Identité(s) et étiquettes – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Sun, 09 Aug 2015 14:29:17 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! Le Fléau Social, juin 1972 https://depavage.noblogs.org/post/2015/08/01/cours-camarade/ Sat, 01 Aug 2015 18:45:19 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1787 Continuer la lecture →]]> vlcsnap-2013-06-21-19h47m58s255Édito du numéro 1 du Fléau social, journal du groupe 5 du FHAR. « Si on s’appelle Le Fléau Social c’est cause de l’amendement Mirguet de 1962 qui nous assimile à l’alcoolisme et à la tuberculose. Ouai ! »     fléau-social-01

Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! Depuis le temps qu’on en parlait, depuis le temps qu’on nous le demandait, eh bien c’est fait, le F.H.A.R. (ou ce qu’il en reste) a un journal. Comme tout le monde, on a notre joujou, notre gadget, le réceptacle et le média de toutes nos bonnes pensées du soir. Cette feuille de chou que vous avez entre les mains est un journal du F.H.A.R., ça ne signifie nullement qu’il soit le journal du F.H.A.R., il a été conçu par un groupe, minoritaire comme tout groupe, issu du F.H.A.R., membre de l’I.H.R., et qui, en ayant archi-marre de la pagaille et du bordel sciemment entretenu, a décidé de se donner à lui-même un instrument de travail et de diffusion de ce travail. Ce canard, on l’a voulu clair, simple et facile à lire. On aurait pu comme c’est à la mode le faire avec plein de couleurs et puis un air un peu bricolé de traviole, ça aurait été très dans le vent, très « in », mais les modes, on s’en branle. Certains diront qu’il est chiant, eh bien il est l’image de la vie qu’on mène, moderne et glacée. Notre chaleur humaine et notre joie de vivre, c’est pas dans du papier journal qu’on l’enveloppe. En exergue, il faudrait noter cette phrase : C’est que toute pensée dès qu’on la fixe devient débile et est forcément dépassée. Sur cette bonne parole (c’est sûrement encore un masque), il faudrait préciser pour que la récupération soit tout à fait claire notre conception d’un front homosexuel d’action révolutionnaire et pour la raison énoncée plus haut c’est pas facile. Pour commencer, on est censé être un mouvement politique volontairement inorganisé (pas de centralisme), un front c’est-à-dire un large éventail de filles et de garçons de tous âges que rassemble une lutte spécifique : la lutte sur le front sexuel et non pas seulement homosexuel et encore, cette approche est-elle une manière d’aborder le sujet plus vaste qu’est la révolution communiste globale.

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On s’explique, l’oppression dont sont victimes celles et ceux qui ne baisent pas comme le voudrait l’évangile n’est que l’épigone le plus voyant d’une répression beaucoup plus subtile dont sont victimes sur le plan sexuel tous les individus. En effet, le sexe est ce qu’il y a de plus fort et de plus vivant dans l’homme, c’est sa force vive et toute cette formidable énergie est entièrement canalisée au profit de la société : au profit de la reproduction, au profit de la famille (structure aliénante et réduite de la société) et au profit de la production-consommation. Eu schématisant, on peut dire que les structures économiques de la société capitaliste bourgeoise et judéo-chrétienne reposent sur des pulsions sexuelles déviées de leur objet, d’où la hantise qu’a toujours manifesté cette société dès qu’on aborde ce sujet, dès qu’on essaye d’analyser ces problèmes autrement que sur le plan strictement individuel et « médical ». Les rapports « spectaculaires-marchands » qui régissent cette société sont des rapports sexuels déviés et les rapports dits sexuels sont devenus des rapports spectaculaires-marchands (voir problème du désir). La société judéo-chrétienne n’est qu’une énorme supercherie et tous ses prétendus idéaux sont faussés à la base, d’où l’échec de toutes les tentatives révolutionnaires qui n’osent pas remettre en question les «valeurs traditionnelles » que sont : la sexualité dite « normale », la famille, la situation de la femme, l’Etat, le pouvoir, le travail, la production et les notions mêmes de société, de culture et de civilisation (piège à con). Heureusement, depuis 1968, et, n’en déplaise aux révolutionnaires professionnels, tout cela bouge et est remis en question, d’où la naissance et l’intérêt d’un mouvement comme le F.H.A.R. qui, à la limite, se situe comme une structure d’accueil pour tous ceux qui pensent que la révolution c’est d’abord dans leur tête et dans slip qu’elle doit se faire ou, plus exactement, que repenser les rapports économiques est inutile si on ne repense pas en même temps les rapports sociaux et les rapports sexuels, si on ne transforme pas radicalement en même temps les codes de référence (culture) de la société aliénée.

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QUELQUES PROPOSITIONS :

1″ L’homosexualité, ça n’existe pas (seulement dans la tête de ceux qui se croient hétéros ou que les prétendus hétéros ont réussi à persuader qu’ils étaient homos, ouf!).

2″ L’hétérosexualité n’existe pas davantage, la sexualité ne peut être que globale et ne souffre pas de partition ou de division, toute spécification est arbitraire et illusoire et les comportements fixés ne le sont que face aux archétypes que propose notre culture.

3″ Toute spécialisation est inventée et flattée par la classe dominante pour favoriser les uns au détriment des autres et vice versa afin de mieux s’imposer ; d’ailleurs, les transgressions quand elles n’entraînent pas une modification du statut social sont parfaitement tolérées.

4″ Homos et hétéros sont à titre égal les victimes du système, ils sont simplement utilisés, exploités et opprimés à des niveaux différents.

5″ Normal et naturel sont des mots à bannir, rien de ce qui touche à l’homme n’est naturel, en quittant le règne animal pour devenir social, le bipède humain a abandonné tout naturel, il s’est dégagé de la nature. Rien de ce qui est spécifiquement humain n’est naturel.

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AUTRES PROPOSITIONS :

6″ Repenser l’éducation des enfants dans un sens non autoritaire assurant leur libre développement (rien à voir avec les expériences-bidon, type méthode Frenet ou Summerhill).

7″ Destruction de la famille en tant que mini-société répressive et hiérarchisée.

8″ Destruction de tous les rôles.

9″ Destruction de toute « échelle de valeur», les valeurs sont une notion bourgeoise.

10″ La culture est une notion bourgeoise.

11″ Toute domination physique ou intellectuelle d’un individu sur un autre est une déviation de l’instinct sexuel non épanoui (domination des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants).

12″ Le but de la révolution n’est pas la prise du pouvoir par le « prolétariat », c’est la destruction de l’idée même de pouvoir et de prolétariat.

13″ Le concept de «lutte des classes » est à repenser complètement.

14″ La démocratie est une latrine.

15″ Autogestion généralisée de la vie.

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PROPOSITION SUBSIDIAIRE :

L’esprit fait plus de chemin que le cœur mais va moins loin. Le projet révolutionnaire global qui semblait utopique autrefois est aujourd’hui parfaitement réalisable dans les sociétés occidentales grâce à l’accumulation du capital, grâce aux « progrès» techniques réalisés.

Ces quelques propositions au hasard parmi tant d’autres ne constituent absolument pas une plate-forme politique, ce sont simplement des idées de discussion.

Si nous voulons faire la révolution, il faut nous en donner les moyens et pas seulement les moyens techniques mais aussi les moyens moraux, c’est-à-dire les motivations. Ça n’est pas sur des problèmes de salaire ou d’aménagement du travail qu’on mobilisera les masses pour autre chose qu’un aménagement du système.

Changer la vie, c’est bien joli, mais, comme disait Léon (Trotro) « pour changer la vie, faut d’abord la connaître », et pour l’instant nous n’en sommes qu’à la survie à l’intérieur d’un système injustifiable et dégradant.

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On le voit, il n’est pas pour nous question de nous cantonner sur le terrain d’une lutte pour la «révolution sexuelle» laquelle est totalement récupérée, le cul, ça se vend bien et les pédés, croyez-moi, il y a tout un marché (et les gouines donc !), la prospection ne fait que commencer, suffit de jeter un oeil sur les films qui sortent en ce moment sur le sujet, c’est encore timide mais la saloperie gagne, la gangrène s’étale. Bien sûr, avec l’étiquette d’homosexuel, qu’on assume volontairement la liaison avec les luttes ouvrières, ça va pas être du gâteau, le mythe du prolo à gros bras et grosse pine et de la femme reproductrice a les reins solides et pourtant c’est là qu’il va falloir frapper.

Libérer les bourgeois n’a aucun intérêt, bien que ce soit pourtant eux qui les premiers viennent au F.H.A.R., qui prennent les attitudes les plus radicales en apparence, tentant de monopoliser le mouvement et nous offrant en spectacle le psychodrame de leurs contradictions intimes et de leur paranoïa dont on a vraiment rien à foutre. La lutte des classes, c’est d’abord à l’intérieur du mouvement qu’on doit la mener contre ceux qui imposent la violence et le terrorisme de l’intellect ou qui confondent maquillage et révolution, Mme Arthur et Rosa Luxemburg. Tout ça, c’est très rapide, c’est des idées jetées comme ça, c’est à vous et à nous de les développer et de les mettre dès maintenant en pratique. La révolution, ça n’attend .pas, elle est déjà commencée. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi… »

 

GROUPE 5 du FHAR.

in Le Fléau Social n°1 – juin 1972

 

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photos tirées du film Le Sexe des anges de Lionel Soukaz (1977)
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En Afrique, l’homosexualité est traditionnelle, mais… (interview, avril 2012) https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/13/en-afrique-lhomosexualite/ Mon, 13 Jul 2015 15:55:49 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1691 Continuer la lecture →]]> 1368780564744En Afrique, l’homosexualité est traditionnelle, mais elle prend maintenant des formes inspirées par l’Occident. Interview de Patrick Awondo, anthropologue, réalisée en avril 2012 par Eric O. Lembembe, journaliste camerounais assassiné en juillet 2013.

L’homosexualité a une longue histoire en Afrique, dit l’anthropologue Patrick Awondo, contrairement aux affirmations de politiciens qui la considèrent comme une importation occidentale récente.

Mais Awondo admet dans une interview le mois dernier que deux éléments clés dans le débat sur l’homosexualité en Afrique est venu de l’Ouest – en premier lieu, les lois de l’époque coloniale contre les activités homosexuelles et, plus récemment, l’émergence des mobilisations homosexuelles qui demandent des droits basés sur ses pratiques sexuelles.

Patrick Awondo (Photo par Eric O. Lembembe)

« L’homosexualité a toujours existée, mais certaines des formes actuelles de son identification ou des mobilisations qui accompagnent cette identification sont nées à un endroit précis avant d’inspirer d’autres contrées du monde dont l’Afrique », at-il dit.

Awondo était au Cameroun le mois dernier pour coordonné sessions de formation sur le VIH / SIDA.

Citant des documents historiques au sujet des pratiques homosexuelles en Afrique, Awondo mentionné des mœurs homosexuelles au Cameroun, Zimbabwe, Burkina Faso et Bénin.

Il est utile pour les Africains de connaître les pratiques anciennes telles que les rois Mossi qui avaient des relations sexuelles avec leurs pages et les mariages entre des femmes au Dahomey, il a dit.

Savoir les vérités historiques nous permet d’éviter les contre-vérités, a-t-il dit.

Awondo est docteur en sociologie politique et anthropologie de la santé de l’ École des hautes études en sciences sociales (EHESS-Paris).

Propos recueillis par Eric O. Lembembe, journaliste Camerounais, le 27 avril 2012 à Yaoundé.

Depuis quand travaillez-vous avec le Réseau Africain des Formations sur le VIH/SIDA ?

Session de formation au Cameroun géré par le Réseau africain de formation sur le VIH / Sida.

(Photo par Eric O. Lembembe)

Je suis associé à ce panel depuis son montage à Ouagadougou (Burkina Faso) en mars 2011 par les Docteurs Jean-Baptiste Guiard-Scmidt et Steave Nemandé, en tant que “expert anthropologue”. J’ai notamment coordonné les deux sessions concernant d’une part le volet socio-anthropologique des questions concernant le groupe dit “MSM” (men who have sex with men), précisément la question de l’identité sexuelle et du comportement sexuel ou encore l’histoire de ce groupe sur le continent et les perceptions que les gens en ont.

Pourquoi au fond c’est si difficile pour les gens sur le continent africain (comme ailleurs aussi) d’accepter l’émergence d’un groupe homosexuel. D’autre part, j’ai aidé à retracer l’implication du mouvement associatif dans la lutte contre le SIDA sur le continent africain.

Comment en fait des personnes se mobilisent autour de ces enjeux pour permettre une plus grande visibilité et ce que cela fait à la question cruciale de la lutte contre le SIDA pour ces populations les plus à risque. Il s’agit en fait de montrer la différence entre l’identité sexuelle et le comportement sexuel qui dans une logique de santé publique est le plus important pour les professionnels de santé que nous formons.

De plus en plus de nos jours, lors des débats sur l’homosexualité en Afrique, il y a une certaine opinion qui laisse croire que la pratique vient d’ailleurs. Que cela n’a jamais existé sous nos cieux, d’où son rejet total. D’entrée de jeu, peut-on dire que l’homosexualité en Afrique est une occidentalisation des mœurs ?

Au regard des travaux d’historiens, d’anthropologues et même dans une certaine mesure d’archéologues, il est difficile de dire que l’homosexualité est une occidentalisation des mœurs, puisqu’il semble de plus en plus clair que des groupes sur toute l’étendue du continent ont connu dans leur histoire des pratiques homosexuelles.

Ces cas sont documentés. Mais, il est clair que comme partout dans le monde, les sociétés humaines ont souvent opposées une très forte résistance à la “normalisation” de l’homosexualité. En réalité soucieuse de se reproduire, toutes les sociétés du monde, ont souvent regardé l’homosexualité ou les pratiques homosexuelles comme un danger pour la survie du groupe ou pour son équilibre. Un argument qui du reste n’a jamais été vérifié.

Ce qui peut être considéré de mon point de vue comme une “occidentalisation” c’est à la fois la pénalisation de l’homosexualité par les Etats postcoloniaux, puisque comme nous le savons , la plupart des lois introduites contre l’homosexualité le sont sur le modèle des anciennes tutelles coloniales; mais aussi l’émergence d’un groupe social et politique qui revendique l’identité homosexuelle comme une identité politique, c’est-à-dire qui demande des droits basés sur ses pratiques sexuelles, et en fait une question citoyenne.

On peut en effet considérer que l’émergence des mobilisations homosexuelles, de l’identité homosexuelle en tant marqueur social d’un style de vie, des lieux particuliers, bref une certaine identification à l’homosexualité, ce qu’on nomme la “culture gay” et qui est née aux Etats-Unis à la fin des années 60 avant de “gaer” l’Europe de l’Ouest. Oui, cette forme d’identification à ce groupe particulier aux revendications et styles de vie bien spécifiques, cela peut constituer dans une certaine mesure une ” occidentalisation “.

Mais comprenons-nous bien, cela est une “occidentalisation” comme on pourrait dire de la démocratie qu’elle est occidentale, puisque sa forme actuelle a émergé à partir d’un lieu précis qui est l’Occident, ou du moins une partie de ce que l’on nomme l’Occident; mais le principe de la recherche de la liberté est historiquement universelle. Pour faire simple, l’homosexualité a toujours existée, mais certaines des formes actuelles de son identification ou des mobilisations qui accompagnent cette identification sont nées à un endroit précis avant d’inspirer d’autres contrées du monde dont l’Afrique.

