Inde – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Sun, 28 Jun 2015 22:24:06 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 [actu] Inde – GPA : le marché du travail reproductif https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/24/actu-inde-gpa-le-marche-du-travail-reproductif/ Sat, 24 Jan 2015 20:55:06 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=923 Continuer la lecture →]]> 920241-deux-meres-porteuses-clinique-anandSelon Sharmila Rudrappa, la Gestation Pour Autrui (GPA) pratiquée à Bangalore est un facteur d’émancipation et d’exploitation pour les femmes. Cette sociologue américaine estime que l’organisation du marché du travail en Inde favorise le développement du travail procréatif.

Entretien publié sur le blog « Sautez dans les flaques » le 21 janvier 2015.

Vous avez étudié le marché de la gestation pour autrui dans la région de Bangalore, en Inde. Comment se passe le recrutement des gestatrices dans cette ville?

Je me suis intéressée à cette région pour la première fois en 2008, en tentant de rencontrer des gestatrices via les agences. Je n’ai pas été très bien reçue, mais j’ai néanmoins pu rencontrer une dizaine de gestatrices. La plupart d’entre elles étaient employées dans l’industrie textile. Je suis donc revenue en 2011, pour faire une étude comparée de la marchandisation du travail dans ces deux industries: le textile et le travail reproductif. J’ai ainsi rencontré 70 gestatrices. Je voulais comprendre ce choix professionnel qu’elles faisaient: pourquoi la GPA plutôt qu’un autre choix?

A Bangalore, où l’industrie textile est très présente, les femmes sont recrutées au sein même des usines par des agents dont c’est le métier. Ces agents servent de lien social et leur rôle d’intermédiaire entre les futures gestatrices et les agences de GPA est essentiel. Ils se créent un réseau au fil des années qui nourrit les agences.

Comment expliquez-vous que les employées des usines de textile soient une source de recrutement aussi importante pour les agences de GPA ?

Les employées y sont en grande majorité des femmes entre 20 et 30 ans, l’âge idéal pour les agences de GPA. Par ailleurs, l’organisation du marché du travail en Inde est très favorable pour les agences. Dans le secteur textile, les contrats sont précaires et dépendent de l’intensité de la demande, dans un marché globalisé très fluctuant. Les employeurs n’ont pas de force de travail permanente et stable, ils ne recrutent que lorsqu’ils ont des commandes. C’est exactement comme cela que fonctionne le marché du travail reproductif – qui ne fait que reproduire un modèle existant.

Les femmes vendent souvent leurs ovocytes en premier lieu, puis elles deviennent gestatrices. Celles qui sont recrutées par les agences ne sont pas les plus pauvres. Elles appartiennent aux castes intermédiaires qui sont politiquement prédominantes dans le pays. Pour être gestatrice, il faut être en bonne santé et avoir des conditions de vie saines. Celles qui répondent à ces critères travaillent et ont des revenus. Elles ont des toilettes et l’eau potable chez elles, ce qui n’est pas si fréquent en Inde.

Y a-t-il d’autres secteurs d’activité dans lesquels des gestatrices sont recrutées ?

Selon certaines gestatrices, les recrutements sont de plus en plus récurrents dans des usines de bâtons d’encens.

Cependant, il est intéressant de noter qu’il y a aussi des secteurs auxquels les agences ne s’intéressent pas. Par exemple, les femmes qui travaillent comme aide-ménagères ou dans le service public, qui ont à peu près les mêmes revenus, sont très peu recrutées par les agences.

En effet, pour les recruteurs, c’est beaucoup plus simple d’aller à la sortie d’une usine que de chercher des gestatrices dans des foyers individuels. De même, le lien social entre une aide-ménagère et son patron est moins fragile que celui entre une employée d’usine et son employeur, même si l’exploitation existe dans les deux cas.

Qu’en est-il de l’exploitation dans le cadre des GPA?

