législations homophobes – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Thu, 06 Aug 2015 23:20:38 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 [Livre] La Main devant le soleil, Expériences militantes et homosexualités en Afrique francophone https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/27/livre-la-main-devant-le-soleil-experiences-militantes-et-homosexualites-en-afrique-francophone/ Mon, 27 Jul 2015 18:13:42 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1754 Continuer la lecture →]]> devantlesoleil-ariane Extraits de l’introduction et de la préface (par Patrick Awondo) du livre La Main devant le soleil, Expériences militantes et homosexualités en Afrique francophone, 2014, Éditions Le Tamis, Marseille.

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Du déni à la reconnaissance

(Extrait de l’introduction)

Dans la nuée des idées reçues et colportées sur le continent africain, celle selon laquelle l’homosexualité serait une déviance d’origine « occidentale », étrangère aux « cultures africaines », persiste et signe d’une encre tenace, et en fait couler abondamment sur les pages de presses. Ce rejet farouche découle des relations socio-politiques complexes, historiquement sédimentées, qui lient le continent avec le reste du monde. Des travaux récents montrent, en effet, comment l’entreprise coloniale a pu propager ses propres conceptions des pratiques sexuelles entre personnes de même sexe, notamment par le biais de lois répressives des métropoles promulguées dans les colonies. Le plus souvent maintenues par les administrations des États devenus indépendants, ces dispositions répressives ont été réappropriées et retournées de manière inédite contre les anciennes puissances coloniales. Ainsi, pour beaucoup, l’homosexualité incarne aujourd’hui « l’Occident décadent », et la lutte contre cet héritage exogène présumé est utilisée comme un moyen d’affirmation de la singularité et de la souveraineté des États africains face à la communauté internationale.

Le milieu scientifique a, quant à lui, longtemps ajouté son silence à propos des pratiques homosexuelles sur le continent. Alors que des ouvrages et témoignages historiques, parfois antérieurs au XXe siècle, évoquaient l’existence de pratiques sexuelles entre personnes de même sexe, il faut attendre les années 2000 pour que les chercheurs en sciences sociales s’intéressent à la question et fassent, selon l’expression de Christophe Broqua, la « découverte scientifique » de l’homosexualité en Afrique – masculine, essentiellement. Cette « découverte » est étroitement liée à la lutte contre le sida, mais avec un décalage surprenant. En effet, dès l’apparition de l’épidémie du VIH/sida dans les années 1980, les homosexuels masculins sont considérés, aux États-Unis et en Europe, comme un « groupe à risque » et focalisent l’attention des chercheurs. Mais tandis que l’épidémie se répand rapidement sur le continent africain, sa transmission hétérosexuelle est la seule à être reconnue et prise en charge. Après deux décennies de latence, la lutte contre le sida joue finalement un rôle dans le processus de visibilisation de ces pratiques.

En effet, quelques travaux précurseurs lèvent peu à peu le voile sur les pratiques homosexuelles du continent et témoignent de la vulnérabilité, tant sociale que sanitaire, des hommes concernés. Les conférences internationales sur le sida de Bangkok (2004) et de Toronto (2006) impulsent rapidement une dynamique de recherche d’envergure internationale, s’attachant à documenter les pratiques des hommes ayant des relations homosexuelles dans des contextes sociaux, économiques et sanitaires variés. Ainsi, ces premières études montrent que, sur le continent africain, ces hommes sont fortement exposés au risque de contracter le virus : en plus des risques accrus de transmission par voie anale, les discriminations et stigmatisations dont ils sont l’objet les éloignent des consultations médicales et des contenus de la prévention, amplifiant les risques de contamination. En objectivant la dimension homosexuelle de l’épidémie en Afrique, ces études légitiment la prise en charge de ces hommes par la santé publique qui, dès lors, les affecte à la catégorie de « groupe-cible » des actions mondiales de lutte contre le sida.

(…)

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(Extrait de la préface)

par Patrick Awondo

(…) Au cours des deux dernières décennies, l’oeuvre de documentation des expériences africaines au sujet de l’homosexualité, a surtout porté l’accent sur l’analyse des polémiques et des dynamiques liées à l’homophobie. Il est vrai qu’il se passe difficilement un mois entier sans qu’un acte d’homophobie ne soit signalé dans l’un des pays concernés par les récits présentés dans ce livre. Par ailleurs, il reste beaucoup à dire sur les dispositifs légaux à l’encontre des pratiques homosexuelles et des identités de genre non-hétérosexuel, ou sur les discriminations dans l’accès aux services de santé pour une partie des personnes concernées. De façon générale, les personnes affichant leur engagement, en tant que personnes homosexuelles militant contre le sida, en payent le lourd tribut. Les narrateurs des récits présentés dans ce recueil, vivent un quotidien tissé de peurs, dans lequel la violence risque à chaque instant un devenir endémique. Les figures de cette brutalité, à laquelle les militants africains doivent faire face, oscillent entre persécution policière et harcèlement familial. Ce tableau s’inscrit dans des contextes où pèse un certain conservatisme culturel et religieux et où s’exercent des politiques néfastes aux libertés individuelles. Il en va de même des accusations faites aux personnes homosexuelles d’appartenir à des cercles ésotériques, dans lesquels l’homosexualité serait une modalité de passation du pouvoir, et par conséquent, une figure du « mal » – accusations renforcées, en Afrique Centrale, par un retour en force de l’exorcisme. Dans ce sillage, sont entretenues des confusions scandaleuses entre homosexualité et franc-maçonnerie, ou encore homosexualité et pédophilie. Dans la banalisation de la parole de haine anti-homosexuelle, le Christianisme et l’Islam sont engagés dans une course effrénée dont les résultats, en terme de renforcement des stéréotypes et de stigmatisation des personnes soupçonnées d’homosexualité, sont nettement perceptibles. La force de tels imaginaires ne devrait pas être négligée. Partout, les médias répandent impunément des idées liberticides, sexistes et homophobes. Sous le fallacieux couvert d’une moralisation des sociétés, ces « paniques morales » ouvrent une véritable chasse aux sorcières. Qui a oublié la publication de ces listes de personnalités camerounaises accusées d’homosexualité, et ses conséquences dramatiques ? Le même scénario s’est reproduit deux ans plus tard au Sénégal, accompagné cette fois des photographies de jeunes hommes accusés d’homosexualité, et aboutissant aux mêmes résultats, c’est-à-dire des arrestations de personnes jugées comme transgressant les normes de sexualité et de genre. Autant de situations de violence qui font reculer la réponse à l’épidémie du sida, pourtant décrétée comme enjeu majeur de santé publique.

La « question homosexuelle » semble alors, le plus souvent, être un instrument dans les mains de personnalités de tous ordres – journalistes, responsables religieux, intellectuels, politiciens ou jeunes leaders en quête de popularité – qui usent de postures pseudomoralistes et nationalistes légitimant leur discours et participent à faire de l’homosexualité une figure de l’anti-impérialisme culturel. Encouragés par les manifestations anti-homosexuelles de pays occidentaux comme la France, où une partie de la population s’est opposée au « mariage pour tous », les anti-homosexuels rêvent, depuis le continent africain, à une coalition transnationale. La question de la possibilité d’une mobilisation à même de freiner le développement de l’homophobie se pose, dès lors, chez les observateurs de tous les horizons.

(…)

Lire la totalité de la préface en pdf.

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« Qu’on le veuille ou non, les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes existent. Il faut faire avec cette population. Comme on dit chez nous, on ne cache pas le soleil avec la main. Tu as beau le cacher, le soleil est toujours là ! Ces hommes existent, on le sait. Il faut s’occuper d’eux, et c’est tout. »

La main devant le soleil sur le site des Éditions Le Tamis.

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[actu] Cameroun : les forces de l’ordre torturent et menacent les activistes https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/12/actu-cameroun-les-forces-de-lordre-torturent-et-menacent-les-activistes/ Sun, 12 Jul 2015 14:49:24 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1656 Continuer la lecture →]]> ???????????????????????????????Tentatives de racket, dénonciations, harcèlement, cambriolages, coups, arrestations, assassinats… sont les armes utilisées pour tenter de déstabiliser et de réduire au silence les activistes qui dénoncent l’homophobie et luttent contre la répression de l’homosexualité au Cameroun.

[Repères] Le Cameroun est un pays qui a été colonisés par la Grande Bretagne, l’Allemagne et la France. Dans les année soixante, l’armée française à aider le régime à mener une opération de répression de grande ampleur : guerre psychologique, torture, exécutions sommaires…
En 1982, Paul Biya succède à Ahmadou Ahidjo à la tête de la République du Cameroun. Il est encore aujourd’hui au pouvoir.
En février 2008, un mouvement populaire contre le projet de modification de la constitution par Biya est réprimé dans le sang. En savoir plus.

La situation des personnes homosexuelles :

L’article 347bis du code pénal camerounais « puni d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20 000 à 200 000 francs (CFA) toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe. »

« Les lesbiennes, les homosexuels, les hommes qui couchent avec les hommes, les femmes qui couchent avec les femmes, les hommes efféminés… tout cela est réprimé par la loi. (…) Ce sont des personnes animées par un esprit diabolique » Donatus Sembé, officier de gendarmerie en charge de l’arrestation de 7 hommes « en flagrant délit d’homosexualité et la prostitution » à Yaoundé en septembre 2014.

Roger Jean-Claude Mbédé, condamné en 2011 à 3 ans de prison pour homosexualité, est décédé le 10 janvier 2014. Il est mort après sa libération, isolé de sa famille et faute de ne pouvoir payer les soins dont il avait besoin. Il avait été reconnu coupable d’avoir envoyé par SMS « Je suis très amoureux de toi » à un autre homme.

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Eric Lembembe, militant de la cause homosexuelle, collaborateur de l’ONG Humans Right Watch a été torturé et assassiné en juillet 2013.   (En savoir plus.)

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Dans l’actualité récente, les persécutions continuent. Le 30 juin 2015, le domicile de la directrice du Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale a été cambriolé, énième acte d’intimidation à l’égard de militants contre la répression au Cameroun…

Lire Le potentat sexuel. À propos de la sodomie, de la fellation et autres privautés postcoloniales, article d’Achille Mbembe, dans le quotidien camerounais « Le Messager », en 2006.

Le président de Humanity First séquestré et arnaqué

Témoignage publié le 25 juin 2015.

Alors qu’il revenait d’un séjour en Europe, Jules ELOUNDOU, président d’Humanity Firstk s’est vu accusé d’homosexualité, après que ses amis venus l’attendre, aient été agressés, séquestrés par un sergent-chef de gendarmerie.

Il est un peu plus de 1 heure du matin, ce mercredi 24 juin, quand l’avion  transportant Jules ELOUNDOU  atterrit à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen. Celui-ci revient d’un séjour en Europe.
Il est alors interpellé par le sergent chef de gendarmerie, TAGNE Joël, qui lui fait comprendre qu’il a surpris deux  amis, venus l’attendre en train de s’amouracher.

Il demande alors à Jules, de lui verser la somme de 200 euros, afin qu’il n’intente pas une procédure judiciaire contre eux. L’un de ces amis, JP, fait des signes des yeux, insistants à Jules, pour lui demander de ne pas croire ce que ce sergent prétend.

Jules tombant de nue, balaie cette proposition, en répondant au sergent-chef qu’il n’a rien à payer, parce qu’il n’y comprend d’ailleurs rien, et qu’il n’a pas d’argent à donner. Devant les accusations  insistantes de TAGNE Joël, qui prétend toujours avoir surpris une scène d’amour entre JP et Gaël, les deux amis venus accueillir Jules, celui-ci répond au gendarme, qu’il connait les mœurs de JP, et quand bien même ces deux là seraient homosexuels, ce n’est a pas en public qu’il viendrait s’amouracher, car dit-il, « il y a le cadre privé pour le faire ! ».

Se rendant compte de la ferme résistance de Jules, TAGNE Joël change de ton, et accuse Jules d’être lui-même un homosexuel. Il retient alors les pièces d’identité de Jules, après avoir confisqué, quelques heures auparavant, celles de JP et Gaël. Jules entre alors dans une exaspération, et s’exclame à voix haute, « dans quel pays vit-on comme ça ? » devant une foule de voyageurs. Il dénonce des pratiques abusives et restrictives des libertés individuelles.

Face à cet énervement de Jules qui attire l’attention des usagers de l’aéroport, TAGNE Joel, le gendarme, se sentant humilié se met à sont tour à menacer Jules et ses amis, il les insulte avec des termes : « des sales pédés comme vous». Il les met  au défi « appelez qui vous voudrez ici; c’est moi qui commande. Je vous tue si je veux ! »

La tension monte alors d’un cran et Jules et ses amis sont retenus par le gendarme. Leurs pièces d’identité sont jetées et éparpillées au loin. Plus grave, le gendarme fait appel à ses collègues en renfort. Dans cette équipe constituée aussi de femmes, Jules et ses deux compagnons d’infortune essuient toutes les insultes dégradantes. Ils sont tenus d’être les responsables de toutes les tares de la Société camerounaise, car comme le déclare une d’entre eux : « C’est à cause des pédés comme vous que nous n’avançons pas professionnellement. Vous bloquez le pays, partout ! ».

Le mauvais film continue. Jules et ses amis, pris de cours, ne peuvent que compter sur leur fibre activiste pour résister à ce torrent d’acharnement et de persécution.

Même le taximan qui a conduit JP et Gale à l’aéroport est aussi accusé d’être homosexuel, car lui balance-t-on, « il faut être un pédé pour accepter transporter des pédés ».

Le cauchemar avait commencé quelques heures plus tôt, quand JP et Gaël qui font des tours au hall de l’aéroport, en attendant que l’avion, qui est en retard, atterrisse, sont interpellés par ce gendarme. Il leur demande de se présenter. Gaël à qui JP avait remis sa carte nationale d’identité, sort leurs pièces à tous les deux. Le gendarme lui demande alors pourquoi il détient la carte de JP, et de déduire, que « c’est parce que vous êtes un couple ». Il poursuit en disant « Vous ne saviez pas, mais je vous file depuis, et je vous ai vu vous amouracher ». Ce qui est complètement faux, puisque ces deux là, visitaient tout simplement les galeries dans l’aéroport.

TAGNE Joël, le gendarme, retiens alors leurs pièces d’identité, et les conduit dans un premier temps, dans une sorte de cellule, là à l’aéroport. Il  profère des injures.

Dévoilant ses véritables motivations visant à extorquer de l’argent, il propose, à JP et Gaël qui sont retenus, de les relâcher contre une somme de $274 (130.000 FCFA), que ces derniers devront demander à Jules,  dès son atterrissage. Une somme qui lui sera remise en échange de leur liberté.
Ayant décliné son offre, il s’en est suivi des injures de toutes sortes et des coups sévères en l’endroit des deux jeunes garçons et c’est manu militari que Mr le sergent TAGNE Joël les traine arguant qu’il allait les garder en cellule pour homosexualité. Il regrette d’ailleurs publiquement de ne pas avoir son arme sur lui, pour les éliminer.

Néanmoins, le gendarme se rue sur Gaël, le roue de coups, et le blesse sur plusieurs parties du corps, au bas des lèvres, et lui enfonce la jambe.
Malgré autant d’hostilité et de violences, le courage de Jules, militant convaincu des droits humains des LGBT, JP et Gaël ne cèdent pas. Leur ténacité en est certainement venue à faire vaciller TAGNE Joël, et tous ses collègues, puisque à 4 heures du matin, les trois victimes sont relâchées. Au passage, Jules aura perdu son téléphone, et le gendarme aura quand même réussi à les racketter en les faisant payer le parking à 3.000 FCFA (environ $6), pourtant institué à 500 FCFA (environ $1).

Une plainte collective des trois victimes a été déposée. Gaël qui a été blessé, a établit un certificat médical.  Par ailleurs, un avocat  a été saisi pour suivre ce dossier.

L’auteur de cet article est un militant pour les droits LGBTI au Cameroun.

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Cameroun: ‘Les forces de l’ordre torturent et menacent’

Publié le 27 juin 2015

Après l’incident du mercredi, quand le président de Humanity First Cameroun a été séquestré et arnaqué  par un gendarme, l’association a publié cette déclaration:

Face à tous ces cas de violences favorisés par l’article 347 bis du code pénal camerounais,  on en vient à se demander si les forces de l’ordre Camerounaises sensées garantir l’ordre et la sécurité des citoyens, sont conscientes de ces missions ? Ces dernières au contraire torturent et menacent de mort des personnes sans défenses mais aussi livrent les livrent à la vindicte populaire à leur guise.

Nous demandons donc aux autorités judiciaires que justice soit rendu, que les torts causés aux victimes soient réparés, et enfin que les responsables de ces actes sont punis conformément à la législation en vigueur.