Y a-t- il donc des traces dans l’histoire des mœurs africaines de la pratique de l’homosexualité ? Si possible, quelques exemples.

En tant que spécialiste de sciences sociales, je ne peux que vous renvoyer à des travaux venant de ces disciplines là. Je citerai pour faire court un très bel ouvrage de Murray et Roscoe publié en 1998 qui a pour titre – Boy wives and female husband. Studies of African homosexualities – qui est en fait un recueil de récits des premiers travaux d’ethnologues et même parfois d’explorateurs lors des premiers contacts avec les Africains.

Ces récits rapportent des discours sur l’homosexualité, chez ce que l’on appelait alors les “indigènes”. Cet ouvrage rapporte des histoires concernant l’ensemble du continent. Je citerai également le travail d’un historien comme Marc Epprecht, notamment son très bel ouvrage – Hungoschani. A story of a dissident sexuality in southern Africa – qui retrace la trajectoire historique des pratiques homosexuelles dans la zone de l’actuelle Zimbabwé.

J’ai moi-même repris certains de ces travaux dans ma thèse et j’y ai consacré un chapitre à retrouver les discours anciens sur la perception de l’homosexualité chez les Béti du Cameroun à partir des rituels précoloniaux comme le “Mevungu”, qui était un rituel ayant court dans une société secrète féminine.

L’analyse des discours “indigènes” recueillis par les premiers ethnologues permet d’avoir une idée de ce que représentait l’homosexualité, mais surtout et c’est le plus intéressant, l’existence d’un discours sur la question qui montre tout cela a existé. Maintenant, on est dans l’époque contemporaine dans un contexte de resignification considérable d’un certain nombre de faits, mais cela évidemment est un autre débat.

Comment les homosexuels africains vivaient-ils avant l’ère de mondialisation ( ou de la colonisation) ?

C’est difficile de répondre à une telle question, dans la mesure où comme je l’ai dit, il n’y avait pas vraiment la catégorie reconnue aujourd’hui comme “homosexuel”. Pour autant, ce que montre les travaux que j’ai cité plus haut c’est que les situations étaient très variées selon que l’on se situait dans une région ou dans une autre et au-delà des régions, selon les classes d’âges et aussi les caractéristiques sociologiques.

Concrètement, les pratiques homosexuelles n’avaient pas le même sens selon qu’on était par exemple Roi, comme chez les Mossi de l’actuel Burkina Faso, ou selon qu’on était un Page, au service du Roi dans la même région et dans le même groupe. Les Pages par exemple de jeunes hommes parfois travestis en femme et au service du Roi pouvaient jouer le rôle dévolu aux femmes dans certaines circonstances où il lui était interdit de toucher aux femmes. Ce dernier avait alors des pratiques homosexuelles avec ses Pages et cela était plus ou moins reconnu et “institutionnalisé”.

Melville Herkovits a aussi décrit des “mariages” entre femmes dans l’ancien royaume Dahomey, soit l’actuel Bénin. Dans ce cas les femmes nantis et souvent plus âgées prenaient pour épouse des femmes parfois en l’absence d’hommes, ces épouses pouvaient avoir des amants et les enfants étaient reconnus comme ceux de la “femme-époux”. Il y a toutes sortes de configurations sur le continent et le travail d’historicisation doit continuer, non pas par simple propagande, mais parce qu’il est bon que notre histoire soit faite, toute l’histoire même celle dont certains ne veulent pas. Ça permet d’éviter les contre-vérités.

 

Pourquoi les relations sexuelles en personnes de même sexe sont- elles très mal perçues en Afrique ? De quoi ont peur les personnes non homosexuelles ?

J’ai évoqué certains éléments plus, entre autres l’histoire récente du continent Africain, la question de la colonisation, mais aussi des faits universels comme la dimension hétéronormée des sociétés humaines, ou encore la resignification d’un certain nombre de choses à l’époque contemporaine. Le fait par exemple que les pratiques rituelles de l’époque ancienne soient considérées comme constituantes de l’identité homosexuelle actuelle. Bref, il y a beaucoup de causes, pas une seule. Cet ensemble de causes peut aussi se résumer par ce que j’appelle “les tensions postcoloniales”.

Ces tensions surviennent entre les anciennes puissances coloniales comme la France et les pays Africains comme le Cameroun. Le fait est que certaines de ces anciennes puissances coloniales sont considérées et se posent comme des “leaders moraux” pour ce qui est de la défense des minorités sexuelles, même si cela peut parfois se discuter. Les injonctions constantes de ces “leaders moraux” qui essayent notamment d’influencer la dépénalisation universelle de l’homosexualité, provoquent des réactions conservatrices dans de nombreux pays.

Un cas concret ?

A titre d’exemple, le financement de l’Union Européenne à des associations Camerounaises s’occupant des personnes aux pratiques homosexuelles en vue de renforcer leurs capacités en 2011 a provoqué de très vives réactions d’indignation d’une partie de l’opinion médiatique et de la classe politique, qui s’alignait ainsi de façon presque populiste à ces opinions. Ce type de situations ravive le souvenir de la colonisation et l’homosexualité se retrouve au cœur d’un procès postcolonial.

Les gens sur le continent fortement incité dans ce sens par un contexte généralisé de “moralisation” des mœurs publiques, sont amenés à considérer l’homosexualité comme une expression de la décadence de l’occident. L’autre enjeu actuel sur le continent africain, c’est celui des stratégies morales des leaders politiques qui s’appuie sur une critique morale de la société pour se légitimer dans l’espace public. C’est que l’anthropologue Saskia Weiringa appelait les “stratégies morales sexuelles”.

Nous observons toutes sortes d’acteurs politiques qui usent de ces “stratégies morales” pour se faire connaitre. C’est le cas de tous ces groupes de jeunes sur le continent qui publient des textes “contre l’homosexualité” mais où en réalité ils tentent de faire entendre leur voix sur d’autres questions, comme la corruption, le népotisme, la prévarication des dirigeants etc.

A côté de tout ceci, il y a évidemment l’hétérosexisme qui là aussi est un fait universel, même si dans les analyses de l”homophobie africaine”, on tente de montrer que c’est un cas particulier. La résistance de la “norme d’hétérosexualité” et de son double la phallocratie, c’est-à-dire le pouvoir des hommes sont à considérer sérieusement. Tout ces faits et d’autres peuvent expliquer la perception négative de l’homosexualité sur le continent.

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A lire : L’homosexualité dans les représentations sociales camerounaises : esquisse d’une anthropologie à partir des Beti, par Simon Patrick Awondo, 2006.

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[Brochure] Islam homophobe, Occident tolérant ? suivi de Elèves modèles et apprentis sorciers, 2011 https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/03/brochure-islam-homophobe-occident-tolerant-suivi-de-eleves-modeles-et-apprentis-sorciers-2011/ Fri, 03 Jul 2015 18:44:55 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1620 Continuer la lecture →]]> gay-muslim« L’islam est homophobe, l’Occident tolérant », c’est cette formulation simpliste que l’auteur veut réfuter dans le premier article. Quant au second, il montre que l’islam moderne, qu’il soit radical ou modéré, ne peut être considéré comme en continuité avec l’islam traditionnel, et qu’il doit plus aux valeurs imposées par la colonisation qu’à ses racines historiques. (première parution en 2011)

Trouvé sur Infiokiosques.net (publié le 1 juin 2015).

Lire en pdf.

Le sociologue berlinois Georg Klauda étudie ce qu’on appelle l’hétéronormativité, un concept qui décrit sociologiquement comment, depuis les années 1990, l’hétérosexualité est imposée comme norme et de quelle manière l’amour au sein du même sexe est considéré comme une déviance définissable scientifiquement. Il pense que le concept de l’hétéronormativité est une nouvelle forme de répression d’une sexualité libre. L’islam est homophobe, l’Occident tolérant, c’est cette formulation simpliste qu’il veut réfuter dans cet article.

ISLAM HOMOPHOBE, OCCIDENT TOLÉRANT ?

En 2005, le gouvernement du Land de Bade-Wurtemberg élaborait un questionnaire sous le nom de « test musulman », destiné à servir de fil conducteur dans les entretiens avec des immigrés venant de pays musulmans qui veulent obtenir la nationalité allemande. Une partie de ce questionnaire vise à vérifier si le candidat fait preuve de la tolérance nécessaire face à des modes de vie homosexuels. Ce procédé contient une double insinuation : d’abord que l’acceptation de l’amour entre personnes du même sexe [1] ferait partie de la culture dominante allemande et deuxièmement que les immigrés d’origine musulmane représenteraient une menace pour cette culture dominante.
Pour mettre en évidence à quel point cette affirmation est grotesque, on ne rappellera jamais assez que ce sont justement les auteurs de ce questionnaire, c’est-à-dire les membres de la CDU (Parti Chrétien Démocrate allemand), qui ont voulu qu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, le paragraphe anti-homosexuels (§ 175), rendu plus répressif par les nazis, fût maintenu inchangé. Jusqu’en 1969, ce paragraphe a servi dans pas moins de 100.000 procédures judiciaires pour « attentat à la pudeur », et ce n’est qu’en 1994 que le parlement allemand s’est décidé à abolir complètement cet instrument de répression anti-homosexuels.
On pourrait néanmoins être tenté de se demander si la situation n’a pas complètement changé aujourd’hui. Un film sorti deux ans avant ce fameux « test musulman » met sérieusement en question une telle vision. Je n’en connais aucun, seul parmi des hétéros est un film documentaire de Jochen Hicks qui tente de montrer l’existence marginale d’homosexuels dans les régions rurales du Bade-Wurtemberg. Il démontre bien que leur destin déplorable n’est évidemment pas dû aux musulmans, mais bien aux électeurs et aux sympathisants de la CDU. Ce sont eux qui font subir un véritable calvaire à ceux qui ont des relations amoureuses homme-homme ou femme-femme. Et qui sont les boucs émissaires punis pour cela par le gouvernement ? Les immigrés musulmans en Allemagne.

L’image européenne de l’Orient

Dans l’histoire européenne, les musulmans ont toujours été les boucs émissaires quand il s’agissait de sexualité entre hommes, sauf que la stigmatisation était, jusqu’à il y a peu, encore tout à fait différente. Depuis l’époque des Croisades, les musulmans, qu’on appelait alors Sarrasins, étaient décriés comme ayant une sexualité débordante et contre nature. Dans le livre de Wilhelm Adams, paru en 1317, De modo Sarracenos extirpandi (Comment éliminer les Sarrasins), l’auteur reproche aux chrétiens de s’enrichir en vendant à des musulmans de jeunes coreligionnaires masculins qu’ils ont entrepris de rendre plus « roses et tendres » avec de la bonne nourriture et des boissons délicates : « Quand ces hommes concupiscents, criminels et sans scrupules – les Sarrasins, qui pervertissent la nature humaine –, voient ces jeunes hommes, déjà pris dans le piège du diable, ils s’enflamment de désir sexuel et se hâtent comme des chiens en rut pour les acheter afin de s’adonner à la fornication. » C’est entre autres à cause de cette hystérie pendant la période des Croisades que la peine de mort fut mise en place en Europe entre 1250 et 1300 pour les actes de sodomie.
En Angleterre, un peu plus tard, le Good Parliament [2] soumit une pétition au roi en 1376, en lui demandant d’expulser hors du royaume les artisans et les commerçants étrangers, surtout « les juifs et les Sarrasins ». Ce sont eux qui auraient importé sur l’île « ce terrible vice qu’il ne faut pas nommer par son nom » et qui risque de détruire le royaume. En Angleterre, pendant toute la modernité, les rapports sexuels entre hommes sont ainsi appelés le « vice turc ».
Pendant l’époque du colonialisme, ces clichés ont été réactualisés au sein des puissances coloniales européennes qui étaient de nouveau en contact avec des musulmans, cette fois-ci sous le prétexte de leur apporter notre civilisation et notre mode de vie. Charles Sonnini, ingénieur français dans la marine de guerre, s’offusque, dans un rapport de voyage datant de 1798, des mœurs en Egypte, conquise cette année-là par Napoléon : « L’amour contre nature (…) est le plaisir, ou disons plutôt l’infamie des Egyptiens. Leurs chansons d’amour ne sont pas composées pour les femmes, leurs cajoleries ne s’adressent pas à elles, ce sont d’autres objets qui allument la flamme en eux. (…) La dépravation des mœurs qui leur est propre fait honte aux nations civilisées. Mais cette infamie est très répandue en Egypte ; les riches y sont tout autant infectés que les pauvres. »
En 1886, dans le dernier article de sa traduction en dix tomes des Mille et une nuits, accessible uniquement à des souscripteurs privés, Richard F. Burton, orientaliste et chercheur sur l’Afrique, s’étend sur plus de cinquante pages sur le sujet qui est « pour le lecteur anglais, même le moins prude, tout à fait dégoûtant ». Mais la confrontation avec ce sujet serait indispensable « afin de combattre ce mal grandissant qui est mortel pour le taux de natalité, pilier essentiel de la prospérité nationale ».
Pour tenter d’expliquer l’augmentation intolérable de relations amoureuses au sein du même sexe dans le monde non occidental, Burton a développé une espèce de théorie raciale couplée à l’étude climatologique et il définit ainsi une « zone de sodomie ». Il s’agit d’une ceinture géographique qui s’étendrait de la Méditerranée en passant par l’Asie mineure, la Mésopotamie, la Perse, l’Afghanistan, la partie musulmane de l’Inde, la Chine, le Japon et enfin l’Amérique latine. Le climat dans ces zones serait responsable du fait que « les tempéraments masculins et féminins se mélangent » de sorte que l’homme devient tout autant actif que passif et que la femme devient « tribade » [3].
Dans cette zone, ce que nos voisins appellent le vice contre la nature est « populaire et endémique », et est traité, au pire, comme une « simple peccadille », c’est-à-dire un péché véniel, « alors que les races au sud et au nord de cette zone définie ne le pratiquent que très rarement et se font mépriser par leurs concitoyens ». En tant qu’orientaliste, pour Burton il n’y a pas de doute, le Coran interdit cet « amour pathologique ». Malgré cela, « ni le christianisme, ni l’islam n’ont pu amener un changement significatif ». Néanmoins, dans les quarante années pendant lesquelles Burton a côtoyé le monde musulman, il a pu constater certains changements de comportement dans la population. Il pense que c’est dû à l’influence positive de la morale que des gens comme lui leur ont apportée. Il écrit : « De nos jours, le contact régulier avec des Européens n’a certes pas entraîné une réformation mais quand même une certaine discrétion parmi les représentants des classes supérieures. Ils sont toujours aussi dépravés, mais ils veillent à cacher leur vice du regard moqueur des étrangers. »

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La vision ottomane de l’Occident