Elle n’est pas moins importante ou douloureuse que dans le cadre de l’industrie textile, mais les femmes lui accordent plus de sens. Certaines me l’ont expliqué très joliment, en me disant: « Les habits que l’on fabrique, les gens les portent pendant quelques mois ou quelques années, puis ils les jettent. Mais quand on donne naissance à un enfant pour quelqu’un, on change des vies. C’est une expérience unique. » Ces femmes sont très lucides sur l’exploitation qu’elles subissent. Elles savent qu’elles sont sous-payées : elles gagnent environ 4000 euros par grossesse. Elles savent qu’on leur ment. Mais en quoi est-ce différent de ce qu’elles vivent par ailleurs, si ce n’est que cela implique leur corps ?

Quelle est l’attitude des agences de GPA vis-à-vis des gestatrices?

Il y a beaucoup de zones d’ombres dans l’activité des agences. Les gestatrices signent un contrat mais aucune de celles que j’ai rencontrées ne l’avait en sa possession. Quand je leur faisais remarquer que c’était illégal, elles me répondaient que l’agence gardait les contrats pour leur propre sécurité, pour éviter qu’elles ne les perdent. J’ai pu néanmoins consulter un modèle de contrat, et je me suis aperçu que dans la pratique, certaines clauses n’étaient pas respectées. Par exemple, si la gestatrice fait une fausse couche après quelques mois de grossesse, elle doit recevoir une rémunération quand même. Or aucune des gestatrices que j’ai rencontrées n’a reçu d’argent lors d’une fausse couche.

Les gestatrices sont-elles informées des risques qu’elles prennent lors de la grossesse ?

Non. Par exemple, lorsqu’elles signent leur contrat, elles ne sont pas informées qu’elles vont accoucher par césarienne d’un bébé prématuré – les agences planifient en effet les accouchements entre 36 et 38 semaines de grossesse. Les gestatrices ne sont pas non plus conscientes des éventuelles conséquences à long terme des hyperstimulations ovariennes, nécessaires pour faire une fécondation in-vitro (FIV), alors qu’elles peuvent être soumises à des doses d’hormones élevées jusqu’à trois ou quatre fois en trois ans, lors d’un don d’ovocytes puis lors de FIV dont certaines peuvent échouer. Elles ne savent pas non plus qu’elles ne resteront que deux ou trois jours à l’hôpital après la naissance de l’enfant par césarienne, et qu’il leur faudra payer si elles doivent prolonger leur séjour. Ces femmes font confiance aux médecins qui s’occupent d’elles. Puisqu’ils ne sont pas inquiets, pourquoi le seraient-elles ? Elles vivent dans l’instant présent et disent souvent : « Pour l’instant tout va bien. Si quelque chose arrive demain, je m’en chargerai demain. Pourquoi m’en préoccuper aujourd’hui ? ».

Comment se déroule le temps de la grossesse?

Les gestatrices vivent leur grossesse dans des dortoirs, mis à disposition par les agences, dans lesquels elles reçoivent de temps en temps la visite de leur famille. Cette organisation permet aux agences de contrôler l’ensemble de leurs travailleuses : coordonner leurs traitements, surveiller leur alimentation, être sûr qu’elles font bien leurs examens médicaux. Plusieurs dortoirs que j’ai visités à Bangalore sont équipés d’un système de vidéo-surveillance. J’ai questionné les femmes sur la présence de ces caméras, pour savoir si cela ne les gênait pas. Elles me répondaient que non. Les caméras de surveillance sont également présentes à l’usine et la discipline y est beaucoup plus sévère.

Selon vous, la vie de ces femmes dans les dortoirs serait donc presque luxueuse comparée à leur vie quotidienne lorsqu’elles travaillent à l’usine.

Oui, effectivement. La vie quotidienne de ces femmes est harassante. Elles se lèvent très tôt, s’occupent de leurs enfants, font les courses tous les jours parce qu’il n’y a pas de réfrigérateur, font la cuisine. Elles travaillent très dur. Lorsqu’elles arrivent dans les dortoirs, elles apprécient de pouvoir dormir le matin, qu’on leur fasse à manger, qu’on lave leurs vêtements. Ce sont presque des vacances.