Nous demandons aussi au gouvernement d’abroger cette article 347 bis qui sert de prétexte à toutes les formes de violation des droits de certaines personnes aujourd’hui au Cameroun et aussi qui restreint les libertés individuelles notamment celle de jouir librement de son orientation sexuelle et ce dans le respect des autres.

Informations trouvées sur le blog 76 crimes.

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[Brochure] Islam homophobe, Occident tolérant ? suivi de Elèves modèles et apprentis sorciers, 2011 https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/03/brochure-islam-homophobe-occident-tolerant-suivi-de-eleves-modeles-et-apprentis-sorciers-2011/ Fri, 03 Jul 2015 18:44:55 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1620 Continuer la lecture →]]> gay-muslim« L’islam est homophobe, l’Occident tolérant », c’est cette formulation simpliste que l’auteur veut réfuter dans le premier article. Quant au second, il montre que l’islam moderne, qu’il soit radical ou modéré, ne peut être considéré comme en continuité avec l’islam traditionnel, et qu’il doit plus aux valeurs imposées par la colonisation qu’à ses racines historiques. (première parution en 2011)

Trouvé sur Infiokiosques.net (publié le 1 juin 2015).

Lire en pdf.

Le sociologue berlinois Georg Klauda étudie ce qu’on appelle l’hétéronormativité, un concept qui décrit sociologiquement comment, depuis les années 1990, l’hétérosexualité est imposée comme norme et de quelle manière l’amour au sein du même sexe est considéré comme une déviance définissable scientifiquement. Il pense que le concept de l’hétéronormativité est une nouvelle forme de répression d’une sexualité libre. L’islam est homophobe, l’Occident tolérant, c’est cette formulation simpliste qu’il veut réfuter dans cet article.

ISLAM HOMOPHOBE, OCCIDENT TOLÉRANT ?

En 2005, le gouvernement du Land de Bade-Wurtemberg élaborait un questionnaire sous le nom de « test musulman », destiné à servir de fil conducteur dans les entretiens avec des immigrés venant de pays musulmans qui veulent obtenir la nationalité allemande. Une partie de ce questionnaire vise à vérifier si le candidat fait preuve de la tolérance nécessaire face à des modes de vie homosexuels. Ce procédé contient une double insinuation : d’abord que l’acceptation de l’amour entre personnes du même sexe [1] ferait partie de la culture dominante allemande et deuxièmement que les immigrés d’origine musulmane représenteraient une menace pour cette culture dominante.
Pour mettre en évidence à quel point cette affirmation est grotesque, on ne rappellera jamais assez que ce sont justement les auteurs de ce questionnaire, c’est-à-dire les membres de la CDU (Parti Chrétien Démocrate allemand), qui ont voulu qu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, le paragraphe anti-homosexuels (§ 175), rendu plus répressif par les nazis, fût maintenu inchangé. Jusqu’en 1969, ce paragraphe a servi dans pas moins de 100.000 procédures judiciaires pour « attentat à la pudeur », et ce n’est qu’en 1994 que le parlement allemand s’est décidé à abolir complètement cet instrument de répression anti-homosexuels.
On pourrait néanmoins être tenté de se demander si la situation n’a pas complètement changé aujourd’hui. Un film sorti deux ans avant ce fameux « test musulman » met sérieusement en question une telle vision. Je n’en connais aucun, seul parmi des hétéros est un film documentaire de Jochen Hicks qui tente de montrer l’existence marginale d’homosexuels dans les régions rurales du Bade-Wurtemberg. Il démontre bien que leur destin déplorable n’est évidemment pas dû aux musulmans, mais bien aux électeurs et aux sympathisants de la CDU. Ce sont eux qui font subir un véritable calvaire à ceux qui ont des relations amoureuses homme-homme ou femme-femme. Et qui sont les boucs émissaires punis pour cela par le gouvernement ? Les immigrés musulmans en Allemagne.

L’image européenne de l’Orient

Dans l’histoire européenne, les musulmans ont toujours été les boucs émissaires quand il s’agissait de sexualité entre hommes, sauf que la stigmatisation était, jusqu’à il y a peu, encore tout à fait différente. Depuis l’époque des Croisades, les musulmans, qu’on appelait alors Sarrasins, étaient décriés comme ayant une sexualité débordante et contre nature. Dans le livre de Wilhelm Adams, paru en 1317, De modo Sarracenos extirpandi (Comment éliminer les Sarrasins), l’auteur reproche aux chrétiens de s’enrichir en vendant à des musulmans de jeunes coreligionnaires masculins qu’ils ont entrepris de rendre plus « roses et tendres » avec de la bonne nourriture et des boissons délicates : « Quand ces hommes concupiscents, criminels et sans scrupules – les Sarrasins, qui pervertissent la nature humaine –, voient ces jeunes hommes, déjà pris dans le piège du diable, ils s’enflamment de désir sexuel et se hâtent comme des chiens en rut pour les acheter afin de s’adonner à la fornication. » C’est entre autres à cause de cette hystérie pendant la période des Croisades que la peine de mort fut mise en place en Europe entre 1250 et 1300 pour les actes de sodomie.
En Angleterre, un peu plus tard, le Good Parliament [2] soumit une pétition au roi en 1376, en lui demandant d’expulser hors du royaume les artisans et les commerçants étrangers, surtout « les juifs et les Sarrasins ». Ce sont eux qui auraient importé sur l’île « ce terrible vice qu’il ne faut pas nommer par son nom » et qui risque de détruire le royaume. En Angleterre, pendant toute la modernité, les rapports sexuels entre hommes sont ainsi appelés le « vice turc ».
Pendant l’époque du colonialisme, ces clichés ont été réactualisés au sein des puissances coloniales européennes qui étaient de nouveau en contact avec des musulmans, cette fois-ci sous le prétexte de leur apporter notre civilisation et notre mode de vie. Charles Sonnini, ingénieur français dans la marine de guerre, s’offusque, dans un rapport de voyage datant de 1798, des mœurs en Egypte, conquise cette année-là par Napoléon : « L’amour contre nature (…) est le plaisir, ou disons plutôt l’infamie des Egyptiens. Leurs chansons d’amour ne sont pas composées pour les femmes, leurs cajoleries ne s’adressent pas à elles, ce sont d’autres objets qui allument la flamme en eux. (…) La dépravation des mœurs qui leur est propre fait honte aux nations civilisées. Mais cette infamie est très répandue en Egypte ; les riches y sont tout autant infectés que les pauvres. »
En 1886, dans le dernier article de sa traduction en dix tomes des Mille et une nuits, accessible uniquement à des souscripteurs privés, Richard F. Burton, orientaliste et chercheur sur l’Afrique, s’étend sur plus de cinquante pages sur le sujet qui est « pour le lecteur anglais, même le moins prude, tout à fait dégoûtant ». Mais la confrontation avec ce sujet serait indispensable « afin de combattre ce mal grandissant qui est mortel pour le taux de natalité, pilier essentiel de la prospérité nationale ».
Pour tenter d’expliquer l’augmentation intolérable de relations amoureuses au sein du même sexe dans le monde non occidental, Burton a développé une espèce de théorie raciale couplée à l’étude climatologique et il définit ainsi une « zone de sodomie ». Il s’agit d’une ceinture géographique qui s’étendrait de la Méditerranée en passant par l’Asie mineure, la Mésopotamie, la Perse, l’Afghanistan, la partie musulmane de l’Inde, la Chine, le Japon et enfin l’Amérique latine. Le climat dans ces zones serait responsable du fait que « les tempéraments masculins et féminins se mélangent » de sorte que l’homme devient tout autant actif que passif et que la femme devient « tribade » [3].
Dans cette zone, ce que nos voisins appellent le vice contre la nature est « populaire et endémique », et est traité, au pire, comme une « simple peccadille », c’est-à-dire un péché véniel, « alors que les races au sud et au nord de cette zone définie ne le pratiquent que très rarement et se font mépriser par leurs concitoyens ». En tant qu’orientaliste, pour Burton il n’y a pas de doute, le Coran interdit cet « amour pathologique ». Malgré cela, « ni le christianisme, ni l’islam n’ont pu amener un changement significatif ». Néanmoins, dans les quarante années pendant lesquelles Burton a côtoyé le monde musulman, il a pu constater certains changements de comportement dans la population. Il pense que c’est dû à l’influence positive de la morale que des gens comme lui leur ont apportée. Il écrit : « De nos jours, le contact régulier avec des Européens n’a certes pas entraîné une réformation mais quand même une certaine discrétion parmi les représentants des classes supérieures. Ils sont toujours aussi dépravés, mais ils veillent à cacher leur vice du regard moqueur des étrangers. »

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La vision ottomane de l’Occident

Jusqu’au 19ème siècle, les élites perses et ottomanes ne se rendaient pas compte à quel point l’Europe chrétienne avait horreur de l’amour entre hommes, très répandu chez les musulmans. Cette ignorance saute aux yeux quand on étudie l’œuvre d’Enderunlu Fazil, poète turc, mort en 1810. Dans son manuscrit brillamment illustré, Hubannme (Le livre des beautés), Fazil se demande « dans quelle nation se trouvent les plus beaux hommes ». Avec son savoir, il prétend satisfaire la curiosité de son amant. Voici ce qu’il dit par exemple sur les Grecs : « Autant les hommes que les femmes sont d’une beauté éclatante. Leurs corps sont étonnamment bien faits. Oh Allah, quel délice pour l’œil, et quel regard profond. Ce cou en ivoire et ces cheveux noirs comme du jais rendent toute résistance impossible. (…) Et il n’y a pas une trace de barbe, même pas sur le visage du garçon le plus grand. Ils marchent comme des courtisanes et au travail dans les tavernes de Galata, ils peuvent séduire les meilleurs hommes. Quand une mèche tombe sur ta joue, tu perds l’esprit, et quand il cède, tu meurs de lascivité. » Par contre, son jugement sur les Hollandais est court et sobre ; apparemment, il a appris à connaître leur rigueur calviniste : « Avec leur peau froide, ils sont loin d’être attractifs. Ils ressemblent à des Russes, en couleur crème. Ils passent le plus beau de leur temps à l’église au lieu d’être avec un amant. »
En écrivant ces lignes libres de tout souci, Fazil ne pouvait savoir que dans le nord-ouest de l’Europe s’était déjà formée une subculture « homosexuelle » séparée de la société et persécutée par l’État. Par centaines, ils étaient cloués au pilori, enfermés à vie dans des cachots, pendus publiquement, exécutés par le fer ou alors noyés dans des tonneaux. Inconscient de ces faits, Fazil proclame, fier comme un coq, connaître les qualités sexuelles des hommes anglais de par sa propre expérience. « Les roses anglaises : ce sont des beautés calmes mais très désirées. Ils te font tourner la tête. Ils habitent sur une île calme. Ces jeunes hommes, imberbes de nature, sont de taille moyenne et ont le teint blanc comme le plus blanc des nénuphars dans une rivière. La plupart de ces hommes, beaux comme des poissons, sont marins et ont un appareil sexuel bien développé. Malgré cela, je ne peux pas dire qu’ils offrent une grande satisfaction sexuelle. »
Ce n’est que dans les années qui ont suivi la mort de Fazil, au moment où les armées napoléoniennes envahissaient l’Egypte, que les Perses et les Ottomans ont commencé à réaliser à quel point les Occidentaux les méprisaient pour leur attitude, comme ils disaient, « contre nature ». Le cheik Rifa al-ah awi en est un exemple frappant. Il est envoyé à Paris en 1826 par Ali Pacha, le vice-roi d’Egypte pour suivre des études pendant cinq ans. Dans son journal intime, il remarque, en 1834 : « En France, il est mal vu de dire : ‘J’aime ce garçon’. Ce serait mal vu et considéré comme répugnant. Si donc quelqu’un traduit un de nos livres, il écrit, pour cette phrase : ‘J’aime cette fille’ ou alors, pour échapper à ce problème : ‘J’aime cette personne.’ » Chose étonnante, Rifa al-ah awi est favorable à cette manière de voir, qu’il considère comme moralement supérieure. Il essaye de convaincre ses concitoyens au moyen des lois scientifiques du magnétisme. Au sujet des Parisiens, il écrit : « C’est une belle caractéristique de leur langue et de leur poésie que de refuser l’érotisme entre deux membres du même sexe. Et ils ont bien raison, car il est vrai qu’un sexe possède une certaine propriété pour l’autre, ce qui le rend attractif. On peut comparer cela à la propriété qu’a l’aimant d’attirer le fer, ou à celle de l’ambre qui (après avoir été frotté) attire d’autres corps. Dans l’amour au sein du même sexe, cette propriété se perd, et on constate un phénomène contre nature. »
Mais quand Rifa al-ah awi vient à parler du racisme des Français, on voit à quel point ses positions sont encore contradictoires. Dans un domaine où il ne réfléchit pas explicitement à la question de l’« homosexualité », c’est-à-dire quand il veut critiquer la suffisance raciste des Français, il cite tout à fait normalement une poésie d’amour avec un jeune garçon noir :
« (Les Parisiens) ne pensent pas que les Noirs puissent avoir quoi que ce soit de beau. Chez eux, la peau noire est synonyme de laideur. (…) d’après eux, ce qu’un poète a dit au sujet d’un garçon noir manque tout à fait de tact :
‘Ton visage est comme si c’étaient mes doigts qui l’avaient écrit Comme un mot qui dicte mes espoirs.
La beauté de la pleine lune est son sens,
Et c’est la nuit qui l’a saupoudrée de ses pigments.’ »

Au fond, on touche un problème qui s’est posé aux élites arabes jusqu’à nos jours. La poésie arabe est complètement pénétrée par des histoires d’amour au sein du même sexe, et ceux qui veulent faire appel à une renaissance nationaliste sur la base de leur héritage littéraire sont confrontés à un dilemme. D’un côté, ils doivent critiquer leur propre histoire et de l’autre, c’est précisément cette critique qu’ils veulent adresser à l’Occident, c’est-à-dire d’être décadent, dépravé et homosexuel.
Les analyses relatives de Carl Brockelmanns [4] ont été largement reprises par les philologues arabes et on peut lire dès 1925 dans les manuels d’éducation supérieure égyptiens que la poésie concernant l’amour entre jeunes hommes est un « crime contre la littérature et une honte pour l’histoire de la poésie arabe ».

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Poésie et religion

Le rapport entre l’islam traditionnel et le contenu de cette poésie peut être explicité de manière symptomatique avec un exemple de la littérature datant du 11ème siècle.
C’est l’histoire d’amour entre Al-Mu’tamid, 17 ans, futur émir de Séville et le poète Ibn Ammâr, son aîné de neuf ans. L’histoire a commencé quand Al-Mu’tamid, après une journée festive passée à boire du vin et réciter de la poésie, dit à son ami : « Ce soir, tu dormiras sur le même oreiller que moi. » Plus tard, Ibn Ammâr écrira au père d’Al-Mu’tamid : « Pendant la nuit de l’union, je sentais dans ses caresses le parfum du crépuscule. Mes larmes coulaient sur les jolis jardins de ses joues, pour arroser ses myrtes et ses lys. »
Ce poème est plein d’amertume et de lamentation, car Ibn Ammâr vivait à ce moment déjà en exil à Saragosse. Après le mariage de son fils, le père d’Al-Mu’tamid avait jugé nécessaire de mettre fin à l’amitié des deux hommes en expulsant hors de Séville Ibn Ammâr. Mais dix ans plus tard, quand Al-Mu’tamid devient lui-même émir, il fait immédiatement revenir son ami à la cour, et lui confie des postes importants. Douze ans après, l’amitié va se briser sur des questions de rivalité politique, et Ibn Ammâr écrira au sujet de son ancien amant (qui va plus tard le tuer dans une crise de colère) :
« Te rappelles-tu notre jeunesse, Quand tu ressemblais au croissant de lune dans le ciel ? J’avais l’habitude d’embrasser ton corps frais, Et je tétais l’eau pure de tes lèvres, Me satisfaisant de t’aimer juste avant haram, Et tu jurais que ce que nous faisions était halal ! »
Haram et halal sont les mots pour désigner les actes interdits ou acceptés par l’islam. A travers cette histoire, on voit très bien le rôle de la religion. Dire que l’islam interdit l’« homosexualité » est absurde car les interdits de la charia ne visent que des actes spécifiques comme par exemple la sodomie entre hommes. On ne peut donc pas affirmer que l’islam classique condamnait l’amour entre personnes du même sexe.