Jusqu’au 19ème siècle, les élites perses et ottomanes ne se rendaient pas compte à quel point l’Europe chrétienne avait horreur de l’amour entre hommes, très répandu chez les musulmans. Cette ignorance saute aux yeux quand on étudie l’œuvre d’Enderunlu Fazil, poète turc, mort en 1810. Dans son manuscrit brillamment illustré, Hubannme (Le livre des beautés), Fazil se demande « dans quelle nation se trouvent les plus beaux hommes ». Avec son savoir, il prétend satisfaire la curiosité de son amant. Voici ce qu’il dit par exemple sur les Grecs : « Autant les hommes que les femmes sont d’une beauté éclatante. Leurs corps sont étonnamment bien faits. Oh Allah, quel délice pour l’œil, et quel regard profond. Ce cou en ivoire et ces cheveux noirs comme du jais rendent toute résistance impossible. (…) Et il n’y a pas une trace de barbe, même pas sur le visage du garçon le plus grand. Ils marchent comme des courtisanes et au travail dans les tavernes de Galata, ils peuvent séduire les meilleurs hommes. Quand une mèche tombe sur ta joue, tu perds l’esprit, et quand il cède, tu meurs de lascivité. » Par contre, son jugement sur les Hollandais est court et sobre ; apparemment, il a appris à connaître leur rigueur calviniste : « Avec leur peau froide, ils sont loin d’être attractifs. Ils ressemblent à des Russes, en couleur crème. Ils passent le plus beau de leur temps à l’église au lieu d’être avec un amant. »
En écrivant ces lignes libres de tout souci, Fazil ne pouvait savoir que dans le nord-ouest de l’Europe s’était déjà formée une subculture « homosexuelle » séparée de la société et persécutée par l’État. Par centaines, ils étaient cloués au pilori, enfermés à vie dans des cachots, pendus publiquement, exécutés par le fer ou alors noyés dans des tonneaux. Inconscient de ces faits, Fazil proclame, fier comme un coq, connaître les qualités sexuelles des hommes anglais de par sa propre expérience. « Les roses anglaises : ce sont des beautés calmes mais très désirées. Ils te font tourner la tête. Ils habitent sur une île calme. Ces jeunes hommes, imberbes de nature, sont de taille moyenne et ont le teint blanc comme le plus blanc des nénuphars dans une rivière. La plupart de ces hommes, beaux comme des poissons, sont marins et ont un appareil sexuel bien développé. Malgré cela, je ne peux pas dire qu’ils offrent une grande satisfaction sexuelle. »
Ce n’est que dans les années qui ont suivi la mort de Fazil, au moment où les armées napoléoniennes envahissaient l’Egypte, que les Perses et les Ottomans ont commencé à réaliser à quel point les Occidentaux les méprisaient pour leur attitude, comme ils disaient, « contre nature ». Le cheik Rifa al-ah awi en est un exemple frappant. Il est envoyé à Paris en 1826 par Ali Pacha, le vice-roi d’Egypte pour suivre des études pendant cinq ans. Dans son journal intime, il remarque, en 1834 : « En France, il est mal vu de dire : ‘J’aime ce garçon’. Ce serait mal vu et considéré comme répugnant. Si donc quelqu’un traduit un de nos livres, il écrit, pour cette phrase : ‘J’aime cette fille’ ou alors, pour échapper à ce problème : ‘J’aime cette personne.’ » Chose étonnante, Rifa al-ah awi est favorable à cette manière de voir, qu’il considère comme moralement supérieure. Il essaye de convaincre ses concitoyens au moyen des lois scientifiques du magnétisme. Au sujet des Parisiens, il écrit : « C’est une belle caractéristique de leur langue et de leur poésie que de refuser l’érotisme entre deux membres du même sexe. Et ils ont bien raison, car il est vrai qu’un sexe possède une certaine propriété pour l’autre, ce qui le rend attractif. On peut comparer cela à la propriété qu’a l’aimant d’attirer le fer, ou à celle de l’ambre qui (après avoir été frotté) attire d’autres corps. Dans l’amour au sein du même sexe, cette propriété se perd, et on constate un phénomène contre nature. »
Mais quand Rifa al-ah awi vient à parler du racisme des Français, on voit à quel point ses positions sont encore contradictoires. Dans un domaine où il ne réfléchit pas explicitement à la question de l’« homosexualité », c’est-à-dire quand il veut critiquer la suffisance raciste des Français, il cite tout à fait normalement une poésie d’amour avec un jeune garçon noir :
« (Les Parisiens) ne pensent pas que les Noirs puissent avoir quoi que ce soit de beau. Chez eux, la peau noire est synonyme de laideur. (…) d’après eux, ce qu’un poète a dit au sujet d’un garçon noir manque tout à fait de tact :
‘Ton visage est comme si c’étaient mes doigts qui l’avaient écrit Comme un mot qui dicte mes espoirs.
La beauté de la pleine lune est son sens,
Et c’est la nuit qui l’a saupoudrée de ses pigments.’ »

Au fond, on touche un problème qui s’est posé aux élites arabes jusqu’à nos jours. La poésie arabe est complètement pénétrée par des histoires d’amour au sein du même sexe, et ceux qui veulent faire appel à une renaissance nationaliste sur la base de leur héritage littéraire sont confrontés à un dilemme. D’un côté, ils doivent critiquer leur propre histoire et de l’autre, c’est précisément cette critique qu’ils veulent adresser à l’Occident, c’est-à-dire d’être décadent, dépravé et homosexuel.
Les analyses relatives de Carl Brockelmanns [4] ont été largement reprises par les philologues arabes et on peut lire dès 1925 dans les manuels d’éducation supérieure égyptiens que la poésie concernant l’amour entre jeunes hommes est un « crime contre la littérature et une honte pour l’histoire de la poésie arabe ».

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Poésie et religion

Le rapport entre l’islam traditionnel et le contenu de cette poésie peut être explicité de manière symptomatique avec un exemple de la littérature datant du 11ème siècle.
C’est l’histoire d’amour entre Al-Mu’tamid, 17 ans, futur émir de Séville et le poète Ibn Ammâr, son aîné de neuf ans. L’histoire a commencé quand Al-Mu’tamid, après une journée festive passée à boire du vin et réciter de la poésie, dit à son ami : « Ce soir, tu dormiras sur le même oreiller que moi. » Plus tard, Ibn Ammâr écrira au père d’Al-Mu’tamid : « Pendant la nuit de l’union, je sentais dans ses caresses le parfum du crépuscule. Mes larmes coulaient sur les jolis jardins de ses joues, pour arroser ses myrtes et ses lys. »
Ce poème est plein d’amertume et de lamentation, car Ibn Ammâr vivait à ce moment déjà en exil à Saragosse. Après le mariage de son fils, le père d’Al-Mu’tamid avait jugé nécessaire de mettre fin à l’amitié des deux hommes en expulsant hors de Séville Ibn Ammâr. Mais dix ans plus tard, quand Al-Mu’tamid devient lui-même émir, il fait immédiatement revenir son ami à la cour, et lui confie des postes importants. Douze ans après, l’amitié va se briser sur des questions de rivalité politique, et Ibn Ammâr écrira au sujet de son ancien amant (qui va plus tard le tuer dans une crise de colère) :
« Te rappelles-tu notre jeunesse, Quand tu ressemblais au croissant de lune dans le ciel ? J’avais l’habitude d’embrasser ton corps frais, Et je tétais l’eau pure de tes lèvres, Me satisfaisant de t’aimer juste avant haram, Et tu jurais que ce que nous faisions était halal ! »
Haram et halal sont les mots pour désigner les actes interdits ou acceptés par l’islam. A travers cette histoire, on voit très bien le rôle de la religion. Dire que l’islam interdit l’« homosexualité » est absurde car les interdits de la charia ne visent que des actes spécifiques comme par exemple la sodomie entre hommes. On ne peut donc pas affirmer que l’islam classique condamnait l’amour entre personnes du même sexe.

Un exemple très éloquent est fourni par l’argumentation de l’un des intellectuels les plus reconnus du monde musulman d’Andalousie. Dans son livre consacré à l’amour, Le collier de la colombe, on trouve des narrations et des poèmes consacrés à la liaison entre hommes et femmes mais également à l’amour passionnel entre deux hommes. A un niveau abstrait, Ibn Hazm (mort en 1064), ainsi que tous les auteurs arabes d’avant la modernité, met toujours au masculin l’amant et l’amoureux. C’est comme si les relations homosexuelles représentaient le modèle de base usuel qu’on a en tête quand on ne pense pas à un couple d’amoureux spécifique.
Dans la préface de son œuvre, il explique pourquoi la religion n’interdit aucune forme d’amour en tant que telle : « La piété ne condamne pas l’amour, et la loi ne l’interdit pas, les cœurs sont dans les mains de Dieu le Tout-puissant, au dessus de nous. »
Plus loin, il explicite : « Il suffit que le musulman s’abstienne de ce que Dieu le Tout-puissant a en principe interdit. Il peut néanmoins faire ce que sa volonté lui dicte mais le jour du Jugement dernier, il en sera responsable. Mais le plaisir devant la beauté et la domination de l’amour est tout à fait naturel, et n’a besoin d’être ni commandé ni interdit. »

Il n’est donc pas étonnant que des juristes religieux aient participé sans problème au genre littéraire qu’on appelle la poésie d’amour entre hommes (Ghazal al-Mudhakkar). Comme par exemple l’imam al-Schafii, fondateur du shafiitisme, la plus importante école de droit musulmane. Il écrit : « Tenez cet animal pour responsable de la perte de ma vie, il m’a tué avec les flèches de son regard et de son désir. Mais ne le tuez pas, car je suis son esclave. Et d’après mon école, un homme libre ne meurt pas à cause d’un esclave. »
On voit ici la différence entre l’islam dans sa version traditionaliste, qui a évidemment une approche restrictive à l’égard de toute forme de sexualité, au sein du même sexe ou non, et le système d’homophobie moderne, né dans un contexte européen. Le système occidental ne se voit pas obligé d’interdire certains actes, son pouvoir se déploie en classifiant les gens en sujets normaux et anormaux selon la différence de leurs désirs. Même dans les périodes les plus répressives, il ne serait jamais venu à l’idée des juristes musulmans de définir des gens comme malades ou anormaux uniquement parce qu’ils désiraient quelqu’un du même sexe. Bien au contraire, le juriste ultraconservateur Ibn al-Dschauzi par exemple se fâchait quand quelqu’un voulait nier qu’il était attiré par des jeunes hommes. « Celui qui prétend ne pas ressentir le désir monter en lui quand il voit un joli garçon est un menteur. S’il fallait le croire, c’est que ce serait un animal et non pas un être humain. »

La charia

Quelle est alors la peine que prévoit la charia pour la pénétration anale (en arabe liwat) ? La question est très complexe et je ne peux ici que donner quelques indications. L’histoire musulmane connaît sept différentes écoles de droit qui varient toutes à ce sujet. La plus importante de ces écoles est celle des Hanafites, d’un côté parce qu’elle est encore suivie aujourd’hui par presque la moitié des sunnites et de l’autre parce qu’elle était l’école de droit officielle de l’empire ottoman. Contrairement à la plupart des autres écoles, les Hanafites ne considèrent pas la liwat entre hommes comme un acte d’adultère. La peine relève donc de l’appréciation. Dans l’empire ottoman, cela pouvait aller d’une amende jusqu’à 39 coups de fouet. Dans des cas exceptionnels, pour maintenir l’ordre public ou alors en cas de récidive, l’État pouvait prononcer des peines de siaysa. C’est ce qui s’est passé en 1713 à Çankiri, une ville du nord de l’Anatolie, où un groupe de cinq hommes était accusé d’avoir battu et violé un autre garçon. Après leurs aveux, tous les cinq avaient été condamnés à mort.

Mais de manière générale, il était très rare que des relations sexuelles illicites fussent punies. Bien que l’adultère fût passible de lapidation, il n’y a qu’un seul cas connu, pendant l’empire ottoman, où des rapports sexuels extraconjugaux furent punis par lapidation. C’était en 1680, quand la condamnée fut exécutée dans l’hippodrome d’Istanbul en présence du sultan Mehmed IV. L’événement était tellement remarquable qu’il fut consigné dans les chroniques officielles.
C’est la particularité de la procédure pénale de la charia qui explique pourquoi aussi peu de peines ont été prononcées. Pour les crimes de type Hadd [5], la charia n’accepte pas les preuves par indices. Toutes les écoles de droit prévoient normalement qu’une condamnation ne peut être prononcée que s’il y a quatre témoins masculins, sans antécédents judiciaires, qui ont vu l’acte litigieux de leurs propres yeux.
L’autre possibilité est que le coupable avoue ses actes : pour cela il faut qu’il avoue quatre fois chez un juge. Mais dans le cas de liwat et de l’adultère, accusations et aveux sont socialement mal vus. Il faut ajouter à cela que si jamais il n’y a pas quatre témoins ou qu’ils se contredisent sur des détails importants, les témoins risquent jusqu’à 80 coups de fouet pour diffamation.
Les juristes n’étaient pas traumatisés par le fait que la procédure pénale rendait presque impossible une condamnation pour liwat ou pour adultère. Bien au contraire, ils ont souvent soulevé ce fait avec approbation comme Ali al-Qari al-Harawi (mort en 1605), un savant de Médine : « C’est parce que Dieu le tout puissant aime que les péchés de ses sujet restent voilés, que l’exigence de réunir quatre témoins pour pouvoir condamner quelqu’un pour adultère a été instaurée. Il est très rare que quatre témoins voient ce péché et cela va donc dans ce sens. »

