pas s’identifier comme queer. [↩]
  3. Cet article emploie le terme « constructiviste » comme le simple opposé de « essentialisme » (vision de l’identité sexuelle comme élément biologiquement déterminé ou transhistorique), et non pour faire référence à une école de pensée spécifique opposée au marxisme. Bien que des marxistes comme Clara Zetkin et Alexandra Kollontaï écrivent avec pénétration sur le sexualité dans un cadre purement marxiste, des analyses marxistes récentes sur le sujet ont toujours eu partie liée avec d’autres approches comme la psychanalyse, le féminisme, le foucaldisme, les théories queer et postcoloniales. Je crois qu’une approche rigoureuse de la sexualité est non seulement compatible avec d’autres approches constructivistes, mais qu’elle en a même besoin. [↩]
  4. Lisa Duggan (2002 : 179) a défini l’homonormativité comme un ensemble de normes qui « ne conteste pas les conceptions et institutions hétéronormatives dominantes mais les maintient et les soutient ». [↩]
  5. Le concept de fordisme a largement été associé à l’école régulationniste française, le courant d’économistes marxistes sur lequel s’appuie Floyd (2009) par exemple. De nombreux éléments fondamentaux de ce que les régulationnistes appellent « mode de régulation fordiste » se trouve aussi dans la théorie des ondes longues de Mandel, ou dans l’approche en termes de structure sociale d’accumulation. Ces différentes écoles diffèrent entre elles particulièrement au sujet des causes de l’émergence ou du déclin des différents modes d’accumulation. Même s’ils sont importants, ces débats ne sont pas directement pertinents pour cet article. [↩]
  6. Fernbach (1981, p. 71-75) a produit une analyse pionnière sur la spécificité et l’originalité de l’identité lesbienne/gay au sein des « types » d’homosexualité qui ont pris forme historiquement. Greenberg (1988) a dessiné un tableau des plus exhaustifs sur cette variété historique des homosexualités. [↩]
  7. Une étude sur les tendances des rémunérations salariales montre qu’au sein des travailleurs industriels aux États-Unis, « l’inégalité a monté en flèche dans les années 1970 et 1980, atteignant des niveaux beaucoup plus hauts que ceux qui existaient au cours de la Grande dépression. Le rétablissement d’après 1994 a réduit les inégalités, mais à un niveau seulement au dessous du pire des années 1930 » (Galbraith et Cantú, 2001, p. 83). Mike Davis a relevé une extrême « polarisation compétence/salaire » aux États-Unis, dans les secteurs de l’assurance santé, du service aux entreprises, de la banque et de l’immobilier. Il en résulte une « économie à deux niveaux […] remodelant la pyramide traditionnelle des revenus sous la forme d’un sablier. » (Davis 1986, p. 214-218). Les chiffres de la Réserve fédérale montrent que l’inégalité de revenu a de nouveau augmenté à la fin des années 1990 (Andrews 2003). [↩]
  8. L’État défend un point de vue voisin de celui-là : c’est ce qu’on perçoit chaque année à travers les poursuites judiciaires contre des personnes LGBT sur le motif de non-respect de l’âge de consentement, les poursuites répétées à l’encontre du journal gay canadien Body Politic pour avoir abordé la question dans ses colonnes, ainsi que dans les manœuvres victorieuses du sénateur Jesse Helms aux États-Unis pour suspendre la reconnaissance par l’ONU de tout groupe LGBT qui tolère la « pédophilie ». [↩]
  9. Kevin Floyd défend la thèse selon laquelle « la réification du désir est une condition de possibilité d’une histoire complexe et variable des discours, pratiques, sites, subjectivités, imaginaires, formations et aspirations collectives sexuellement non normatifs » (2009, p. 74-75). Ayant plus tôt rappelé la critique formulée par le dernier Lukacs à l’égard de la confusion de l’objectification et de la réification dans son Histoire et Conscience de Classe, Floyd  reproduit ici cette confusion en sens inverse, célébrant les deux alors que Lukacs avait rejeté la seconde. L’objectification, ou adoption alternative des positions de sujet et d’objet dans un jeu entre différents êtres humains, est inhérente à la sexualité ; la réification, ou pétrification de rôles et d’identités sexuelles spécifiques, ne l’est pas. [↩]
  10. Pour des analyses au point de vue anticapitaliste du potentiel et des limites du radicalisme queer, voir Drucker 1993 et 2010.

 

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« Une lutte pour l’individu, le contraire d’une lutte individuelle », le FHAR répond à Roland Castro, 1971 https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/24/tract-du-fhar/ Fri, 24 Oct 2014 02:04:51 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=462 Continuer la lecture →]]> L498xH362_jpg_1331668818_l-75e81Nous sommes contre l’homosexualité comme nous sommes contre l’hétérosexualité ; ce sont des mots qui ne prennent une réalité que dans un contexte social déterminé ; il faut détruire ce contexte social et les mots n’auront plus de sens. Il en va de même pour les rapports hommes-femmes pour la famille et pour la notion de pouvoir : nous sommes contre quiconque prétend prendre le pouvoir, de quelque idéologie qu’il se réclame  ; le pouvoir n’est pas à prendre, c’est la notion de pouvoir qui est à détruire.

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Front homosexuel d’action révolutionnaire, 1971

]]> Le travail du sexe contre le travail https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/04/travail-du-sexe/ Thu, 04 Sep 2014 15:21:00 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=225 Continuer la lecture →]]> Pour certains et certaines, reconnaître le travail sexuel comme un travail est une démarche libérale, homogène à la marchandisation des corps. À l’encontre de cette idée fausse, Morgane Merteuil propose d’examiner le travail sexuel comme une dimension du travail de reproduction de la force de travail, et reconstitue les liens qui unissent la production capitaliste, l’exploitation du travail salarié et l’oppression des femmes. Elle démontre que la lutte des travailleuses du sexe est un puissant levier pour remettre en cause le travail dans son ensemble, et que la répression du travail du sexe n’est rien d’autre qu’un instrument de la domination de classe, de la division internationale (raciste) du travail et du stigmate de pute qui nourrit le patriarcat. (Revue Période)

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Le travail du sexe contre le travail

Alors que dans les pays anglophones, le terme de « sexwork » est devenu tout à fait courant, on constate de grosses réticences à parler de « travail sexuel » chez les intellectuel-le-s et militant-e-s francophones. Que ce soit chez les prohibitionnistes pour qui la prostitution n’est ni un métier ni un travail mais une violence, une atteinte à la dignité des femmes(1) – comme si le « travail » et la « violence » s’excluaient mutuellement – ou chez celles et ceux qui, à l’exemple de Lilian Mathieu, s’opposent à cette prohibition tout en conservent un certain « scepticisme devant la revendication d’une reconnaissance du “travail du sexe”»(2) : ce refus de parler de travail du sexe semble symptomatique des difficultés que rencontrent notamment une partie de la gauche et des féministes à penser le travail des femmes.

Si la thématique suscite certes un intérêt croissant, ces difficultés ne sont pas nouvelles. Ainsi, lorsque dans les années 1970, de nombreux collectifs féministes lancent la campagne « wages for housework » (des salaires pour le travail ménager), une bonne partie de la gauche et du mouvement féministe reste hostile à cette revendication(3). C’est que loin de n’être qu’une revendication programmatique, Wages for Housework constituait plutôt une invitation à remettre radicalement en cause non seulement l’ensemble du système capitaliste, dans la mesure où c’est au capital que bénéficie la gratuité du travail reproductif effectué par les femmes, mais de là, également la famille nucléaire, en tant que lieu où se produit cette exploitation.
Alors que la campagne Wages for Housework fut lancée au tout début des années 1970, on remarquera que c’est en 1978, alors que les discussions sur le travail domestique étaient encore vives, que Carole Leigh, travailleuse du sexe et militante féministe américaine, crée le terme de « sexwork » ; et si la revendication de « Wages for housework » ne semble plus avoir la même pertinence aujourd’hui qu’une grande partie du travail domestique a été marchandisée – les anciennes ménagères entrées sur le marché du travail l’ayant délégué en partie aux plus pauvres qu’elles, et notamment aux femmes migrantes – la revendication de « Sexwork is Work », aux vues des vifs débats qu’elle suscite, semble en revanche plus que jamais d’actualité.

Il s’agira donc ici, tout en prenant en compte les évolutions de la configuration du secteur reproductif, de montrer comment « sexwork is work » [le travail sexuel est un travail] s’inscrit dans la continuité des luttes pour « un salaire pour le travail ménager », en d’autres termes de mieux cerner les enjeux communs des luttes des femmes au foyer et des travailleurSEs du sexe, et donc de réaffirmer autant la nécessaire solidarité entre femmes exploitées que le caractère indissociable des luttes féministes et anticapitalistes. Ceci nous permettra par ailleurs de mieux saisir les relations entre travail du sexe et capitalisme, et ainsi d’affirmer la nécessité, notamment pour la gauche et le féminisme, de soutenir ces luttes au nom du processus révolutionnaire auquel elles nous invitent.

Le travail du sexe comme travail reproductif

Plusieurs raisons nous poussent à affirmer la parenté des luttes menées par celles qui clamaient « Wages for Housework » et celles menées aujourd’hui pour faire reconnaître que « sexwork is work ».
Tout d’abord, chacune de ces luttes émane de la forte mobilisation, tant sur le terrain théorique que pratique, du mouvement féministe. Si l’appartenance du mouvement Wages for Housework au mouvement féministe est toujours apparue comme une évidence, il n’en est pas de même pour le mouvement des travailleuses du sexe. Il convient ici de rappeler que c’est lors d’une conférence féministe que Carole Leigh ressentit le besoin de parler de « travail du sexe »(4). On notera également que selon Silvia Federici, le mouvement féministe n’a pas seulement permis l’émergence de la notion de travail sexuel, mais il est aussi à lier avec l’augmentation du nombre de femmes qui se prostituent :

Je pense que dans une certaine mesure […], mais […] dans une mesure limitée, que l’augmentation du nombre de femmes qui se tournent vers le travail sexuel a aussi à voir avec le mouvement féministe. Il a contribué à ébranler cette forme de stigmate moral attaché au travail sexuel. Je pense que le mouvement des femmes a aussi donné le pouvoir, par exemple aux prostituées, de s’envisager en tant que travailleuses du sexe.
Ce n’est pas un hasard si à la suite du mouvement féministe vous avez le début d’un mouvement de travailleuses du sexe, à travers l’Europe par exemple. Avec le stigmate, les féministes ont vraiment attaqué cette hypocrisie : la mère sainte, cette vision de la femme, toute à l’autosacrifice, et la prostituée, qui est la femme qui réalise du travail sexuel mais pour de l’argent(5).

La définition ici donnée de la prostituée comme « la femme qui réalise du travail sexuel mais pour de l’argent » nous amène aux autres raisons qui justifient le rapprochement entre les luttes des femmes au foyer et celles des travailleuses du sexe : le fait qu’il peut y avoir travail là où il n’y a pas argent, et le fait que le travail sexuel n’est pas l’apanage des seules prostituées.
Un des grands apports des théoriciennes féministes, et notamment celles d’inspiration marxiste, a été de montrer que ce n’est pas parce qu’une activité n’est pas rémunérée qu’elle n’est pas un travail fonctionnel par rapport au capitalisme. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’un échange apparaît comme gratuit qu’il échappe aux dynamiques du capitalisme, bien au contraire. En analysant « l’histoire du capitalisme à partir du point de vue des femmes et de la reproduction(6)», des théoriciennes féministes marxistes, comme Silvia Federici, ont ainsi montré que le travail domestique, effectué par les femmes – de manière bénévole car considéré comme ce que leur nature les mène à faire par amour – sert, au-delà de ceux qui en bénéficient directement – les travailleurs, futurs travailleurs, ou anciens travailleurs – les intérêts des capitalistes, qui n’ont dès lors pas à prendre en compte le coût de cette reproduction dans la valeur de la force de travail qu’ils achètent.