Un exemple très éloquent est fourni par l’argumentation de l’un des intellectuels les plus reconnus du monde musulman d’Andalousie. Dans son livre consacré à l’amour, Le collier de la colombe, on trouve des narrations et des poèmes consacrés à la liaison entre hommes et femmes mais également à l’amour passionnel entre deux hommes. A un niveau abstrait, Ibn Hazm (mort en 1064), ainsi que tous les auteurs arabes d’avant la modernité, met toujours au masculin l’amant et l’amoureux. C’est comme si les relations homosexuelles représentaient le modèle de base usuel qu’on a en tête quand on ne pense pas à un couple d’amoureux spécifique.
Dans la préface de son œuvre, il explique pourquoi la religion n’interdit aucune forme d’amour en tant que telle : « La piété ne condamne pas l’amour, et la loi ne l’interdit pas, les cœurs sont dans les mains de Dieu le Tout-puissant, au dessus de nous. »
Plus loin, il explicite : « Il suffit que le musulman s’abstienne de ce que Dieu le Tout-puissant a en principe interdit. Il peut néanmoins faire ce que sa volonté lui dicte mais le jour du Jugement dernier, il en sera responsable. Mais le plaisir devant la beauté et la domination de l’amour est tout à fait naturel, et n’a besoin d’être ni commandé ni interdit. »

Il n’est donc pas étonnant que des juristes religieux aient participé sans problème au genre littéraire qu’on appelle la poésie d’amour entre hommes (Ghazal al-Mudhakkar). Comme par exemple l’imam al-Schafii, fondateur du shafiitisme, la plus importante école de droit musulmane. Il écrit : « Tenez cet animal pour responsable de la perte de ma vie, il m’a tué avec les flèches de son regard et de son désir. Mais ne le tuez pas, car je suis son esclave. Et d’après mon école, un homme libre ne meurt pas à cause d’un esclave. »
On voit ici la différence entre l’islam dans sa version traditionaliste, qui a évidemment une approche restrictive à l’égard de toute forme de sexualité, au sein du même sexe ou non, et le système d’homophobie moderne, né dans un contexte européen. Le système occidental ne se voit pas obligé d’interdire certains actes, son pouvoir se déploie en classifiant les gens en sujets normaux et anormaux selon la différence de leurs désirs. Même dans les périodes les plus répressives, il ne serait jamais venu à l’idée des juristes musulmans de définir des gens comme malades ou anormaux uniquement parce qu’ils désiraient quelqu’un du même sexe. Bien au contraire, le juriste ultraconservateur Ibn al-Dschauzi par exemple se fâchait quand quelqu’un voulait nier qu’il était attiré par des jeunes hommes. « Celui qui prétend ne pas ressentir le désir monter en lui quand il voit un joli garçon est un menteur. S’il fallait le croire, c’est que ce serait un animal et non pas un être humain. »

La charia

Quelle est alors la peine que prévoit la charia pour la pénétration anale (en arabe liwat) ? La question est très complexe et je ne peux ici que donner quelques indications. L’histoire musulmane connaît sept différentes écoles de droit qui varient toutes à ce sujet. La plus importante de ces écoles est celle des Hanafites, d’un côté parce qu’elle est encore suivie aujourd’hui par presque la moitié des sunnites et de l’autre parce qu’elle était l’école de droit officielle de l’empire ottoman. Contrairement à la plupart des autres écoles, les Hanafites ne considèrent pas la liwat entre hommes comme un acte d’adultère. La peine relève donc de l’appréciation. Dans l’empire ottoman, cela pouvait aller d’une amende jusqu’à 39 coups de fouet. Dans des cas exceptionnels, pour maintenir l’ordre public ou alors en cas de récidive, l’État pouvait prononcer des peines de siaysa. C’est ce qui s’est passé en 1713 à Çankiri, une ville du nord de l’Anatolie, où un groupe de cinq hommes était accusé d’avoir battu et violé un autre garçon. Après leurs aveux, tous les cinq avaient été condamnés à mort.

Mais de manière générale, il était très rare que des relations sexuelles illicites fussent punies. Bien que l’adultère fût passible de lapidation, il n’y a qu’un seul cas connu, pendant l’empire ottoman, où des rapports sexuels extraconjugaux furent punis par lapidation. C’était en 1680, quand la condamnée fut exécutée dans l’hippodrome d’Istanbul en présence du sultan Mehmed IV. L’événement était tellement remarquable qu’il fut consigné dans les chroniques officielles.
C’est la particularité de la procédure pénale de la charia qui explique pourquoi aussi peu de peines ont été prononcées. Pour les crimes de type Hadd [5], la charia n’accepte pas les preuves par indices. Toutes les écoles de droit prévoient normalement qu’une condamnation ne peut être prononcée que s’il y a quatre témoins masculins, sans antécédents judiciaires, qui ont vu l’acte litigieux de leurs propres yeux.
L’autre possibilité est que le coupable avoue ses actes : pour cela il faut qu’il avoue quatre fois chez un juge. Mais dans le cas de liwat et de l’adultère, accusations et aveux sont socialement mal vus. Il faut ajouter à cela que si jamais il n’y a pas quatre témoins ou qu’ils se contredisent sur des détails importants, les témoins risquent jusqu’à 80 coups de fouet pour diffamation.
Les juristes n’étaient pas traumatisés par le fait que la procédure pénale rendait presque impossible une condamnation pour liwat ou pour adultère. Bien au contraire, ils ont souvent soulevé ce fait avec approbation comme Ali al-Qari al-Harawi (mort en 1605), un savant de Médine : « C’est parce que Dieu le tout puissant aime que les péchés de ses sujet restent voilés, que l’exigence de réunir quatre témoins pour pouvoir condamner quelqu’un pour adultère a été instaurée. Il est très rare que quatre témoins voient ce péché et cela va donc dans ce sens. »

Les persécutions en Iran

Vers la fin du 19ème siècle, presque tous les pays musulmans, à l’exception de l’Arabie Saoudite, ont aboli la charia en la jugeant mal appropriée pour les poursuites pénales. Elle a été remplacée par le droit anglais ou français. Mais ces deux systèmes de droit présentent une grande différence. Depuis Napoléon, le droit français (mis en place en Egypte et en Turquie) avait complètement dépénalisé les rapports sexuels consentants, alors que le droit anglais (repris par exemple au Pakistan) prévoyait des peines d’emprisonnement allant jusqu’à dix ans pour des rapports sexuels entre hommes.
L’échec du nationalisme panarabe et la montée de l’islamisme ont entraîné, dans les années 1970, la réintroduction de la charia dans toute une série de pays : d’abord en Libye, ensuite au Pakistan, en Iran, au Soudan, en Afghanistan et finalement en 2000 au nord du Nigeria. C’est précisément en Iran, pays sécularisé de force par le Shah, que ce fondamentalisme a pris le plus d’ampleur. Très vite, Khomeiny a identifié « l’homosexualité » avec l’Occident tant haï.
La Fondation Boroumand [6], qui tient à jour une base de données à ce sujet, affirme que les tribunaux révolutionnaires ont fusillé en cinq ans, entre mars 1979 et janvier 1984, pas moins de 98 hommes accusés « d’homosexualité ». Par la suite, entre 1984 et 2004, en application de la charia régulière, au minimum huit hommes ont été exécutés pour des actes de liwat (en persan : lawat). Depuis l’arrivée à la présidence de Mahmud Ahmadinejad, islamiste radical, le nombre de rapports sur de telles exécutions augmente de nouveau. Mais avec la politique de désinformation du gouvernement iranien, il est souvent difficile de connaître les causes exactes d’une exécution. Souvent, des accusations telles que liwat, adultère, trafic de stupéfiants, banditisme ou espionnage sont ajoutées, pêle-mêle. En tout cas, aujourd’hui, les juges iraniens peuvent contourner l’obstacle que représente la procédure pénale de la charia en faisant faire des recherches criminalistiques sur les suspects. Ils peuvent prononcer des peines capitales s’ils trouvent des traces de sperme dans l’anus. La spécificité de l’interprétation shiite de la charia, qui accepte le savoir du juge comme preuve, permet même de maintenir une espèce de vitrine d’État de droit. Amir, un réfugié iranien de 22 ans, cite un juge dans un tribunal de la charia : « Si le médecin peut garantir que ton anus a été pénétré d’une manière ou d’une autre, tu seras condamné à mort. »
Il est important de signaler ici que, dans son délire de persécution, le régime des mollahs utilise déjà le concept moderne d’« homosexualité ». Le néologisme persan hamdschens bazi, qui veut dire « comportement avec quelqu’un du même sexe », en est un bon exemple. La différence avec le concept de liwat est très claire : il ne parle plus d’un acte sexuel spécifique, mais peut englober tout ce qui touche à l’intimité entre deux hommes ou deux femmes, embrasser, étreindre, ou même juste n’importe quelle attitude romantique. Une construction conceptuelle telle que hamdschens bazi sert a politiser « l’homosexualité » dans un sens large et à l’exclure de la société.
Car le problème du régime est bien là. Ali Mahdjoubi, un exilé iranien de gauche, constate que les relations amoureuses au sein du même sexe sont aujourd’hui encore tout à fait courantes dans le quotidien iranien :
« Dans le langage populaire iranien, il n’y a rien d’extraordinaire à ce que deux hommes affirment qu’ils s’aiment ou qu’ils sont amoureux. Cela ne suscite ni soupçon ni méfiance, c’est plutôt accepté avec compréhension. Il serait drôle d’essayer de répertorier, autant dans le langage quotidien que dans le langage intellectuel, toutes les expressions qui parlent des relations entre hommes ainsi que des différents degrés de ces relations amoureuses. »
En 2005 deux jeunes, Ayaz Marhon et Mahmud Asgari, furent pendus à Maschhad. C’est le premier cas qui a eu une résonance médiatique internationale. Il est intéressant de voir quelle stratégie ils ont adoptée pour leur défense. Premièrement, ils ont affirmé qu’ils ne savaient pas que les faits qui leur étaient reprochés étaient passibles de la peine de mort. Vu qu’entre 1984 et 2004, il n’y a eu que très peu de condamnations à mort mises à exécution, leur affirmation peut éventuellement être crédible. Mais leur déclaration était probablement d’ordre stratégique, car selon la charia, connaître la punition est une condition pour que la peine puisse être appliquée. Deuxièmement, ils ont aussi affirmé que tous les jeunes hommes dans leur quartier avaient des relations sexuelles entre eux. Selon Mahdjoubi, cela est tout à fait possible : « A ce que je sache, il n’y avait personne qui n’ait eu des expériences homosexuelles, autant dans mon quartier, où il y avait beaucoup d’enfants, qu’à l’école où j’ai passé douze ans dans des classes non mixtes. (…) Au fond, ce n’était pas un secret, ni à l’école ni dans le quartier, de savoir qui avait des relations sexuelles avec qui et à quel moment. On se racontait mutuellement ses expériences. (…) Si on voulait avoir une relation sexuelle avec un garçon qu’on ne connaissait pas ou qu’on n’osait pas aborder, il y avait toujours quelqu’un pour arranger une rencontre. Il y en avait qui faisaient cela avec beaucoup de délicatesse et qui protégeaient même les deux heureux élus de toute surprise inopinée pendant leur rendez-vous dans les ruines du château de la ville. »
Si les mollahs veulent vraiment nettoyer la société de tout hamschens bazi, ils ont encore du pain sur la planche. Ce travail fera d’eux, contre leur gré, les acteurs d’une modernisation de rattrapage. Ce qui existe déjà chez nous, et dont l’histoire de la mise en place a été tout aussi brutale, doit encore être fabriqué en Iran : une société complètement normalisée au niveau hétérosexuel, une société dans laquelle « l’homosexualité » est construite comme un attribut particulier qui ne peut être vécu que dans les enclos de la subculture des grandes villes.

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Le mythe du progrès occidental

Et c’est ainsi qu’on revient au début de ce texte, avec la question de savoir si on peut opposer l’Occident éclairé à l’islamisme moyenâgeux ? Certainement pas, car c’est au temps des Lumières, au 17ème et au 18ème siècles, que se sont mises en place dans le nord-ouest de l’Europe les structures de base d’un monde hétéronormé, toujours caractéristique de l’Occident d’aujourd’hui. Ces changements se sont accompagnés de persécutions massives comparables à celles de l’Iran d’aujourd’hui.
Voici quelques chiffres pour illustrer ces propos : à Berlin, 6 personnes sur 10 ayant des relations amoureuses homme-homme ou femme-femme ont affirmé avoir déjà pensé à se suicider pour cause de solitude. 18% des personnes interrogées ont déjà fait une ou plusieurs tentatives de suicide. Cela représente quatre à cinq fois plus que la moyenne dans cette classe d’âge. Une étude américaine parmi des adolescentes homo- et bisexuelles atteste qu’elles sont victimes, à cause de leurs orientations sexuelles, d’agressions verbales pour 64% et physiques pour 38%. Un recensement réalisé par un institut de recherche sur la sexualité à Hambourg démontre qu’entre 1970 et 1990, le pourcentage d’adolescents masculins affirmant avoir eu des expériences sexuelles avec d’autres hommes est tombé de 18% à 2%. Ce sont des changements massifs qui prouvent qu’il n’est pas devenu plus facile de nos jours pour un·e adolescent·e de tomber amoureux de quelqu’un du même sexe.
Tout cela devrait mener à plus de remise en question. L’homophobie n’est pas un vestige prémoderne d’un monde dépassé depuis longtemps que les méchants musulmans seraient en train d’introduire aujourd’hui en Allemagne. Non, nous vivons au milieu de cette société homophobe, qui n’a même plus besoin d’inscrire sa violence hétéronormative dans le code pénal, et qui produit de manière hautement efficace une classification dont les mollahs en Iran ne peuvent que rêver.

Georg Klauda

 

 

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ÉLÈVES MODÈLES ET APPRENTIS SORCIERS

Quelle est la part de l’Occident dans l’islam moderne ? Dans le débat actuel sur l’islam, on évoque souvent une identité qui serait incompatible avec les valeurs occidentales. Thomas Bauer, chercheur sur l’islam et le monde arabe à l’université d’Erlangen, montre ici que l’islam moderne, qu’il soit radical ou modéré, ne peut être considéré comme en continuité avec l’islam traditionnel, et qu’il doit plus aux valeurs imposées par la colonisation qu’à ses racines historiques.

Nous, historiens des civilisations, et particulièrement ceux d’entre nous qui travaillent sur les civilisations non européennes, sommes des experts de l’Étranger. Super héros de la lutte contre toute perception eurocentriste des civilisations étrangères, nous sommes des détecteurs d’altérité, découvrant les manières de vivre et de penser d’autres civilisations, et ne nous lassons pas de critiquer les parallèles intempestifs établis entre des phénomènes, semblables en apparence, de ces civilisations et de la nôtre.

Culturalisme et essentialisme

Il y a donc bien longtemps que nous refusons de voir dans l’étranger un simple reflet, même déformé, de notre propre réalité. Mais il semble désormais que la problématique se soit inversée. Aujourd’hui, le regard sur d’autres civilisations est biaisé par ceux qui mettent la priorité sur leur altérité. Ce « culturalisme » a peut-être des racines plus anciennes, mais c’est au cours des dernières décennies qu’il est devenu prédominant dans l’appréhension des autres civilisations.
Aux yeux des culturalistes, il existe des civilisations clairement délimitées entre elles. Chacune de ces civilisations aurait une essence définie qui la structure profondément et n’évolue que très peu au cours de l’Histoire. Les gens seraient si profondément formatés par leur civilisation que même une migration de plusieurs générations ne permettrait pas d’intégration. Cette manière de voir considère toujours la religion et ses normes comme facteur prédominant dans la formation d’une civilisation.
Et il n’y a pas que des gens bêtes et méchants pour partager cette vision culturaliste du monde. Dans ce registre, l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, respectable par ailleurs, a rédigé un article intitulé « Est-ce que les Turcs sont européens ? Non, ils ne correspondent pas ». On voit quelles conséquences politiques une telle manière de voir entraîne. Elle imprègne notre débat sur l’immigration et l’intégration, et celui sur « l’islam » (le seul fait de présupposer qu’il existe un islam prouve qu’on a bien affaire à une vision culturaliste).
De l’autre côté de l’échiquier, on trouve aussi des raisonnements culturalistes. Il existe une islamophilie non critique qui pousse certains à défendre les pires punitions de la charia sous prétexte qu’il s’agit d’une autre culture et qu’il ne faut donc pas la juger selon nos valeurs ; de même quand un chef d’État d’Extrême-Orient se réclame de valeurs soi-disant « asiatiques » pour justifier des violations des droits humains. Le relativisme culturel ne représente souvent qu’une variante du culturalisme.
Évidemment, les chercheurs en sciences sociales et culturelles ont réagi et développé des approches en rupture avec une vision culturaliste unilatérale. (…) Ces recherches démontrent qu’un concept essentialiste passe à côté de la réalité et que les civilisations ne possèdent pas de « nature » immuable. De la même manière que les langues, avant leur normalisation, n’étaient qu’un « continuum » de dialectes, les cultures ne sont qu’un « continuum » d’idées et de systèmes de sens symboliques. Elles sont en mutation permanente et donc en principe perméables, et échappent à toute démarcation.

Continuité ou rupture ?