La plupart du temps, les gestatrices comptent sur l’argent de la GPA pour inscrire leurs enfants, et particulièrement leurs filles, dans une école privée anglaise. Quand je leur demande ce qu’elles diraient si leur fille devenait mère porteuse, leur réponse est claire: « Pourquoi croyez-vous que je fais ce que je fais? Pour que ma fille n’ait jamais à faire ce choix. ». Tout cela reste donc douloureux, malgré le sens qu’elles donnent à leur acte.

En même temps, de forts liens d’amitié se créent entre les gestatrices. Elles sont engagées dans le même processus et ont beaucoup plus de points communs avec leurs camarades de dortoir qu’avec leurs voisins chez elles. Certaines d’entre elles m’ont dit qu’elles avaient gagné des sœurs pendant leur grossesse. J’ai notamment rencontré trois femmes qui envisageaient de refaire une GPA à condition qu’elles puissent la faire en même temps. Les gestatrices indiennes ne sont pas des victimes. Elles sont courageuses, drôles, volontaires, parfois en colère, comme n’importe qui.

Comment la GPA est-elle vécue par l’entourage des gestatrices ?

On entend souvent dire que les femmes indiennes qui portent un enfant pour autrui auraient honte de ce qu’elles font. Mais ce n’est pas ce que j’ai vu à Bangalore. Il me semble que c’est surtout le discours des agences, qui leur sert à justifier le fait de ne pas donner accès aux gestatrices et de les rassembler dans des dortoirs. Les maris de ces femmes sont au courant de leur démarche et doivent signer un formulaire mentionnant qu’ils ne déclareront pas être le père de l’enfant à naître. Ils rendent visite à leurs femmes dans les dortoirs mais, la plupart du temps, ils ne voient même pas l’enfant né de la GPA, ce qui peut être douloureux à vivre pour eux.

Est-ce que faire une GPA change le statut des gestatrices dans leur famille ?

Oui, absolument. En Inde comme dans la plupart des pays, les femmes gagnent moins que les hommes pour un même travail. Après une GPA, les gestatrices reçoivent 4000 euros d’un coup, ce que leur mari est incapable de faire. Elles deviennent alors les « hommes » de la maison. Elles le disent : pour elles, c’est un vrai facteur d’émancipation.

Les parents intentionnels ont-ils des contacts avec les gestatrices pendant la grossesse ?

Ils peuvent rendre visite aux gestatrices lorsqu’elles sont dans les dortoirs. Ils n’assistent généralement pas à l’accouchement mais le bébé leur est confié dès la naissance. Certaines gestatrices n’ont pas vu l’enfant dont elles ont accouché, elles ne savent même pas si c’est un garçon ou une fille. Après la naissance, elles quittent le dortoir et il devient plus difficile pour les parents intentionnels de les rencontrer. Théoriquement, ils peuvent se procurer leur adresse mais dans les faits très peu restent en contact, pour différentes raisons, dont la barrière de la langue. Je pense notamment à une mère intentionnelle qui souhaite rester en contact avec la gestatrice, pour honorer son travail. Cependant, cette mère n’arrive pas à construire une relation équilibrée avec la gestatrice: elle se retrouve dans une position hiérarchique, construite sur une notion d’employeur et d’employée, et cela la met très mal à l’aise. Elle continue de verser de l’argent à la gestatrice, et cela ne lui pose pas de problème financier en tant que tel. Mais elle le vit comme le prolongement de l’échange financier initial – et comme une impossibilité de passer à une relation sociale d’une nature affective. C’est la loi du marché. Lorsque le service est rendu, la relation s’arrête.

Certaines gestatrices voient leur geste comme un don et souhaiteraient également prolonger la relation. Mais un don se fait entre personnes égales par ailleurs – et appartenant à une même communauté. Ce qui n’arrive jamais en l’espèce. Et je ne blâme pas les parents en disant cela, ils se débattent eux aussi dans les difficultés.

Vous avez étudié la GPA en Inde tout en vivant aux Etats-Unis où la pratique est également courante. Comment compareriez-vous ces deux marchés?