À partir de nous-mêmes en tant que femmes, nous savons que la journée de travail pour le capital ne produit pas nécessairement une paie et ne commence ni ne finit aux portes de l’usine, et nous redécouvrons, en premier lieu, la nature et l’étendue du travail ménager lui-même. Parce que dès que nous levons nos têtes des chaussettes que nous raccommodons, et des repas que nous cuisinons, et regardons la totalité de notre journée de travail, nous voyons clairement alors qu’elle ne donne pas lieu à un salaire pour nous-mêmes – nous produisons le plus précieux produit qui apparaisse sur le marché capitaliste : la force de travail(7).

Les différentes tâches et activités réalisées au foyer par les femmes, du soin des enfants aux repas qui attendent le travailleur qui rentre de sa journée de travail, en passant par les soins prodigués aux personnes âgées ou malades, constituent bien un véritable travail qui, s’il ne produit pas de marchandises à l’instar de tout prolétaire, produit et reproduit ce qui est cependant nécessaire à tout capitaliste, ce qui lui est même « le plus précieux » : la force de travail qu’il achète au travailleur. Selon cette approche, il n’y a donc pas de différence fondamentale, du point de vue de leurs fonctions par rapport au capitalisme, entre le repassage, la préparation des repas, et le sexe : toutes ces activités se rattachant à la catégorie plus générale du travail reproductif ; ainsi, continue Silvia Federici :

Le travail ménager, en fait, consiste en bien plus que la tenue de la maison. Il s’agit de servir le salarié, physiquement, émotionnellement, sexuellement, le rendre apte à travailler jour après jour en vue du salaire. C’est prendre soin de nos enfants – les futurs travailleurs – les assister de la naissance jusqu’à leurs études et veiller à ce qu’ils remplissent le rôle que l’on attend d’eux sous le capitalisme. Cela signifie que derrière chaque usine, derrière chaque école, derrière chaque bureau ou chaque mine, il y a le travail invisible de millions de femmes qui ont consumé leur vie, leur force de travail, à produire la force de travail qui travaille dans cette usine, cette école, ce bureau ou cette mine(8).

Et si l’on pouvait penser que depuis le mouvement de libération sexuelle entraîné par l’émergence du mouvement féministe, le sexe apparaît de moins en moins comme un service que la femme rend à son conjoint, cette « libération » a surtout alourdi le fardeau qui pesait sur les femmes :

La liberté sexuelle n’aide pas. C’est évidemment important que nous ne soyons pas lapidées à mort si nous sommes « infidèles » ou s’il est constaté que nous ne sommes pas « vierges ». Mais la « libération sexuelle » a intensifié notre travail. Dans le passé, nous étions juste censées élever les enfants. Maintenant, nous sommes censées avoir un travail salarié, encore nettoyer la maison et avoir des enfants et, à la fin d’une double journée de travail, être prêtes à sauter dans le lit et être sexuellement attirantes. Pour les femmes, le droit d’avoir une relation sexuelle est le devoir d’avoir une relation sexuelle et de l’apprécier (quelque chose qui n’est pas attendu de la plupart des travaux), ce qui explique pourquoi il y a eu tant de recherches, ces dernières années, pour savoir quelles parties de notre corps – plutôt le vagin ou le clitoris – sont les plus sexuellement productives(9). »

Enfin, il est à noter que si Silvia Federici se réfère la plupart du temps à la famille nucléaire hétérosexuelle, elle ne voit pas non plus d’issue à la fonction du sexe comme travail dans l’homosexualité :

L’homosexualité et l’hétérosexualité sont toutes les deux des conditions de travail… mais l’homosexualité, c’est le contrôle de la production par les travailleurs, pas la fin du travail(10).

Cette approche du sexe comme partie intégrante du travail reproductif nous invite ainsi à récuser l’idée selon laquelle il y aurait une différence fondamentale entre le sexe dit gratuit, qui s’effectue au sein du couple, et ce que l’on appelle aujourd’hui le travail sexuel, la prostitution.
Plus exactement, et pour reprendre les mots de Leopoldina Fortunati, « la famille et la prostitution sont les principaux secteurs, la colonne vertébrale, de l’ensemble du processus [de reproduction](11) » :

Au sein des deux secteurs principaux, les processus fondamentaux de travail sont : 1- le processus de production et de reproduction de la force de travail et 2- la reproduction spécifiquement sexuelle de la force de travail masculine. Il ne s’agit pas de dire que la famille n’inclut pas la reproduction sexuelle de la force de travail masculine, mais (bien que souvent posée comme centrale) c’est dans les faits seulement un des nombreux « travaux » (« jobs ») compris dans le travail domestique(12).

Fortunati nous invite ainsi à penser la famille et la prostitution comme des institutions non pas opposées, mais complémentaires : « sa fonction [la prostitution] doit être de soutenir et de compléter le travail ménager(13). »

Cette approche de la prostitution en termes de travail reproductif nous permet non seulement de mettre en avant une condition commune aux femmes – au delà de la division entre la mère et la putain, puisque bien que l’une l’effectue gratuitement, et l’autre demande explicitement de l’argent, pour l’une comme pour l’autre, le sexe est un travail – mais surtout, cette approche nous permet de mieux appréhender la place qu’occupe le travail sexuel – rémunéré – au sein du système capitaliste. Alors que la plupart des théories contemporaines s’intéressent essentiellement aux dynamiques capitalistes au sein de l’industrie du sexe – via l’analyse des rapports de production et d’exploitation entre les travailleuses du sexe et leurs patrons-proxénètes et/ou leurs clients – cette approche nous invite à ne considérer finalement ces deux figures que comme des intermédiaires d’une exploitation qui se fait en dernier ressort au profit du capital. Dès lors, il devient nécessaire d’interpréter la répression des travailleuses du sexe non plus comme une répression exclusivement sexuelle (aux dynamiques évidemment genrées et racistes) mais comme une répression qui sert fondamentalement des intérêts économiques, lesquels se réalisent via des dynamiques de sexe, de classe et de genre.

Une armée de putes

La position apparemment commune des ménagères et des travailleuses du sexe vis-à-vis du capital, en tant que travailleuses reproductives, ne doit cependant pas nous faire oublier une distinction fondamentale entre leurs situations : contrairement au travail domestique, le travail du sexe est stigmatisé et criminalisé. Que ce soit via un régime prohibitionniste comme dans la plupart des états des États-Unis, un régime réglementariste comme en Allemagne, ou un régime dit abolitionniste comme en France, le travail sexuel est criminalisé dans la quasi-totalité des pays du monde, à l’exception de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Galles du Sud (Australie) – deux pays qui exercent cependant de fortes restrictions sur le travail des migrantes. Cette situation particulière du travail du sexe à l’intérieur de la catégorie plus générale du travail reproductif n’est pas sans conséquences, non seulement sur les travailleuses du sexe elles-mêmes, mais sur l’ensemble des femmes et des travailleurs : le traitement spécifique du travail du sexe, ou plus exactement ses évolutions, entre criminalisation et libéralisation, sont à lire dans le contexte plus général des tensions provoquées par les dynamiques du capitalisme, du patriarcat, et du racisme, qui structurent notre société.
Ainsi, Silvia Federici nous invite à une approche historique selon laquelle la répression des prostituées dès le XVIe siècle est à mettre en lien avec l’émergence du mode de production capitaliste, au sein duquel la gratuité du travail des femmes est un fondement essentiel.

Mais dès que la prostitution fut devenue la principale forme de subsistance pour une large part de la population féminine, l’attitude des institutions à son endroit changea. Alors qu’à la fin du Moyen Âge elle avait été officiellement admise en comme un mal nécessaire, et que les prostituées avaient bénéficié du régime de salaires élevés, au XVIe siècle, la situation se renversa. Dans un climat d’intense misogynie, marqué par la progression de la Réforme protestante et la chasse aux sorcières, la prostitution fut d’abord sujette à de nouvelles limitations, puis criminalisée. Partout, entre 1530 et 1560, les bordels municipaux furent fermés et les prostituées, en particulier celles qui travaillaient dans la rue, furent soumises à de nouvelles peines : bannissement, flagellation, et autres formes cruelles du châtiment. […]
À quoi attribuer cette attaque radicale contre les travailleuses ? Et quel est le lien entre l’exclusion des femmes de la sphère du travail socialement reconnu et des relations monétaires, la contrainte à la maternité forcée qui s’exerça sur elles et la massification de la chasse aux sorcières ?
Quand on observe ces phénomènes dans une perspective contemporaine, après quatre siècles de sujétion capitaliste des femmes, les réponses semblent aller d’elles mêmes. Même si le travail salarié féminin, le travail domestique, et le travail sexuel (payé) sont encore étudiés trop souvent isolément les uns des autres, nous sommes maintenant mieux à même de comprendre comment la ségrégation que les femmes ont subie au sein de la main d’oeuvre salariée a pris naissance directement dans leur fonction de travailleuses non payées à domicile. Nous pouvons donc rapprocher l’interdiction de la prostitution et l’expulsion des femmes des lieux de travail organisés de la création de la femme au foyer et la reconstruction de la famille comme lieux de production de la force de travail(14).

Dans la France révolutionnaire de 1791 qui voit s’accomplir l’extension du domaine de la consommation, la prostitution est dépénalisée. Spécialiste de la prostitution à l’époque révolutionnaire, Clyde Plumauzille note ainsi, en ce qui concerne l’organisation de la prostitution au Palais-Royal :

La prostitution du Palais-Royal est alors partie prenante d’un ensemble de dispositifs plus vastes lié à la « révolution de la consommation qui touche l’ensemble de la société » (Roche, 1997 ; Coquery, 2011) : développement de techniques publicitaires avec les annuaires de prostituées, diversification de l’offre permettant de toucher un public élargi, vitrines ostentatoires et « commodification » de la sexualité prostitutionnelle. […] Premier marché du sexe de la capitale, le Palais-Royal a ainsi facilité la constitution d’une forme de prostitution résolument consumériste, entre émancipation sexuelle et économique et commercialisation du corps des femmes (15).

Cette apparente libéralisation relève donc bien moins d’un affaiblissement du contrôle du corps des femmes que d’une adaptation du marché à ce qui semble inévitable alors même que le statut des femmes ne laisse à ces dernières d’autre issue que la dépendance à l’égard des hommes. Cependant, si les courtisanes des beaux quartiers sont tolérées, voire appréciées, il n’en est pas de même des prostituées issues des milieux ouvriers, et c’est notamment pour répondre à cette massification de la prostitution des femmes des classes populaires que le contrôle policier et l’enfermement des prostituées s’intensifient à nouveau.

Pour comprendre cette répression de la prostitution de masse, il faut saisir le lien entre une prostitution réglementée et les rapports de production capitalistes. Entre la révolution française et la Belle époque se déploie une longue période dans laquelle la société française adopte l’ensemble des institutions caractéristiques du mode de production capitaliste : le Directoire, les deux Empires ainsi que les débuts de la Troisième république consolident les formes d’exploitation modernes qui avaient émergé dans les dernières décennies de l’ancien Régime, qu’il s’agisse des secteurs les plus avancés de l’agriculture au Nord de la France, ou des innovations des branches de la chimie, du textile ou de l’extraction de charbon(16). Le XIXe siècle est marqué par la généralisation des institutions marchandes et de la dépendance des classes laborieuses vis-à-vis du marché et des employeurs. La prostitution, et la condition des femmes en général, n’échappent pas à cette logique. Avec la séparation du lieu de travail et du lieu de vie, la mécanisation du travail et la réglementation des industries, les femmes sont prises en tenaille entre des secteurs peu réglementés (travail à domicile, ateliers de couture) et leur exclusion de la plupart des secteurs réglementés. Quand elles sont présentes sur le marché du travail, les femmes jouent dès lors un rôle de main d’œuvre d’appoint pour le capital, ce que Marx appelle « armée industrielle de réserve » :

En écrasant la petite industrie et le travail à domicile, elle supprime le dernier refuge d’une masse de travailleurs, rendus chaque jour surnuméraires, et par cela même la soupape de sûreté de tout le mécanisme social(17).