Ceci est encore plus juste pour l’islam moderne, au sujet duquel l’écart est important entre la perception du public et le regard scientifique. Il existe un quasi consensus entre les spécialistes de l’islam pour affirmer qu’il n’y a pas de continuité directe entre sa version actuelle et l’islam traditionnel, qu’il s’agit au contraire d’un produit du monde moderne globalisé. Cela ne vaut pas uniquement pour l’islam soi-disant modéré, mais aussi pour l’islam fondamentaliste ainsi que pour les idéologies islamistes.
Abdullahi Ahmed AnNa’im, intellectuel soudanais, constate au sujet de la revendication principale de l’islamisme, c’est-à-dire l’instauration d’un État islamique : « N’est-il pas paradoxal que la mise en place d’un État soi-disant ‘islamique’ ainsi que la volonté d’introduire, au nom de l’autodétermination, la charia comme droit positif [7], ne représentent finalement que des traductions de l’État nation européen et du modèle européen du droit positif. Il ne s’agit ni d’une renaissance ‘authentique’ ni d’une continuité cohérente de la tradition historique de l’islam ». Le discours culturaliste ignore cette dimension historique de l’islam moderne et tente d’expliquer ses spécificités à partir d’une nature anhistorique de l’islam, en particulier quand il s’agit des traits négatifs de l’islam contemporain.
Ulrich Greiner, journaliste de renom, a publié dans le journal Die Zeit un cas d’école d’une telle argumentation culturaliste : « Il se peut qu’autrefois l’islam ait représenté une culture de tolérance, mais scruter le passé ne nous mène pas à grand-chose. Comment faut-il comprendre les remarques dans le Coran sur ceux qui ont une croyance différente et sur ceux qui veulent renier leur foi ? La charia est-elle compatible avec notre droit ? Insister pour avoir enfin des réponses à ces questions relève de notre droit, je dirais même de notre devoir. » Ici, la tolérance propre à l’islam est vue comme un hasard temporaire, voire comme un facteur qui diffère momentanément de la « nature » anhistorique de l’islam. On contemple ici l’idée culturaliste selon laquelle il existerait des normes religieuses immuables et sans ambiguïtés.
Dans cette manière de voir, les développements historiques et la pluralité des interprétations des normes, si caractéristiques de l’islam, n’ont pas leur place. Cela donne lieu à une bizarrerie : si des civilisations doivent être différentes, la véritable nature d’une d’entre elles ne peut pas se manifester là où elle coexiste avec d’autres. Appliquer cette pensée culturaliste à l’islam nous conduit au paradoxe suivant : si la pensée ou l’action islamiques correspondent aux valeurs occidentales momentanément en vigueur, il doit s’agir d’un hasard de l’Histoire ou alors éventuellement d’une adaptation dictée par la ruse. Par contre, chaque fois qu’une action ou une pensée islamiques s’opposent aux normes occidentales, c’est la véritable nature anhistorique de l’islam qui se révèle.

Divorce à l’égyptienne

Il y a de nombreux exemples qui montrent à quel point cette vision nie l’interaction entre l’Occident et le monde islamique. Je la résume sous ce que j’appelle « la loi de l’asynchronicité ». Je peux illustrer mon propos par une histoire tragicomique, qu’on pourrait intituler « divorce à l’égyptienne ». C’est l’histoire du divorce d’un politicien égyptien appartenant à l’opposition démocratique, très longuement évoqué dans les colonnes du journal allemand Süddeutsche Zeitung. De toute évidence, il s’agissait de montrer à quel point une politique démocratique avait du mal à exister dans une société dominée par des valeurs islamiques. Mais en vérité cette histoire nous montre bien autre chose : comment l’Occident se trouve confronté à son propre reflet sans le reconnaître.
L’histoire est la suivante : le politicien en question, Ayman Nur, est le fondateur du Parti de l’Avenir et il est considéré comme « l’espoir démocratique ». Comme cela déplaisait au pouvoir, il a été condamné en 2005 à cinq ans de prison pour falsification de documents. Pendant qu’il purgeait sa peine, sa femme Gamila s’est beaucoup engagée pour obtenir sa libération et est ainsi devenue une figure importante de la vie politique. Mais après sa libération, leur bonheur conjugal prit rapidement fin. Quand un quotidien égyptien voulut relater l’affaire, Ayman Nur, mécontent, essaya d’acheter tous les exemplaires de l’édition concernée. Évidemment, le journal égyptien se fit un plaisir de relater toute l’histoire. Le journal allemand présenta l’affaire comme un « mélodrame oriental ».
Mais qu’y a-t-il d’oriental dans cette anecdote ? Bien évidemment – comment pourrait-il en être autrement – c’est la faute de l’islam. « Les valeurs morales, marquées par l’islam, sont sévères. D’éventuels manquements sont gardés secrets. Pour un politicien égyptien, un divorce représente une tare. En Égypte, quelqu’un comme Gerhard Schröder, avec ses trois mariages ratés, ne pourrait pas faire carrière. »
C’est ainsi qu’on nous apprend que ce sont les valeurs islamiques qui transforment une simple histoire de divorce en scandale. Chez nous, où ces valeurs ne comptent pas, personne ne se serait énervé. Mais là, on commence à s’interroger. L’Égypte, depuis les conquêtes islamiques du 7ème siècle jusqu’au 20ème, n’a probablement jamais été gouvernée par un souverain monogame. Le mariage n’est pas un sacrement dans l’islam et n’a jamais été perçu comme quelque chose qui devait durer toute la vie. Parler de « mariage raté » n’a donc pas de sens.
Il y a de nombreux exemples de divorces chez des politiciens musulmans : Saddam Hussein s’est marié trois fois, le Roi Hussein de Jordanie quatre fois (dont deux divorces). Le chef d’État tunisien, le Sultan d’Oman, Kadhafi et le Premier ministre de la Malaisie sont tous divorcés. Ce ne sont donc certainement pas « les valeurs morales sévères de l’islam » qui ont transformé les problèmes conjugaux d’Ayman Nur en scandale. A l’inverse, là où les valeurs occidentales sont en vigueur, les difficultés conjugales posent souvent problème. En Allemagne, en 1967, le populaire animateur de télévision Lou van Burg a dû abandonner son émission parce que la chaîne ZDF estimait ne pas pouvoir le maintenir à son poste à cause d’une histoire privée. Aujourd’hui, c’est le même journal qui rend responsable les valeurs islamiques dans « l’affaire Nur » et qui constate que la CSU (parti chrétien démocrate de droite en Allemagne) n’a pas encore dépassé « l’affaire Seehofer » [8]. Le journal titrait « Les rumeurs dans l’affaire Seehofer inquiètent la CSU, il s’agit d’un séisme pour le parti ».
Apparemment en Allemagne, avec une vie conjugale « pas très nette », on peut être chancelier pour le SPD (parti social démocrate) mais on ne peut pas être président d’un Land pour la CSU. C’est là que réside la clef de « l’affaire » Ayman Nur. La question n’est pas tant de savoir où (dans quel pays ou dans quelle « culture ») un mariage de politicien se défait, mais de voir de quel politicien il s’agit et à quelles valeurs ce politicien se réfère. Regardons encore une fois cette histoire. Une grande partie de la classe moyenne égyptienne soutient les Frères musulmans qui promettent moins de corruption et plus d’égalité sociale. Pour labourer sur leurs terres, l’establishment soutient de plus en plus les cercles religieux, au point que le parti au pouvoir prend aujourd’hui des airs très islamistes. Pour s’opposer à ces deux courants, Ayman Nur avait fondé le Parti de l’avenir comme « troisième voie ». Ayman Nur représente alors la tendance la plus laïque dans la vie politique égyptienne. Au premier abord, il semble absurde que ce soit justement lui qui trébuche sur une question de mœurs conjugales et non pas un politicien religieux. Mais si Ayman Nur avait été un islamiste, le divorce ne lui aurait posé aucun problème. Résumons : en Allemagne, les déboires conjugaux d’un politicien chrétien peuvent faire scandale, mais pas ceux d’un politicien laïc. En Égypte, les problèmes conjugaux peuvent devenir problématiques pour un politicien laïc mais pas pour un islamiste. Cela n’est pas vraiment une contradiction.
Les valeurs qui font que la « question Nur » se transforme en scandale sont exactement les mêmes que celles qui ont transformé les escapades extra-conjugales de Seehofer en scandale. Ce sont les valeurs bourgeoises et conservatrices de la « vieille » Europe. Dans la deuxième moitié du 19ème siècle, ces valeurs ont été adoptées par l’élite pro-occidentale au Moyen-Orient. Au cours du 20ème, ces valeurs se sont diffusées jusque dans les classes moyennes. En Europe, ces valeurs ont perdu de leur influence dans un processus qu’on aime rattacher à l’année symbolique de 1968. Ce développement n’a pas eu lieu au Moyen-Orient. Par contre, on a oublié, au Moyen-Orient, que nombre de ces valeurs vénérées ont été importées de l’Occident, de même qu’en Occident on oublie que nombre de ces valeurs considérées comme archaïques au Moyen-Orient ont été en vigueur en Europe jusqu’en 1968. Mais le monde arabe, aux yeux des Occidentaux d’aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’islamique. C’est pour cela qu’on considère ces valeurs, qui en vérité ne sont rien d’autre qu’un reflet des valeurs occidentales, comme islamiques. Ayman Nur, le leader du Parti de l’avenir, démocratique et pro-occidental, doit aussi sa popularité au fait que lui et sa femme formaient un couple bourgeois de rêve. Ils représentaient le désir d’une citoyenneté occidentale qui anime encore aujourd’hui une partie de la classe moyenne égyptienne. Dans cette optique, il n’est pas surprenant qu’Ayman Nur ait tenté, par tous les moyens, de garder secrets ses déboires conjugaux. C’est le fait de vouloir imiter l’Occident qui rend scandaleux ce qui dans d’autres cercles n’aurait pas posé de problèmes.

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Reflet des valeurs occidentales

L’asynchronicité qu’on voit ici à l’œuvre est symptomatique de l’ensemble du processus d’appropriation des valeurs occidentales. En règle générale, au début c’est la classe moyenne supérieure autochtone qui s’empare des idéaux occidentaux, car en devenant « occidentale », elle espère gagner en prestige et accroître son pouvoir. Être bien vu en Occident veut dire profiter des stratégies occidentales de pouvoirs et d’influences. C’est ainsi qu’on prend de l’avance sur les élites traditionnelles.
Une fois cette stratégie couronnée de succès, et l’ascension sociale réussie, la classe moyenne inférieure commence également à intégrer les valeurs occidentales, pas en tant que telles, mais comme celles de leurs propres élites. Il faut donc un certain temps pour que ces valeurs occidentales, au début intégrées par une petite élite, soient acceptées par une grande partie de la population et considérées comme les siennes.
Mais en Occident, durant le 19ème et le 20ème siècle, les valeurs avaient une durée de vie très limitée, ce qui produit périodiquement des situations paradoxales : des valeurs occidentales sont intégrées par une grande partie de la population d’un pays non occidental, mais ce processus d’intégration s’accomplit à un moment où ces mêmes valeurs n’ont plus cours dans leur zone d’origine et ont été remplacées par d’autres. C’est donc aussi bien au début qu’à la fin de ce processus qu’il y a un décalage. Mais dans les deux cas, le commentateur occidental va considérer la constellation de valeurs en vigueur au Moyen-Orient comme typiquement islamique.
L’enseignement qu’on peut tirer de l’affaire Ayman Nur est donc le suivant : tout n’est pas religieux dans le monde islamique et toutes les valeurs du monde islamique ne relèvent pas de l’islam. Nombre des valeurs et des principes moraux ayant cours au Moyen-Orient sont plutôt le reflet des valeurs occidentales. Il se peut que ces valeurs aient perdu de leur validité en Occident, mais ce n’est pas pour autant, et c’est ce qu’on voit dans le cas d’Ayman Nur, qu’elles sont devenues des valeurs islamiques. (…) Parfois l’Occident est plus islamique que l’islam lui-même.
On peut énumérer indéfiniment des exemples de ce genre. J’en citerai juste quelques-uns : des intellectuels islamiques, et en particulier des théoriciens islamistes, reprennent des idées d’auteurs occidentaux. Par la suite, les observateurs occidentaux analysent ces idées comme étant typiquement islamiques. Sayyid Qutb, le « père » de l’islamisme arabe en fournit un bon exemple. Il ne comprenait pas grand-chose à la théorie de l’islam. Ce sont plutôt deux auteurs européens qui ont forgé sa manière de voir le monde. Le premier était Leopold Weiss, auteur du best-seller L’islam à la croisée des chemins, l’autre était un auteur catholique fondamentaliste, Alexis Carrel (1873-1944), prix Nobel de médecine en 1912 pour ses travaux de chirurgie vasculaire. Dans ses écrits, il mêle catholicisme fondamentaliste et biologisme [9] en une idéologie qui veut recréer un monde selon « les lois de la vie ». Aujourd’hui, en Occident, l’ouvrage principal de Carrel L’homme, cet inconnu (1935) est heureusement largement oublié. Mais là où ses idées continuent d’inspirer l’islamisme, on les prend toujours pour authentiquement locales.

 

Islam et sexualité

La manière dont le monde islamique traite de l’homosexualité fournit un autre exemple [10], particulièrement dramatique. Comme on le sait, le droit islamique classique interdit les rapports sexuels entre hommes. Mais, de toute évidence, pendant plus de mille ans les peines prévues n’ont pas été appliquées une seule fois et du 9ème au 19ème siècles, les poètes arabes et même les juristes religieux ont écrit des centaines de milliers de poèmes d’amour érotique décrivant des relations hommes-hommes. Cette poésie constitue une partie importante de la diversité de la littérature arabe, perse et ottomane. Mais soudainement, dans les décennies post-1830, la poésie homo-érotique disparaît complètement.
Ce n’est pas dans l’islam qu’il faut en chercher la raison mais dans l’adoption des valeurs morales de l’Occident victorien. Aujourd’hui, les valeurs sexuelles victoriennes sont encore profondément enracinées dans une grande partie du monde islamique. C’est pour cette raison que nombre de musulmans ont un rapport ambivalent avec leur propre tradition littéraire qui est à leurs yeux entachée par une décadence morale et donc finalement responsable du déclin de l’islam. Ce qu’un Occidental considère aujourd’hui comme un signe de progrès et de modernité, c’est-à-dire une approche décrispée de l’érotisme homme-homme, était pendant plus de mille ans vu comme une caractéristique du monde islamique.
Au cours du 19ème siècle, les musulmans ont commencé à intégrer des valeurs occidentales entraînant une condamnation draconienne des pratiques et des sentiments homosexuels. Ils ont commencé à croire que c’était en raison des mœurs apparemment trop « légères » de leurs ancêtres que le monde islamique ne parvenait pas à suivre le développement de la modernité occidentale. Aujourd’hui, le monde occidental réclame avec raison la reconnaissance des droits des homosexuels dans les pays islamiques, mais il se trompe quand il considère l’homophobie dans ces pays comme quelque chose de typiquement local. (…) D’ailleurs, dans la majorité des pays arabes, les pratiques homosexuelles ne sont toujours pas poursuivies. Là où des peines sont prévues, elles ne découlent en général pas de la charia mais du droit britannique. Évidemment, elles ont aujourd’hui disparu de ce droit et, dans les pays islamiques, il y a bien longtemps qu’on a oublié leur origine.
Là-bas et en Occident, on considère cette attitude comme typiquement islamique, c’est un cas frappant d’asynchronicité. Il en va de même aujourd’hui pour la pruderie si frappante dans de nombreux pays islamiques. Cette pruderie ne concerne pas seulement les publications occidentales, elle s’étend tout autant aux textes classiques – de la poésie d’Abû Nuwâs du 8ème siècle au recueil des Mille et une Nuits. L’œuvre poétique de « l’architecte » al-Mi’mar est sur le point d’être publiée en Allemagne. Les écrits de ce poète populaire sont insolents, frivoles et explicites au niveau sexuel. La moquerie s’étend également aux questions religieuses. Au 14ème siècle, al-Mi’mar était vénéré non seulement par ses contemporains mais également par les érudits religieux. Aujourd’hui son recueil de poèmes aurait peu de chance d’être publié dans un pays arabe.
Si des textes érotiques de toutes tendances ont été appréciés et respectés pendant plus de mille ans dans le monde islamique, la pruderie ne peut pas faire partie de l’essence de l’islam, même si aujourd’hui, autant en Occident que dans le monde islamique, nombreux sont ceux qui tentent de nous le faire croire. C’est encore une fois le reflet de sa propre image que l’Occident entrevoit dans l’islam, sans vouloir ou sans pouvoir le reconnaître.