Les persécutions en Iran

Vers la fin du 19ème siècle, presque tous les pays musulmans, à l’exception de l’Arabie Saoudite, ont aboli la charia en la jugeant mal appropriée pour les poursuites pénales. Elle a été remplacée par le droit anglais ou français. Mais ces deux systèmes de droit présentent une grande différence. Depuis Napoléon, le droit français (mis en place en Egypte et en Turquie) avait complètement dépénalisé les rapports sexuels consentants, alors que le droit anglais (repris par exemple au Pakistan) prévoyait des peines d’emprisonnement allant jusqu’à dix ans pour des rapports sexuels entre hommes.
L’échec du nationalisme panarabe et la montée de l’islamisme ont entraîné, dans les années 1970, la réintroduction de la charia dans toute une série de pays : d’abord en Libye, ensuite au Pakistan, en Iran, au Soudan, en Afghanistan et finalement en 2000 au nord du Nigeria. C’est précisément en Iran, pays sécularisé de force par le Shah, que ce fondamentalisme a pris le plus d’ampleur. Très vite, Khomeiny a identifié « l’homosexualité » avec l’Occident tant haï.
La Fondation Boroumand [6], qui tient à jour une base de données à ce sujet, affirme que les tribunaux révolutionnaires ont fusillé en cinq ans, entre mars 1979 et janvier 1984, pas moins de 98 hommes accusés « d’homosexualité ». Par la suite, entre 1984 et 2004, en application de la charia régulière, au minimum huit hommes ont été exécutés pour des actes de liwat (en persan : lawat). Depuis l’arrivée à la présidence de Mahmud Ahmadinejad, islamiste radical, le nombre de rapports sur de telles exécutions augmente de nouveau. Mais avec la politique de désinformation du gouvernement iranien, il est souvent difficile de connaître les causes exactes d’une exécution. Souvent, des accusations telles que liwat, adultère, trafic de stupéfiants, banditisme ou espionnage sont ajoutées, pêle-mêle. En tout cas, aujourd’hui, les juges iraniens peuvent contourner l’obstacle que représente la procédure pénale de la charia en faisant faire des recherches criminalistiques sur les suspects. Ils peuvent prononcer des peines capitales s’ils trouvent des traces de sperme dans l’anus. La spécificité de l’interprétation shiite de la charia, qui accepte le savoir du juge comme preuve, permet même de maintenir une espèce de vitrine d’État de droit. Amir, un réfugié iranien de 22 ans, cite un juge dans un tribunal de la charia : « Si le médecin peut garantir que ton anus a été pénétré d’une manière ou d’une autre, tu seras condamné à mort. »
Il est important de signaler ici que, dans son délire de persécution, le régime des mollahs utilise déjà le concept moderne d’« homosexualité ». Le néologisme persan hamdschens bazi, qui veut dire « comportement avec quelqu’un du même sexe », en est un bon exemple. La différence avec le concept de liwat est très claire : il ne parle plus d’un acte sexuel spécifique, mais peut englober tout ce qui touche à l’intimité entre deux hommes ou deux femmes, embrasser, étreindre, ou même juste n’importe quelle attitude romantique. Une construction conceptuelle telle que hamdschens bazi sert a politiser « l’homosexualité » dans un sens large et à l’exclure de la société.
Car le problème du régime est bien là. Ali Mahdjoubi, un exilé iranien de gauche, constate que les relations amoureuses au sein du même sexe sont aujourd’hui encore tout à fait courantes dans le quotidien iranien :
« Dans le langage populaire iranien, il n’y a rien d’extraordinaire à ce que deux hommes affirment qu’ils s’aiment ou qu’ils sont amoureux. Cela ne suscite ni soupçon ni méfiance, c’est plutôt accepté avec compréhension. Il serait drôle d’essayer de répertorier, autant dans le langage quotidien que dans le langage intellectuel, toutes les expressions qui parlent des relations entre hommes ainsi que des différents degrés de ces relations amoureuses. »
En 2005 deux jeunes, Ayaz Marhon et Mahmud Asgari, furent pendus à Maschhad. C’est le premier cas qui a eu une résonance médiatique internationale. Il est intéressant de voir quelle stratégie ils ont adoptée pour leur défense. Premièrement, ils ont affirmé qu’ils ne savaient pas que les faits qui leur étaient reprochés étaient passibles de la peine de mort. Vu qu’entre 1984 et 2004, il n’y a eu que très peu de condamnations à mort mises à exécution, leur affirmation peut éventuellement être crédible. Mais leur déclaration était probablement d’ordre stratégique, car selon la charia, connaître la punition est une condition pour que la peine puisse être appliquée. Deuxièmement, ils ont aussi affirmé que tous les jeunes hommes dans leur quartier avaient des relations sexuelles entre eux. Selon Mahdjoubi, cela est tout à fait possible : « A ce que je sache, il n’y avait personne qui n’ait eu des expériences homosexuelles, autant dans mon quartier, où il y avait beaucoup d’enfants, qu’à l’école où j’ai passé douze ans dans des classes non mixtes. (…) Au fond, ce n’était pas un secret, ni à l’école ni dans le quartier, de savoir qui avait des relations sexuelles avec qui et à quel moment. On se racontait mutuellement ses expériences. (…) Si on voulait avoir une relation sexuelle avec un garçon qu’on ne connaissait pas ou qu’on n’osait pas aborder, il y avait toujours quelqu’un pour arranger une rencontre. Il y en avait qui faisaient cela avec beaucoup de délicatesse et qui protégeaient même les deux heureux élus de toute surprise inopinée pendant leur rendez-vous dans les ruines du château de la ville. »
Si les mollahs veulent vraiment nettoyer la société de tout hamschens bazi, ils ont encore du pain sur la planche. Ce travail fera d’eux, contre leur gré, les acteurs d’une modernisation de rattrapage. Ce qui existe déjà chez nous, et dont l’histoire de la mise en place a été tout aussi brutale, doit encore être fabriqué en Iran : une société complètement normalisée au niveau hétérosexuel, une société dans laquelle « l’homosexualité » est construite comme un attribut particulier qui ne peut être vécu que dans les enclos de la subculture des grandes villes.

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Le mythe du progrès occidental

Et c’est ainsi qu’on revient au début de ce texte, avec la question de savoir si on peut opposer l’Occident éclairé à l’islamisme moyenâgeux ? Certainement pas, car c’est au temps des Lumières, au 17ème et au 18ème siècles, que se sont mises en place dans le nord-ouest de l’Europe les structures de base d’un monde hétéronormé, toujours caractéristique de l’Occident d’aujourd’hui. Ces changements se sont accompagnés de persécutions massives comparables à celles de l’Iran d’aujourd’hui.
Voici quelques chiffres pour illustrer ces propos : à Berlin, 6 personnes sur 10 ayant des relations amoureuses homme-homme ou femme-femme ont affirmé avoir déjà pensé à se suicider pour cause de solitude. 18% des personnes interrogées ont déjà fait une ou plusieurs tentatives de suicide. Cela représente quatre à cinq fois plus que la moyenne dans cette classe d’âge. Une étude américaine parmi des adolescentes homo- et bisexuelles atteste qu’elles sont victimes, à cause de leurs orientations sexuelles, d’agressions verbales pour 64% et physiques pour 38%. Un recensement réalisé par un institut de recherche sur la sexualité à Hambourg démontre qu’entre 1970 et 1990, le pourcentage d’adolescents masculins affirmant avoir eu des expériences sexuelles avec d’autres hommes est tombé de 18% à 2%. Ce sont des changements massifs qui prouvent qu’il n’est pas devenu plus facile de nos jours pour un·e adolescent·e de tomber amoureux de quelqu’un du même sexe.
Tout cela devrait mener à plus de remise en question. L’homophobie n’est pas un vestige prémoderne d’un monde dépassé depuis longtemps que les méchants musulmans seraient en train d’introduire aujourd’hui en Allemagne. Non, nous vivons au milieu de cette société homophobe, qui n’a même plus besoin d’inscrire sa violence hétéronormative dans le code pénal, et qui produit de manière hautement efficace une classification dont les mollahs en Iran ne peuvent que rêver.

Georg Klauda

 

 

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ÉLÈVES MODÈLES ET APPRENTIS SORCIERS

Quelle est la part de l’Occident dans l’islam moderne ? Dans le débat actuel sur l’islam, on évoque souvent une identité qui serait incompatible avec les valeurs occidentales. Thomas Bauer, chercheur sur l’islam et le monde arabe à l’université d’Erlangen, montre ici que l’islam moderne, qu’il soit radical ou modéré, ne peut être considéré comme en continuité avec l’islam traditionnel, et qu’il doit plus aux valeurs imposées par la colonisation qu’à ses racines historiques.

Nous, historiens des civilisations, et particulièrement ceux d’entre nous qui travaillent sur les civilisations non européennes, sommes des experts de l’Étranger. Super héros de la lutte contre toute perception eurocentriste des civilisations étrangères, nous sommes des détecteurs d’altérité, découvrant les manières de vivre et de penser d’autres civilisations, et ne nous lassons pas de critiquer les parallèles intempestifs établis entre des phénomènes, semblables en apparence, de ces civilisations et de la nôtre.

Culturalisme et essentialisme

Il y a donc bien longtemps que nous refusons de voir dans l’étranger un simple reflet, même déformé, de notre propre réalité. Mais il semble désormais que la problématique se soit inversée. Aujourd’hui, le regard sur d’autres civilisations est biaisé par ceux qui mettent la priorité sur leur altérité. Ce « culturalisme » a peut-être des racines plus anciennes, mais c’est au cours des dernières décennies qu’il est devenu prédominant dans l’appréhension des autres civilisations.
Aux yeux des culturalistes, il existe des civilisations clairement délimitées entre elles. Chacune de ces civilisations aurait une essence définie qui la structure profondément et n’évolue que très peu au cours de l’Histoire. Les gens seraient si profondément formatés par leur civilisation que même une migration de plusieurs générations ne permettrait pas d’intégration. Cette manière de voir considère toujours la religion et ses normes comme facteur prédominant dans la formation d’une civilisation.
Et il n’y a pas que des gens bêtes et méchants pour partager cette vision culturaliste du monde. Dans ce registre, l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, respectable par ailleurs, a rédigé un article intitulé « Est-ce que les Turcs sont européens ? Non, ils ne correspondent pas ». On voit quelles conséquences politiques une telle manière de voir entraîne. Elle imprègne notre débat sur l’immigration et l’intégration, et celui sur « l’islam » (le seul fait de présupposer qu’il existe un islam prouve qu’on a bien affaire à une vision culturaliste).
De l’autre côté de l’échiquier, on trouve aussi des raisonnements culturalistes. Il existe une islamophilie non critique qui pousse certains à défendre les pires punitions de la charia sous prétexte qu’il s’agit d’une autre culture et qu’il ne faut donc pas la juger selon nos valeurs ; de même quand un chef d’État d’Extrême-Orient se réclame de valeurs soi-disant « asiatiques » pour justifier des violations des droits humains. Le relativisme culturel ne représente souvent qu’une variante du culturalisme.
Évidemment, les chercheurs en sciences sociales et culturelles ont réagi et développé des approches en rupture avec une vision culturaliste unilatérale. (…) Ces recherches démontrent qu’un concept essentialiste passe à côté de la réalité et que les civilisations ne possèdent pas de « nature » immuable. De la même manière que les langues, avant leur normalisation, n’étaient qu’un « continuum » de dialectes, les cultures ne sont qu’un « continuum » d’idées et de systèmes de sens symboliques. Elles sont en mutation permanente et donc en principe perméables, et échappent à toute démarcation.

Continuité ou rupture ?

Ceci est encore plus juste pour l’islam moderne, au sujet duquel l’écart est important entre la perception du public et le regard scientifique. Il existe un quasi consensus entre les spécialistes de l’islam pour affirmer qu’il n’y a pas de continuité directe entre sa version actuelle et l’islam traditionnel, qu’il s’agit au contraire d’un produit du monde moderne globalisé. Cela ne vaut pas uniquement pour l’islam soi-disant modéré, mais aussi pour l’islam fondamentaliste ainsi que pour les idéologies islamistes.
Abdullahi Ahmed AnNa’im, intellectuel soudanais, constate au sujet de la revendication principale de l’islamisme, c’est-à-dire l’instauration d’un État islamique : « N’est-il pas paradoxal que la mise en place d’un État soi-disant ‘islamique’ ainsi que la volonté d’introduire, au nom de l’autodétermination, la charia comme droit positif [7], ne représentent finalement que des traductions de l’État nation européen et du modèle européen du droit positif. Il ne s’agit ni d’une renaissance ‘authentique’ ni d’une continuité cohérente de la tradition historique de l’islam ». Le discours culturaliste ignore cette dimension historique de l’islam moderne et tente d’expliquer ses spécificités à partir d’une nature anhistorique de l’islam, en particulier quand il s’agit des traits négatifs de l’islam contemporain.
Ulrich Greiner, journaliste de renom, a publié dans le journal Die Zeit un cas d’école d’une telle argumentation culturaliste : « Il se peut qu’autrefois l’islam ait représenté une culture de tolérance, mais scruter le passé ne nous mène pas à grand-chose. Comment faut-il comprendre les remarques dans le Coran sur ceux qui ont une croyance différente et sur ceux qui veulent renier leur foi ? La charia est-elle compatible avec notre droit ? Insister pour avoir enfin des réponses à ces questions relève de notre droit, je dirais même de notre devoir. » Ici, la tolérance propre à l’islam est vue comme un hasard temporaire, voire comme un facteur qui diffère momentanément de la « nature » anhistorique de l’islam. On contemple ici l’idée culturaliste selon laquelle il existerait des normes religieuses immuables et sans ambiguïtés.
Dans cette manière de voir, les développements historiques et la pluralité des interprétations des normes, si caractéristiques de l’islam, n’ont pas leur place. Cela donne lieu à une bizarrerie : si des civilisations doivent être différentes, la véritable nature d’une d’entre elles ne peut pas se manifester là où elle coexiste avec d’autres. Appliquer cette pensée culturaliste à l’islam nous conduit au paradoxe suivant : si la pensée ou l’action islamiques correspondent aux valeurs occidentales momentanément en vigueur, il doit s’agir d’un hasard de l’Histoire ou alors éventuellement d’une adaptation dictée par la ruse. Par contre, chaque fois qu’une action ou une pensée islamiques s’opposent aux normes occidentales, c’est la véritable nature anhistorique de l’islam qui se révèle.