Comme le montre une étude récente sur la prostitution dans la Goutte d’Or à la Belle époque(18), la réglementation de la prostitution faisait face à une considérable résistance de la part des travailleuses du sexe, à travers leur refus croissant d’exercer pour un employeur exclusif. La prostitution de rue des « insoumises » se comprend ainsi comme une forme d’insubordination ouvrière : elle permettait aux femmes prolétaires d’acquérir un complément de revenu dans le cas où elles exerçaient parallèlement un travail salarié et d’obtenir un revenu tout court quand elles n’étaient pas salariées. Dans ces deux cas, la prostitution déréglementée représentait un point d’appui pour les femmes travailleuses, une amélioration potentielle de leur pouvoir de négociation face au capital et au patriarcat.
Ce rôle de la réglementation par rapport au travail sexuel et face à l’insubordination ouvrière des femmes prostituées est révélateur. Il indique bien qu’on ne saurait séparer travail sexuel et travail en général ; il montre bien que les luttes menées par les travailleuses du sexe possèdent une dimension de genre et de classe très précise ; il indique bien qu’il ne saurait y avoir une opposition stricte entre un régime réglementariste et un régime abolitionniste/prohibitionniste : il s’agit, dans les deux cas (et dans les formes hybrides entre les deux systèmes), des formes de discipline et de mise au travail des femmes prostituées, face auxquelles ces dernières font valoir leurs intérêts et tentent de renforcer leur pouvoir de négociation. Avant de revenir sur ces aspects au sujet de la période contemporaine, il nous faut revenir sur les raisons et l’émergence des mouvements abolitionnistes.

C’est originellement pour dénoncer ce réglementarisme que, dès la fin du XIXe siècle, des groupes de femmes commencent à engager une lutte contre la prostitution : alors qu’une panique morale à l’égard d’une supposée traite des Blanches fait l’objet d’un succès international, le mouvement abolitionniste rencontre un fort écho, qui mène en 1946 à la loi Marthe Richard, signant la fermeture des maisons closes. La Convention de l’ONU de 1949 pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui précise dans son célèbre préambule que « la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de prostitution, sont incompatibles avec la dignité humaine et la valeur de la personne humaine et mettent en danger le bien-être de l’individu, de la famille et de la communauté. » Selon cette même convention, il suffit, pour être victime de traite, d’être embauché, entraîné ou détourné aux fins de prostitution. Le protocole de Palerme (adopté par les Nations unies en 2000) propose quant à lui une définition alternative à la traite, définie comme « le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité, ou par l’offre ou l’acceptation de paiements ou d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur une autre aux fins d’exploitation. L’exploitation comprend, au minimum, l’exploitation de la prostitution d’autrui ou d’autres formes d’exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l’esclavage ou les pratiques analogues à l’esclavage, la servitude ou le prélèvement d’organes ». Si cette définition est à la fois plus large (toute forme d’exploitation peut être la finalité de la traite) et plus restrictive (on y parle d’« exploitation de la prostitution » et non plus de « prostitution », et on attend l’exercice d’une forme de contrainte ou d’abus d’une situation vulnérabilité sur les victimes majeures) que la définition de 1949, elle reste volontairement dans le flou en ne définissant pas la notion d’exploitation. Ce flou a permis à la France, lorsqu’elle a introduit dans son code pénal et adapté la définition du Protocole, de traduire « exploitation de la prostitution » par « proxénétisme ». La définition du proxénétisme en France étant particulièrement large – en permettant de sanctionner toute aide apportée à la prostitution d’autrui – la nouvelle infraction française de traite ne désavoue dès lors pas la conception de la traite retenue par la Convention de 1949. En d’autres termes, alors que des outils de droits commun existent pour répondre à la volonté de pénaliser le travail forcé, que ce soit dans la prostitution ou ailleurs, la prostitution fait toujours l’objet de mesures spécifiques qui la pénalisent en tant que telle.

Quel est le rôle de cette pénalisation spécifique ? Dans quelles dynamiques s’inscrit-elle ? Quelles en sont les conséquences ? De multiples réponses ont déjà été apportées à ces questions, mais trop souvent, les réponses apportées se réfèrent à la répression d’une prostitution sinon essentialisée, du moins idéale, de sorte qu’elles peinent à rendre compte des tensions qui traversent l’industrie du sexe. Aussi, une synthèse des principales théories sur la répression du travail sexuel, au regard des dynamiques générales qui traversent le domaine du travail reproductif, devrait nous permettre de rendre compte précisément des enjeux de la lutte des travailleuses du sexe. Au-delà des approches purement historiques, il est également intéressant de prendre en compte la fonction de la répression du travail sexuel et de la stigmatisation de celles qui l’exercent par rapport à l’économie sexuelle en tant que telle. Si la répression de la prostitution a bien une fonction spécifique dans un système capitaliste qui repose entre autres sur l’appropriation du travail gratuit des femmes, ce contexte économique n’est pas suffisant pour rendre compte des tensions au sein desquelles prend place cette répression.
Les travaux de Paola Tabet montrent ainsi que si c’est le stigmate qui définit la prostitution, celui-ci n’a pas besoin du système capitaliste pour s’exprimer. Dans de nombreuses sociétés non capitalistes, des femmes sont stigmatisées en tant que prostituées, pas forcément parce qu’elles prennent part à un échange économicosexuel, mais parce qu’elles y prennent part dans un échange qui échappe aux règles établies de l’échange des femmes dans un système patriarcal. Ces travaux ne sont pas sans rappeler ceux menés avant elle par Gayle Rubin et publiés sous le titre « Traffic in Women » en 1975 dans lesquels, là aussi, l’enjeu est d’expliquer l’oppression des femmes sans subordonner celle-ci à sa fonction potentielle dans le capitalisme. Surtout, c’est dans « Penser le sexe » que Gayle Rubin étudie plus en détail les systèmes de hiérarchies sexuelles qui structurent nos sociétés :

Les sociétés occidentales modernes valorisent les actes sexuels selon un système hiérarchique de valeur sexuelle. […] Les individus dont le comportement sexuel correspond au sommet de cette hiérarchie sont récompensés par un certificat de bonne santé mentale, la respectabilité, la légalité, la mobilité sociale et physique, le soutien des institutions et des bénéfices d’ordre matériel. À mesure que les comportements ou les intérêts des individus se situent à un niveau inférieur de cette échelle, ces derniers sont l’objet d’une présomption de maladie mentale, d’absence de respectabilité, de criminalité, d’une liberté de mouvements physique et sociale restreinte, d’une perte de soutien institutionnel et de sanctions économiques.
Un opprobre extrême et punitif maintient certains comportements sexuels au plus bas niveau de cette échelle, et constitue une sanction efficace contre ceux qui ont de telles pratiques. L’intensité de cet opprobre a ses racines dans la tradition religieuse occidentale. Mais l’essentiel de son contenu actuel vient de la stigmatisation médicale et psychiatrique(19).

En ce sens, la prostitution est réprimée et stigmatisée en tant que déviance, au même titre que l’homosexualité, en vertu d’un système qui oppose différents types de pratiques sexuelles telles que homosexuelle/hétérosexuelle, gratuite/vénale, etc. La théorie de Gayle Rubin présente ainsi la répression du travail sexuel comme ayant une fonction non forcément subordonnée à un ordre économique, mais qui prend place dans un système sexuel autonome, au sein duquel convergent des intérêts externes (économiques, donc, mais aussi religieux ou médicaux).
Elizabeth Bernstein, spécialiste du néolibéralisme, analyse quant à elle la répression du travail sexuel comme un moyen de réaffirmer les frontières de l’intime et du public(20), et considère ainsi les campagnes de l’abolitionnisme contemporain comme prenant part à un « agenda sexuel néolibéral » :

Je situe ces politiques néo-abolitionnistes dans les termes d’un agenda sexuel néolibéral (plutôt que traditionaliste), qui situe les problèmes sociaux à l’échelle d’individus déviants plutôt qu’au niveaux d’institutions officielles, qui cherche les remèdes sociaux à travers des interventions de justice criminelle plutôt qu’à travers l’État providence redistributif, et qui défend la bienfaisance des privilégiés plutôt que pour l’empowerment des oppressé-e-s (21).

Ainsi, la répression de la prostitution n’apparait pas seulement comme un moyen de conforter un certain ordre économique, mais plutôt comme un moyen d’imposer la logique néolibérale jusque dans l’économie sexuelle elle-même. Et c’est justement parce que le travail sexuel, pas plus que les autres secteurs du travail reproductif ou productif, n’échappe pas au néolibéralisme, qu’il peut être intéressant de l’envisager au regard du traitement des autres secteurs du travail reproductif.
Dans ses recherches sur ce qu’elle nomme le « fémonationalisme », Sara Farris note que la migration des femmes destinées au secteur reproductif, contrairement à celle des hommes migrants, est plutôt encouragée par l’État, dans un contexte de désengagement de celui-ci vis-à-vis de la prise en charge de services tels que la garde des enfants, et un contexte d’accroissement de femmes « nationales » dans le secteur productif :

N’étant plus perçues comme celles qui volent le travail ou profitent des aides sociales, les femmes migrantes sont les « domestiques » qui aident à maintenir le bien-être des familles et des individus européens. Elles sont les fournisseurs de travail et d’intérêts, celles qui, en aidant les femmes européennes à défaire les genres en se substituant à elles dans le foyer, permettent à ces femmes « nationales » de devenir des travailleuses sur le marché du travail « productif ». De plus, elles sont celles qui contribuent à l’éducation des enfants et aux soins physiques et émotionnels des personnes âgées, fournissant ainsi un état de bien-être, de moins en moins pris en charge par l’Etat. […] Le rôle « utile » que les travailleuses migrantes jouent dans la restructuration contemporaine des régimes de bien-être, et la féminisation de secteurs clés dans l’économie des services, bénéficient d’une certaine indulgence des gouvernements néo-libéraux et de la compassion trompeuse des partis nationalistes envers les femmes migrantes, comparativement aux hommes migrants. […] Dans la mesure où elles sont considérées comme les corps utiles aux générations futures, en tant que mères jouant un rôle crucial dans le processus de transmission des « valeur sociétales », en tant que remplaçantes des femmes nationales dans le secteur reproductif, mais aussi en tant qu’épouses potentielles pour les hommes européens, les femmes migrantes semblent devenir les cibles d’une campagne de bienveillance trompeuse dans laquelle elles sont « nécessaires » en tant que travailleuses, « tolérées » en tant que migrantes et « encouragées » à se conformer aux valeurs occidentales en tant que femmes (22).