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Ambiguïté et variantes

Là où cela se complique encore plus, c’est quand il ne s’agit plus uniquement de quelques valeurs, ou de quelques idées, mais d’un ensemble de grilles de lecture et d’analyses qui sont empruntées à l’Occident. Cela change le rapport à sa propre tradition. De tels changements de structures à l’intérieur des schémas cognitifs sont par nature difficiles à reconnaître, et il faut donc avoir recours au principe philologique selon lequel les textes que les gens d’une culture ont laissés doivent être pris au sérieux et qu’il ne faut pas essayer de les analyser à partir d’un a priori eurocentriste. On trouve alors un point commun structurel derrière les phénomènes décrits. Ce qui caractérise le mieux la différence entre l’islam moderne et l’islam pré-moderne, c’est d’avoir abandonné progressivement l’ancienne « tolérance vis-à-vis de l’ambiguïté » qui avait marqué l’islam d’une manière très particulière pendant longtemps.
A l’époque, dans le monde musulman, on appréciait l’ambiguïté, en tentant de garder son application dans certaines limites sans pour autant vouloir l’éliminer. Au contraire, la modernité occidentale tente de l’éliminer le plus possible. La forme classique de « contrôle de l’ambiguïté » dans le monde islamique a été remplacée, au cours de la modernité, par une tentative radicale « d’élimination de l’ambiguïté ». Ce n’est que dans les domaines de l’art et la littérature qu’elle peut continuer de s’amuser sans faire beaucoup de dégâts.
Voici quelques exemples concernant le Coran : l’école classique, où cohabitent différentes manières de lire ce texte, part de l’idée qu’il a été révélé par Dieu en un grand nombre de lectures différentes. On peut donc dire que le Coran, avec tout son apparat de variantes, est un texte sacré. Afin que cette complexité ne dépasse pas un certain seuil pratique, on s’est mis d’accord, pour le culte et pour des questions juridiques, pour ne faire appel qu’à sept à dix de ces lectures différentes. Elles sont toutes, les unes comme les autres, considérées comme aussi bonnes et valables.
Aujourd’hui, cette pluralité de lectures rencontre de l’opposition, autant chez les musulmans modérés que chez les fondamentalistes. Ce sont autant les musulmans réformateurs, tels que le Pakistanais Shehzad Saleem, que des fondamentalistes, tels que al-Maududi, qui nient l’existence même de différentes lectures du Coran. Sur Internet, des missionnaires protestants et des défenseurs de l’islam se jettent à la tête les différentes lectures et variantes du Coran et de la Bible pour décrier les textes sacrés de la religion des autres. De toute évidence, les variantes ne rentrent pas dans le schéma de religions modernes devenues idéologiquement consistantes. Il en va de même quand il s’agit de l’interprétation du texte du Coran. Les savants classiques étaient fiers de rassembler le plus grand nombre possible d’interprétations d’un passage précis et chacune en soi pouvait être considérée comme juste, ou même plusieurs simultanément.
Pour le savant classique Ibn al-Jazari (mort en 1429), la possibilité de différentes interprétations du Coran était une particularité essentielle voulue par Dieu : « Les savants ont toujours cherché et n’arrêteront jamais de trouver des indications (juridiques) et des arguments dans le Coran que personne jusque-là n’avait encore trouvés sans pour autant l’épuiser pour les générations à venir. Le Coran est comme une immense mer, dont on ne touche jamais le fond et où on n’est jamais arrêté par les rives. C’est pour cela qu’après la venue du prophète, cette communauté n’a plus besoin d’autres prophètes comme c’était le cas pour les peuples précédents. »
Auparavant, les peuples avaient toujours besoin d’une mise à jour du message divin parce que les conditions avaient changé. Selon Ibn al-Jazari, il n’y a plus besoin d’une telle mise à jour parce que chaque génération peut trouver dans le Coran ce dont elle a besoin et ce que les générations précédentes ne pouvaient pas encore y voir. Pour Ibn al-Jazari, c’est justement l’ambiguïté du Coran qui permet d’y trouver des interprétations contemporaines. Cela peut avoir l’air très moderne, mais c’est justement cette ouverture à l’interprétation qui fâche beaucoup de musulmans, tant modérés que fondamentalistes. Ils pensent toujours connaître, pour chaque passage du Coran, la seule interprétation valable pour l’éternité. Mais les commentateurs occidentaux de l’islam ne veulent pas non plus voir un texte ouvert à de différentes interprétations. La citation du journal Die Zeit prétend savoir exactement ce que veulent dire « en réalité » les passages du Coran. Les ambiguïtés du Coran, vantées et appréciées à l’époque classique, sont aujourd’hui au mieux considérées comme une tare, au pire complètement occultées.
L’existence de quatre écoles de droit sunnites était considérée comme un enrichissement, et le fait qu’à l’intérieur de chaque école de droit des opinions différentes puissent cohabiter n’était pas vu comme un problème, mais plutôt comme une opportunité pour se démarquer.

Et le droit islamique ?

Le savant universel As-Suyûtî (décédé en 1505), connu pour sa prétention à avoir toujours raison, a publié un texte dans lequel il écrivait que la divergence d’opinions parmi les savants était un don de Dieu pour sa communauté. Aujourd’hui on ne ressent presque plus rien de cet enthousiasme traditionnel pour la pluralité d’opinions. Vers la fin du 19ème siècle sont apparues des tentatives de codifier le droit islamique, ce qui était contre sa nature. Des États modernes ont besoin de règles claires, et ce ne sont ni les musulmans « modérés », ni leurs concurrents fondamentalistes qui vont avouer qu’il est possible que deux affirmations, apparemment contradictoires puissent être toutes deux à la fois vraies et fausses.
Mais tout indique que c’était précisément l’attitude courante pendant une longue période dans une grande partie du monde islamique pré-moderne. On n’attendait pas du tout de trouver à l’intérieur d’un même discours, sur le droit islamique par exemple, une seule et unique réponse claire. Certains domaines de la vie n’étaient pas du tout régis par un seul discours. Il y en avait toujours plusieurs, religieux et laïcs, qui donnaient des réponses différentes. Ces réponses ne sonnaient souvent pas à l’unisson mais cela ne semblait pas déranger grand monde. Ibn Nubata, par exemple, publiait en 1332, c’est-à-dire deux cents ans avant la parution du Prince de Machiavel, un texte de conseils aux souverains au moins aussi machiavélique. La religion n’y jouait aucun rôle, le Coran et le prophète n’y apparaissaient pas. Le discours moderne sur l’islam ne tient jamais compte de ce texte. Pas plus qu’il ne tient compte des milliers de poèmes consacrés à des souverains, poèmes qui représentaient le principal discours politique de l’islam pré-moderne.
Aujourd’hui, pour reconstruire la pensée politique de cette période, on n’y fait pratiquement jamais référence. Partout en revanche, on a privilégié le discours religieux au point de le considérer comme seul représentatif. Cette vision parcellaire ne correspond pas à la réalité, mais elle a influencé la pensée islamique moderne et c’est ainsi qu’on arrive à un des cas les plus bizarre d’asynchronicité : la similitude entre l’image de l’islam de quelques orientalistes et de l’opinion publique occidentale avec celle que se donne l’islam radical contemporain. Les deux groupes font abstraction de la réalité historique pour s’imaginer une culture complètement basée sur des textes religieux et normatifs, et ils pensent qu’il n’y a qu’une seule et unique interprétation, sans ambiguïté, de ces textes.
Un exemple particulièrement triste de ce développement est celui des hommes et des femmes accusés d’adultère dans les pays islamiques et qui sont menacés ou réellement lapidés. Le cas de l’Iranienne Sakine Ashtiani, et la manière dont les médias occidentaux en ont parlé, en livre un exemple dramatique. Dans le Frankfurter Allgemeinen Zeitung, le cas a été documenté et commenté par Tilman Nagel. En le lisant, on a l’impression qu’il est d’accord avec les islamiques purs et durs sur le principe que dans l’islam l’adultère doit être puni de lapidation. Il ne mentionne pas le fait, pas plus que les juges iraniens, que ce n’était pas le cas avant le 20ème siècle : dans les textes de lois normatifs de l’islam, si l’adultère doit effectivement être puni de lapidation, on trouve tellement d’obstacles procéduraux que dans la plupart des écoles de droit il est pratiquement impossible de prononcer une telle sentence. A cela il faut ajouter que dans l’histoire de l’islam, les règles de la charia sont considérées comme une ligne directrice qui, dans la pratique judiciaire, peut être modifiée et adaptée à d’autres traditions juridiques. Dans ce domaine aussi, il y a pluralité de discours.
Dans les pays centraux de l’islam (pour les autres pays, je ne suis pas assez documenté), il n’existe aucune trace écrite de lapidations, excepté les cas plus ou moins légendaires des débuts de l’islam. Des rebelles et des brigands étaient crucifiés et les poètes en ont fait des poèmes spectaculaires – l’attrait des sensations fortes n’est pas un phénomène nouveau. Beaucoup de chroniqueurs ont décrit en détail les tortures et autres assassinats commis par des seigneurs, mais on ne trouve aucun récit de lapidation de l’an 800 au 20ème siècle, à une exception près, dans l’Empire ottoman aux alentours de 1670 et la motivation, comme dans les cas modernes, en était politique. L’événement avait fait scandale à l’époque et le juge responsable avait été démis de ses fonctions. Le chroniqueur était également choqué. Il ne considérait pas la lapidation comme un acte islamique. Il constatait avec effroi qu’une telle chose ne s’était plus produite depuis l’époque du début de l’islam. Pour lui la lapidation était atavique et inhumaine. Hormis cette exception qui avait fait scandale, il n’y a donc de toute évidence pas eu de lapidation. D’autres peines avaient été mises en place.
Elyse Semerdjian a analysé les archives du tribunal d’Aleppo sur une durée de 360 ans. Elle a constaté qu’entre 1507 et 1866, il y a eu 121 accusations d’actes sexuels illégitimes, mais personne n’avait été lapidé. Durant toute cette période, la punition des femmes accusées et condamnées pour prostitution était de quitter un certain quartier de la ville. On peut alors affirmer que, dans l’islam classique, il y a des situations dans lesquelles une règle juridique est en même temps valable et non valable. Peu de gens critiquaient le principe de la lapidation, mais tous critiquaient son application.
Cette tolérance face à l’ambiguïté juridique est devenue incompréhensible de nos jours. Et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui, dans les pays islamiques, contrairement aux mille ans précédents, des hommes et des femmes se font lapider pour adultère même si, pour appliquer ces condamnations à mort, d’autres normes et prescriptions du droit islamique doivent être violées. Mais il semble que ces prescriptions ont moins d’importance que le fait de vouloir démontrer au monde que le droit islamique est clair et sans équivoque. Il apparaît alors qu’un phénomène soi-disant aussi typiquement islamique que celui de la lapidation n’a pas pu être repris directement et sans détours des normes islamiques traditionnelles. Il a fallu d’abord le déclin de la tolérance traditionnelle de l’ambiguïté pour que les normes traditionnelles soient réévaluées et réorganisées. Évidemment je ne veux pas dire ici que la lapidation dans l’islam est importée de l’Occident. Mais aussi abject que cela puisse sonner, il s’agit d’un phénomène lié à la modernisation.

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Tolérance de l’ambiguïté

Pour l’islam, la conséquence de cette perte de la tolérance traditionnelle vis-à-vis de l’ambiguïté est catastrophique. Une grande partie de l’héritage de l’islam avait été produit au sein d’une société dotée d’une très grande tolérance de l’ambiguïté, ce qui permettait par exemple à Ibn Hadjar al-Asqalânî d’être à la fois un savant hadith sévère et d’être vénéré pour ses poèmes homo-érotiques. Aujourd’hui, dans une société pratiquement sans tolérance à l’égard de l’ambiguïté, cet héritage est en train d’être redéfini. Des interprétations et des normes qui pouvaient, dans le passé, coexister de manière égalitaire avec d’autres deviennent aujourd’hui absolues et seules valables, au détriment des autres. Mais les structures dans lesquelles ces éléments traditionnels sont insérés ne sont pas authentiquement islamiques, elles sont formées par une vision du monde et une idéologie occidentale.
La perte de la tolérance de l’ambiguïté dans l’islam ne s’explique pas uniquement par son histoire. Stephen Toumin a montré que ce sont les guerres de religions, entre l’assassinat d’Henri IV et la guerre de Trente Ans, qui ont mis fin en Europe à l’humanisme et au climat de tolérance de la Renaissance. Ce développement n’a touché le monde islamique qu’au cours du 19ème siècle, par adaptation à l’Occident, qui s’avérait plus performant au niveau technique et économique, mais ne pratiquait pas, ou plus, une tolérance à l’ambiguïté comparable à celle de l’islam traditionnel. C’est d’après ces nouveaux paramètres que l’islam s’est complètement restructuré. Mais ce qui à l’époque représentait un effort considérable d’adaptation à un nouvel environnement culturel et politique, et qui a permis au monde islamique d’opposer à l’expansion occidentale sa propre identité culturelle, a abouti à un « piège identitaire » (selon le titre d’un livre d’Amartya Sen). Il faut dire que ce n’est pas uniquement dans le monde islamique qu’on est tombé dans ce piège. En Occident, plus que jamais, on est prêt à considérer l’islam de la fin du 19ème et du 20ème siècles, restructuré d’après les schémas occidentaux, comme le véritable et authentique islam, et de procéder à partir de là à une projection rétrospective sur toute son histoire. Il faut comprendre que l’islam moderne n’est pas juste une continuité de l’islam traditionnel, mais plutôt un conglomérat de visions du monde et d’idéologies modernes et très diverses. Beaucoup d’aspects de l’islam moderne ont en commun d’obéir à l’exigence moderne de la non-ambiguïté qui trouve ses origines en Occident. Des éléments traditionnels sont insérés sélectivement dans ces systèmes d’après l’orientation voulue. Les nouvelles configurations qui naissent sont au moins aussi occidentales qu’islamiques. Et là où l’on pense tomber sur un élément purement islamique, on ne contemple souvent que notre propre reflet, mais décalé dans le temps. Et c’est ainsi qu’en étudiant des caractéristiques d’autres cultures, nous nous étudions toujours aussi nous-mêmes.

Thomas Bauer

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P.S.

Les auteurs
Né en 1974, diplômé de sociologie et d’histoire, responsable pour les questions d’homosexualité dans l’organisation estudiantine AStA à l’université libre de Berlin, Georg Klauda a participé aux débuts de la revue consacrée à l’émancipation sexuelle Gigi. Ses livres ne sont pas encore traduits en français.
Thomas Bauer est chercheur sur l’islam et le monde arabe à l’université d’Erlangen en Allemagne.

Les textes
Ces articles ont été traduits de l’allemand par Paul Braun et sont parus initialement dans Archipel N° 195, 196 et 197 (juillet-août à octobre 2011) pour « Elèves modèles et apprentis sorciers » et dans Archipel N° 190 et 191 (février-mars 2011) pour « Islam homophobe, Occident tolérant ? ».
Ils ont été écrits avant les révolutions dans le monde arabe.

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[1] L’auteur critique l’utilisation du terme d’homosexualité, car c’est un concept élaboré à la fin du 19ème siècle pour désigner un comportement déviant ou une maladie. Il utilise donc des expressions comme « l’amour au sein du même sexe » ou « relation amoureuse entre gens du même sexe ». Cela alourdit certes la lecture, mais sert à insister sur le fait que le concept d’homosexualité a été forgé dans une culture spécifique et à une période déterminée (ndlt)

[2] Nom du Parlement anglais, sous Edward III, qui siégea du 28 avril au 10 juillet 1376. Il tient son nom de « bon parlement » du fait qu’à cette époque, la cour anglaise était considérée par une large majorité de la population comme corrompue et que ses membres manifestaient des efforts sincères pour réformer le gouvernement.

[3] Issu du grec tribein, qui signifie frotter, s’entre frotter. A longtemps désigné la lesbienne en caricaturant ses supposées parodies « viriles ». (ndlt)

[4] Linguiste allemand (1868 – 1956), professeur d’université à Berlin et spécialiste des langues du Moyen-Orient.

[5] Les Hudûd (singulier : Hadd) comprennent les incriminations et les peines définies par le Coran qui ne peuvent être remises en cause par les juges. Le droit musulman considère cette catégorie de crime comme des crimes contre la « Loi de Dieu ». Les peines prévues pour les crimes de type Hadd sont fixes car elles ont été fixées par Dieu et se trouvent explicitement dans le Coran.

[6] www.abfiran.org (en anglais).

[7] Le droit positif est constitué de l’ensemble des règles juridiques en vigueur dans un État ou dans un ensemble d’États, à un moment donné, quelles que soient leurs sources. Pour les théoriciens du droit positif, les règles de droit ne sont pas issues de la nature ou de Dieu, mais des hommes eux-mêmes, ou de leurs activités.