Divorce à l’égyptienne

Il y a de nombreux exemples qui montrent à quel point cette vision nie l’interaction entre l’Occident et le monde islamique. Je la résume sous ce que j’appelle « la loi de l’asynchronicité ». Je peux illustrer mon propos par une histoire tragicomique, qu’on pourrait intituler « divorce à l’égyptienne ». C’est l’histoire du divorce d’un politicien égyptien appartenant à l’opposition démocratique, très longuement évoqué dans les colonnes du journal allemand Süddeutsche Zeitung. De toute évidence, il s’agissait de montrer à quel point une politique démocratique avait du mal à exister dans une société dominée par des valeurs islamiques. Mais en vérité cette histoire nous montre bien autre chose : comment l’Occident se trouve confronté à son propre reflet sans le reconnaître.
L’histoire est la suivante : le politicien en question, Ayman Nur, est le fondateur du Parti de l’Avenir et il est considéré comme « l’espoir démocratique ». Comme cela déplaisait au pouvoir, il a été condamné en 2005 à cinq ans de prison pour falsification de documents. Pendant qu’il purgeait sa peine, sa femme Gamila s’est beaucoup engagée pour obtenir sa libération et est ainsi devenue une figure importante de la vie politique. Mais après sa libération, leur bonheur conjugal prit rapidement fin. Quand un quotidien égyptien voulut relater l’affaire, Ayman Nur, mécontent, essaya d’acheter tous les exemplaires de l’édition concernée. Évidemment, le journal égyptien se fit un plaisir de relater toute l’histoire. Le journal allemand présenta l’affaire comme un « mélodrame oriental ».
Mais qu’y a-t-il d’oriental dans cette anecdote ? Bien évidemment – comment pourrait-il en être autrement – c’est la faute de l’islam. « Les valeurs morales, marquées par l’islam, sont sévères. D’éventuels manquements sont gardés secrets. Pour un politicien égyptien, un divorce représente une tare. En Égypte, quelqu’un comme Gerhard Schröder, avec ses trois mariages ratés, ne pourrait pas faire carrière. »
C’est ainsi qu’on nous apprend que ce sont les valeurs islamiques qui transforment une simple histoire de divorce en scandale. Chez nous, où ces valeurs ne comptent pas, personne ne se serait énervé. Mais là, on commence à s’interroger. L’Égypte, depuis les conquêtes islamiques du 7ème siècle jusqu’au 20ème, n’a probablement jamais été gouvernée par un souverain monogame. Le mariage n’est pas un sacrement dans l’islam et n’a jamais été perçu comme quelque chose qui devait durer toute la vie. Parler de « mariage raté » n’a donc pas de sens.
Il y a de nombreux exemples de divorces chez des politiciens musulmans : Saddam Hussein s’est marié trois fois, le Roi Hussein de Jordanie quatre fois (dont deux divorces). Le chef d’État tunisien, le Sultan d’Oman, Kadhafi et le Premier ministre de la Malaisie sont tous divorcés. Ce ne sont donc certainement pas « les valeurs morales sévères de l’islam » qui ont transformé les problèmes conjugaux d’Ayman Nur en scandale. A l’inverse, là où les valeurs occidentales sont en vigueur, les difficultés conjugales posent souvent problème. En Allemagne, en 1967, le populaire animateur de télévision Lou van Burg a dû abandonner son émission parce que la chaîne ZDF estimait ne pas pouvoir le maintenir à son poste à cause d’une histoire privée. Aujourd’hui, c’est le même journal qui rend responsable les valeurs islamiques dans « l’affaire Nur » et qui constate que la CSU (parti chrétien démocrate de droite en Allemagne) n’a pas encore dépassé « l’affaire Seehofer » [8]. Le journal titrait « Les rumeurs dans l’affaire Seehofer inquiètent la CSU, il s’agit d’un séisme pour le parti ».
Apparemment en Allemagne, avec une vie conjugale « pas très nette », on peut être chancelier pour le SPD (parti social démocrate) mais on ne peut pas être président d’un Land pour la CSU. C’est là que réside la clef de « l’affaire » Ayman Nur. La question n’est pas tant de savoir où (dans quel pays ou dans quelle « culture ») un mariage de politicien se défait, mais de voir de quel politicien il s’agit et à quelles valeurs ce politicien se réfère. Regardons encore une fois cette histoire. Une grande partie de la classe moyenne égyptienne soutient les Frères musulmans qui promettent moins de corruption et plus d’égalité sociale. Pour labourer sur leurs terres, l’establishment soutient de plus en plus les cercles religieux, au point que le parti au pouvoir prend aujourd’hui des airs très islamistes. Pour s’opposer à ces deux courants, Ayman Nur avait fondé le Parti de l’avenir comme « troisième voie ». Ayman Nur représente alors la tendance la plus laïque dans la vie politique égyptienne. Au premier abord, il semble absurde que ce soit justement lui qui trébuche sur une question de mœurs conjugales et non pas un politicien religieux. Mais si Ayman Nur avait été un islamiste, le divorce ne lui aurait posé aucun problème. Résumons : en Allemagne, les déboires conjugaux d’un politicien chrétien peuvent faire scandale, mais pas ceux d’un politicien laïc. En Égypte, les problèmes conjugaux peuvent devenir problématiques pour un politicien laïc mais pas pour un islamiste. Cela n’est pas vraiment une contradiction.
Les valeurs qui font que la « question Nur » se transforme en scandale sont exactement les mêmes que celles qui ont transformé les escapades extra-conjugales de Seehofer en scandale. Ce sont les valeurs bourgeoises et conservatrices de la « vieille » Europe. Dans la deuxième moitié du 19ème siècle, ces valeurs ont été adoptées par l’élite pro-occidentale au Moyen-Orient. Au cours du 20ème, ces valeurs se sont diffusées jusque dans les classes moyennes. En Europe, ces valeurs ont perdu de leur influence dans un processus qu’on aime rattacher à l’année symbolique de 1968. Ce développement n’a pas eu lieu au Moyen-Orient. Par contre, on a oublié, au Moyen-Orient, que nombre de ces valeurs vénérées ont été importées de l’Occident, de même qu’en Occident on oublie que nombre de ces valeurs considérées comme archaïques au Moyen-Orient ont été en vigueur en Europe jusqu’en 1968. Mais le monde arabe, aux yeux des Occidentaux d’aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’islamique. C’est pour cela qu’on considère ces valeurs, qui en vérité ne sont rien d’autre qu’un reflet des valeurs occidentales, comme islamiques. Ayman Nur, le leader du Parti de l’avenir, démocratique et pro-occidental, doit aussi sa popularité au fait que lui et sa femme formaient un couple bourgeois de rêve. Ils représentaient le désir d’une citoyenneté occidentale qui anime encore aujourd’hui une partie de la classe moyenne égyptienne. Dans cette optique, il n’est pas surprenant qu’Ayman Nur ait tenté, par tous les moyens, de garder secrets ses déboires conjugaux. C’est le fait de vouloir imiter l’Occident qui rend scandaleux ce qui dans d’autres cercles n’aurait pas posé de problèmes.

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Reflet des valeurs occidentales

L’asynchronicité qu’on voit ici à l’œuvre est symptomatique de l’ensemble du processus d’appropriation des valeurs occidentales. En règle générale, au début c’est la classe moyenne supérieure autochtone qui s’empare des idéaux occidentaux, car en devenant « occidentale », elle espère gagner en prestige et accroître son pouvoir. Être bien vu en Occident veut dire profiter des stratégies occidentales de pouvoirs et d’influences. C’est ainsi qu’on prend de l’avance sur les élites traditionnelles.
Une fois cette stratégie couronnée de succès, et l’ascension sociale réussie, la classe moyenne inférieure commence également à intégrer les valeurs occidentales, pas en tant que telles, mais comme celles de leurs propres élites. Il faut donc un certain temps pour que ces valeurs occidentales, au début intégrées par une petite élite, soient acceptées par une grande partie de la population et considérées comme les siennes.
Mais en Occident, durant le 19ème et le 20ème siècle, les valeurs avaient une durée de vie très limitée, ce qui produit périodiquement des situations paradoxales : des valeurs occidentales sont intégrées par une grande partie de la population d’un pays non occidental, mais ce processus d’intégration s’accomplit à un moment où ces mêmes valeurs n’ont plus cours dans leur zone d’origine et ont été remplacées par d’autres. C’est donc aussi bien au début qu’à la fin de ce processus qu’il y a un décalage. Mais dans les deux cas, le commentateur occidental va considérer la constellation de valeurs en vigueur au Moyen-Orient comme typiquement islamique.
L’enseignement qu’on peut tirer de l’affaire Ayman Nur est donc le suivant : tout n’est pas religieux dans le monde islamique et toutes les valeurs du monde islamique ne relèvent pas de l’islam. Nombre des valeurs et des principes moraux ayant cours au Moyen-Orient sont plutôt le reflet des valeurs occidentales. Il se peut que ces valeurs aient perdu de leur validité en Occident, mais ce n’est pas pour autant, et c’est ce qu’on voit dans le cas d’Ayman Nur, qu’elles sont devenues des valeurs islamiques. (…) Parfois l’Occident est plus islamique que l’islam lui-même.
On peut énumérer indéfiniment des exemples de ce genre. J’en citerai juste quelques-uns : des intellectuels islamiques, et en particulier des théoriciens islamistes, reprennent des idées d’auteurs occidentaux. Par la suite, les observateurs occidentaux analysent ces idées comme étant typiquement islamiques. Sayyid Qutb, le « père » de l’islamisme arabe en fournit un bon exemple. Il ne comprenait pas grand-chose à la théorie de l’islam. Ce sont plutôt deux auteurs européens qui ont forgé sa manière de voir le monde. Le premier était Leopold Weiss, auteur du best-seller L’islam à la croisée des chemins, l’autre était un auteur catholique fondamentaliste, Alexis Carrel (1873-1944), prix Nobel de médecine en 1912 pour ses travaux de chirurgie vasculaire. Dans ses écrits, il mêle catholicisme fondamentaliste et biologisme [9] en une idéologie qui veut recréer un monde selon « les lois de la vie ». Aujourd’hui, en Occident, l’ouvrage principal de Carrel L’homme, cet inconnu (1935) est heureusement largement oublié. Mais là où ses idées continuent d’inspirer l’islamisme, on les prend toujours pour authentiquement locales.

 

Islam et sexualité

La manière dont le monde islamique traite de l’homosexualité fournit un autre exemple [10], particulièrement dramatique. Comme on le sait, le droit islamique classique interdit les rapports sexuels entre hommes. Mais, de toute évidence, pendant plus de mille ans les peines prévues n’ont pas été appliquées une seule fois et du 9ème au 19ème siècles, les poètes arabes et même les juristes religieux ont écrit des centaines de milliers de poèmes d’amour érotique décrivant des relations hommes-hommes. Cette poésie constitue une partie importante de la diversité de la littérature arabe, perse et ottomane. Mais soudainement, dans les décennies post-1830, la poésie homo-érotique disparaît complètement.
Ce n’est pas dans l’islam qu’il faut en chercher la raison mais dans l’adoption des valeurs morales de l’Occident victorien. Aujourd’hui, les valeurs sexuelles victoriennes sont encore profondément enracinées dans une grande partie du monde islamique. C’est pour cette raison que nombre de musulmans ont un rapport ambivalent avec leur propre tradition littéraire qui est à leurs yeux entachée par une décadence morale et donc finalement responsable du déclin de l’islam. Ce qu’un Occidental considère aujourd’hui comme un signe de progrès et de modernité, c’est-à-dire une approche décrispée de l’érotisme homme-homme, était pendant plus de mille ans vu comme une caractéristique du monde islamique.
Au cours du 19ème siècle, les musulmans ont commencé à intégrer des valeurs occidentales entraînant une condamnation draconienne des pratiques et des sentiments homosexuels. Ils ont commencé à croire que c’était en raison des mœurs apparemment trop « légères » de leurs ancêtres que le monde islamique ne parvenait pas à suivre le développement de la modernité occidentale. Aujourd’hui, le monde occidental réclame avec raison la reconnaissance des droits des homosexuels dans les pays islamiques, mais il se trompe quand il considère l’homophobie dans ces pays comme quelque chose de typiquement local. (…) D’ailleurs, dans la majorité des pays arabes, les pratiques homosexuelles ne sont toujours pas poursuivies. Là où des peines sont prévues, elles ne découlent en général pas de la charia mais du droit britannique. Évidemment, elles ont aujourd’hui disparu de ce droit et, dans les pays islamiques, il y a bien longtemps qu’on a oublié leur origine.
Là-bas et en Occident, on considère cette attitude comme typiquement islamique, c’est un cas frappant d’asynchronicité. Il en va de même aujourd’hui pour la pruderie si frappante dans de nombreux pays islamiques. Cette pruderie ne concerne pas seulement les publications occidentales, elle s’étend tout autant aux textes classiques – de la poésie d’Abû Nuwâs du 8ème siècle au recueil des Mille et une Nuits. L’œuvre poétique de « l’architecte » al-Mi’mar est sur le point d’être publiée en Allemagne. Les écrits de ce poète populaire sont insolents, frivoles et explicites au niveau sexuel. La moquerie s’étend également aux questions religieuses. Au 14ème siècle, al-Mi’mar était vénéré non seulement par ses contemporains mais également par les érudits religieux. Aujourd’hui son recueil de poèmes aurait peu de chance d’être publié dans un pays arabe.
Si des textes érotiques de toutes tendances ont été appréciés et respectés pendant plus de mille ans dans le monde islamique, la pruderie ne peut pas faire partie de l’essence de l’islam, même si aujourd’hui, autant en Occident que dans le monde islamique, nombreux sont ceux qui tentent de nous le faire croire. C’est encore une fois le reflet de sa propre image que l’Occident entrevoit dans l’islam, sans vouloir ou sans pouvoir le reconnaître.

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Ambiguïté et variantes

Là où cela se complique encore plus, c’est quand il ne s’agit plus uniquement de quelques valeurs, ou de quelques idées, mais d’un ensemble de grilles de lecture et d’analyses qui sont empruntées à l’Occident. Cela change le rapport à sa propre tradition. De tels changements de structures à l’intérieur des schémas cognitifs sont par nature difficiles à reconnaître, et il faut donc avoir recours au principe philologique selon lequel les textes que les gens d’une culture ont laissés doivent être pris au sérieux et qu’il ne faut pas essayer de les analyser à partir d’un a priori eurocentriste. On trouve alors un point commun structurel derrière les phénomènes décrits. Ce qui caractérise le mieux la différence entre l’islam moderne et l’islam pré-moderne, c’est d’avoir abandonné progressivement l’ancienne « tolérance vis-à-vis de l’ambiguïté » qui avait marqué l’islam d’une manière très particulière pendant longtemps.
A l’époque, dans le monde musulman, on appréciait l’ambiguïté, en tentant de garder son application dans certaines limites sans pour autant vouloir l’éliminer. Au contraire, la modernité occidentale tente de l’éliminer le plus possible. La forme classique de « contrôle de l’ambiguïté » dans le monde islamique a été remplacée, au cours de la modernité, par une tentative radicale « d’élimination de l’ambiguïté ». Ce n’est que dans les domaines de l’art et la littérature qu’elle peut continuer de s’amuser sans faire beaucoup de dégâts.
Voici quelques exemples concernant le Coran : l’école classique, où cohabitent différentes manières de lire ce texte, part de l’idée qu’il a été révélé par Dieu en un grand nombre de lectures différentes. On peut donc dire que le Coran, avec tout son apparat de variantes, est un texte sacré. Afin que cette complexité ne dépasse pas un certain seuil pratique, on s’est mis d’accord, pour le culte et pour des questions juridiques, pour ne faire appel qu’à sept à dix de ces lectures différentes. Elles sont toutes, les unes comme les autres, considérées comme aussi bonnes et valables.
Aujourd’hui, cette pluralité de lectures rencontre de l’opposition, autant chez les musulmans modérés que chez les fondamentalistes. Ce sont autant les musulmans réformateurs, tels que le Pakistanais Shehzad Saleem, que des fondamentalistes, tels que al-Maududi, qui nient l’existence même de différentes lectures du Coran. Sur Internet, des missionnaires protestants et des défenseurs de l’islam se jettent à la tête les différentes lectures et variantes du Coran et de la Bible pour décrier les textes sacrés de la religion des autres. De toute évidence, les variantes ne rentrent pas dans le schéma de religions modernes devenues idéologiquement consistantes. Il en va de même quand il s’agit de l’interprétation du texte du Coran. Les savants classiques étaient fiers de rassembler le plus grand nombre possible d’interprétations d’un passage précis et chacune en soi pouvait être considérée comme juste, ou même plusieurs simultanément.
Pour le savant classique Ibn al-Jazari (mort en 1429), la possibilité de différentes interprétations du Coran était une particularité essentielle voulue par Dieu : « Les savants ont toujours cherché et n’arrêteront jamais de trouver des indications (juridiques) et des arguments dans le Coran que personne jusque-là n’avait encore trouvés sans pour autant l’épuiser pour les générations à venir. Le Coran est comme une immense mer, dont on ne touche jamais le fond et où on n’est jamais arrêté par les rives. C’est pour cela qu’après la venue du prophète, cette communauté n’a plus besoin d’autres prophètes comme c’était le cas pour les peuples précédents. »
Auparavant, les peuples avaient toujours besoin d’une mise à jour du message divin parce que les conditions avaient changé. Selon Ibn al-Jazari, il n’y a plus besoin d’une telle mise à jour parce que chaque génération peut trouver dans le Coran ce dont elle a besoin et ce que les générations précédentes ne pouvaient pas encore y voir. Pour Ibn al-Jazari, c’est justement l’ambiguïté du Coran qui permet d’y trouver des interprétations contemporaines. Cela peut avoir l’air très moderne, mais c’est justement cette ouverture à l’interprétation qui fâche beaucoup de musulmans, tant modérés que fondamentalistes. Ils pensent toujours connaître, pour chaque passage du Coran, la seule interprétation valable pour l’éternité. Mais les commentateurs occidentaux de l’islam ne veulent pas non plus voir un texte ouvert à de différentes interprétations. La citation du journal Die Zeit prétend savoir exactement ce que veulent dire « en réalité » les passages du Coran. Les ambiguïtés du Coran, vantées et appréciées à l’époque classique, sont aujourd’hui au mieux considérées comme une tare, au pire complètement occultées.
L’existence de quatre écoles de droit sunnites était considérée comme un enrichissement, et le fait qu’à l’intérieur de chaque école de droit des opinions différentes puissent cohabiter n’était pas vu comme un problème, mais plutôt comme une opportunité pour se démarquer.