Le fémonationalisme, tel que défini par Sara Farris, désigne « la mobilisation contemporaine des idées féministes par les partis nationalistes et les gouvernements néolibéraux sous la bannière de la guerre contre le patriarcat supposé de l’Islam en particulier, et des migrants du Tiers monde en général(23) ». Autrement dit, la rhétorique des discours qui défendent l’intégration des femmes immigrées par le travail a finalement beaucoup moins pour objet les intérêts des femmes en question que ceux de l’économie nationale pour laquelle ces travailleuses assurent la reproduction de la force de travail à moindre frais. Dans ce contexte, les femmes migrantes constituent non pas une « armée de réserve, constamment menacée par le chômage et l’expulsion et utilisée de façon à maintenir une discipline salariale », comme il était d’usage dans les années 1970 et 1980 de décrire les « femmes en tant que salariées extra-domestiques » mais plutôt une « armée régulière de main-d’œuvre extrêmement bon marché ».
Ainsi, si l’encouragement à la migration des femmes destinées au secteur reproductif semble à première vue relever d’une politique opposée aux restrictions au contraire très sévères sur la migration des travailleuses du sexe, ces deux politiques distinctes peuvent en réalité être considérées comme complémentaires : tout d’abord, on notera que les discours anti-traite, et de manière générale anti-prostitution, visant à sauver les femmes des réseaux de migrations supposés les exploiter en insistant sur la nécessité de la « réinsertion », c’est-à-dire de l’insertion dans l’économie nationale légale (ce qui signifie, pour des femmes en grande majorité migrantes, une insertion dans le secteur du travail domestique, du care, etc.), participent tout à fait de ce que Sara Farris définit par le terme de « fémonationalisme ». Alors même que le capitalisme mondialisé entraine la dépossession par les femmes de leurs moyens de survie, notamment aujourd’hui dans les pays d’Afrique et d’Asie, et entraine dès lors une massification des migrations (et de la prostitution), la répression des travailleuses du sexe, dans un contexte de marchandisation du travail reproductif effectué par les immigrées, parce qu’elle a pour conséquence de maintenir les travailleuses du sexe dans une situation précaire, les constitue ainsi, à l’instar des travailleuses domestiques, comme une « armée régulière de main-d’œuvre extrêmement bon marché ». Autrement dit, la répression des travailleuses du sexe, en ce qu’elle entraine la précarisation de ces dernières, n’a pas seulement pour conséquence d’instaurer un rapport de force en faveur des clients, tierces-parties et proxénètes, mais sert tout un système économique capitaliste, patriarcal et raciste, qui bénéficie du moindre coût de ce secteur du travail reproductif. Plus précisément, on peut même analyser dans le maintien de la précarisation des travailleuses du sexe leur constitution institutionnalisée en une armée de réserve des travailleuses domestiques, et ainsi voir s’instaurer un système à trois niveaux dans le travail des femmes : à un premier niveau, la force de travail féminine, destinée au secteur productif, et qui continue à être moins rémunérée que celle des hommes, participe d’un système qui continue d’imposer aux femmes un modèle hétérosexiste puisque le mariage apparaît comme un moyen d’atteindre un niveau de vie qu’un salaire féminin seul ne permet pas. À un deuxième niveau, les politiques migratoires qui maintiennent le bas prix du travail domestique renforcent également le niveau de salaire plus faible des femmes employées dans le secteur productif. Enfin, au niveau des travailleuses du sexe, la répression et la stigmatisation de ces dernières prend la forme d’une menace pesant sur les femmes qui n’accepteraient pas les conditions d’exploitation du travail salarié, domestique, ou du mariage.

En ce sens, les discours anti-travail du sexe, qui ne voient d’issue à l’exploitation sexuelle des femmes que dans le sexe non-marchand, et d’émancipation économique que via le travail légal, et notamment le travail dans le secteur productif, nous semblent dès lors encourager, contrairement à ce qu’ils annoncent, cette exploitation via un travail d’autant plus exploité qu’il apparaît comme gratuit, spontané, naturel. Au contraire, la revendication du travail sexuel comme travail nous invite à repenser les rapports de reproduction dans l’objectif d’en finir avec l’exploitation, qu’elle soit rémunérée ou non.

Sexwork against work

Comme nous avons essayé de le montrer jusqu’ici, la question de la « prostitution » ne saurait faire l’objet d’une réflexion simpliste au seul prisme des rapports de genre. Il est au contraire plus que nécessaire que la gauche s’empare des enjeux politiques du travail sexuel compris comme un secteur du travail reproductif. Il est vrai, comme le signale Silvia Federici dans son texte « Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail » que l’enjeu du travail reproductif a été bien trop peu investi par le mouvement féministe lui-même :

Il n’y a pas de doute en effet que si le mouvement féministe en Europe et aux États-Unis s’était concentré sur le fait que l’État reconnaisse le travail de reproduction comme un travail et en assume la responsabilité financière, nous n’aurions pas assisté au démantèlement du peu de services disponibles dans ce domaine et à une solution coloniale au « problème du ménage »(24).

Mais c’est justement à ce titre que les débats sur le travail sexuel devraient constituer une occasion nouvelle de (re)penser cette question, et d’être en mesure de construire une véritable opposition aux politiques libérales qui s’en sont, elles, emparées depuis longtemps avec les conséquences que l’on connait (fémonationalisme, libéralisation de l’industrie du sexe au seul profit des patrons et tierces parties, augmentation générale du travail à fournir par les femmes suite au désengagement de l’État des services publics, etc).
Affirmer que le travail sexuel est un travail apparaît en effet constituer une étape nécessaire tant en ce qui concerne la lutte contre le capitalisme que pour ce qui est de l’émancipation des femmes et notamment leur émancipation sexuelle. Nous reprendrons ainsi pour qualifier la pertinence politique du slogan « sexwork is work » les mots utilisés par Kathi Weeks lorsqu’elle se réfère au mouvement Wages for Housework : « c’était un projet réformiste avec des aspirations révolutionnaires(25) ». Si la lutte contre la criminalisation du travail sexuel peut en effet apparaitre, au premier abord, plutôt réformiste en ce qu’elle consiste essentiellement à demander un changement législatif pour permettre à des travailleurSEs de travailler dans de meilleures conditions, l’appréhension du sexe comme un travail ouvre en revanche des perspectives bien plus ambitieuses en termes d’émancipation.
En ce qui concerne la lutte contre la criminalisation, il conviendra cependant de rappeler que si les travailleuses du sexe peuvent être définies comme l’armée de réserve des femmes exploitées dans le travail salarié, domestique, ou le mariage, alors l’amélioration de leurs conditions de travail ne peut être que bénéfique à ces dernières. De la même manière, si la persistance du stigmate de pute fait planer une menace sur toutes les femmes en ce qu’il ne se contente pas seulement de restreindre leurs libertés, mais surtout, légitime les violences envers elles, alors la lutte contre la stigmatisation des travailleuses du sexe devrait à ce titre être dans les priorités de l’agenda féministe. Par ailleurs, dans la mesure où à l’échelle globale, la lutte contre la « prostitution » prend essentiellement la forme d’une lutte contre la « traite » (telle que définie par la Convention de 1949), via le financement par les gouvernements occidentaux d’ONG qui interviennent dans les pays du Sud pour « sauver » les potentielles victimes de cette traite, la fin de ces politiques signifierait le droit à l’autonomie pour les travailleuses du sexe concernées, aujourd’hui régulièrement victimes, dans de nombreux pays, d’une forme d’impérialisme humanitaire via les personnalités et ONG de la « rescue industry »(26). De plus, alors que la grande majorité des travailleuses du sexe dans les pays occidentaux sont des travailleuses immigrées ou non-blanches, de même que la plupart de celles et ceux qui « soutiennent » leur activité et sont à ce titre condamnables pour proxénétisme, la lutte contre la prostitution prend particulièrement, dans ces pays, la forme d’une offensive raciste, qui participe de l’incarcération systémique des populations non-blanches. Si certains ou certaines peuvent utiliser cet état de fait de la division raciste du travail sexuel pour arguer qu’il est justement nécessaire de pénaliser les hommes supposés majoritairement blancs bénéficiaires du travail sexuel – les clients(27).– il nous semble au contraire dangereux de vouloir rééquilibrer la balance en renforçant l’instrument même de ce racisme systémique. Il ne s’agit cependant pas de prendre une défense non critique des tierces parties et autres bénéficiaires de l’industrie du sexe : la dépénalisation du travail du sexe doit au contraire être comprise comme un moyen de renforcer l’autonomie des travailleuses du sexe vis-à-vis des situations de clandestinité les plus propices à leur exploitation. Dans ce cadre, les craintes régulièrement exprimées selon lesquelles la reconnaissance du travail sexuel ne ferait que donner plus de poids à la division sexiste et raciste du travail nous semblent non seulement infondées, mais surtout, cette reconnaissance constitue selon nous la condition sine qua non de lutte contre cette division et contre les oppressions qui en résultent.

Refuser la reconnaissance du travail sexuel, c’est en effet renforcer la division entre le « vrai » travail, notamment salarié, qui a droit de cité dans l’espace public, et le « non-travail », qui a lieu dans la sphère privée. Il s’agit donc de cesser d’opposer la sphère productive du travail salarié aux échanges considérés comme relevant de la sphère privée non-marchande, car cette opposition, qui ne sert qu’à masquer le travail réalisé mais non comptabilisé dans le salaire, n’est profitable qu’au capital :

Il y a longtemps déjà, Marx expliquait que le salariat dissimulait l’ensemble du travail non rémunéré à l’origine du profit économique. Mais mesurer le travail par le salaire voile également l’ampleur de la subordination de l’ensemble de nos rapports sociaux aux rapports de production, le degré auquel chaque moment de nos vies participe de la production et de la reproduction du capital. Le salaire, dans les faits (et cela inclut l’absence de salaire), a permis au capital d’obscurcir la longueur de notre journée de travail. Le travail apparaît ainsi comme un seul compartiment de la vie quotidienne, qui n’existe que dans certains lieux. Le temps que nous passons dans l’usine sociale, pour nous préparer au travail, ou à aller travailler, la restauration de nos « muscles, nerfs, os et cerveau » avec des repas rapides, du sexe rapide, des films, etc, sont autant d’instants qui nous apparaissent comme des loisirs, du temps libre, des choix individuels28.

En d’autres termes, il s’agit d’étendre la portée du slogan « le personnel est politique » afin d’y inclure non seulement la reproduction de la domination masculine au sein du domaine privé, mais aussi la reproduction des dynamiques favorables au capitalisme. C’est que, comme le rappelle Lise Vogel au sujet du travail domestique, la division entre la sphère du travail salarié et celle de ce qui est considéré comme relevant du privé, ne fait, notamment dans une société patriarcale, que renforcer les structures de domination :

La démarcation fortement institutionnalisée entre le travail domestique et le travail salarié, dans un contexte de suprématie masculine, forme la base d’une série de puissantes structures idéologiques, qui acquièrent une autonomie significative.(29)

Dans ce cadre, affirmer que « le travail sexuel est un travail » et donc que le sexe, rémunéré ou non, peut être un travail, doit ouvrir la possibilité d’un processus de désidentification – pour reprendre le terme que Kathi Weeks utilise en se référant à la campagne Wages for Housework – des femmes de la sexualité à laquelle elles sont, dans une société capitaliste patriarcale, souvent contraintes :

Réclamer un salaire pour une pratique « si identifiée à une pratique féminine » permet d’entamer un processus de désidentification : « Rien que demander un salaire revient déjà à clamer que nous ne nous identifions pas à ce travail » (Edmond et Flemming). Ainsi, « dans la mesure où par la lutte [elles] gagn[ent] le pouvoir de briser [leur] identification capitaliste », les femmes peuvent, selon Cox et Federici, au moins déterminer ce qu’elles « ne [sont] pas (30) ».

De la même manière avec « sexwork is work », s’il ne s’agit pas encore de savoir quelle sexualité (re)construire dans le cadre d’une lutte féministe, il s’agit au moins de savoir celle dont on ne veut pas – une sexualité de service organisée selon la division sexiste du travail. Comme l’écrit Silva Federici :

nous voulons nommer travail ce qui est un travail de sorte que nous pourrions éventuellement redécouvrir ce qu’est l’amour afin de créer notre sexualité, que nous n’avons jamais connue (31).

Il ne s’agit donc pas, au travers de « sexwork is work » de demander que le travail du sexe soit considéré comme un travail « comme les autres », et qu’à ce titre sa dépénalisation soit considérée comme une fin en soi. La mise en application d’une telle politique libérale, comme on l’a vu avec les exemples allemands ou hollandais, ne sert que les intérêts des patrons de l’industrie du sexe, de sorte que ces politiques n’ont pour effet que de remettre dans les mains des capitalistes la rémunération des travailleuses du sexe. Il s’agit bien au contraire de réaffirmer que si cette reconnaissance du travail sexuel est nécessaire, c’est justement parce ce n’est qu’en l’identifiant clairement que les femmes seront à même de pouvoir le refuser, dans le cadre d’une lutte plus générale de refus du travail et pour une refondation radicale de la société et de ses dynamiques de reproduction.