Aux Etats-Unis, qui sont le plus grand marché de la GPA, le discours sur le don et l’altruisme domine, dans la GPA comme dans la vente d’ovocytes. Pourtant, une femme vend ses ovocytes plus cher si elle a fait ses études à Yale ou à Harvard plutôt que dans une université texane. De même, la demande pour des donneuses asiatiques étant plus forte à cause de clients venant d’Asie de l’Est, le prix de ces ovocytes est plus élevé. On est dans une logique de marché, mais les Américains sont tellement intégrés dans l’économie de marché qu’ils ne le questionnent plus. Autre exemple: la plupart des gestatrices sont des femmes de militaires, et ce n’est pas parce qu’elles sont plus altruistes que les autres. Simplement, les militaires ne sont pas très bien payés, ils déménagent souvent et bénéficient d’une bonne couverture médicale dont leurs femmes profitent. Les bases militaires sont donc des zones de recrutement parfaites pour les agences.

La GPA aux Etats-Unis n’est donc pas qu’une question d’argent mais ce n’est pas non plus qu’une question de générosité, c’est plus compliqué que ça. J’aimerai beaucoup travailler sur ce sujet mais c’est difficile. Les agences de GPA sont encore plus secrètes ici quant à leurs pratiques qu’en Inde, le marché du travail en général n’est pas transparent, et les gestatrices sont très protégées de l’extérieur par leur contrat et leurs agences. De fait, nous savons plus de choses sur la GPA en Inde qu’aux Etats-Unis !

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[actu] Inde : la queer pride demande l’abrogation des lois réprimant l’homosexualité https://depavage.noblogs.org/post/2014/12/17/actu-inde-la-queer-pride/ Wed, 17 Dec 2014 00:26:11 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=757 Continuer la lecture →]]>

«Nous ne sommes pas une minorité minuscule!»LGBT-inde-gay

Près d’un an après la re-criminalisation de l’homosexualité en Inde, une modeste pride a demandé l’abrogation des antiques lois coloniales.

Publié le 1er déc. 2014 par le mass-média gay suisse 360°
 

Plus de 500 personnes ont défilé ce dimanche dans les rues de la capitale. C’était la première Queer Pride depuis la retour de l’homosexualité dans l’illégalité, à la suite d’un arrêt de la Cour suprême. «Je suis gay, et c’est OK», «Azaadi! («Liberté!»), ont scandé les participants sous des bannières arc-en-ciel, rapporte l’agence Reuters, tandis que les manifestants se frayaient un chemin sous les regards amusés des passants et des automobilistes. «Nous affirmons que nous existons, que nous ne sommes pas une minorité minuscule! Faites-vous une raison!» a lancé Mohnish, un des organisateurs.

En décembre 2013, les juges de la plus haute juridiction du pays avaient annulé une décision de justice de 2009 qui abrogeait les antiques dispositions coloniales réprimant les rapports entre personnes du même sexe. La Cour suprême avait considéré que le sujet était du ressort exclusif du Parlement. Or celui-ci est dominé par les nationalistes hindous du Premier ministre, Narendra Modi. Ce dernier n’a jamais abordé la question, tandis que certains des membres de sont gouvernement ont exprimé des opinions très hostiles aux homosexuels.

Mais certains participants de la Pride y croient. «Modi est une personne très sage, je ne sais pas s’il [nous] soutiendra ou non, mais je sais qu’il ne va pas faire quoi que soit qui aille à l’encontre des droits des citoyens indiens», a estimé Rudrani, un militant LGBT.

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[actu] Inde : 20 ans de GPA et de tourisme procréatif https://depavage.noblogs.org/post/2014/11/01/actu-inde-gpa-tourisme-procreatif/ Sat, 01 Nov 2014 22:29:08 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=539 Continuer la lecture →]]> 920241-deux-meres-porteuses-clinique-anandCet article (qui laisse trop peu de place à la parole des premières concernées) est issu d’un mass média canadien, il a été publié le 16 octobre 2014.

Je le publie ici loin de toute considération sur la parentalité, pour informer sur ce système où des femmes pauvres se retrouvent à faire des enfants pour des couples riches, qu’ils soient hétéros ou homos.