Et le droit islamique ?

Le savant universel As-Suyûtî (décédé en 1505), connu pour sa prétention à avoir toujours raison, a publié un texte dans lequel il écrivait que la divergence d’opinions parmi les savants était un don de Dieu pour sa communauté. Aujourd’hui on ne ressent presque plus rien de cet enthousiasme traditionnel pour la pluralité d’opinions. Vers la fin du 19ème siècle sont apparues des tentatives de codifier le droit islamique, ce qui était contre sa nature. Des États modernes ont besoin de règles claires, et ce ne sont ni les musulmans « modérés », ni leurs concurrents fondamentalistes qui vont avouer qu’il est possible que deux affirmations, apparemment contradictoires puissent être toutes deux à la fois vraies et fausses.
Mais tout indique que c’était précisément l’attitude courante pendant une longue période dans une grande partie du monde islamique pré-moderne. On n’attendait pas du tout de trouver à l’intérieur d’un même discours, sur le droit islamique par exemple, une seule et unique réponse claire. Certains domaines de la vie n’étaient pas du tout régis par un seul discours. Il y en avait toujours plusieurs, religieux et laïcs, qui donnaient des réponses différentes. Ces réponses ne sonnaient souvent pas à l’unisson mais cela ne semblait pas déranger grand monde. Ibn Nubata, par exemple, publiait en 1332, c’est-à-dire deux cents ans avant la parution du Prince de Machiavel, un texte de conseils aux souverains au moins aussi machiavélique. La religion n’y jouait aucun rôle, le Coran et le prophète n’y apparaissaient pas. Le discours moderne sur l’islam ne tient jamais compte de ce texte. Pas plus qu’il ne tient compte des milliers de poèmes consacrés à des souverains, poèmes qui représentaient le principal discours politique de l’islam pré-moderne.
Aujourd’hui, pour reconstruire la pensée politique de cette période, on n’y fait pratiquement jamais référence. Partout en revanche, on a privilégié le discours religieux au point de le considérer comme seul représentatif. Cette vision parcellaire ne correspond pas à la réalité, mais elle a influencé la pensée islamique moderne et c’est ainsi qu’on arrive à un des cas les plus bizarre d’asynchronicité : la similitude entre l’image de l’islam de quelques orientalistes et de l’opinion publique occidentale avec celle que se donne l’islam radical contemporain. Les deux groupes font abstraction de la réalité historique pour s’imaginer une culture complètement basée sur des textes religieux et normatifs, et ils pensent qu’il n’y a qu’une seule et unique interprétation, sans ambiguïté, de ces textes.
Un exemple particulièrement triste de ce développement est celui des hommes et des femmes accusés d’adultère dans les pays islamiques et qui sont menacés ou réellement lapidés. Le cas de l’Iranienne Sakine Ashtiani, et la manière dont les médias occidentaux en ont parlé, en livre un exemple dramatique. Dans le Frankfurter Allgemeinen Zeitung, le cas a été documenté et commenté par Tilman Nagel. En le lisant, on a l’impression qu’il est d’accord avec les islamiques purs et durs sur le principe que dans l’islam l’adultère doit être puni de lapidation. Il ne mentionne pas le fait, pas plus que les juges iraniens, que ce n’était pas le cas avant le 20ème siècle : dans les textes de lois normatifs de l’islam, si l’adultère doit effectivement être puni de lapidation, on trouve tellement d’obstacles procéduraux que dans la plupart des écoles de droit il est pratiquement impossible de prononcer une telle sentence. A cela il faut ajouter que dans l’histoire de l’islam, les règles de la charia sont considérées comme une ligne directrice qui, dans la pratique judiciaire, peut être modifiée et adaptée à d’autres traditions juridiques. Dans ce domaine aussi, il y a pluralité de discours.
Dans les pays centraux de l’islam (pour les autres pays, je ne suis pas assez documenté), il n’existe aucune trace écrite de lapidations, excepté les cas plus ou moins légendaires des débuts de l’islam. Des rebelles et des brigands étaient crucifiés et les poètes en ont fait des poèmes spectaculaires – l’attrait des sensations fortes n’est pas un phénomène nouveau. Beaucoup de chroniqueurs ont décrit en détail les tortures et autres assassinats commis par des seigneurs, mais on ne trouve aucun récit de lapidation de l’an 800 au 20ème siècle, à une exception près, dans l’Empire ottoman aux alentours de 1670 et la motivation, comme dans les cas modernes, en était politique. L’événement avait fait scandale à l’époque et le juge responsable avait été démis de ses fonctions. Le chroniqueur était également choqué. Il ne considérait pas la lapidation comme un acte islamique. Il constatait avec effroi qu’une telle chose ne s’était plus produite depuis l’époque du début de l’islam. Pour lui la lapidation était atavique et inhumaine. Hormis cette exception qui avait fait scandale, il n’y a donc de toute évidence pas eu de lapidation. D’autres peines avaient été mises en place.
Elyse Semerdjian a analysé les archives du tribunal d’Aleppo sur une durée de 360 ans. Elle a constaté qu’entre 1507 et 1866, il y a eu 121 accusations d’actes sexuels illégitimes, mais personne n’avait été lapidé. Durant toute cette période, la punition des femmes accusées et condamnées pour prostitution était de quitter un certain quartier de la ville. On peut alors affirmer que, dans l’islam classique, il y a des situations dans lesquelles une règle juridique est en même temps valable et non valable. Peu de gens critiquaient le principe de la lapidation, mais tous critiquaient son application.
Cette tolérance face à l’ambiguïté juridique est devenue incompréhensible de nos jours. Et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui, dans les pays islamiques, contrairement aux mille ans précédents, des hommes et des femmes se font lapider pour adultère même si, pour appliquer ces condamnations à mort, d’autres normes et prescriptions du droit islamique doivent être violées. Mais il semble que ces prescriptions ont moins d’importance que le fait de vouloir démontrer au monde que le droit islamique est clair et sans équivoque. Il apparaît alors qu’un phénomène soi-disant aussi typiquement islamique que celui de la lapidation n’a pas pu être repris directement et sans détours des normes islamiques traditionnelles. Il a fallu d’abord le déclin de la tolérance traditionnelle de l’ambiguïté pour que les normes traditionnelles soient réévaluées et réorganisées. Évidemment je ne veux pas dire ici que la lapidation dans l’islam est importée de l’Occident. Mais aussi abject que cela puisse sonner, il s’agit d’un phénomène lié à la modernisation.

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Tolérance de l’ambiguïté

Pour l’islam, la conséquence de cette perte de la tolérance traditionnelle vis-à-vis de l’ambiguïté est catastrophique. Une grande partie de l’héritage de l’islam avait été produit au sein d’une société dotée d’une très grande tolérance de l’ambiguïté, ce qui permettait par exemple à Ibn Hadjar al-Asqalânî d’être à la fois un savant hadith sévère et d’être vénéré pour ses poèmes homo-érotiques. Aujourd’hui, dans une société pratiquement sans tolérance à l’égard de l’ambiguïté, cet héritage est en train d’être redéfini. Des interprétations et des normes qui pouvaient, dans le passé, coexister de manière égalitaire avec d’autres deviennent aujourd’hui absolues et seules valables, au détriment des autres. Mais les structures dans lesquelles ces éléments traditionnels sont insérés ne sont pas authentiquement islamiques, elles sont formées par une vision du monde et une idéologie occidentale.
La perte de la tolérance de l’ambiguïté dans l’islam ne s’explique pas uniquement par son histoire. Stephen Toumin a montré que ce sont les guerres de religions, entre l’assassinat d’Henri IV et la guerre de Trente Ans, qui ont mis fin en Europe à l’humanisme et au climat de tolérance de la Renaissance. Ce développement n’a touché le monde islamique qu’au cours du 19ème siècle, par adaptation à l’Occident, qui s’avérait plus performant au niveau technique et économique, mais ne pratiquait pas, ou plus, une tolérance à l’ambiguïté comparable à celle de l’islam traditionnel. C’est d’après ces nouveaux paramètres que l’islam s’est complètement restructuré. Mais ce qui à l’époque représentait un effort considérable d’adaptation à un nouvel environnement culturel et politique, et qui a permis au monde islamique d’opposer à l’expansion occidentale sa propre identité culturelle, a abouti à un « piège identitaire » (selon le titre d’un livre d’Amartya Sen). Il faut dire que ce n’est pas uniquement dans le monde islamique qu’on est tombé dans ce piège. En Occident, plus que jamais, on est prêt à considérer l’islam de la fin du 19ème et du 20ème siècles, restructuré d’après les schémas occidentaux, comme le véritable et authentique islam, et de procéder à partir de là à une projection rétrospective sur toute son histoire. Il faut comprendre que l’islam moderne n’est pas juste une continuité de l’islam traditionnel, mais plutôt un conglomérat de visions du monde et d’idéologies modernes et très diverses. Beaucoup d’aspects de l’islam moderne ont en commun d’obéir à l’exigence moderne de la non-ambiguïté qui trouve ses origines en Occident. Des éléments traditionnels sont insérés sélectivement dans ces systèmes d’après l’orientation voulue. Les nouvelles configurations qui naissent sont au moins aussi occidentales qu’islamiques. Et là où l’on pense tomber sur un élément purement islamique, on ne contemple souvent que notre propre reflet, mais décalé dans le temps. Et c’est ainsi qu’en étudiant des caractéristiques d’autres cultures, nous nous étudions toujours aussi nous-mêmes.

Thomas Bauer

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P.S.

Les auteurs
Né en 1974, diplômé de sociologie et d’histoire, responsable pour les questions d’homosexualité dans l’organisation estudiantine AStA à l’université libre de Berlin, Georg Klauda a participé aux débuts de la revue consacrée à l’émancipation sexuelle Gigi. Ses livres ne sont pas encore traduits en français.
Thomas Bauer est chercheur sur l’islam et le monde arabe à l’université d’Erlangen en Allemagne.

Les textes
Ces articles ont été traduits de l’allemand par Paul Braun et sont parus initialement dans Archipel N° 195, 196 et 197 (juillet-août à octobre 2011) pour « Elèves modèles et apprentis sorciers » et dans Archipel N° 190 et 191 (février-mars 2011) pour « Islam homophobe, Occident tolérant ? ».
Ils ont été écrits avant les révolutions dans le monde arabe.

Boîte à Outils Editions – 2012


[1] L’auteur critique l’utilisation du terme d’homosexualité, car c’est un concept élaboré à la fin du 19ème siècle pour désigner un comportement déviant ou une maladie. Il utilise donc des expressions comme « l’amour au sein du même sexe » ou « relation amoureuse entre gens du même sexe ». Cela alourdit certes la lecture, mais sert à insister sur le fait que le concept d’homosexualité a été forgé dans une culture spécifique et à une période déterminée (ndlt)

[2] Nom du Parlement anglais, sous Edward III, qui siégea du 28 avril au 10 juillet 1376. Il tient son nom de « bon parlement » du fait qu’à cette époque, la cour anglaise était considérée par une large majorité de la population comme corrompue et que ses membres manifestaient des efforts sincères pour réformer le gouvernement.

[3] Issu du grec tribein, qui signifie frotter, s’entre frotter. A longtemps désigné la lesbienne en caricaturant ses supposées parodies « viriles ». (ndlt)

[4] Linguiste allemand (1868 – 1956), professeur d’université à Berlin et spécialiste des langues du Moyen-Orient.

[5] Les Hudûd (singulier : Hadd) comprennent les incriminations et les peines définies par le Coran qui ne peuvent être remises en cause par les juges. Le droit musulman considère cette catégorie de crime comme des crimes contre la « Loi de Dieu ». Les peines prévues pour les crimes de type Hadd sont fixes car elles ont été fixées par Dieu et se trouvent explicitement dans le Coran.

[6] www.abfiran.org (en anglais).

[7] Le droit positif est constitué de l’ensemble des règles juridiques en vigueur dans un État ou dans un ensemble d’États, à un moment donné, quelles que soient leurs sources. Pour les théoriciens du droit positif, les règles de droit ne sont pas issues de la nature ou de Dieu, mais des hommes eux-mêmes, ou de leurs activités.

[8] Pendant qu’il était en fonction comme 1er ministre de Bavière pour la CSU, parti catholique traditionnel, il a eu un enfant illégitime issu d’une relation qui durait depuis plusieurs années.

[9] Dans L’homme cet inconnu, il écrit que « la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis longtemps » et que « beaucoup d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l’hygiène et de la médecine ». Il plaide pour un eugénisme incluant l’euthanasie de toute une série d’indésirables et le reconditionnement au fouet des délinquants.

[10] Voir texte précédent Islam homophobe, Occident tolérant ?