Conclusion

L’analyse du travail sexuel en termes de travail reproductif présente ainsi plusieurs avantages. Premièrement, en nous invitant à ne pas seulement regarder l’industrie du sexe comme une simple industrie au sein de laquelle se déploient des dynamiques capitalistes, sexistes et racistes, elle nous permet de considérer le rôle fondamental de celle-ci au sein du système capitaliste. En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement de considérer l’exploitation des travailleurSEs du sexe par les bénéficiaires directs du travail du sexe – proxénètes, tierces parties, clients – mais plutôt de ne considérer ceux-ci que comme les médiateurs de l’exploitation plus globale des femmes par le capital. Deuxièmement, en nous permettant d’analyser les dynamiques à l’oeuvre dans la répression du travail sexuel – répression notamment en lien avec des enjeux de gestion des migrations – l’introduction des travailleuses du sexe dans la catégorie plus générale des travailleuses reproductives, côte à côte avec les travailleuses domestiques ou du care, nous permet de saisir les enjeux de la lutte des travailleuses du sexe en des termes de lutte contre le néolibéralisme et notamment de ses effets sur les femmes immigrées ou du Tiers-Monde. Enfin, en nous invitant à repenser la notion même de « travail », ces analyses nous offrent l’occasion de redonner une dynamique nouvelle à la lutte contre l’appropriation de celui-ci, une dynamique qui permette notamment de prendre en compte les travailleurs et travailleuses traditionnellement exclues de ces luttes et qui, souvent, sont réduits à lutter de manière isolée, en dépit et en conséquence des effets désastreux du capitalisme sur leur vie (travailleurs indépendants précaires, mères célibataires, travailleuses du sexe, travailleuses domestiques, sages-femmes, etc.) en vue d’une remise en cause radicale de la division du travail et des idéologies – notamment sexistes et racistes – sur lesquelles elle repose.

Morgane Merteuil.

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1. Cet argument est régulièrement développé dans les textes d’auteur-e-s abolitionnistes, voir par exemple, pour ceux qui le formulent le plus explicitement, un communiqué de l’AIVI : « la prostitution n’est pas un travail mais une violence! » ou l’ouvrage de Janice Raymond, « not a choice, not a job »
2. Lilian Mathieu, La fin du tapin, Sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution, Bourin, 2013, p. 17.
3.Pour un aperçu des débats entre le mouvement Wages for Housework et les mouvements féministes et de gauche, voir par exemple Silvia Federici et Nicole Cox, « Counterplanning from the Kitchen », in Silvia Federici, Revolution at Point Zero, PM Press, 2012, p. 28-40, réponse au « Women and Pay for Housework » de Carol Lopate.
4.Carole Leigh, « inventer le travail du sexe », in Luttes XXX – inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin, éd. du remue-ménage, 2011, p. 267-270.
5. https://www.youtube.com/watch?v=enpTFJsswWM à partir de 1:10:23.Transcription Ellis Suzanna Slack, traduction Morgane Merteuil.
6. Voix du jaguar.
7. Silvia Federici et Nicole Cox, « Counterplanning from the Kitchen », in  Silvia Federici, Revolution at Point Zero, PM Press, 2012, p.31
8. Silvia Federici et Nicole Cox, « Counterplanning from the Kitchen », in Silvia Federici, Revolution at Point Zero, PM Press, 2012, p.31.
9. Silvia Federici, « Why Sexuality is work », in Silvia Federici, Revolution at Point Zero, PM Press, 2012, p.25.
10.Silvia Federici, « Wages against Housework », in Silvia Federici, Revolution at Point Zero, PM Press, 2012, p.15.
11.Leopoldina Fortunati, The Arcane of Reproduction : housework, prostitution, labour and capital, Autonomedia, p.17.
12.Leopoldina Fortunati, The Arcane of Reproduction : housework, prostitution, labour and capital, Autonomedia, p.17.
13.Leopoldina Fortunati, The Arcane of Reproduction : housework, prostitution, labour and capital, Autonomedia, p.18.
14.Silvia Federici, Caliban et la sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive, Entremondes et Senonevero, 2014 pour la traduction française, p.191-192.
15.Clyde Plumauzille, Le « marché aux putains » : économies sexuelles et dynamiques spatiales du Palais-Royal dans le Paris révolutionnaire, Revue Genre, Sexualités et Sociétés, n°10 Automne 2013, p. 21/26.
16. Voir Henry Heller, The Bourgeois Revolution in France. 1789-1815, Berghahn Books, 2009.
17. Karl Marx, Le Capital, Livre I, « Machinisme et grande industrie ». http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-9.htm
18. Voir Alexandre Frondizi, Histoires de trottoirs. Prostitution, espace public et identités populaires à la Goutte – d’Or, 1870 – 1914, Mémoire de thèse, 2007.
19. Gayle RUBIN, “Penser le sexe”, in Surveiller et jouir – Anthropologie politique du sexe, Epel, 2010, traduction Flora Bolter, Christophe Broqua, 20. Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, p. 156-157.
21.  Voir : Elizabeth Bernstein, Temporarily Yours, Intimacy, Authenticity and the Commerce of Sex, The University of Chicago, 2007.
Elizabeth BERNSTEIN, “the sexual politics of the new abolitionnism”, in Differences : a journal of feminist cultural studies, 18/3, 2007, p. 137 .
22. Sara Farris, « Les fondements politico-économiques du fémonationalisme ».
23. Sara Farris, « Les fondements politico-économiques du fémonationalisme ».
24. Silvia Federici, « reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail ».
25. Kathi Weeks, The problem with work : feminism, marxism, antiwork politics and postwork imaginaries, Duke University Press, 2011, p. 136.
26. Laura Agustin, « Kristof and the Rescue industry, the soft side of imperialism ».
27. Yasmin Vafa, « Racial Injustice: The case for prosecuting buyers as sex traffickers »
28. Silvia Federici et Nicole Cox, « Counterplanning from the Kitchen », in Silvia Federici, Revolution at Point Zero, PM Press, 2012, p.35-36.
29. Lise Vogel, Marxism and the opression of women : Toward a unitary theory, Brill, 2013, p.160.
30. Kathi Weeks, The problem with work : feminism, marxism, antiwork politics and postwork imaginaries, Duke University Press, 2011, p.130.
31. Silvia Federici, « Wages against Housework », in Silvia Federici, Revolution at Point Zero, PM Press, 2012, p.20.

Source : Morgane Merteuil, revueperiode.net

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Le groupe Lesbien et Gay de soutien aux mineurs, UK 1984-85 https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/04/le-groupe-lesbien-et-gay-de-soutien-aux-mineurs-uk-1984-85/ Thu, 04 Sep 2014 14:18:13 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=216 Continuer la lecture →]]> Texte en anglais trouvé sur le site anar britannique Libcom.org, dans sa rubrique « History », sous le titre « 1984-85: Lesbian and Gay Miners’ Support Group ».
La traduction a été réalisée par le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation (CATS) de Caen en septembre 2011. ablogm.com/cats/

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Une courte histoire du Groupe Lesbien et Gay de Soutien aux Mineurs qui fut mis en place durant la grève des mineurs en 1984-85 et qui défia les préjugés portés par beaucoup de gens dans le mouvement ouvrier.

Avant la grève des mineurs il aurait été très difficile d’imaginer un minibus de mineurs grévistes circulant dans la vallée de Dulais en Galles du Sud avec sur ses portes et sur son tableau de bord un slogan disant :
« Ce véhicule a été donné par le Groupe Lesbien et Gay de Soutien aux Mineurs ».
En fait, en février 1985, il y avait 11 Groupes Lesbiens et Gays de Soutien aux Mineurs dans tout le pays. 6 d’entre eux ont répondu à notre enquête.
En décembre 1984, rien que le groupe de Londres avait réuni 11 000 £ grâce à un mélange de collectes dans les pubs, les clubs et les rues, de prestations, de fêtes et d’autres évènements. L’événement phare fut certainement le « Pits and Perverts gig» (littéralement le « concert des puits de mines et des pervers-es » NDT) à l’Electric Ballroom où Bronsky Beat était en haut de l’affiche et qui rapporta 5 650 £. Lors du concert David Donovan, un mineur des Galles du Sud déclara : « Vous avez gagné votre badge « Cole not Dole » (« Du charbon pas le chômage » NDT), et vous connaissez le sens du mot harcèlement, comme nous. Maintenant nous porterons votre badge sur nous, nous vous soutiendrons. Les choses ne changeront pas en une nuit mais maintenant 140 000 mineurs savent qu’il y a d’autres causes et d’autres problèmes. Nous savons pour les noirs, les gays et le désarmement nucléaire. Et nous ne serons jamais plus les mêmes. »
L’existence et l’activité des nombreux groupes prouvent que beaucoup de lesbiennes et gays soutenaient les mineurs. Comme le groupe de Southampton le remarquait dans sa réponse à notre enquête :
« Nos meilleures expériences furent de rencontrer des mineurs qui venaient en ville depuis Abercynon. Après être descendus ici de manière répétée et avoir rencontré des socialistes politiquement actifs, les voyant collecter de l’argent, de la nourriture et des vêtements et travailler d’une manière générale en soutien aux grévistes, leurs attitudes furent obligées de changer juste du fait de leurs propres expériences, parce qu’ils savaient que nous sommes justes des gens ordinaires, et des gens qui soutenaient leur lutte […] Ils ont dû changer beaucoup de leurs attitudes et comme cela a souvent été dit, les choses ne furent plus jamais les mêmes ».

Formation et activités
Les Groupes Lesbiens et Gays de Soutien aux Mineurs qui ont répondu à notre enquête furent formés plus tard que les autres groupes. Le groupe de Londres fut le premier à être créé en juillet 1984 et il démarra avec 11 membres. 6 mois plus tard, il était passé à 50. Répondant à notre questionnaire, ils et elles déclarèrent que la formation du groupe fut « l’un des développements les plus importants et positifs dans la communauté lesbienne et gay de Londres en 1984. »
Le Groupe Lesbien et Gay de Soutien aux Mineurs du Lothian (une région d’Écosse NDT) fut créé 2 mois plus tard en septembre 1984 avec 12 membres rassemblant chaque semaine 40 £ pour le centre gréviste de White Craige dans le Lothian de l’Est.
Les « Lesbiennes Contre les Fermetures de Mines », de Londres, suivirent en novembre 1984, impliquant plus de 20 femmes. Elles collectaient 50 £ par semaine pour le Groupe d’Action des Femmes de Rhodisia, à Worksop, et déclaraient : « Les activités des femmes dans la grève (les femmes des mineurs NDT) avaient évidemment une influence majeure sur nous ». Le soutien lesbien et gay aux mineurs a reçu une bonne couverture dans la presse de gauche et syndicale. À la « rencontre de la marge » des lesbiennes et gays, à laquelle participèrent 250 personnes, lors de la conférence du Parti Travailliste en octobre 1984, le NUM qui dominait la conférence*, envoya le message de soutien suivant :
« Nous soutenons les libertés civiles et la lutte des lesbiennes et des gays. Nous nous réjouissons des liens établis dans les Galles du Sud et ailleurs. Notre lutte est la votre. Victoire pour les mineurs. »
Et le Groupe de Soutien des Femmes de Notts, à qui le Groupe de Lesbiennes et de Gays de Londres « Soutenez Les Mineurs » avait donné 250 £ en décembre 1984, écrivait : « J’écris au nom du Groupe de Soutien des Femmes de Notts pour vous exprimer notre gratitude pour le soutien et la solidarité que vous avez montré en formant le Groupe de Lesbiennes et de Gays de Londres « Soutenez Les Mineurs ». Nous vous envoyons également notre solidarité totale et notre soutien dans la lutte contre toutes les formes d’oppression et de préjugés basés sur la sexualité. Nos luttes font parti, et sont des parcelles, du même combat. Nous vous sommes particulièrement reconnaissantes de nous avoir constamment tenu informées de vos activités et d’avoir contribué matériellement au soutien de groupes afin que la lutte puisse continuer jusqu’à la victoire. »

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Cet article est repris du site web « Hayes People’s History » et peut être trouvé là bas.