[8] Pendant qu’il était en fonction comme 1er ministre de Bavière pour la CSU, parti catholique traditionnel, il a eu un enfant illégitime issu d’une relation qui durait depuis plusieurs années.

[9] Dans L’homme cet inconnu, il écrit que « la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis longtemps » et que « beaucoup d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l’hygiène et de la médecine ». Il plaide pour un eugénisme incluant l’euthanasie de toute une série d’indésirables et le reconditionnement au fouet des délinquants.

[10] Voir texte précédent Islam homophobe, Occident tolérant ?

 

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[actu] Le Mozambique dépénalise l’homosexualité https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/01/actu-le-mozambique-depenalise-lhomosexualite/ Wed, 01 Jul 2015 03:02:21 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1575 Continuer la lecture →]]>

moçambikLe Mozambique a supprimé la loi de pénalisation de l’homosexualité en vigueur depuis le code pénal colonial de  1886. (via AFP 29/06/2015)

L’homosexualité n’est plus un délit au Mozambique. Un nouveau code pénal y est entré en vigueur lundi 29 juin, dans lequel les relations homosexuelles sont dépénalisées. Promulgué en décembre dernier par le président sortant, Armando Guebuza, le nouveau code pénal ne sanctionne également plus l’avortement, à la suite de la mobilisation l’année dernière de nombreuses organisations de défense des droits.

L’ancien code pénal, adopté en 1886 au temps de la colonisation portugaise, prévoyaient l’application de « mesures de sécurité » contre les personnes « s’engageant habituellement dans des actes contre nature ».

Une disposition qui aurait pu être utilisée pour persécuter les homosexuels, les exposant à des peines de travail forcé pouvant aller jusqu’à trois ans, mais qui n’a jamais été appliquée depuis l’indépendance du pays en 1975. Au Mozambique, l’intolérance envers les couples de même sexe est moins marquée que chez certains voisins d’Afrique australe.

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« Une victoire symbolique »

Certains parlent toutefois de « victoire symbolique ». « Cela ne va pas fondamentalement changer grand chose pour nous », a confié à l’AFP Frank, un étudiant en communication de 22 ans, qui milite pour l’association Lambda de défense des droits LGBT. « L’inclusion sociale reste le principal défi », a t-il ajouté, refusant de donner son nom. D’ailleurs, Lambda, l’unique association pour les droits LGBT du pays, n’a toujours pas été officiellement reconnue par l’État mozambicain, alors qu’une demande en ce sens a été faite en 2008.

L’entrée en vigueur du nouveau code pénal est en outre généralement accueillie dans une certaine indifférence. « La plupart des Mozambicains ne nie pas l’homosexualité, mais on ne peut pas dire non plus qu’elle soit acceptée », complète Dércio Tsandzana, un blogueur et activiste influent. Lundi, aucun événement spécifique n’était prévu pour célébrer ce qui dans d’autres pays de la région apparaîtrait comme une avancée majeure pour les droits LGBT.

Les actes de violences contre les homosexuels sont très rares, voire inexistants au Mozambique, pays lusophone d’Afrique australe entouré de pays anglophones hostiles à l’homosexualité. Robert Mugabe, le président du Zimbabwe voisin, est réputé pour sa croisade anti-homosexuels. En Afrique du Sud, où le mariage entre personnes de même sexe a pourtant été légalisé en 2006, les actes de violence homophobe sont fréquents. L’homosexualité reste illégale dans une grande majorité des 54 pays d’Afrique.

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[actu] Maroc : les Femen, Aswat et la répression contre les homos https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/12/actu-maroc-aswat-femen-repression/ Fri, 12 Jun 2015 01:21:05 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1486 Continuer la lecture →]]> 10171738_247656888691995_5726533087249488744_n [Mise à jour : manifestation homophobe devant le domicile des deux personnes arrêtées pour homosexualité.] Réaction du collectif Aswat après « l’action » des Femen et l’arrestation qui s’en est suivi. Puis une tribune de l’écrivain Abdellah Taïa.

Mise à jour du 12 juin 2015. Le mensuel Gay Maroc a fini, suite à la mobilisation du collectif Aswat et des internautes, par retirer de la vente le magazine avec en une « Faut-il brûler les gays ? ». Ce même mensuel avait déjà publié précédemment une une négrophobe (« Le péril noir »).

Lahcen et Mosine , les deux jeunes arrêtés ce 3 juin ont besoin de soutien pour obtenir leur liberté ! D’autant qu’une manifestation homophobe a été organisée le 7 juin devant le domicile des deux jeunes hommes. La manifestation a réuni des dizaines de jeunes du quartier scandant des slogans dénonçant cet acte et réclamant « les peines maximale envers les homosexuels ».  Les deux jeunes, après leur arrestation, ont été outés par la chaîne de télévision nationale Al Aoula qui a publié leurs photos. Le portail Cawalisse avait même révélé leurs noms complets ainsi que les quartiers où ils habitent, ce qui aurait facilité le repérage de leurs domiciles, les exposant aux menaces. Les deux hommes, arrêtés pour « exhibition impudique », risquent jusqu’à trois ans de prison ferme.

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2 et 3 juin 2015. Rabat. Esplanade de la tour Hassan. Deux militantes (blanches, européennes) des Femen ont été appréhendées pour avoir tourné une “séquence obscène au sein de ce lieu de culte, torse nu, en arborant un slogan portant atteinte à la moralité publique » « [« In gay we trust« ]. Elles ont été expulsées. Peu après, au même endroit, deux gays se prennent en photos en s’embrassant. Ils sont marocains. Ils sont arrêtés et emprisonnés.

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Pour rappel, « les actes licencieux ou contre nature avec un individu du même sexe. » sont passibles d’une peine de trois ans de prison selon l’article 489 du code pénal marocain.

Le Collectif Aswat critique l’action des Femen à Rabat

Après avoir observé un silence prudent au lendemain du « kiss-in » des Femen et des deux gays marocains sur l’esplanade de la Tour Hassan, le collectif Aswat pour la lutte contre l’homophobie s’est finalement prononcé sur ces événements qui ont défrayé la chronique.

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Aswat s’est défendu de tout lien avec l’action des Femen ainsi que l’initiative du groupe britannique Placebo à Mawazine.

L’organisation de ces deux événements « n’est aucunement liée au Collectif Aswat, comme le prétendent et propagent les médias nationaux », selon un communiqué de l’association, qui ajoute qu’Aswat ne peut « guère adhérer ou participer à une activité similaire à celle des Femen » car elle va « à l’encontre de notre vision d’un engagement et d’une lutte pacifique ».

 L’association révèle aussi que les deux homosexuels qui se sont embrassés devant la Tour Hassan « ont pris nombre de photos en guise de souvenir dans différents sites » de Rabat, avant d’être arrêtés par les forces de l’ordre qui « les ont encerclés sur l’esplanade et accusés ultérieurement d’avoir imité l’action des Femen ».

Lire aussi « Les Femen, un féminisme de type néocolonial ».

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Qui va sauver les homosexuels marocains?

(par Abdellah Taïa, écrivain marocain immigré en France)

J’ai vu hier soir un film japonais sur l’esclavage, le chef-d’oeuvre L’intendant Sansho de Kenji Mizoguchi, où un père donne à son fils ce dernier conseil : « L’homme sans pitié est inhumain. Sois dur pour toi et généreux pour autrui. »

Bouleversé par ces mots simples et tellement justes, je n’ai pu m’empêcher de faire immédiatement le lien avec les trois  hommes de Taourirt, cruellement condamnés il y a quelques jours à trois ans de prison (peine maximale) pour « homosexualité » et déjà oubliés par les Marocains. Certes la presse a évoqué leur histoire et Internet a impitoyablement relayé les photos humiliantes, dégradantes, de leur arrestation « en flagrant délit » par la police suite à une dénonciation. Mais depuis, rien. Les homosexuels marocains, ce n’est vraiment pas la priorité pour le pouvoir et les citoyens hétérosexuels de ce pays. C’est de leur faute, n’est-ce pas, « ces pédés » n’avaient qu’à se repentir, se soigner, s’abstenir, bien se cacher…

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L’homosexuel(le) n’est pas un monstre. Ce n’est pas une honte ni un malade. C’est un être humain. C’est ton enfant, ton frère, ta sœur, ton père, ta tante, ton voisin, ton ami(e), ton professeur, ta nièce, ton député, le mécanicien de ton bloc…

Cela fait au moins 10 ans que l’homosexualité est omniprésente dans les médias marocains, largement débattue. L’association LGBT Aswat ne cesse de lancer régulièrement et courageusement des initiatives pour demander sa dépénalisation. Les chanteurs ouvertement homosexuels Elton John, Mika et Ricky Martin ont été officiellement invités à se produire au festival Mawazine et leur concert transmis en direct sur 2M TV *. Mais, malgré cela, l’homosexuel marocain, lui, n’existe toujours pas. Il ne doit surtout pas exister si ce n’est comme un criminel. Quand il habite à Taourirt, là-bas, si loin de Rabat et de Casablanca, son sort n’intéresse personne au Maroc. Qui connaît d’ailleurs l’existence de la ville de Taourirt ? Qui jamais parle de Taourirt ? Ca se trouve où déjà, ce bled ?

Un sondage récent nous apprend que plus de 80% des Marocains se déclarent contre l’homosexualité. Ils assument franchement cette intolérance, cette discrimination, ce racisme : l’homophobie. Quand je lis cela, j’ai honte et j’ai envie de pleurer. Chialer. Tellement c’est insupportable !

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Le Marocain est-il à ce point égoïste, insensible, cruel ? Le malheur et l’injustice que subissent ses frères et sœurs (homosexuels ou pas) ne l’intéressent pas ? Ne le concernent pas ? Pourquoi cette indifférence, ce silence, cette terrifiante politique de l’autruche ?

Pour justifier leur condamnation de l’homosexualité, certains (la plupart en fait) évoquent sans aucune nuance l’islam, le Coran, nos traditions. Nous sommes des Arabes, des musulmans, nous n’acceptons pas parmi nous les invertis, les pervers ! A ceux-là, j’ai envie de répondre ceci : le Coran recommande le pardon, l’islam incite à ne jamais se hâter dans la condamnation de l’autre et nos traditions elles-mêmes ont un cœur tendre pour nous, tous, absolument tous !

Pourquoi alors persister au Maroc dans la cruauté ? Pourquoi la peine maximale de trois ans au mécanicien de Taourirt et à ses deux amis ? Il est vrai qu’ils n’ont pas la chance, eux, d’être de nationalité britannique comme l’homosexuel Ray Cole qui, arrêté à Marrakech fin 2014 avec un Marocain, a été emprisonné puis, suite aux pressions médiatiques de son pays, vite libéré. Il faudra que quelqu’un nous explique officiellement cette différence de traitement. Le Marocain homosexuel est-il plus coupable aux yeux de la justice qu’un Britannique homosexuel ? Au second, on pardonne tout et sur le premier, on s’acharne sans relâche ?

Tout cela est d’une tristesse absolue.

Si j’écris ce texte c’est parce que je me sens plus que solidaire avec le pauvre mécanicien de Taourirt et ses deux amis. Je pense à eux dans leur cellule en ce moment, à comment on les traite, à comment on les regarde. J’imagine tout, facilement. L’horreur. Et je ne cesse de me répéter que, malgré tout ce qu’on dira au Maroc, ils n’ont commis aucun crime. Ils essayaient juste de vivre, de voler un moment de liberté sexuelle que la société et l’État marocains leur interdisent officiellement. Mais où est ce Marocain, ou bien cette Marocaine, qui respecte intégralement tout ce que prévoient la religion et les lois du pays ? Est-ce qu’il/elle existe seulement ? La réponse est évidente. Et pourtant, quand on est « attrapé » au Maroc, on est si seul : plus personne pour vous reconnaître, vous aider, se battre avec vous. Bien au contraire : c’est alors pour beaucoup de monde l’occasion rêvée pour exister en vous enfonçant. Pas de pitié. Pas de générosité. Une mauvaise foi schizophrénique en veux-tu, en voilà.

Les libertés individuelles n’existent pas au Maroc. Il n’y a pas de lois pour protéger les citoyens qui, eux, veulent se libérer des contraintes, des condamnations sociales et assumer leurs choix de vie. Vivre librement ne signifie pas vivre d’une manière sauvage. Cela veut juste dire s’engager dans la société, en étant sincèrement qui on est, cesser de perdre son énergie à vouloir toujours satisfaire des exigences et des traditions depuis longtemps obsolètes.

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Quand est-ce qu’on va enfin comprendre dans ce pays qu’un Marocain libéré et épanoui travaillera mieux, pour lui et pour son groupe, pour la société, pour le monde ? Je ne suis sans doute ni le premier ni le dernier à poser cette question plus que légitime et qui attend toujours une réponse sérieuse, adulte, et non pas un rappel à l’ordre systématique.

Je suis écrivain. Je suis marocain. Je suis homosexuel. Et, sincèrement, j’en ai plus que marre de constater que même ceux qui d’habitude défendent la liberté avec vigueur ne sont jamais là pour soutenir les homosexuels marocains dans leur combat. Ils se dérobent, ils se cachent, après tout ce n’est pas leur problème… Ils ont peur d’être « salis », de perdre leur soit-disant crédibilité dans le milieu où ils évoluent. Il faut d’abord régler tant de questions ici avant d’aborder celle des homosexuels ! Ce n’est pas encore le moment ! Soyez patients ! Etc. Un discours hypocrite tout prêt et resservi à chaque fois avec beaucoup d’aplomb.

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Il n’y a pas si longtemps j’étais encore un adolescent homosexuel dans la ville de Salé livré quotidiennement aux mâles sexuellement frustrés du quartier, insulté, violé, battu, obligé de baisser continuellement la tête dans l’espoir qu’on me laisse tranquille. En vain. Tout le monde savait l’enfer qu’on m’obligeait à vivre. La violence inouïe. Personne ne m’a défendu. Personne. J’ai payé dans mon petit corps le prix des contradictions vertigineuses de ce pays. Ce qui m’est arrivé petit arrive aujourd’hui encore à beaucoup de jeunes Marocains homosexuels. Était-ce de ma faute ? Est-ce de leur faute ? Et que fait l’État pour protéger ces enfants, ces adolescents ?

L’homosexuel(le) n’est pas un monstre. Ce n’est pas une honte ni un malade. C’est un être humain. C’est ton enfant, ton frère, ta sœur, ton père, ta tante, ton voisin, ton ami(e), ton professeur, ta nièce, ton député, le mécanicien de ton bloc… Quelqu’un avec qui nous vivons tous et que nous tuons chaque jour un peu plus. Jusqu’à quand ces horreurs et cette inhumanité ? Qui va sauver enfin les homosexuels marocains ?

*Cette chronique a été écrite quelques jours avant la manifestation des Femen à Rabat et le concert de Placebo. 

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[actu] Burkina-Faso : La justice et le CNT réticents à légiférer sur l’homosexualité https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/11/actu-burkina-faso-la-justice-et-le-cnt-reticents-a-legiferer-sur-lhomosexualite/ Thu, 11 Jun 2015 13:32:39 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1458 Continuer la lecture →]]>

lavenderlove-credit-corinna-nicoleAu Burkina Faso, il n’existe aucune loi qui interdit ou autorise l’homosexualité. Jusqu’à quand ? s’interroge la journaliste Salifou Ouedraogo, du quotidien BF dans un article publié le 8 juin 2015.

 

 

La reconnaissance des « droits » des homosexuels occupe une place importante dans les critères de financement  de la grande majorité des projets et programmes des pays en développement comme le Burkina Faso. Dans le volet lutte contre le VIH/SIDA, les partenaires financiers exigent la prise en charge des personnes homosexuelles. Même si les pressions internes (religieuses, coutumières et parfois politiques) entravent  l’instauration de la loi, elles ne prennent  pas en compte le silence de la loi qui est en réalité, une autorisation. Au Burkina Faso, il n’existe aucune loi qui interdit ou autorise l’homosexualité. Une « tolérance » qui a permis au réseau des jeunes  LGBTQ (Lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels, Queer) d’Afrique de l’Ouest dont le siège est à  Ouagadougou, depuis 2012, de travailler pour un environnement favorable quant au respect et à la protection des droits humains des personnes homosexuelles. Le code pénal en adoption actuellement a mentionné les minorités sexuelles. L’évolution des choses pourrait faciliter la reconnaissance des droits des homosexuels avant la fin de la Transition malgré l’opposition d’un grand nombre de magistrats. Arrêt sur une « pratique étrangère»  qui veut être reconnue légalement comme un « droit de l’homme »  respectant le principe de la « vie privée des hommes » et qui provoque des migraines chez des magistrats, hommes politiques, leaders associatifs, coutumiers et religieux du Burkina.