 

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Pour une politique du fist-fucking ?, entretien avec Marco Vidal https://depavage.noblogs.org/post/2015/05/16/pour-une-politique-du-fist-fucking-entretien-avec-marco-vidal/ Sat, 16 May 2015 01:26:06 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1415 Continuer la lecture →]]> 312dOLwsxjL._SY300_La main fermée serait exclusivement signe de violence, de protestation. Et l’occident n’aurait produit qu’une seule pratique sexuelle au XXe siècle, le fist-fucking. Marco Vidal cherche, dans un livre paru chez Zones, à nous démontrer que le poing au contact du rectum ou du vagin se domestique, devient douceur et il nous fait parcourir, chemin faisant, l’histoire de la médecine, de la littérature comme de ses propres fantasmes. [entretien publié dans le webzine lundi.am #11 février 2015]

En lisant ton livre, la phrase qui tournait en rond dans ma tête était celle au début de L’Erotisme de Bataille : « De l’érotisme il est possible de dire que c’est l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Si l’on suit cette définition le fist ne serait-il pas la pratique érotique par excellence ?
Vu de l’extérieur, le fist fucking pourrait parfaitement convenir à la phrase de Bataille et la phrase de Bataille au FF. On y voit la violence, et potentiellement la mise en danger. C’est bien ce que montre la forme criminelle historique à laquelle je le ramène : l’empalement. De ce point de vue, Bataille pourrait parfaitement être cité par Dolmancé, le héros sadien de La Philosophie dans le boudoir. Mais en vérité j’ai travaillé à l’envers de cette idée. J’ai plutôt voulu montrer, contre les apparences et l’opinion ordinaire qu’on en a, que cette pratique exige une domestication incroyable des puissances criminelles de la main. Approbation de la vie jusque dans la mort, oui. Mais une mort approchée, apprivoisée, repoussée par l’expérience des puissances de vie du corps.
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Le fist serait l’unique création sexuelle du XXe siècle selon Foucault, c’est de cette affirmation que tu pars pour enquêter sur l’origine du fist. Mais est-il vraiment possible de faire l’histoire du fist ? De remonter jusqu’à sa création ?
FIST est un livre de littérature. J’ai pris soin d’ajouter sous le titre la mention « Fiction d’essai ». C’est une appellation paradoxale, hybride, transgenre qui désigne le récit d’une expérience par les mots. Une expérience traversée par l’enquête sociologique, historique, littéraire, érotique. En tant que littérature, c’est aussi une expérience proposée au lecteur et j’en connais qui ont eu du mal à aller jusqu’au bout ! Il ne s’agit donc pas vraiment d’une généalogie du FF. Je passe évidemment par l’histoire. Je cite des documents, ce sont de vrais documents, ce sont aussi d’incomparables morceaux de fiction. Le texte de Dumareau sur le toucher rectal c’est une exploration spéléo-poétique. Et ce qui m’intéresse, c’est que la littérature y aille comme la main y va. C’est pas facile, c’est dérangeant. Ça peut être surprenant et paradoxalement plus beau qu’on ne le croit. En ce sens, terminer sur le Cantique des cantiques c’était à la fois un clin d’œil et une apothéose.
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La médecine semble avoir considéré le toucher rectal de manière contradictoire. Il y a d’une part ceux qui utilisent le doigt et ceux qui utilisent le spéculum. A quoi renvoie une telle division ?
Cela ne concerne pas seulement le toucher rectal mais tous les doigtés médicaux. Le bistouri de Boyer remédiant à la fissure anale, le speculum d’Ambroise Paré qu’emploie Aubert dans le traitement du vaginisme sont les attributs médicaux d’une culture. Il ne faut pas l’oublier, l’occident de cette époque ignore quasiment tout de l’art médical du massage. Je crois que le speculum d’Aubert, l’usage du chloral sont des précautions déontologiques pour approcher le corps féminin, alors même qu’on est en train de lui infliger la violence d’une pénétration forcée. De ce point de vue, le doigté de Récamier ou de Thure Brandt sont des innovations singulières de la médecine du XIX siècle. Innovations audacieuses qui ont valu à ces médecins d’être traités comme des pestiférés par beaucoup de leurs pairs. Ce qui est frappant c’est de voir que ces débats qui ont divisé la médecine du XIXe ont disparu aux alentours de la Grande Guerre. 14-18, c’est le triomphe de la chirurgie traumatique, le couronnement des anesthésiques et du bistouri. La guerre aura décidé du destin du malade. Endormi et instrumentalisé. Il n’y a là rien d’innocent.
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Tu dis que le trou du cul n’est pas « un muscle qu’on commande mais un muscle que l’on séduit », justement c’est quoi le rituel de préparation d’un bon fist ?
Il y a des doux et des brutaux. L’éventail est dans mon livre. Il y a des partenaires qui demandent un double FF d’entrée. C’est quelque chose que je refuse. Si ça commence avec un double, je ne veux même pas savoir où ça peut finir. Ce type de performance réintroduit la dimension phallique de la pénétration, celle d’un Dolmancé dont je parlais plus haut. Personnellement je suis plutôt dans une position d’attente. Je commence par le bout des doigts. Je laisse le corps manifester sa faim. Je réagis à son frisson, et encore pas tout de suite. J’aime assez que le sphincter soit en avance, qu’il m’offre plus que je ne lui demande, manière d’éviter la douleur. La première étape c’est de trouver sa place à l’intérieur. L’étape suivante est de l’agrandir en évitant les contractions. Un sphincter tendu, qui bloque c’est une gifle envoyée au fisteur trop entreprenant. C’est un mauvais début, c’est difficile à rattraper. Ensuite c’est plutôt le jeu de la main qui m’intéresse, une façon de rencontrer les dimensions organiques du rectum et du plaisir. Je suis fou de ces moments où sans savoir comment j’allume un brasier sur le visage congestionné de mon partenaire qui ne me lâche pas des yeux. Pas besoin de parler, je sais que j’ai la permission. Je ne suis plus dans son cul. Tous les deux nous sommes dans la même nacelle, e la nave va…
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La majorité des rencontres que tu racontes se font par internet. Il n’y a pas de communauté de fistfucker aujourd’hui ? Des lieux de drague fist ?
J’ai rencontré mes interlocuteurs par le biais de réseaux téléphoniques. Ce sont des plateformes de contact, des sortes de foires aux désirs. C’est assez varié. Il y a de tout, et donc aussi, quoique pas majoritairement, des propositions de fist. Mes partenaires étaient des adeptes réguliers, mais aucun ne m’a renvoyé vers des réseaux spécialisés. Sur Paris, davantage que des communautés, je dirais qu’existent de petites confréries de fisteurs-fistés, des amitiés fondées sur ce goût, qui organisent des séances à trois ou quatre. En ce qui concerne les clubs, il me semble que le Sida a eu raison des lieux les plus hard, surtout ceux consacrés au plaisir anal, comme le Keller en son temps. Y a t-il des équivalents aujourd’hui ? Existe-t-il des soirées fist dans des clubs généralistes ? Je n’en ai pas eu d’échos. Quant aux lieux de dragues, le fist y est encore moins probable. L’attractivité des lieux de drague tient pour beaucoup au fait que ce sont des endroits potentiels de consommation, et le fist « à la sauvage » j’envisage mal ce que ça peut être, ce n’est pas une pénétration avec son dénouement somme toute rapide. C’est tout le contraire.
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Et enfin, où se situerait pour toi la force politique d’une telle pratique ? En quoi pourrait-elle faire affront à la morale dominante ?
Je dis dans mon livre que le fist est une sexualité sans phallus. C’est une phrase qui mérite des explications. Le phallus c’est à la fois quelque chose qui se voit et qui ne se voit pas. Ce qui se voit, ce n’est pas tant le pénis comme organe que l’acte de pénétration. On peut m’objecter que le fist en a toutes les apparences. Oui, mais c’est une pénétration paradoxale où la main nie ses puissances criminelles pour devenir partenaire, se faire caresse, se lier au corps de l’autre, nouer sa dynamique à la dynamique du rectum en une sorte de danse érotique. Ce qui ne se voit pas du phallus, c’est l’ordre symbolique. L’Antiquité ne connaissait pas l’homosexualité en tant que telle. Elle ne connaissait que des positions – active et passive. Sabrer, être sabré, disait Foucault. Sabrer est une position virile. Un homme peut sabrer femme ou homme sans distinction et sans déchoir. En revanche, être sabré est une position inférieure, et pour un homme une position infamante. Voilà quelque chose à quoi le fist me semble échapper. Pas seulement parce que ses partenaires ont également un trou et une main.

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Aux USA, dans les années soixante, la plus célèbre association de fist, la FFA (Fist Fuckers of America), exigeait de ses membres qu’ils aient expérimenté une main dans le cul avant de devenir fisteur. Ce n’était pas une précaution inutile. Mais je remarque que c’est une exigence dont on n’aurait jamais idée pour la sodomie par exemple. Dans le même sens, les clubs SM qui ont abrité les premiers fist fucking comprenaient mal cette pratique jugée trop tendre. Et ce n’est pas étonnant parce que les pratiques SM ont une manière à elles de jouer et surjouer le rapport phallique de domination pour en faire un plus de plaisir. C’est vraiment de ce point de vue qu’il y a quelque chose à apprendre du fist. Expérimenter des puissances érotiques qui n’inscrivent pas chacun à une place déterminée, déplacent ensemble les partenaires vers des formes de plaisir qui échappent aux canons dominateurs, orgasmiques, explosifs et criminels du phallus.

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Politiques sexuelles et besoins sociaux : pour un féminisme marxiste, Rosemary Hennessy https://depavage.noblogs.org/post/2014/11/04/rosemary-henessy/ Tue, 04 Nov 2014 21:08:29 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=582 Continuer la lecture →]]>
Publié par la revue Période en juin 2015, article de Rosemary Hennessy

che_queer-e1290365304655Dans le sillage des études et des mouvements queer, les identités sexuelles n’ont jamais autant fait l’épreuve d’une attention et d’une élaboration critique. Il est désormais d’usage de critiquer un mouvement gay et lesbien mainstream, de débattre ou de chercher à élargir les coalitions lesbiennes, gay, bi, trans (LGBT), ou encore de proposer une refondation queer des politiques sexuelles. Rosemary Hennessy propose ici de s’appuyer sur l’approche marxiste des besoins sociaux pour reconceptualiser les liens entre identités et rapports sociaux. Elle fait l’hypothèse d’une refondation marxiste et féministe des politiques sexuelles, appuyé sur la pluralité et l’étendue des besoins réprimés par le capitalisme.

La notion de « féminisme matérialiste » est désormais incontournable dans le féminisme universitaire. Il me semble pourtant évident que le « matérialisme » revendiqué par ce courant souffre de limites notables : il est en effet polarisé autour des enjeux liés au « discours » et à la culture au mépris des autres dimensions de la vie sociale. Ce nouveau « matérialisme culturel » est bel et bien en rupture avec le « matérialisme historique » ayant inspiré le féminisme historiquement lié aux gauches radicales, tant et si bien que ces nouvelles approches « féministes matérialistes » ont obscurci les apports du féminisme marxiste pour comprendre les phénomènes culturels. C’est pour cette raison qu’il est à mon avis essentiel de réaffirmer avec force l’importance du « féminisme marxiste » (contre les stratégies de censure anticommunistes et l’idée qu’« il n’y a pas d’alternative » au régime dominant), et de souligner la pertinence d’une critique matérialiste et historique du capitalisme. En puisant dans cette tradition, ainsi que dans l’important corpus des marxistes et féministes du siècle passé, le féminisme marxiste est à même de penser les relations systémiques entre les formations culturelles et le capital, et ce faisant de renforcer les politiques de coalition et de transformation sociale1.

La relation entre l’évolution des formes culturelles (de genre, de sexualité, de nationalité, de race – pour n’en nommer que quelques unes) et l’économie politique – les rapports sociaux fondamentaux qui sont l’essence même du capitalisme – est l’un des enjeux du débat entre matérialisme culturel et matérialisme historique (ou marxiste). Si ce type d’analyse, inscrite dans le féminisme marxiste, est non seulement possible mais nécessaire, c’est précisément parce qu’il prend le capitalisme comme un point de départ de la théorie et de la pratique : c’est l’organisation sociale dominante à travers laquelle les individus reproduisent leurs conditions d’existence ; en outre, le coût social et humain de cette organisation ne cesse de progresser à mesure que ce système se mondialise.

En dépit des progrès du capitalisme – ou peut-être est-ce un indice des progrès du néolibéralisme – une des évolutions les plus significatives de la théorie et de la politique féministes dans la dernière partie du XXe siècle a été le recul des concepts critiquant les ravages de ce système. Divers courants postmodernes et des politiques identitaires ont remplacé les approches centrés sur le capitalisme. Dans Profit and Pleasure : Sexual Identities in Late Captalism2, j’interroge l’hypothèse, présentée dans plusieurs travaux récents de théorie culturelle, selon laquelle le matérialisme historique n’a que peu ou rien à offrir aux théories et aux politiques sexuelles. Contre cette tendance, je souhaite défendre l’idée que l’histoire des identités, et des identités sexuelles en particulier, dans toutes leurs manifestations culturelles et dans toutes leurs expressions, est fondamentalement (mais pas exclusivement) organisée par les rapports sociaux capitalistes du travail salarié et domestique, de la production de marchandises, et de la consommation. Dans le chapitre qui conclut Profit and Pleasure, j’analyse la nécessaire réorientation stratégique et théorique des politiques sexuelles, afin que celles-ci prennent en compte ces rapports sociaux. Ma proposition principale est de prendre comme point de départ le concept de « besoins sociaux ».

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La sexualité et le domaine plus général des sensations et des émotions sont-ils absolument séparés des besoins fondamentaux ? Inclure la capacité à sentir et ressentir dans une théorie des besoins, c’est penser l’émergence d’une conscience révolutionnaire comme une interaction de la capacité d’agir avec les capacités émotionnelles : les émotions et les sensations encouragent à agir mais aussi interfèrent avec l’action. Comment peut-on repenser les luttes contre les oppressions sexuelles à l’aune de cette relation entre besoin et affects ?

Le matérialisme historique a pour point de départ l’idée que la satisfaction des besoins matériels est l’élément fondamental de l’histoire. Les besoins sont corporels mais ils ne sont pas « naturels », dans la mesure où leur satisfaction prend toujours place au sein de rapports sociaux. En ce sens, l’interaction sociale est elle-même un besoin vital. Parmi tous ces besoins, on peut aussi inclure le fait de pouvoir exercer un certain nombre de dispositions humaines. En tant qu’espèce, les humains disposent en effet de capacités intellectuelles, d’invention, de communication, de capacités de sentir et ressentir, de capacités de sociabilisation… Beaucoup de capacités émotionnelles font partie intégrante de la satisfaction de besoins humains : les affects sont sans cesse impliqués dans les rapports sociaux, les formes de coopération à travers lesquels l’humanité reproduit ses conditions d’existence. Les besoins affectifs sont dès lors inséparables du fait que l’humanité comble ses besoins en société. Mais ils constituent également des besoins en eux-mêmes dans la mesure où chaque être humain est digne d’exercer et de développer ses compétences affectives.

Les compétences affectives sont inséparables des capacités cognitives et des contextes sociaux dans lesquelles elles s’inscrivent. En tant que dispositions humaines, elles sont également en relation avec les autres nécessités biologiques – dépendantes de l’alimentation, du logement, de la santé – qui requièrent toutes une forme de coopération sociale pour être satisfaites. Comme la faim, le besoin émotionnel est satisfait dans et par l’histoire ; cet assouvissement prend des formes diverses selon les formations sociales. La capacité à entrer dans des rapports affectifs fait partie de ce que Marx entend par travail – c’est-à-dire la capacité de l’humanité à combler ses besoins et à développer librement son potentiel. Bien que Marx ne les nomme pas explicitement comme tels, les besoins affectifs font partie du potentiel humain de « réalisation de soi » – un potentiel auquel il se réfère lorsqu’il soutient que le développement des besoins est historiquement subordonné au développement du potentiel et des capacités de l’humanité.

Sous le capitalisme, les travailleurs et les travailleuses sont loin de maîtriser leur propre potentiel. L’un des domaines de la lutte entre le capital et le travail porte précisément sur la répression des capacités humaines. Au sein du salariat, les prolétaires doivent renoncer à leur auto-réalisation, dans la mesure où ils sont contraints de vendre leur force de travail. On pourrait même dire que cet étouffement des capacités caractérise toute relation humaine quand l’échange marchand devient hégémonique. Pour atteindre le minimum vital, les travailleurs et les travailleuses doivent céder au capital leur « temps pour l’éducation, pour le développement intellectuel, pour l’accomplissement de fonctions sociales, pour les relations avec parents et amis, pour le libre jeu des forces du corps et de l’esprit, même pour la célébration du dimanche3.»