Note du traducteur :
* Le NUM est le National Union of Mineworkers, le syndicat des mineurs participant à la confédération TUC, Trade Union Congress, le grand syndicat réformiste, social-démocrate anglais. Son poids politique au sein du Parti Travailliste, parti qui est historiquement l’émanation politique des syndicats anglais, était fort à cette époque.
Le NUM, contraint par sa base à entrer dans une lutte longue (un an de grève environ) et très violente, fit beaucoup pour freiner et finalement étouffer la lutte des mineurs, lutte qui se termina par une lourde
défaite ouvrière.

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On s’encule, ils spéculent – Eurocrade, Marseille, 2013 https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/04/on-sencule-ils-speculent/ Thu, 04 Sep 2014 13:09:32 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=201 Continuer la lecture →]]>

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Texte émis par un collectif de féministes, trans, pédés, gouines, bi.es, queers, asexuel.les, et tordu.e.s en tous genres, majoritairement blanc.hes, cisgenre et valides.

« Que le temps fort de l’Europride se déploie à Marseille est une opportunité (…) pour le positionnement de Marseille comme métropole européenne ouverte et attractive pour les LGBTI dans tout l’espace euroméditerranéen. »

« Vous pourrez profiter de la ville historique, du nouveau quartier de la Joliette sur le territoire Euro-Méditerranée, dîner sur le port, déambuler dans le quartier des créateurs – le cours Julien –, visiter le quartier historique du Panier – Plus belle la vie – ou encore profiter de la plage spécialement aménagée pour vous. »

(Extraits du site officiel de l’Europride Marseille 2013)

Déjà capitale européenne de la culture depuis début 2013 ; du 10 au 20 juillet, avec l’€uropride, Marseille devient capitale européenne de la culture gaie et lesbienne « mainstream » : les chantiers continuent et on nous remet encore une couche de peinture rose, avec cette fois-ci quelques touches d’arc-en-ciel ! Alors, puisque ce coup-ci on se sert de l’alibi culturel aux couleurs des fiertés homosexuelles, nous, féministes, trans, pédés, gouines, bi-e-s, queers, assexuel-le-s, déviant-e-s de la normalité… et habitant-e-s de Marseille, prenons la parole et partons à l’offensive pour dénoncer l’instrumentalisation et ne pas collaborer à ces politiques d’aménagement urbain qui, entre autres, installent les plus riches à la place des plus précaires, processus que, dans un certain jargon, on nommegentrification(1).

Le choix de Marseille pour le déroulement de ces événements vise à valoriser l’image de la ville afin de répondre aux exigences impliquées par son statut de pivot économique européen dans l’espace méditerranéen. Le faste du divertissement attire l’oeil et cache ce qui se trame derrière lui.

Marseille est probablement la dernière grande ville de France à ne pas être complètement aseptisée. Pour y remédier, des moyens, et pas des moindres, sont mis en oeuvre, grâce à l’opération Euromed(2), à l’Agence nationale de rénovation urbaine(3), aux partenariats publics-privés entre la métropole et, entre autres, les bétonneurs Vinci, Eiffage et consorts… Après avoir laissé l’habitat se dégrader, il s’agit de virer les pauvres des immeubles vétustes du centre-ville et de les remplacer par des bureaux, des infrastructures culturelles, des commerces et logements de standing. Une grande entreprise de  pacification, de « reconquête », s’est engagée dans le cœur de la ville où le pouvoir et la bourgeoisie se donnent à voir, exhibent leur image de marque.

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De vastes projets immobiliers pullulent un peu partout. Le Vieux Port est désormais muséifié et javellisé. Le Panier est rénové en décor de série télé, et Belsunce s’apprête à accueillir une population toujours plus aisée. Noailles devient un quartier commerçant qu’on voudrait « exotique » ou « cosmopolite », envahi de flics, de caméras et de touristes. Le marché aux puces des Arnavaux sera aseptisé, transformé par Euromed 2 en « marché des cinq continents ».

« Ici on est entre le Marais et Montmartre. » Voilà ce qu’affirment les promoteurs de l’€uropride à propos du Cours Julien… Le Cours Julien et la Plaine deviennent, certes, un quartier « boboïsé » « festif » et « créatif » avec sa branchouille-attitude, ses terrasses blindées. De là à comparer le quartier à Montmartre ou au Marais, c’est prendre les rêves des spéculateurs immobiliers pour une réalité ! Quelques petites entreprises LGBT y fleurissent certes aux côtés de boutiques de créateurs mais, même si la spéculation bat son plein, on reste assez loin des tarifs au mètre carré(4), seul véritable enjeu de toutes ces transformations pour les décideurs. Cela dit, le décor est planté, le Cours Ju, filmé par les caméras de la ville est déjà bien clinquant et augure de ce qu’il se passe sur tout le quartier de la Plaine. Il ne reste plus qu’à y attirer une population aux portefeuilles encore plus garnis et à éjecter les derniers récalcitrant-e-s. Certain-e-s, en tout cas, s’y attèlent déjà, tel ce commerçant (gay) du Cours Ju, caricature bien réelle de cette bourgeoisie bien pensante de gôche, qui a réussi à coups de citoyennisme zélé et de pétition à faire en sorte que dégagent les « zonards », mendiant-e-s ou travailleur-euses du sexe de sa rue. On peut aussi citer ce bar lesbien, place Jean Jaurès, où l’on fricote avec la police aux frontières.

Le village de l’€uropride s’installe à la Friche de la Belle de Mai, désormais lieu en vue de la culture capitale… L’ancienne manufacture de tabac accueille le pôle média où l’on tourne Plus belle la vie, le pôle culturel où l’on croise des artistes et des touristes qui se baladent en taxi ou en pousse-pousses au coeur d’un quartier si « typique »… Autres quartiers, même ambition de faire du fric : la Belle de Mai et Saint-Mauront  restent jusqu’à présent des quartiers populaires où les gens friqués sont pour l’instant minoritaires. Mais les spéculateurs savent à quoi s’en tenir : il fait bon y investir. Grâce à leurs proximités avec les quartiers Euromed et le centre-ville, grâce à la fréquentation de la Friche, des commerces pour riches et des infrastructures culturelles qui s’y installent, grâce à toutes celles en projet notamment à Saint-Mauront, grâce à la transformation de la caserne du Muy en campus universitaire : ces quartiers ont un avenir immobilier tout tracé. On y vit actuellement en partie dans des logements que les bailleurs laissent se dégrader, au milieu des rats et des cafards, mais, ça construit, ça rénove, on incite les uns à partir pendant que d’autres arrivent, attirés qu’ils sont par les évènements culturels mais aussi par le « charme » d’un quartier qu’on vend pour son « âme de village » et « ces communautés qui cohabitent et se respectent ». Pacifier pour coller à l’image publicitaire de l’agence immobilière, tout en s’assurant que cellezésseux qui seront contraint-e-s de partir, continuent à se faire la guerre (les fils et filles d’immigré-e-s contre les Rroms, les locataires contre les squatteur-euse-s, les mecs virils contre ceux qui le sont pas assez  etc.). Peu à peu, alors que les uns ou les unes partent, une nouvelle population s’installe, et ne tardera pas à trouver cellezésseux qui restent trop bruyant-e-s, trop odorant-e-s, trop voilé-e-s… et à les dénoncer, quand la loi le leur permet.

Le J4 accueille la cérémonie d’ouverture et une partie des soirées de l’€uropride. Désormais s’y dresse le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Inauguré début juin, le Mucem accueille l’expo « Au bazar du genre, féminin-masculin en Méditerranée » qui scelle une appropriation par la bourgeoisie hétéro blanche des réflexions autour du genre et des sexualités. Les luttes féministes, trans, homosexuelles, queers…, nos existences en somme, y sont muséifiées, vidées de leurs sens, pensées avec les termes des puissants. On se rend dans ce « grand marché » en famille, pour y observer les curiosités exposées : des photos de femmes voilées en talon, des vidéos des premières gaypride y croisent celles de cérémonies de dévoilement organisées dans les colonies(5), ou encore des pisse-debout, des préservatifs féminins, des hymens artificiels et des badges féministes en vitrine…

Joliette, J4, quais d’Arenc : lieu phare de la transformation urbaine opérée ces dernières années par le projet Euromed, qui s’étendra jusqu’aux Crottes et à La Cabucelle. A la place des logements ouvriers, des docks, des entrepôts et autres espaces industriels et portuaires, se dresse aujourd’hui un quartier d’affaires, des bureaux à n’en plus finir pour y accueillir des activités tertiaires « innovantes » ou des sièges d’entreprises, comme la tour de la CMA-CGM (compagnie des porte-conteneurs). On y trouve aussi le silo, transformé en salle de concert et de spectacle, la future galerie marchande et son Multiplex et bien sûr les docks des Sud (qui accueillent les soirées de l’€uropride) : tout un commerce culturel pour jeunes cadres dynamiques.

Au final, un nombre incalculable de projets de rénovation urbaine sont en cours ou partiellement réalisés et rendront Marseille si parfaitement semblable à d’innombrables autres grandes villes. On a bien là un phénomène de normalisation, d’homogénéisation des villes, toutes sur un même modèle : à chaque pièce du puzzle, sa fonction.

L’€uropride s’installe dans des endroits huppés, symboliques de la politique de la ville. Cet évènement s’adresse aux lesbiennes et gays qui ont pu montrer patte blanche et s’intégrer. Cellezésseux que les intérêts capitalistes souhaitent accueillir au coeur de la ville à la place de cellezésseux qu’on voudrait cantonnés dans des cités dortoirs encerclées par la police, dans les usines ou dans les mêmes bureaux mais aux heures de ménage, ou encore dans les prisons (et autres centres de rétention, établissements pour mineurs, maisons d’arrêt, hôpitaux psy).

La ville elle-même devient un lieu d’enfermement. Les urbanistes combattent les angles morts, tous ces espaces qui échappent encore au regard des caméras de vidéosurveillance. Autant de lieux d’une sociabilité qui n’est pas encore totalement intégrée à la normalité et aux flux contrôlés : des “marchés aux voleurs”, des zones où l’on peut se retrouver pour tenir les murs, des espaces libres pour s’y rencontrer entre pédés (et plus si affinités), d’autres où les travailleuses-eurs du sexe emmènent leurs clients… Il s’agit, au final, d’empêcher tout rassemblement, tout arrêt, tout attroupement. La configuration des lieux et l’architecture sont pensées pour des interventions policières, voire militaires, rapides et efficaces.

Nous, féministes, trans, pédés, gouines, bi.es, queers, asexuel.les, et tordu.e.s en tous genres refusons de collaborer avec cette machine de guerre et son alibi culturel, avec les concepteurs et les profiteurs de ce système dont la politique d’aménagement urbain n’est qu’une des multiples facettes. Nous choisissons de prendre la parole et de visibiliser nous-mêmes nos déviances à l’ordre hétéropatriarcal et homonormé. Nous refusons de nous laisser confiner dans les endroits spécialisés où l’on exploite commercialement notre besoin de rencontre.  Nous nous battrons pour défendre des lieux de rencontre (et/ou de « racolage ») qui ne sont pas contrôlés par des patrons, des macs ou une quelconque autorité, des lieux où il n’y ait pas besoin de puce électronique ni d’aucun moyen de paiement pour s’y rendre.  Pour que naissent ou renaissent ces lieux, dans nos quartiers, en groupant nos forces face aux flics, aux machos ou aux fachos qui voudraient nous en chasser… Parce que souvent notre genre ou notre apparence nous contraignent à n’exister que dans certains espaces-temps, nous voulons nous réapproprier la ville parce qu’elle est aussi, dans son ensemble, presque systématiquement conçue et vécue selon le modèle hétéro-patriarcal et la division sexuée du travail(4). Nous  voulons reprendre la parole des mains de ceux qui se la sont accaparée pour faire passer leurs arguments publicitaires de tour-operator gay-&-keuf-friendly, leur discours libéral, sécuritaire et ethno-centré, si semblable à celui de l’ensemble de cette classe dirigeante qui, de gauche à droite, mène des politiques qui renforcent l’exclusion, l’exploitation et les dominations.