Il ne s’agit pas de se questionner seulement sur la gestation pour autrui (GPA) mais bien sur ce que l’ensemble des prolétaires, et particulièrement les femmes, et plus encore parmi elles les immigrées ou habitantes des pays colonisés, sont contraintes de faire pour survivre dans ce monde capitaliste…

Ventres à louer en Inde

(Anand) Dans un immeuble anonyme d’une ville du nord de l’Inde, 85 femmes comptent les jours qui les séparent de leur accouchement. Pour tromper l’ennui, elles brodent, cousent et pensent à ce qu’elles feront avec l’argent qu’elles gagneront après avoir cédé leur nourrisson au couple qui a loué leur utérus. Bienvenue à Anand, la capitale mondiale du «tourisme procréatif».

Une lampe de poche projette un rayon cru entre les cuisses de Margareth Krishen. La jeune femme fixe le vide pendant qu’une longue aiguille insère dans son utérus l’embryon qu’elle a accepté de porter pour un couple de parfaits inconnus.

«Vous voyez la tache blanche?» La gynécologue Nayana Patel pointe l’image de l’embryon sur l’échographie qui capte le déroulement de la délicate intervention.

Si tout va bien, cette bulle vacillante deviendra un nourrisson qui partira vers l’Europe ou l’Amérique, pour le plus grand bonheur de ses parents. Margareth pourra alors rentrer chez elle, munie d’un chèque représentant environ 7500 $. Une fortune pour cette mère de deux ados dont le mari gagnait 3 $ par jour avant de tomber malade au point de ne plus pouvoir travailler.

D’un côté, un couple désespéré par son incapacité à procréer. De l’autre, une femme engluée dans la misère. Le phénomène controversé des mères porteuses, c’est d’abord et avant tout la rencontre entre deux tragédies.

Interdits par une majorité des pays, les contrats de gestation rémunérés sont légaux en Russie, en Ukraine et dans certains États américains.

L’Inde, elle, a légalisé la pratique en 2002. Depuis, c’est la folie. Quelque 3000 cliniques de mères porteuses ont essaimé dans le pays. Le chiffre d’affaires généré par cette ruée vers le ventre des Indiennes frôle le demi-milliard de dollars.

Les cliniques indiennes facturent environ 35 000 $ pour leurs services. Aux États-Unis, c’est deux à trois fois plus cher. Forte de ses prix concurrentiels et de la qualité de ses services médicaux, l’Inde est rapidement devenue la Mecque du «tourisme procréatif».

Et le coeur de cette industrie loge à Anand, ville de 150 000 habitants plongée dans le bourdonnement perpétuel des rikshas qui slaloment entre les vaches et les piétons.

Cette ville du Gujarat a été longtemps reconnue pour sa production laitière. Aujourd’hui, ce qu’on y fabrique, ce sont surtout des bébés, dont les deux tiers grandiront à l’étranger.

Nommée Akhanksha, ou Désirée, du nom du premier bébé à avoir été conçu dans son laboratoire, la clinique de Nayana Patel doit sa notoriété à quelques controverses juridiques qui ont forcé le gouvernement indien à règlementer l’industrie de la gestation pour autrui (GPA) – dont une célèbre affaire de fillette conçue pour des parents japonais qui ont divorcé avant sa naissance.

L’histoire a valu à Nayana Patel un passage chez Oprah Winfrey. Sa carrière internationale était lancée.

La «couveuse» d’Anand

En une décennie, plus de 800 bébés sont nés d’une mère porteuse dans la clinique de la Dre Patel. À la fin du mois de septembre, 85 femmes vivaient dans sa «maison des mères porteuses» en attendant le jour de l’accouchement.

Le tiers de ses clients vivent en Inde. Les autres viennent de partout: Irlande, États-Unis, Nigeria, Kazakhstan, Canada…

En plus de la somme encaissée à l’accouchement, les mères porteuses reçoivent une allocation mensuelle de 70 $ pendant la grossesse.

Originaires des bidonvilles d’Anand, ou des villages voisins, ces femmes rêvent d’acheter une maison ou de payer l’école de leurs enfants. Plusieurs reviennent pour une deuxième grossesse rémunérée – le maximum fixé par la loi indienne.

Purul, jeune trentaine, ressemble à une étudiante avec ses lunettes à monture carrée. Elle en est à sa deuxième GPA. La première fois, c’était pour aider son mari à partir travailler en Afrique du Sud. Là, c’est pour financer les études de ses deux enfants. Pour elle, ce séjour à Anand représente une chance unique de changer de vie.