 

 

 

 

 

 

 

 

S’il y a un sujet qui crée des controverses, voire des frustrations dans bon nombre de pays africains, c’est bien l’homosexualité. Des coutumiers, aux religieux en passant par  les hommes de droit et certains leaders politiques, l’homosexualité est un sujet « hostile », « anti culturel » et « anti religieux ». Les hommes politiques savent qu’évoquer « le droit » des homosexuels lors d’une campagne électorale est synonyme d’échec assuré en Afrique. Conséquence, les législations sont muettes voire superflues dans plusieurs pays. Au Burkina Faso, la législation actuelle ne fait pas mention de l’homosexualité. Pourtant,  ce silence de la loi veut dire en réalité que l’homosexualité est autorisée au Burkina Faso.  «En droit,  ce qui n’est pas interdit est autorisé », soutient un cadre du ministère de la Justice. En d’autres termes, personne ne peut poursuivre quelqu’un sur le sol burkinabè parce qu’il est homosexuel.  Ce qui est une aubaine pour cette couche de notre société.

C’est du même coup, ce qui a poussé le réseau à s’installer au Burkina Faso. Ils étaient déjà près de 600 parmi lesquels on dénombrait 411 Burkinabè de souche en 2012 dont 110  étudiants selon une étude structurelle menée par le QYAN, qui précise d’ailleurs que ce nombre est loin d’être juste. La question se pose  dès lors de savoir s’il  faut parler de « droit » des homosexuels en  Afrique. Méritent-ils d’être protégés? Comment parvenir à  trouver un remède à ce « fléau », vue par certains comme une « nouvelle forme de colonisation », « une déperdition humaine », « un droit d’existence »,  ou simplement des aléas du développement et de la démocratie ? D’aucuns pensent qu’il ne faut même pas en parler. Pour eux, parler de l’homosexualité, c’est la considérer, c’est créer des débats et des frustrations inutiles. Pourtant, des centaines d’enfants du pays des Hommes intègres y trouvent « leur bonheur ».

Il faudrait donc en parler au moment même où le débat fait rage au niveau de la justice. Tout commence à partir de la conférence de presse, organisée par le Secrétariat permanent des organisations non gouvernementales (SPONG) sur le bilan 2014 de la SCADD. Lors de ladite conférence, le traitement sérologique des hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes revient sur la table. Un homme que nous tairons le nom, se présente comme étant un spécialiste des questions de l’homosexualité. Il affirme que le siège ouest -africain de la promotion des droits des homosexuels se trouve à Ouagadougou, depuis 2011.

Les animateurs de la conférence précise que les courbes des personnes vivant avec le VIH/SIDA pourraient fléchir s’il n’y a pas une prise en compte des personnes homosexuelles qui sont la plupart des bisexuels (hétérosexuels et homosexuels). Quelques jours après, nous entendons que le code pénal actuel est  en révision avec une probabilité élevée que la question de l’homosexualité soit débattue.

La réticence des membres du CNT

Dans l’histoire récente du droit des homosexuels au Burkina Faso, on retient que le président du parti PAREN, Tahirou Barry, a déposé quatre propositions de loi dans le but d’interdire l’homosexualité au Burkina. « Ces propositions n’ont même pas franchi la porte du bureau du président du CNT », nous indique un membre du CNT sous anonymat.   Le président du PAREN nous le confirmera plus tard. Le motif utilisé par le président du CNT, Shériff Sy, « ce n’est pas une priorité pour le moment», nous explique Tahirou Barry.

Selon lui, le PAREN « n’acceptera jamais » que l’homosexualité soit reconnue au Burkina. « On ne va pas laisser notre société revenir à l’état d’animosité », promet-il. Selon certaines indiscrétions, le président du CNT aurait subi des pressions extérieures après l’introduction de la proposition de loi qui « serait votée à l’unanimité sans aucun doute », nous explique un membre du CNT. Quelques jours après le dépôt, l’ambassadeur des Etats- Unis qui était de passage au CNT en aurait profité pour aborder le sujet sur l’introduction de la loi par le PAREN.

La législation sur les  homosexuels divise

Pendant ce temps, le nouveau code pénal en relecture divise les magistrats. A l’atelier de validation du nouveau code, les partenaires ont voulu que la loi pénale qui sera en vigueur désormais « favorise l’homosexualité et sanctionne les discriminations à l’encontre des homosexuels », nous indique, un cadre du ministère de la Justice. Une volonté farouchement rejetée par la grande majorité des hommes de droit qui sont chargés de relire le code, assure-t-il. Par ailleurs, il retiendra « la discrimination fondée sur le sexe », dit-il.

Ce qui veut dire que « la nouvelle loi qui sera adoptée ne permet pas de poursuivre quelqu’un parce qu’il est homosexuel », confie-t-il. Donc, l’homosexualité est permise aujourd’hui et sera permise demain au Burkina suivant le principe judiciaire selon lequel, « ce qui n’est pas interdit, est permis ». Au Burkina Faso, la loi n’autorise le mariage qu’entre «deux personnes de sexes différents ». Ce qui sous-entend qu’aucun officier civil ne peut célébrer un mariage homosexuel au Burkina Faso. Ce qui est certain, c’est que le code actuel va citer clairement l’homosexualité pour la première fois. Ce qui serait une avancée notable pour les défenseurs des droits des homosexuels.

Pour ces derniers, il s’agit d’une question de droits humains et de vie privée de personnes. Il faut donc les protéger et les réguler selon eux. Ils ont donc infiltré des participants au niveau de l’atelier de validation du code pénal pour influencer l’adoption, nous confie un magistrat présent à l’atelier de validation du nouveau code pénal. Ce que Mariam Sako, fondatrice du réseau LGBTI rejette en bloc « Ceci est une affirmation très dangereuse et fausse. L’atelier de validation était une affaire entre les magistrats et le ministère de la Justice, donc pas ouvert au public ». Une chose est sure, le code n’est pas adopté pour l’instant, mais il a été validé au niveau de l’atelier.

Selon les informations qui nous parviennent du côté de la Justice, des tractations seraient en cours pour organiser d’autres ateliers de validation afin de faire glisser un article sur le droit des minorités sexuelles. Au même moment, les associations pour la reconnaissance des droits des homosexuels travaillent à Ouagadougou et à Bobo Dioulasso  pour pousser les choses à aller vite.   Les actions de l’association « Alternatif Burkina » basée à Bobo Dioulasso tournent mal. Le jeudi 28 mai dernier, les populations improvisent une marche contre les gays de la ville et réclament leur départ du quartier de peur que leurs enfants ne soient « contaminés».

Une semaine plutôt, la Fédération des églises et missions évangéliques (FEME), organise une conférence de presse pour exprimer  son opposition à la volonté de certaines églises françaises de célébrer des mariages homosexuels.  Ils disent se fier à la recommandation biblique (Gn 2 :24) selon laquelle « si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont commis tous deux une horreur ; ils seront punis de mort : leur sang (retombera) sur eux ».

Mais il faut savoir que l’homosexualité à plusieurs palettes qui ne se résument pas à la situation de gay même si proportionnellement c’est la catégorie la plus importante.  En 2012, les statistiques du réseau avaient révélé près de 600 homosexuels à Ouagadougou et à Bobo Dioulasso. Parmi eux, on dénombrait 227 lesbiennes, 322 gays, et 48 bisexuels.

La difficile prise de position de la Transition

Près de trois ans après, des estimations d’une source  sanitaire faisaient état de plus de  5 000 homosexuels  à Bobo Dioulasso uniquement.  La Transition a promis de revoir beaucoup de choses pour que plus rien ne soit comme avant. Avant, on retiendra la sortie de l’ex-maire de la commune de Ouagadougou, Marin Casimir Ilboudo, en 2013. Il avait en son temps exprimé sa volonté d’accorder une forte somme dans le traitement et la prévention du VIH/SIDA au sein des homosexuels.

Des sorties se sont multipliées à travers les médias pour dénoncer cet acte que certains considéraient comme un processus pour  faire reconnaitre et accepter le droit des homosexuels au Burkina Faso. La mairie s’était vite rétractée. Les 30 et 31 octobre2014, « les Burkinabè sont sortis sans considérations d’orientation sexuelle  pour défendre la démocratie », nous dit I. K., homosexuel. Il dit ne pas comprendre comment on peut vouloir d’une démocratie et vouloir brimer les droits de certains citoyens sous couvert d’orientation sexuelle. Après une semaine d’insistance, nous avons réussi à rencontrer un autre homosexuel. Avant qu’il ne puisse nous dire un mot, et comme devant tous les autres que nous avons rencontrés, il nous a fallu défendre notre devoir de protéger notre source qui nous a donné son numéro de téléphone.

Après les tractations, il accorde de nous répondre si nous acceptons ses conditions « pour des raisons de sécurité » : pas de photo bien qu’il garde son casque sur la tête, pas d’enregistrement, pas plus de trois questions. Sous anonymat  et sur une moto crypton sans immatriculation,  il nous avoue qu’il est Burkinabè natif de Ouagadougou. Il accepte même s’exprimer en mooré pour nous le confirmer. Il assure qu’il est gay (partenaire actif « ndlr : il occupe la position de l’homme ») depuis 2004 et son partenaire est Burkinabè aussi. Ils souhaitent être les premiers à se marier au Burkina  une fois leurs droits reconnus.

Il dit même être certain que ça ne prendra pas de temps, parce qu’eux aussi « sont devenus une communauté au Burkina qui ne réclame qu’à être acceptée en tant que citoyen comme tout le monde ».Quant à Steeve, si c’est son prénom,  un autre homosexuel que nous avons rencontré, il avoue sa peur d’évoquer sa situation d’homosexuel. C’est « pourquoi je vous ai donné rendez-vous ici » (ndrl : dans un coin huppé de l’Avenue Kwamé N’Krumah).

Même si ça tourne mal, il y a une possibilité », confie-t-il. Selon lui, ce n’est qu’en 2013 qu’il est devenu homosexuel et il se sent à l’aise. A visage découvert, ce jeune homme mince, coloré de tatouage, ne réclame qu’une chose : « Pouvoir vivre comme les autres sans discrimination et sans avoir peur de marcher dans la rue parce que je suis homosexuel », souhaite-t-il. En un mot, il réclame sa « liberté de vivre ». Cette situation démontre encore que ce phénomène est dur à avaler pour les Burkinabè.

« Nous ne demandons pas un droit supplémentaire »

Après plusieurs échanges électroniques, nous finissons par avoir un rendez-vous avec Mariam Sako alias Armisen, fondatrice et coordonatrice du réseau des jeunes LGBTQ (ndlr : Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transsexuels, Queer) en Afrique de l’Ouest dénommé QAYN (The Queer Africa Youth Networking), basé à Ouagadougou et  travaillant depuis sa création en 2010 à faire valoir le droit des homosexuels  en Afrique de l’Ouest. Le rejet social oblige la structure de Mariam Armisen à fonctionner depuis lors, dans l’absolue discrétion.

Pas d’événement public, pas d’action publicitaire etc. Pourtant, elle produit des documents, mène des enquêtes, organise des rencontres, etc. Plusieurs documents sont publiés sur le site web et la page facebook du réseau.  « L’accent a été mis sur le Burkina Faso pour une raison stratégique: en tant qu’un des pays francophones de la sous-région qui n’a pas de loi contre l’homosexualité. C’est également le pays que QAYN a choisi pour demander un récépissé comme structure LGBT, la première dans le pays en tant que tel », expliquent les membres du réseau dans un rapport dont nous nous sommes procuré une copie. Armisen n’a pas de complexe. Elle ne mène pas une lutte contre quelqu’un, dit-elle.

Elle ne demande pas non plus « un droit supplémentaire ».  « Nous voulons que nos droits soient reconnus comme les autres citoyens et citoyennes», résume-t-elle la lutte que le réseau a engagée. Alors, nous entamons un long voyage dans l’histoire des homosexuels avec elle.  Une heure durant, cette jeune femme musulmane, originaire de la ville de Bobo Dioulasso, et journaliste de formation, répondra sans détour à toutes nos questions sans pour autant nous laisser la possibilité d’enregistrer. Séance d’écriture d’une lettre pour les Burkinabè afin qu’ils comprennent  que « l’orientation sexuelle  (des homosexuelles) ne nuit à personne » et que « si on est un  pays séculaire et que tous les Burkinabè ont des droits, il faut accepter le droit de tous », estime Sako.

Selon elle, les Burkinabè doivent « parler de la sexualité inclusive » parce que « la sexualité ne se limite pas à la reproduction ». En toute chose, elle ne comprend pas comment « on peut se lever chasser un gouvernement aspirer à un changement social et démocratique, en même temps, lutter contre l’existence d’une partie de la population.». La motivation qui a sous-tendu cette visibilité actuelle des personnes homosexuelles au Burkina Faso, mais également à travers tout le continent, « c’est la liberté à laquelle nous aspirons, surtout les jeunes », poursuit-elle. Mariam Sako continuera son combat même si elle est convaincue que « le taux d’analphabétisme élevé ne permet pas aux populations de comprendre les droits humains ; donc il faut parler de ces questions selon le niveau de l’audience, dans des termes concrètes qui vont au-delà des théories ».

La  communauté des homosexuels est présentative de la population, c’est à dire qu’il y a des personnes de tous les niveaux, que ce soit des hommes et femmes mariés, des hommes politiques, des commerçants et commerçantes du marché, des étudiants, etc. affirme-t-elle. La  communauté des homosexuels est très large. « On les connait. Que ce soit ceux qui sont au gouvernement ou les hommes mariés haut-placés »,  assure-t-elle tout en indiquant qu’elle n’a « pas le droit de les nommer ».  Malgré tout, « le chantage des voisins, des autres,  est réel ».

Malheureusement, « on ne peut pas comprendre l’impact de la stigmatisation sur ces citoyens », s’indigne Mariam.   « Comment vivre avec cette  peur, dans ce climat  d’insécurité toute sa vie ? », s’interroge-t-elle. L’homosexualité est-elle étrangère à l’Afrique ? Mariam Armisen répond par la négative. Selon elle, si « les gens, les coutumiers, les religieux sont honnêtes, ils reconnaitront que l’homosexualité existait » et que ce sont « ces religions exportées qui sont venues combattre une pratique qui existait en Afrique ».

En tout cas, la Bible en parle, ce qui veut dire que ça existait bien avant dans le monde. Jusqu’à présent, il est scientifiquement prouvé que 10%  de la population mondiale  est homosexuelle,  explique Armisen. A en croire Mariam Sako, sur la base des 17 millions d’habitants, on dénombrerait 17 mille homosexuels. Le monde ne peut et ne doit donc pas exercer « une phobie » sur une telle partie de sa population. Selon les religieux, il est impossible d’être homosexuel et d’être religieux conformément aux recommandations des livres saints. « C’est de l’aberration, je suis musulmane », souligne Mariam Sako.

« L’homosexualité est une déviation»

Tout compte fait, la question est complexe  et suscite des débats tranchés et  par moment violents au sein de la société burkinabè. Tout comme les religieux et les coutumiers, certains leaders associatifs disent être prêts à combattre l’homosexualité même s’ils comptent épargner les « homosexuels ».  L’Association pour la promotion d’une démocratie endogène et de la citoyenneté (APRODEC) envisage des actions fortes pour imposer des valeurs endogènes à la jeunesse en combattant farouchement l’homosexualité. Pour elle, « la démocratie telle que appliquée ne s’adapte pas à nos réalités socioculturelles ». Pour le président de l’APRODEC Burkina, Alexandre Le grand Zango, qui préfère parler de « l’homosexualité » et non du « droit des homosexuels », « l’homosexualité est une déviation. Nous sommes par excellence un peuple de croyants. La place de l’homme et de la femme  est prépondérante dans la société. Nous ne voyons pas les homosexuels, nous voyons l’homosexualité. Une question de savoir qu’ils ont des instincts qui ne sont pas forcément ceux du commun des mortels n’engage pas la société.

L’APRODEC  va combattre l’homosexualité. Et se battra toujours pour que l’homosexualité  ne soit ni promue dans notre législation ni promue par les enfants, ni vue comme un exemple à suivre ». La Transition se trouve donc entre le marteau de la société qui rejette l’homosexualité et l’enclume de la démocratie qui accorde toutes les libertés aux citoyens. Même si les députés de la transition ne veulent pas « se salir les mains » en examinant la proposition de loi, il faudrait bien en parler tôt au tard au moment où le nombre de citoyens burkinabè croit au sein des homosexuels et eu égards aux  pressions extérieures.

Ces pressions viennent même de l’Union africaine. Les Directives et Principes sur les Droits Economiques, Sociaux, et Culturels de la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples  du 24 octobre 2011, en son titre V définit les groupes vulnérables et désavantagés comme étant  les personnes qui ont été confrontées et/ou continuent de l’être à des obstacles significatifs à la jouissance de leurs droits économiques, sociaux et culturels. Elles citent entre autres « les victimes d’exploitation sexuelle et économique, les détenus, les lesbiennes, les gays,  les bisexuels, les transgendéristes et les intersexuels ».