A toustes cellezésseux, quels que soient nos genres, nos sexualités, nos cultures, nos couleurs de peau, à cellezésseux pour qui cela signifient, d’une manière ou d’une autre, que nous n’avons plus notre place dans la ville, à nous de refuser la réduction des espaces à leur simple fonction dans la machine productive, à nous de refuser l’absorption de l’ensemble de nos rapports dans cette spirale capitaliste. A nous toustes de ne pas nous contenter de la maigre place qu’on nous laisse mais d’en déborder.

Des habitant.es de Marseille féministes, trans, pédés, gouines, bi.es, queers, asexuel.les, et tordu.e.s en tous genres, majoritairement blanc.hes, cisgenre et valides.

1  – « L’embourgeoisement des quartiers populaires passe par la transformation de l’habitat, des commerces et de l’espace public, ce qui en fait un processus spécifique qu’on appelle gentrification. Cette transformation matérielle peut prendre différentes formes, comme la réhabilitation du bâti ancien ou sa démolition et son remplacement par des bâtiments neufs. Elle peut être progressive et diffuse, à l’initiative des ménages acquérant et transformant peu à peu les logements, ou de promoteurs immobiliers et de commerçants, ou au contraire planifiée par les pouvoirs publics et transformant d’un seul coup un quartier entier ou un ancien espace d’activité ouvrier (friche industrielle, portuaire, ferroviaire), le plus souvent en partenariat étroit avec des promoteurs privés. » (Anne Clerval, La Lutte des classes dans l’espace urbain, extrait d’entretien, in Lutte des classes et aménagement du territoire, http://basseintensite.internetdown.org)

2 – « Euromed » est une opération « prioritaire » d’aménagement du territoire mise en oeuvre par décret ministériel en 1995 et qui s’étend d’abord sur le périmètre Euromed 1 (la rue de la République, Arenc, la Joliette, la Friche Belle de Mai et la caserne du Muy, Saint-Charles / Porte d’Aix…) puis Euromed 2 (la Cabucelle, les Crottes, Bougainville, les puces des Arnavaux, les Aygalades, le futur éco-quartier Allar…). L’Etablissement Public d’Aménagement Euroméditerranée est une entreprise privée financée et administrée par des acteurs du secteur public (ministres, élus de la ville, préfet…).

« Euromed est l’outil local idéal pour la « restructuration de Marseille » (…) qui s’opère à coups d’expropriations, d’expulsions, d’exercice à outrance du droit de préemption (c’est-à-dire qu’Euromed est toujours prioritaire pour racheter les immeubles de la zone). (…) Il y a un côté exemplaire dans les projets Euromed du simple fait que « l’aménagement du territoire » se déploie et se décline aussi bien à l’échelle de la ville qu’à l’échelle internationale, en passant par l’échelle européenne. » (Marseille Infos, spécial Euroméditerranée,  http://basseintensite.internetdown.org/IMG/pdf/euromerde.pdf)

« Les quinze premières années d’Euromediterranée donnent à voir un projet de développement économique efficace appuyé sur une volonté municipale de gentrification des quartiers arrière-portuaire. Ce projet économique et urbain était justifié par la situation de crise d’une ville en mal de régénération.  » (Marseille Euromediterranée, accélérateur de métropole, Brigitte Bertoncello, Jérôme Dubois, 2010)

3- L’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) est un établissement public industriel et commercial créé par la loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine du 1er août 2003, afin d’assurer la mise en oeuvre et le financement du Programme national de rénovation urbaine (PNRU) qui concerne les « Zones urbaines sensibles ». Pour Marseille, la politique de l’ANRU se décline en 14 projets de rénovation qui sont essentiellement dans les quartiers au Nord : la zone Centre Nord – pour Belsunce, La Villette, National… – ; Saint-Mauront ; Saint-Paul ; Malpassé ; Les Flamants ; Saint-Barthélémy, Picon, Plan d’Aou ; Callisté ; Saint-Joseph ; Les Créneaux ; La Viste ; La  Solidarité ; La Busserine, avec un futur pôle d’attractivité économique sur la place de la gare et où, comme à La Savine, le désamiantage est prétexte à détruire les logements pour « reloger » ailleurs les habitants. C’est aussi, au Sud, le quartier de la Soude – Hauts de Mazargue, qu’ils envisagent de réhabiliter avec une démarche « éco-quartier », à proximité du nouveau Parc national des Calanques, et dont les nouveaux logements, à l’image des HLM construits dans le quartier des Catalans ou face à la plage du Prado du temps de Deferre, seront réservés à une clientèle sinon ethniquement au moins socialement homogène : des cadres, des employés de la Ville ou apparentés.

4 –  Dix ans après l’installation du premier bar gay dans le Marais, en 1990, le tarif de l’immobilier était déjà à 3800€ le m2, 20 ans après, en 2010, il est passé à 9300€ !

5 –  Les colons français ont mené d’importantes campagnes de dévoilement au Maghreb. Le 13 mai 1958 à Alger, place du Gouvernement : des musulmanes sont montrées sur un podium pour y brûler leur voile. L’enjeu de cette mise en scène est de taille : il faut pour les autorités coloniales que les femmes algériennes se désolidarisent du combat des leurs.

6 – « La division sexuelle du travail rend possible une des divisions spatiales fondamentales dans la ville moderne. C’est parce qu’il y a séparation entre travail domestique et travail salarié et attribution de l’un aux femmes, de l’autre aux hommes qu’ont pu se constituer des espaces-temps distincts, que l’on a pu même penser l’organisation de la ville en fonction de cette distinction, et nommer des catégories d’espaces correspondant à chacune des fonctions. Et la situation spatiale des femmes n’est pas ici seule en cause. Les deux sexes sont pris dans cette organisation, ils la construisent. Le fonctionnement de la ville reflète et renforce bien les rapports inégalitaires entre hommes et femmes que l’on constate par ailleurs. Il est bien une construction dont la cohérence, et donc la solidité, reposent sur une certaine division entre les sexes. » (A propos de la construction sexuée de l’espace urbain, Jacqueline Coutras, 1997)

>>> Trouvé sur marseilleonsencule.noblogs.org
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Non à l’instrumentalisation de la question trans par les soutiens du patron de La Mutinerie https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/01/non-a-linstrumentalisation-de-la-question-trans-par-les-soutiens-du-patron-de-la-mutinerie/ Mon, 01 Sep 2014 00:51:30 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=190 Continuer la lecture →]]> Texte de juillet 2014.

Nous sommes trans et non blancs/racisés. Nous vivons dans notre chair le fait que ces deux aspects de nous-mêmes nous précarisent. Nous sommes à la fois grévistes et soutiens de la grève à la mutinerie. Nous en avons plus que marre que le patron de ce bar et tous ceux qui le soutiennent utilisent la question trans pour faire diversion sur les questions d’exploitation capitaliste, raciste et sexiste dénoncées par les grévistes.

Les rappels sur la transidentité du patron sont malhonnêtes car on dirait que lui seul était trans et concerné par des oppressions de genre et sexualité.  Or le patron de la mutinerie n’est pas un trans perdu tout seul au milieu de personnes cis (c’est à dire non trans). Il est un trans dans un milieu queer : il y avait d’autres trans, précaires et aussi non blancs. A la mutinerie, peu importe ses opinions politiques ou identités, il est un patron. Un patron qui a comme employé-e-s des meufs, trans ou cis, des mecs trans et des gouines. Ce n’est donc pas sa transidentité qui est déterminante, mais le fait qu’il est le patron de ces personnes.

Un patron, qu’il/elle soit homo, bi, lesbienne, trans, ou tout ce qu’on voudra, est un ennemi de classe face à ses employé-e-s. Le capitalisme a de beaux jours devant lui s’il suffit que le patron ne soit pas l’homme hétérosexuel cis pour qu’on arrête de le combattre avec la même détermination.

Combien de trans ont accès à la possession d’une entreprise ? Sûrement très peu. Ce ne sont que des privilèges de classe qui peuvent le permettre dans un monde aussi transphobe, et cela a des implications concrètes. En possédant un bar, le patron de la mutinerie n’est pas concerné par les discriminations à l’emploi puisque c’est lui qui embauche . Pareil, pour trouver un logement, il est favorisé contrairement aux autres trans qui n’ont pas les filets de sécurité dont il dispose pour constituer un dossier. Tant mieux pour lui, mais qu’il n’essaie donc pas de se transformer en une victime d’un complot transphobe quand ses employé-e-s noirs et arabes, queers et trans, précaires, se rebellent contre lui. On accuse les grévistes « d’utiliser le politique » mais que font le patron et celles/ceux qui le soutiennent avec la question trans ?

Quand des trans sont précaires, exposé-e-s à de grandes difficultés matérielles, sans emploi et logement,  nous refusons catégoriquement qu’un sujet aussi sérieux que la transphobie serve à défendre un patron bourge.  Alors oui nous sommes trans, mais redisons ici que le patron de la mutinerie est un ennemi de classe. Dans ce contexte, la transidentitié ne suffit pas à nous rendre frères et soeurs, et vu le racisme et le classisme qu’a révélé cette grève, nous ne le serons jamais.

Enfin, si tous ceux qui soutiennent le patron parce qu’il est trans s’intéressaient vraiment à la condition des trans :    

  • Pourquoi ont-ils été plus pris de compassion pour la situation du trans patron et pas du tout pour celle du trans gréviste ?  

  • Pourquoi n’ont-ils pas non plus hésité à salir de manière raciste les trans non blancs en soutien à la grève, en les accusant par exemple de vouloir « casser le bar », choses qu’ils n’ont jamais dites ? [Ajout : le 21/08/14 nous tenons à préciser ce point qui illustre le racisme, particulièrement envers les pauvres de cité : un des deux trans racisés qui a tenté une médiation avec le patron avant la grève a été accusé par le patron de l’avoir menacé, de vouloir le taper dans une ruelle, et pour finir, d’être avec 10 mecs pour casser le bar … On retrouve là le discours des soit disant « bandes de mecs dangereux de cité »…]

  • Et puis comment ont-ils pu penser qu’ils défendaient réellement la cause trans en utilisant autant de procédés anti féministes, en persistant à dire, malgré le nombre croissant de personnes impliquées dans la grève et en soutien, que ce n’est qu’une histoire « de meuf frustrée d’avoir été larguée » même quand ceci est totalement faux ?

Ce texte a été distribué et affiché aux UEEH 2014

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Mutinerie à La Mutinerie, grève des cautions arabes et noires https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/01/mutinerie-a-la-mutinerie-greve-des-cautions-arabes-et-noires/ Mon, 01 Sep 2014 00:37:20 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=185 Continuer la lecture →]]> Click here to read this text in english : Mutiny at La Mutinerie

Le 25 octobre 2013 publié sur soutienauxgrevistesinsoumiz.wordpress.com

La Mutinerie, bar du Marais à Paris, a la prétention de se définir comme un bar politique : « féministe antiraciste décolonial, par et pour les meufs gouines, trans, queers »1. Il se veut collectif politique, horizontal et participatif. Avec des ateliers à prix libre, des projections, des débats, des événements incluant des réflexions sur le rapport entre dominant.e.s et dominé.e.s.

Nous – issues de l’immigration néocoloniale et de la traite, issues de banlieue et de milieu rural, tout.e.s pauvres donc sans héritage, précaires face au travail et au logement, avec nos loyers et familles à charges, sans réseau propre, sans le temps nécessaire à l’acquisition d’un capital culturel ou militant etc. – sommes employées à la Mutinerie.

Pourtant, au risque de nous mettre dans une précarité encore plus grande, nous dénonçons, publiquement maintenant, l’organisation et l’exploitation sexiste, raciste et classiste qu’il y a dans ce bar. Par ce texte, nous dénonçons la domination du patron sur ses employées, la domination des blancs sur les autres et la reproduction de normes hétérosexistes et néocoloniales.