Mais il y a un prix à payer. Les mères porteuses doivent passer neuf mois loin de leurs proches, dans une maison située à 10 minutes de riksha de la clinique de Mme Patel.

Pour louer son ventre, il faut avoir déjà eu au moins un enfant, exige la loi indienne. Bien nourries et bien soignées, Purul et ses compagnes s’ennuient de leurs gamins, qui n’ont droit qu’à une visite hebdomadaire. Les relations sexuelles leur sont strictement interdites, question d’éliminer tout risque d’ITS. Et elles ne quittent qu’exceptionnellement l’immeuble où elles couvent leur bébé.

«Les rues d’Anand ne sont pas hygiéniques, les routes sont défoncées. Parfois, après une sortie, les femmes commencent à saigner», plaide la gynécologue pour justifier sa politique d’isolement.

Argument de poids

Cet environnement ultracontrôlé est un argument de poids pour les couples infertiles hésitants. «Un ami a trouvé une mère porteuse en Ohio, mais il n’avait aucune idée de ce qu’elle consommait pendant sa grossesse», raconte un New-Yorkais croisé à l’hôtel Rama, où séjournent la majorité des clients étrangers de Nayana Patel venus récupérer leur bébé.

Sauvée in extrémis d’une rupture d’anévrisme, la femme de cet analyste financier ne pouvait plus prendre le risque d’une grossesse. «Ce qui nous a convaincus de venir ici, c’est le suivi serré des mères porteuses.»

Mais ce «contrôle de qualité» ajoute de l’eau au moulin de ceux qui critiquent ce commerce lucratif.

«Les contrats de gestation réduisent la grossesse à un service, et le bébé à un produit», dénonce le Centre indien pour la recherche sociale dans une récente étude. Ses auteurs ont interviewé une centaine de mères porteuses. Leur conclusion: «Les risques et inconvénients découlant des contrats de gestation sont souvent contraires à leurs intérêts et à ceux de l’enfant.»

«Pourquoi une femme pauvre devrait-elle souffrir physiquement pour un couple riche? C’est comme la vente d’organes ou la prostitution», tonne Ranjana Kumari, présidente de cette ONG.

«Les femmes qui travaillent en usine usent leur corps, elles aussi, où est la différence?», réplique Nayana Patel.

«Au moins, les mères porteuses reçoivent assez d’argent pour apporter des changements significatifs à leur vie.»

Nayana Patel y veille personnellement, en leur offrant des cours de broderie ou d’informatique et en les forçant à ouvrir un compte en banque.

«Madame ne nous utilise pas comme une marchandise, elle nous aide à devenir autonomes», souligne l’une des jeunes femmes.

Sacrifice

Les principales intéressées ne se plaignent pas trop de leur réclusion. «Je ne pourrais jamais gagner autant d’argent dans toute ma vie», dit Poola, dont la famille a été frappée par une cascade de drames.

«Mon beau-frère, ma belle-soeur et mon beau-père sont morts, il n’y avait plus personne pour gagner notre pain. Le reste de la famille a décidé que je deviendrais mère porteuse. Pourquoi pas, après tout, je ne couche pas avec un autre homme…»

Dans une chambre qu’elles partagent à la maison des mères porteuses, Jyoti, Sangita, Kailash et Reikha ouvrent les gamelles contenant leur repas du midi. Une odeur de curry se répand dans la pièce, meublée de cinq lits de camp.

À 33 ans, Sangita a deux fils, de 9 et 7 ans. Cette orpheline s’est retrouvée seule au monde à la mort de son mari. Une amie lui a parlé de la Dre Patel. Sangita a fait le saut. Elle a placé ses fils dans un pensionnat et ne les reverra pas avant l’accouchement.

«Le plus grand sacrifice, ce sont mes enfants qui le subissent, mais je n’avais aucun autre choix.»

Rejet et impuissance

Un coiffeur montréalais qui a eu des jumelles grâce à une clinique de Bombay résume son expérience en une formule saisissante: «Pour moi, une mère porteuse, c’est comme un four.»