Par Salifou OUEDRAOGO

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[actu] Nigéria : arrestation de 12 prétendus homosexuels https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/28/actu-nigeria-arrestation-de-12-pretendus-homosexuels/ Wed, 28 Jan 2015 17:17:54 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1184 Continuer la lecture →]]> police-islamique

Kano (Nigeria)  – Douze jeunes hommes ont été arrêtés à Kano, grande ville du nord du Nigeria, sous l’accusation de préparer un « mariage gay ».

 
 
 
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Information issue de la presse fromage AFP.

L’homosexualité est interdite par la législation fédérale au Nigeria, où a été votée l’an dernier une nouvelle loi interdisant le mariage entre personnes du même sexe.

Dans les Etats du nord, où la charia (loi islamique) s’applique parallèlement aux systèmes judiciaires étatique et fédéral, l’homosexualité est passible de la peine de mort, mais cette peine est très rarement prononcée.

Les 12 hommes, dont la plupart sont des adolescents, ont été arrêtés lundi dans un hôtel populaire des faubourgs de la ville, a indiqué Aminu Daurawa, le chef de la Hisbah, l’agence chargée de faire respecter la charia.

« Nous avons 12 hommes en détention, dont +la mariée+. Nous les avons arrêtés dans la salle où devait se tenir un mariage gay », a déclaré M. Daurawa à l’AFP. « Nos hommes ont investi la salle alors que le mariage allait commencer ».

De nombreuses personnes ont réussi à s’enfuir pendant l’opération, a-t-il ajouté.

Un des participants arrêtés, Faruk Maiduguri, 18 ans, a expliqué à la presse, dans les locaux de la Hisbah, que lui et ses amis célébraient en fait un anniversaire.

« C’était ma fête d’anniversaire, pas un mariage gay », a-t-il lancé, en larmes.

M. Daurawa a affirmé que les suspects, qui viennent de Kano et d’autres villes du nord (Maiduguri, Kaduna et Bauchi) et du sud-ouest (Ibadan et Osogbo), « avaient une apparence et un comportement féminins », ce qui a entraîné leur arrestation.

Il n’a pas précisé s’ils allaient être poursuivis mais leurs familles ont été convoquées.

En janvier 2014, une dizaine d’hommes accusés d’organiser un mariage homosexuel avaient été arrêtés et inculpés à Bauchi par la police islamique. Certains avaient été relâchés et d’autres libérés sous caution. [Et ce suite à la mobilisation qui s’organise face à la répression, comme en témoigne les photos.]

Condamnée par la communauté internationale, la « loi sur le mariage entre personnes du même sexe du Nigeria » punit d’une peine allant jusqu’à 14 ans de prison toute personne engagée dans une union homosexuelle.

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[Dans le même temps, dans le Nord, Boko Haram persécute (aussi) les gays : certains sont exhibés sur Internet avant d’être humiliés et tués.]

]]> Paragraphe 175 et Triangles roses https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/28/paragraphe-175-et-triangles-roses/ Wed, 28 Jan 2015 16:27:50 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1174 Continuer la lecture →]]> heinrich-himmlers-secret-shame-1« L’attrait sexuel de l’homme pour l’homme nuit à la bonne marche des affaires. » (Heinrich Himmler)

Le paragraphe 175 du Code pénal allemand, l’article 334 – alinéa 1 du Code pénal français, les camps. Témoignages de Rudolf Brazda et Pierre Seel.

Paragraph 175

Le paragraphe 175 du Code pénal allemand en 1871 (reprenant une loi prussienne de 1794)

« § 175 Les actes sexuels contre nature qui sont perpétrés, que ce soit entre personnes de sexe masculin ou entre hommes et animaux, sont passibles de prison ; il peut aussi être prononcé la perte des droits civiques. »

En octobre 1934, s’installe au sein de la Gestapo d’un bureau spécial chargé de traiter les affaires homosexuelles (Sonderdezernat Homosexualität), qui se consacre notamment au fichage, et d’une nouvelle intensification de la persécution. Les inculpations au titre du paragraphe 175 sont alors multipliées par 5 entre 1934 et 1935.

Le paragraphe 175 amendé le 28 juin 1935 :

« § 175 Un homme qui commet un acte sexuel avec un autre homme ou qui se laisse utiliser par lui dans ce but est puni de prison. Dans le cas d’un participant qui, au moment des faits, n’avait pas encore 21 ans, le tribunal peut renoncer, dans les cas les plus légers, à punir.

§ 175a Est puni d’une peine de travaux forcés pouvant s’élever jusqu’à dix ans, en cas de circonstances atténuantes d’une peine de prison ne pouvant être inférieure à trois mois :

  1. un homme qui oblige un autre homme, par la force ou par une menace mettant présentement en danger son corps ou sa vie, à commettre un acte sexuel avec lui ou à se laisser utiliser par lui dans ce but ;
  2. un homme qui décide un autre homme, en usant d’une dépendance fondée sur une relation d’autorité, de travail ou de subordination, à commettre un acte sexuel avec lui ou à se laisser utiliser par lui dans ce but ;
  3. un homme de plus de 21 ans qui séduit un mineur masculin de moins de 21 ans , afin qu’il commette avec lui un acte sexuel ou qu’il se laisse utiliser par des hommes en vue d’un tel acte ou qui s’offre dans ce but ;

§ 175b Un acte sexuel contre nature qui est commis par un homme avec un animal est puni de prison ; la perte des droits civiques peut être également prononcée1. »

Entre 1933 et 1945, rien qu’en Allemagne, près de 100.000 hommes (dont la moitié a été condamnée) ont été arrêtés en vertu de la loi qui criminalisait l’homosexualité.

On estime qu’entre 5.000 et 15.000 homosexuels ont été détenus dans des camps de concentration sous le régime nazi.

Ces statistiques ne couvrent cependant pas l’ensemble des cas, les « corrupteurs de la jeunesse », les prostitués et les récidivistes pouvant être directement internés en camp de travail sans jugement. L’« émasculation volontaire » est également « proposée » par la police aux homosexuels poursuivis au titre du paragraphe 175. Quant à la castration forcée, elle n’est imposée que dans certains cas, cette fois au titre de la loi de prévention des maladies héréditaires modifiée en juin 1935, ou de celle sur les crimes sexuels de novembre 1934, sans qu’il soit possible de différencier les homosexuels parmi ceux qui en ont été victimes ; le recours à la castration systématique a été proposé à plusieurs reprises par Himmler, notamment en 1939 puis en 1942, mais n’a pas été retenu.

L’historienne Dagmar Herzog affirme quant à elle qu’entre 46 000 et 50 000 homosexuels auraient été indistinctement emprisonnés ou internés, et qu’entre 5 000 et 10 000 y seraient morts.

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La mort de Gad Beck le 24 juin 2012, considéré comme le dernier survivant gay de l’holocauste, a laissé un vide. Il était le dernier témoin vivant et le représentant d’une période de persécution et de souffrance qui a coûté la vie à des milliers d’homosexuels.

Robert Biedron, un activiste polonais, décrit des scènes d’humiliations quotidiennes pour les homosexuels détenus dans des camps :

«Ils étaient forcés de dormir en chemise de nuit et de garder leurs mains en dehors du lit. A Flossebürg, les homosexuels étaient forcés de fréquenter des prostituées. Les Nazis faisaient même des trous dans les murs pour observer le comportement de leurs prisonniers homosexuels.»

Le témoignage de Rudolf Brazda, survivant, en 2010 :

http://youtu.be/9yPLoH3qyvQ

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« Des jours, des semaines, des mois passèrent. De mai à novembre 1941, je vécus six mois de la sorte dans cet espace où l’horreur et la sauvagerie étaient la loi. Mais je tarde à évoquer l’épreuve qui fut la pire pour moi, alors qu’elle se passa dans les premières semaines de mon incarcération dans le camp. Elle contribua plus que tout à faire de moi cette ombre obéissante et silencieuse parmi d’autres.

 

Un jour, les haut-parleurs nous convoquèrent séance tenante sur la place de l’appel. Hurlements et aboiements firent que, sans tarder, nous nous y rendîmes tous. On nous disposa au carré et au garde-à-vous, encadrés par les SS comme à l’appel du matin. Le commandant du camp était présent avec tout son état-major. J’imaginais qu’il allait encore nous assener sa foi aveugle dans le Reich assortie d’une liste de consignes, d’insultes et de menaces à l’instar des vociférations célèbres de son grand maître, Adolf Hitler. Il s’agissait en fait d’une épreuve autrement plus pénible, d’une condamnation à mort.

  Au centre du carré que nous formions, on amena, encadré par deux SS, un jeune homme. Horrifié, je reconnus Jo, mon tendre ami de dix-huit ans. Je ne l’avais pas aperçu auparavant dans le camp. Etait-il arrivé avant ou après moi ? Nous ne nous étions pas vus dans les quelques jours qui avaient précédé ma convocation à la Gestapo. Je me figeai de terreur. J’avais prié pour qu’il ait échappé à leurs rafles, à leurs listes, à leurs humiliations. Et il était là, sous mes yeux impuissants qui s’embuèrent de larmes. Il n’avait pas, comme moi, porté des plis dangereux, arraché des affiches ou signé des procès-verbaux. Et pourtant il avait été pris, et il allait mourir. Ainsi donc les listes étaient bien complètes. Que s’était-il passé ? Que lui reprochaient ces monstres ? Dans ma douleur, j’ai totalement oublié le contenu de l’acte de mise à mort.

Puis les haut-parleurs diffusèrent une bruyante musique classique tandis que les SS le mettaient à nu. Puis ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d’abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d’horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu’il perde très vite connaissance. Depuis, il m’arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de cinquante ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n’oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins. Pourquoi donc se taisent-ils encore aujourd’hui ? Sont-ils donc tous morts ? Il est vrai que nous étions parmi les pus jeunes du camp, et que beaucoup de temps a passé. Mais je pense que certains préfèrent se taire pour toujours, redoutant de réveiller d’atroces souvenirs, comme celui-ci parmi d’autres.

Quant à moi, après des dizaines d’années de silence, j’ai décidé de parler, de témoigner, d’accuser.« 

Extrait de Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

Le témoignage de Pierre Seel, en 1993 dans l’émission Là-bas si j’y suis :

 

Le documentaire Paragraph 175 en streaming en 4 parties : http://www.dailymotion.com/video/x3bsd8_paragraphe-175-1-4_news

 

Code pénal et homosexualité en France

Depuis la Révolution française (par la loi du 25 septembre – 6 octobre 1791, qui adopta le Code pénal, dont un fait remarquable est l’absence de mention de la sodomie, considérée jusque là comme un crime, ou tout autre terme désignant les rapports homosexuels), les rapports homosexuels en privé entre adultes consentants n’étaient plus poursuivis par la loi en France.

Cependant, une police administrative est mise en place dès avant la Révolution et s’intensifie sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire autour des groupes d’homosexuels, notamment parisiens. Elle se caractérise par un recensement écrit, sous forme de fiches, des homosexuels identifiés, des prostitués homosexuels et travestis, le tout compilé dans les « registres des pédérastes ». Le but de ce fichage systématique était essentiellement de prévenir les chantages et les scandales publics tout en contrôlant la prostitution. Le fichage des homosexuels par la police s’est poursuivi (officiellement) jusqu’en 1981.

Le régime de Vichy, par la loi du 6 août 1942 modifiant l’alinéa 1 de l’article 334 du Code pénal, établit une distinction discriminatoire dans l’âge de consentement entre rapports homosexuels et hétérosexuels :

« Sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 2 000 francs à 6 000 francs quiconque aura soit pour satisfaire les passions d’autrui, excité, favorisé ou facilité habituellement la débauche ou la corruption de la jeunesse de l’un ou de l’autre sexe au-dessous de vingt et un ans, soit pour satisfaire ses propres passions, commis un ou plusieurs actes impudiques ou contre nature avec un mineur de son sexe âgé de moins de vingt et un ans. »

Cette loi crée une distinction explicite entre rapports homosexuels et hétérosexuels s’agissant de l’âge à partir duquel un mineur civil peut entretenir une relation sexuelle avec un adulte, sans que cet adulte commette une infraction pénalement réprimée (il faut attendre 21 ans pour les rapports homosexuels et 13 ans pour les rapports hétérosexuels puis 15 ans à partir de 1945). À la Libération, cet alinéa n’est pas abrogé. À peine modifié, ce paragraphe est seulement déplacé à l’alinéa 3 de l’article 331 du Code pénal. Cette nouvelle loi punit

« …d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 60 francs à 15 000 francs quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de vingt et un ans. »

En 1974, l’âge de majorité sexuelle pour les rapports homosexuels est abaissé à 18 ans (la loi change l’âge de majorité de 21 ans à 18 ans dans tous les articles du Code civil et du Code pénal).

En plus de l’article 331 du Code pénal, une seconde loi faisait mention explicitement de l’homosexualité : l’ordonnance du 25 novembre 1960 (créant l’alinéa 2 de l’article 330 du Code pénal), qui doublait la peine minimum pour outrage public à la pudeur quand il s’agissait de rapports homosexuels.

Il faudra des années de luttes pour qu’en 1982 le Code pénal ne rende plus répréhensible l’homosexualité en France.

 

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Une pensée pour toutes les autres victimes du nazisme et du régime de Vichy oubliées de la mémoire collective, et pour leurs « descendants » : Tziganes, Noirs, handicapés, asociaux, communistes, slaves, anarchistes, prostituées, Témoins de Jéhovah…

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[actu] Il y a plus de 250 ans, la dernière exécution d’un couple homosexuel à Paris https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/22/actu-il-y-a-plus-de-250-ans-la-derniere-execution-dun-couple-homosexuel-a-paris/ Tue, 21 Oct 2014 22:20:16 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=442 Continuer la lecture →]]>

sodomites_inquisition[Article publié le 18 octobre par les mass média à l’occasion de la pose d’une plaque sur le lieu de leur arrestation.]

Une nuit d’hiver 1750, un jeune artisan et un domestique sont surpris en plein acte de sodomie: ils seront condamnés au bûcher.

Près de trois siècles après, la Ville de Paris rend hommage samedi au dernier couple homosexuel exécuté dans la capitale.

Il est presque minuit ce 3 janvier 1750 lorsque Bruno Lenoir, un cordonnier d’une vingtaine d’années, et son partenaire d’un soir, Jean Diot, employé de maison de 40 ans, sont arrêtés, ivres, rue Montorgueil, au cœur de Paris.

Selon le procès-verbal de l’époque dressé par le guet, la police chargée des rondes de nuit, les deux hommes ont été vus «en posture indécente et d’une manière répréhensible».

D’ordinaire, ce type d’affaire se soldait alors par une simple remontrance, appelée «mercuriale». Eux auront droit à un traitement plus radical.

Après un séjour de six mois dans les geôles malfamées de la prison du Châtelet et un simulacre de procès, ils écopent de la peine maximale: la mort par le feu, place de Grève, l’actuelle place de l’Hôtel de Ville, qui servait aux exécutions et aux supplices publics sous l’Ancien Régime.

La sentence, pourtant conforme à ce que la loi réservait aux «sodomites» au milieu du XVIIIe siècle, «a étonné tout le monde par sa sévérité», explique Thierry Pastorello, historien et auteur d’une thèse sur l’homosexualité masculine à Paris aux XVIIIe et XIXe siècles.

«S’agissant d’une simple sodomie, c’est un cas unique au XVIIIe siècle, on a voulu faire un exemple», assure-t-il. A cette période, d’autres homosexuels avaient été jetés au feu pour ce motif, mais ils s’étaient rendus coupables de pédophilie et de trafic de jeunes enfants.

– ‘Un crime très banal’ –

Du jardin des Tuileries à celui du Luxembourg, en passant par les quais de Seine, «la vie sodomite était très développée à l’époque» poursuit M. Pastorello. «C’était un crime très banal. Les archives montrent que la police savait très bien ce qui se passait dans certains endroits chauds», notamment les guinguettes et cabarets «connus pour leur clientèle sodomite».

Outre l’acte, les deux hommes, de simple condition, ont eu le tort de ne pas être bien nés. «Ils étaient particulièrement fragiles sur le plan social, c’était plus facile de les condamner», estime M. Pastorello. «Les jeunes nobles surpris dans des parties fines dans les bosquets de Versailles étaient renvoyés dans leurs châteaux de campagne pour se faire oublier», ajoute-t-il.

Ce n’est qu’en 1791 que le code pénal abandonne le crime de sodomie entre adultes consentants. Et il faudra attendre 1982, sous l’impulsion de Robert Badinter, ministre de la Justice de François Mitterrand, pour que l’homosexualité soit dépénalisée.

(…)

Via l’AFP, presse au service de la Loi.

 

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