Au vu de la renommée internationale que s’est forgée le bar en se servant de notre image et de nos luttes, nous avons choisi de diffuser ce texte le plus largement possible afin que tout le monde soit bien conscient.e de ce qui s’y joue.

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>>> Ce bar prétend « refuser d’ignorer le classisme » pourtant depuis le début:

Ecart de salaire : On est payé entre 200 et 400 euros par mois sans être déclaré quand l’équipe-gérante gagne entre 5 à 10 fois plus par mois, au minimum.

Absence de droit du travail : Certain.e.s bénéficient de la possibilité de se faire payer les taxis, d’avoir des vraies pauses repas payées, d’avoir des congés payés, de fermer plus tôt, des arrêts-maladies, des avances extraordinaires, d’être payé.e.s par le bar et la sécu pendant leurs arrêts (et tant mieux) quand l’une d’entre nous a vu ses jours non-payés après avoir été hospitalisée ou l’autre par exemple. Basé sur une domination classiste, on renforce les plus riches dans leurs privilèges et surtout, on refuse de leur en retirer au profit d’une juste répartition qui bénéficierait à celles dont la condition inférieure est considérée comme normale.

Différences de traitement : Certain.e.s performeur.euse.s, particulièrement les performeur.euse.s-employé.e.s de l’équipe, peuvent être payé.e.s jusqu’à 200 euros le quart d’heure ce qui correspond à un mois de salaire pour la majorité d’entre nous. Tandis qu’à prestation/performance égale, des rémunérations différentes sont mises en place. Aussi, quand eux se payaient directement dans la caisse, nous, nous devions quémander notre dû au point de se sentir illégitimes.

Véritable exploitation économique : Le flou maintenu sur le bar qui serait un collectif politique ou un lieu commercial a permis au patron d’entretenir différents privilèges et de nous exploiter. Faisant croire depuis des mois que le bar risquait de fermer, faisant faire du « bénévolat » pour le faire survivre, allant jusqu’à organiser une quête sur internet pour «sauver le bar» (dont le montant récolté reste inconnu). Nous apprenons qu’il l’a acheté (achat du fond de commerce) en son nom il y a environ un mois. Il fait lui-même la comptabilité du bar…
Pourtant, le week-end c’est nous qui assurons la rentrée principale d’argent qui lui a servi à devenir propriétaire du bar. C’est un cautionnaire pensant participer à un bar horizontal, qui a fourni une partie de la caution nécessaire à la location. Depuis, en soutien il s’est retiré du projet jusqu’à nouvel ordre. Notre travail a pu assurer la pérennité et la renommée de la Mutinerie: en un an ce qui se fait passer pour un projet collectif, un bar autogéré est en fait ni plus ni moins un bar capitaliste comme les autres dans lequel le patron est devenu propriétaire.

>>> Ce bar se vend comme « antiraciste décolonial », pourtant nous subissons :

Une Stigmatisation raciale : rumeurs infondées sur des listes de travail collectives désignant certaines nommément de voleuses (les arabes), jugeant par ailleurs d’autres trop lentes (les noires de l’équipe).

Une Répartition raciale des tâches : d’une façon générale, le ménage et les livraisons n’étaient assurés que par nous. Les WC que l’équipe-gérante se refusait d’effectuer et dont le nettoyage est devenu un véritable bizutage pour certaines d’entre nous dès leur arrivée au sein de l’équipe. Aucune responsabilité décisionnelle ne nous a jamais été concédée. Ne serait-ce qu’une consultation sur nos propres plannings.

Une Répartition raciale des temps de travail : les noires et les arabes ne travaillent qu’ensemble le week-end parce que les blancs refusent de travailler avec nous (trop lents, trop violents). S’ajoutant à ça, la rémunération du week-end n’est même pas supérieure à celle de la semaine…

Comment devient-on agressives ?

Les personnes racialisées ne travaillent donc qu’entre elles et uniquement le week-end dans ces conditions et pour ces raisons. Ce sont les jours où il y a le plus de monde, de travail (faire le ménage et les livraisons accumulées de la semaine…). Le week-end correspond aussi aux plus grandes rentrées d’argent, à une gestion de personnes plus violentes (alcoolisées, sous produit, racistes, sexistes, lesbophobes, etc.). C’est aussi avoir affaire très souvent aux keufs (plusieurs fois, nos identités ont été relevées alors que nous ne sommes pas déclarées), plusieurs d’entre nous se sont faites agressées (vêtements, sous-vêtements déchirés), touchées (fesses, seins…)… Et, tout ceci dans l’indifférence totale voire le mépris de l’équipe-gérante tout en accordant une attention démesurée à des caprices de confort2. Les agressions que nous avons subies ont servi, au-delà de l’indifférence, à faire de nous des personnes violentes. Miroir de la société…

>>> Ce bar combat l’hétéronormativité et se veut féministe, pourtant nous subissons :

La notion de consentement : Ce lieu se revendiquant du féminisme tolère des prises d’espace, de visibilité et de pouvoir venant de personnes aux comportements douteux et abusifs. Et, plus généralement, ils ignorent ces comportements en fonction de la popularité des personnes impliquées.

Une domination de genre : Le patron nous possède. Il – blanc, de visibilité sociale hétéromasculine, patron d’un bar, et en interaction intime avec les principal.e.s concerné.e.s – propose du travail à celles – femmes, arabes, noires, venant de banlieue, sans travail…- qu’il convoite affectivement. Il entretient des relations sexuelles (dissimulées) avec (au moins) quatre de ses employées, aucune déclarée. Et, plus largement, avec plusieurs personnes du collectif de la Mutinerie. Il met ainsi en place un rapport de domination/privilèges sur ses employées-amantes.

Une mise en concurrence sexiste : Mensonges et larges faveurs financières créant des rivalités entre
Les employé.e.s. (déclarés/non déclarés, noir.e.s/blanc.he.s, bourgeois/prolétaires…) et les amantes (parmi les employées, les membres du collectif, les clientes… officielle/non-officielle…). Diviser pour mieux régner, le bar est devenu un véritable harem capitaliste. Tout devient une faveur accordée par le bon patron dans un réseau d’influence et de conflits d’intérêt motivés par l’argent, le sexe et l’orgueil, en un mot le carriérisme.

Silence et violence : Nombreux et nombreuses sont celleux qui savaient mais qui ont choisi de ne rien dire pire de cacher et mentir. On ne renonce pas si facilement à ses privilèges : être la favorite du patron, avoir son loyer payé, avoir plus de dates, être administrateur, performeur, graphiste ou autres pour la mutinerie, avoir un lieu de drague et où aller boire un verre, se donner bonne conscience alors qu’on a sous les yeux l’expression la plus directe de l’exploitation économique et des survivances néocoloniales. Alors que nos multiples remarques et critiques ont toujours été ignorées, déformées, invisibilisées ou réduites à des conflits personnels donc dépolitisées, il nous est maintenant reproché de ne pas avoir « osé » parler plus tôt.

Diffamation et exclusion : Certaines parmi nous se sont opposées à ce fonctionnement depuis des mois. Tout comme ont été refusé les tentatives pour acheter le silence de certaines3. Le patron a alors tenté de virer l’une d’entre nous. D’abord, en s’appuyant sur les rivalités entre employées-amantes qu’il avait créées. Puis, en organisant une véritable campagne de diffamation sexiste4, de rumeurs et d’accusations racistes5 afin d’organiser un vote entre l’équipe-gérante pour l’exclure sans même l’en/nous en informer. La campagne de décrédibilisation contre l’employée « à virer » se ponctuera par la dissimulation d’un compte-rendu de réunion. C’est dans cette ambiance que «l’employée à virer» s’est sentie obligée de se retirer (sans solde). D’autres l’ont soutenu et se sont solidarisées au regard de leur propre situation. C’est le début d’un positionnement organisé et public et la fin d’une croyance illusoire en des arrangements internes. La véritable Mutinerie commence enfin.

Nous dénonçons ce système néocolonial6 :

Comment ont-ils pu nier les profits engendrés grâce à notre travail ? Comment ont-ils pu ne pas s’apercevoir des privilèges dont ils bénéficiaient ? Et, évidemment, comment ont-ils pu ne pas se rendre compte d’une telle usurpation ? Leur aisance était directement liée à notre précarité pendant des mois. Leur niveau de vie a considérablement changé sous nos yeux pendant que nous nous faisions humilier et exploiter professionnellement et politiquement. Nous ne pouvons désormais qu’affirmer l’illégitimité de leurs présences. Ce bar, néocolonial et capitaliste, se sert de l’attrait exotisant de ses serveuses pour les soirées hypes du week-end et de l’image de nos luttes pour mieux nous exploiter.

Par ailleurs, les cautions noires et arabes qui servent de marionnettes, qui croient encore en l’illusion républicaine, qui espèrent l’assimilation ou performent leur race dans un folklore dépolitisé ne peuvent en rien servir de prétexte à l’égalité ou servir à nous opposer. Oui, on ne pense pas toutes pareilles…

Une fois la situation connue officieusement dans le collectif plus large de la Mutinerie, nous ne pouvons aussi que constater la réaction nombriliste et inconséquente des personnes blanches, inquiètes pour leurs réputations parce qu’impliquées. Majorité complice et silencieuse qui voit, se tait et étouffe, participe à ce système.

Nous avons conscience que ces oppressions sont aussi présentes dans l’ensemble des milieux militants blancs de gauche que nous connaissons pour avoir évolué parmi les mouvements féministes, les mouvements d’extrême-gauche, les mouvements antiracistes… Ce bilan reste encore douloureusement d’actualité dans bon nombre de milieux qui se veulent militants.

Nous nous mettons donc en grève illimitée, sans condition et immédiate.

> Nous exigeons un changement immédiat des statuts légaux du bar, que la direction et le fond de commerce soit collectivisés, ainsi que la démission des racistes de l’équipe. Nous voulons faire partie intégrante du rééquilibrage du bar et la redistribution des rôles décisionnels.

> Nous exigeons la suspension de tout événement politique jusqu’à nouvel ordre. La charte doit être retirée du bar et de tous les sites internet faisant référence à la Mutinerie. Nous voulons également que ce texte soit affiché sur place dès sa parution.

> Nous exigeons le paiement de tous nos arriérés, des arrêts-maladies et congés ainsi que le paiement rétroactif des week-ends, des heures de courses et de ménage effectuées depuis le début. Celleux d’entre nous qui refuseront de réintégrer ce lieu devront pouvoir bénéficier d’indemnités de chômage conséquentes.

> Nous exigeons la reconnaissance officielle des dommages infligés aux personnes concernées ainsi que la reconnaissance de la reproduction des oppressions de race, de classe et de sexe dans ce lieu. Pour finir, nous voulons des excuses publiques.

                       Des employées de la Mutinerie et leur allié.e.s,

                               Féministes radicailles, rurales et décoloniales !

                                     Contact : mutineriealamutinerie@riseup.net

1 http://www.lamutinerie.eu/projet.html

2 Échanger les heures de travail à la dernière minute, prendre le travail des autres à leur guise et en fonction de la pénibilité, ne jamais travailler seul.e. Pire, quand on est clientes, nous demander de les remplacer plusieurs fois dans la même soirée, de changer les fûts ou de gérer les livraisons à leur place… C’est la culture du ressenti qui ne s’applique qu’à certaines personnes, empathie sélective.

3 Des indemnités personnelles, des dates en plus pour certaines, des pseudos travaux de bricolage, de rangement, de ménage…

4 L’une d’entre a été accusé à tort d’avoir eu des rapports sexuels dans la réserve pendant que la police fouillait le bar et/ou abandonnant le bar laissant les clients se servir…

5Des membres de l’équipe gérante ont toujours refusé, jusqu’à aujourd’hui, d’adresser la parole à certaines d’entre nous. Pour appuyer ces fausses accusations, menace de recourir à des soi-disant « témoins » de vols, d’agression sur une membre de l’équipe, de mauvais travail, de non professionnalisme et même d’accusations de comportements abusifs !!!

6A. Memmi « Portrait du colonisé, Portrait du colonisateur », Edition Corréa, 1957

 

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