Mais ce «four» vit en société et éprouve des émotions… Or, s’engager comme mère porteuse, c’est aussi s’exposer au rejet social. Âgée de 28 ans, Jyoti en est à sa deuxième grossesse rémunérée.

Au village, les voisins jasent. La pression est devenue tellement lourde que sa famille a dû déménager.

«Les gens ne comprennent pas que ce que je fais, c’est scientifique, il y en a qui croient que c’est de la magie», explique Jyoti.

Légalement, les mères porteuses indiennes ne peuvent pas utiliser leur propre ovule. Mais même si elle ne lui a pas transmis son bagage génétique, Jyoti pense souvent au garçon à qui elle a donné le jour, il y a deux ans, pour une Américaine. «Il a partagé mon sang, je me demande s’il marche, s’il court…»

Un matin de septembre, une dizaine de mères porteuses d’Anand célèbrent la cérémonie hindoue soulignant les sept mois de grossesse. Leurs saris tendus sur leurs ventres ronds, elles s’offrent mutuellement du riz dans un geste qui symbolise la bonne fortune.

Bien qu’enceinte de sept mois, Bhavana ne participe pas à ce «baby shower». Le couple qui a fait appel à ses services ne l’y a pas autorisée. Lors de sa première GPA, ses «clients» avaient refusé qu’elle tire son lait pour le nourrisson. Bhavana ne comprend pas les raisons de ces refus. Mais ce n’est pas elle qui décide.

Avortement en cas de malformation foetale? Envies alimentaires subites, comme ces mangues marinées dont rêve Jyoti? Accouchement naturel ou, comme ça arrive dans 70 % des cas, naissance par césarienne?

Les mères porteuses n’ont pas voix au chapitre. Ce sont les clients et la Dre Patel qui tranchent. Mais même celles qui le déplorent ne remettent pas leur engagement en question pour autant.

***

Une heure après le transfert d’embryon, Margareth Krishen se repose dans une pièce de la clinique, accompagnée de sa belle-soeur, qui essuie ses yeux remplis de larmes.

L’intervention médicale a-t-elle été douloureuse? «Pas vraiment», minimise la jeune femme.

«De toute façon, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre? C’est mon unique option.»

Un rapport accablant

Un rapport d’enquête publié en 2013 par le Centre indien pour la recherche sociale soulève plusieurs zones d’ombre dans l’industrie des mères porteuses.

– Absence de normes régissant la médication imposée aux mères porteuses, qui ignorent ses effets secondaires.

– Les droits de l’enfant ne sont pas toujours respectés, notamment le droit à l’allaitement maternel.

– Les contrats sont souvent signés quand la grossesse est déjà avancée et ne couvrent donc pas les cas de fausse couche.

– La majorité des mères porteuses sont analphabètes et ne peuvent pas lire le contrat.

– Le nombre de tentatives de fertilisation n’est pas limité.

– Les femmes qui font une fausse couche ou portent des jumeaux sont mal dédommagées.

– La majorité des mères porteuses cachent leur choix à leur communauté.

– La grossesse a un impact négatif sur la vie familiale, la plupart des mères porteuses étant isolées pendant la grossesse.

L’Inde et la gestation pour autrui

1994 

Première naissance par mère porteuse en Inde

1997 

Première naissance d’une mère porteuse rémunérée

2002 

Légalisation des grossesses pour autrui (GPA) rémunérées

2005 

Le Conseil indien pour la recherche médicale adopte une série de règles régissant les GPA. Ces règles ont été resserrées il y a deux ans. Elles prévoient que:

– au moins un des «parents intentionnels» doit être le parent biologique du bébé, filiation à confirmer par un test d’ADN;

– le nom de la mère porteuse ne figure pas sur l’acte de naissance;

– une femme ne peut être mère porteuse plus de trois fois;

– elle ne doit pas utiliser son propre ovule;

– au moins un des deux parents est infertile.

Automne 2014 

La Cour suprême de l’Inde demande au gouvernement d’envisager la double citoyenneté pour les bébés nés d’une mère porteuse indienne pour le compte d’une mère biologique étrangère.

Agnès Gruda
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