L’envers de la production de plus-value est donc la production de « besoins proscrits ». Le « besoin proscrit » est un concept très utile, que Deborah Kelsh a proposé pour comprendre les conséquences de la marchandisation du travail sous le capitalisme4. Selon cette autrice, quand les travailleurs et les travailleuses échangent leur force de travail contre un salaire, beaucoup de leurs capacités et besoins sont exclus de cette transaction – il s’agit d’une clause implicite du contrat. Le besoin proscrit est également une dimension de la reproduction de la force de travail. Dans la mesure où la nécessité de reproduire la force de travail ne fait pas partie du travail socialement nécessaire couvert par le salaire, le travail domestique consistant à nourrir, habiller, et prendre soin des personnes constitue un ensemble de besoins socialement occultés. Le travail qui comble ces nécessités est soit sous-payé, soit non payé, invariablement non valorisé, et souvent rendu invisible en tant que travail, en étant considéré comme le rôle naturel d’une femme.

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Une autre forme de proscription des besoins est la marchandisation de la conscience qui accompagne inévitablement la production de marchandises, processus que Marx décrit dans la section du Capital dédiée au fétichisme. Dans le capitalisme, les individus perdent de vue les rapports sociaux qui président à la réalisation des biens commercialisables qu’ils et elles consomment, et ce processus brise leur capacité à être affectifs, sensuels, sociaux. C’est seulement en séparant ses compétences productives de ses besoins que le ou la prolétaire devient « propriétaire » de sa force de travail. C’est seulement de cette manière qu’il ou elle peut marchandiser ses compétences et même sa personnalité.

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Il est clair que les besoins humains ne sauraient parler pour eux-mêmes – ils doivent être rendus « représentables ». Sous le capitalisme, les capacités émotionnelles et sensibles sont construits historiquement ; ces capacités sont organisées et consolidées à travers des « expériences » et des rapports sociaux légitimes – tandis que d’autres rapports ou expériences sont réprimés. Les discours sur la sexualité donnent une signification aux émotions et aux sensations : ils les construisent en tant que désirs et identifications sexuelles normatives et « perverses ». « Les besoins affectifs proscrits » ne sont pas seulement ces identités et désirs que le discours normatif stigmatise (à travers l’homophobie, la lesbophobie ou la transphobie par exemple). Ce sont aussi des sensations et affects innommables, des émotions et des perceptions échappant aux catégories (identitaires) prescrites. Le rapport entre les émotions et le « contexte social » qui les organisent et les rendent intelligibles est toujours incomplet. Les capacités humaines à sentir et ressentir, qui constituent ce que nous appelons l’« expérience », ont un contenu bien plus riche que les identités existantes. Ces dernières laissent de côté les sensations, les émotions et les pratiques que les discours normatifs ne nomment pas, ne peuvent pas nommer.

Beaucoup de ces dispositions humaines relèvent du domaine des besoins proscrits ; ce sont là les « dehors inassimilables du capitalisme ». On ne peut se réapproprier réellement ces capacités sans abolir les termes mêmes de l’extraction de plus-value. Ce domaine du besoin proscrit doit continuellement être pris en compte – il représente une menace constante et croissante aux intérêts du capitalisme ; c’est la « monstrueuse nécessité » du capitalisme qui hante ce système5. Faire de ces besoins proscrits le point de départ de l’action politique offre la possibilité de réorienter le mouvement social sur de nouvelles bases, celle de ce monstrueux en-dehors du capital.

Bien entendu, cette nécessaire réorientation doit tenir compte de la persistance et des usages politiques à court terme des identités et de tout leur bagage affectif. La réorientation que je suggère tiendrait évidemment compte de la violence exercée par le capital au travers les institutions étatiques qui régulent et disciplinent les identités. Le mouvement social ne peut pas ignorer l’expérience des personnes qui s’identifient à telles ou telles positions (lesbiennes, gay, bi, trans, etc.) – il doit se confronter à la réification de ces expériences dans une série de catégories identitaires. L’action et l’élaboration collectives doivent faire naître une conscience critique, qui mette en lien la répression des besoins sociaux avec les significations préconstruites par la culture dominante.

Se constituer en sujets collectifs, transformer la réalité sociale, ne sont pas de simples processus cognitifs et rationnels ; il s’agit aussi d’intervenir sur les émotions investies par les individus à travers leurs identités. On pourrait définir ce processus comme une forme de « désidentification ». La désidentification consiste ainsi à travailler sur les identifications dans lesquelles nous nous reconnaissons et qui articulent notre expérience vécue. Cette démarche implique de confronter les identités que nous tenons pour acquises à leurs conditions de possibilité historiques, d’arracher ces identités au grand récit de la persécution – un terrain d’élection du ressentiment – pour les projeter dans un cadre conceptuel différent, un cadre éclairant la façon dont cette souffrance est le produit de rapports sociaux qui proscrivent tout une série de besoins sociaux. La désidentification implique de remplacer le ressentiment étriqué des politiques identitaires par la puissance d’agir collective – cette capacité à l’heure actuelle vampirisée par le capital.

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Le travail de désidentification constitue une confrontation avec les savoirs dominants ; c’est l’élaboration d’un point de vue collectif constitué par l’en-dehors monstrueux du capitalisme. C’est un point de vue qui ne se revendique pas d’une identité mais de la collectivité de celles et ceux dont les besoins humains « en excès » sont proscrits. Souligner l’écart entre les identités promues par la culture dominante et « l’expérience » vécue des rapports sociaux est un point de départ de cette démarche. Il s’agit de fonder notre politique sur le sentiment diffus de ne pas pouvoir s’identifier pleinement à une série d’identités définies. Le processus de désidentification peut s’appuyer sur cette inadéquation subjective et son corollaire émotionnel, afin de remettre en cause la naturalisation des catégories identitaires existantes. La désidentification invite à la re-narration de ces émotions inassimilables en les mettant en lien avec la production systématique de besoins insatisfaits par le capital. Tout en intervenant sur les sentiments d’aliénation par rapport à une identité ou une autre, la désidentification permet de comprendre comment les organisations dominantes du désir et de l’identité sont des lieux d’investissement affectif – invitant ainsi à les « désapprendre ». Désapprendre les investissements émotionnels est toujours un travail incomplet, inachevé – c’est là un enseignement sur la finitude historique de chacune et chacun. Cette permanente prise de conscience de la finitude historique n’a pas à être écrasante ou humiliante ; elle peut prendre la forme d’une identification émotionnelle assumée par tous et toutes, de façon critique et historique, au sein d’un projet politique plus ambitieux, revendiquant l’extériorité radicale des besoins humains insatisfaits comme point de départ à une mobilisation anticapitaliste.

Appréhender la formation des identités, et des identités sexuelles en particulier, en lien étroit avec les besoins humains inassouvis, trace un horizon pour imaginer une capacité d’agir collective, de classe, qui ne réifie pas « le prolétariat », n’exclut pas la sexualité, ni ne la relègue à un statut secondaire. Re-situer les politiques sexuelles sur le terrain des besoins humains permet de connecter l’organisation identitaire et sexuelle des affects et des sensations à la nécessité de satisfaire d’autres besoins vitaux – il s’agit d’en faire le point de départ d’un mouvement radicalement démocratique. Cette réorientation implique en particulier que la critique radicale des structures du capitalisme, qui violentent continuellement les besoins humains, soit remise à l’ordre du jour – ne serait-ce qu’en tant qu’horizon ultime d’un imaginaire collectif de transformation.

Traduit de l’anglais par Morgane Merteuil, publiée par la revue Période.

Article original : Rosemary Hennessy, « Reclaiming Marxist Feminism for a Need Based Sexual Politics », in The Socialist Feminist Project, Monthly Review Press, 2002, p. 83-87.

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  1. En supplément aux articles de la Partie 1 de ce recueil, voir : Rosemary Hennessy et Chrys Ingraham, eds., Matérialist Feminism : A Reader in Class, Difference, and Women’s Lives (New York : Routledge, 1997). [↩]
  2. Rosemary Hennessy, Profit and Pleasure: Sexual Identities in Late Capitalism (New-York, Routledge, 2000). [↩]
  3. Karl Marx, Le Capital, Livre I. [↩]
  4. Deborah Kelsh, « Desire and Class : The Knowledge Industry in the Wake of Post-structuralism » (Ph.D Dissertation, State University of New York at Albany, 2000). [↩]
  5. Ibid, 76-77. [↩]
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Pédés et gouines : l’horrible engeance, Guy Hocquenghem, novembre 1972 https://depavage.noblogs.org/post/2014/11/04/pedes-et-gouines-lhorrible-engeance-guy-hocquenghem-nov-1972/ Tue, 04 Nov 2014 17:15:52 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=567 Continuer la lecture →]]> 10562462_723226721084360_5823855265200496531_oL’horrible engeance. Couple banal. Mal mariés : qu’est-ce qu’ils ont à faire ensemble, pédés et gouines, puisqu’ils ne veulent pas se faire l’amour ?

Ça n’avait donc rien d’évident, cette association. Les pédés passent pour misogynes, c’est connu. Ils ont le culte de la bite et de la virilité. Ah, les femmes, les affreuses, les rancunières, celles qui nous volent nos hommes…

Est-ce que les pédés ne demandent pas à être traitées en femmes, alors que les femmes, justement, en ont marre ?

Et pourtant: aux U.S.A., dès le début du Gay Liberation Front (front de libération homosexuelle) en juin 69, après la mort d’un jeune pédé au cours d’une descente de flics dans une « boîte », le Women’s Lib soutient. En France c’est encore plus net : l’initiative vient des femmes. Du M.L.F. d’abord : dès son apparition, il crée les conditions d’une nouvelle compréhension de ce qu’on appelle les luttes. Le champ politique se sexualise, ou, plutôt, l’union pour la lutte des gens concernés par la même situation « privée » devient possible. On est femme avant d’être trotskiste ou maoïste, pourquoi pas pédé ? C’était la vie privée, donc privée de sens politique, ça devient un combat… Les signes s’inversent : dans le privé les pédés haïssent les femmes. Dans la lutte, ils se retrouvent côte à côte. D’ailleurs les femmes prennent aussi l’initiative sur la question homosexuelle. Il existait un club homosexuel en France, feutré et discret : Arcadie. Les femmes qui y étaient se regroupent en liaison avec le M.L.F. : elles imitent les pédés, et, en mars 71, 1e groupe en question se manifeste successivement à la Mutualité, en attaquant un meeting contre l’avortement, en sabotant une émission de Ménie Grégoire sur l’homosexualité. Le mot « hétéroflic » apparaît. Puis c’est le numéro 12 de Tout qui paraît au moment du débat de l’Observateur sur l’avortement auquel pédés et femmes participent activement. Ce sont les gouines qui ont commencé. La majorité du M.L.F. est d’ailleurs réticente, voire franchement critique, à l’égard de cet avorton dernier venu, le Fhar, qui copie le fonctionnement du M.L.F. (assemblée générale hebdomadaire aux Beaux-Arts), en mime le style (chansons, week-end ensemble, amour entre nous, guerre aux phallocrates). Même le numéro 12 de Tout contient un « manifeste de 348 salopes qui se sont fait enculer par les Arabes »…

Une nouvelle logique politique apparaît : des rapports entre pédés et femmes avaient été jusque-là marqués par les culpabilisations qu’entraîne une conception du désir fondée sur le manque et la castration. Les uns et les autres découvrent qu’au fond la castration on s’en fout, qu’on peut jouir sans obéir ni transgresser la loi du phallus. Et puis, qu’il y a des cibles communes: la famille hétérosexuelle reproductrice, etc… On se retrouve pour dénoncer ce rôle. Côté M.L.F., on s’habitue à retrouver les pédés dans chaque manif. Ça paraît tout naturel. Au fond, on ne sait pas très bien pourquoi sinon qu’en principe « ce ne sont pas des hommes comme les autres » puisqu’on a le même ennemi : le phallocratisme, les rouleurs de mécanique qui cassent la gueule aux pédés et sifflent les nanas. En caricaturant, on peut dire que les femmes du M.L.F étaient les vrais Jules du Fhar, politiquement parlant. La plupart des initiatives venaient d’elles.

Face au petit monde gauchiste, les pédés continuaient à jouir de la position enviable – et enviée – d’être les seuls hommes à discuter avec les femmes du M.L.F. Position qu’il importait de sauvegarder. A l’inverse, les femmes montraient avec des pédés leur capacité à parler à des hommes ou du moins à des gens déclarés physiologiquement tels. Cohabitant dans la préparation ration des actions, dans les discussions en petits groupes, certains pédés et certaines femmes finirent par se faire d’authentiques déclarations d’amour, toutes platoniques d’ailleurs. L’affreux rapport de pénétration étant exclu de part et d’autre, et comme on n’avait pas trouvé – on ne l’a toujours pas trouvé d’ailleurs – comment vivre nos relations, on en est venu à confondre la complicité à l’égard d’un même adversaire et un véritable rapport libidinal.

Le Fhar a toujours gardé un côté irresponsable ; une incapacité à penser stratégie. Pas le M.L.F. Les femmes, la moitié de l’humanité, une communauté réelle, ce n’est guère comparable au mouvement brownien de quelques centaines de pédés. Le M.L.F pèse lourd face au Fhar. Pour les femmes, les pédés parlent beaucoup de sexe et peu d’amour. Ce sont des obsédés sexuels, leurs fantasmes tournent autour du sordide ou de l’abject de la pissotière ou des bosquets des Tuileries.

1620886_614525458621154_2135733793_nLes femmes au contraire, tendaient haut la bannière du véritable amour, de la chaleur affective, des vastes et profonds sentiments dont elles constataient l’absence dans le monde des hommes. Les femmes se battaient au nom de l’amour, les pédés au nom du sexe. Mille fois le débat revint, et notamment lors du dernier week-end que quelques copains du Fhar et quelques copines du M.L.F. ont passé ensemble. « Vos histoires d’enculage, c’est du sado-masochisme, nous on veut l’amour. Remontez au-dessus de la braguette », disent-elles. A quoi les pédés répondent : « Mais c’est tout ce qu’on a voulu nous obliger à faire depuis toujours. Sublimer, réaliser l’assomption du sexe homosexuel pour le transformer en affectivité épurée : on n’en veut plus. » Problème: les filles ont expliqué qu’elles en avaient marre de se faire siffler par les mecs dans la rue. A quoi les pédés ont répondu qu’ils ne demandaient que ça, eux : qu’on les siffle, qu’on leur mette la main au cul. Que c’était pour ça qu’ils allaient au Maroc ou en Tunisie. Peut-être faudrait-il qu’on se promène deux à deux, un pédé + une femme, et qu’on détourne les hommages proposés à l’une vers l’autre… Mais surtout, nous est apparu de façon croissante le caractère bloquant de ces statuts, de ces rencontres institutionnelles de groupe à groupe, de ces rapports de puissance à puissance, les pédés, femmes, gouines : on n’est pas seulement ça.

Oui, les pédés et les nanas sont de plus ou moins bon gré collés ensemble : peut-être qu’il n’y a pas besoin de maintenir indéfiniment cette séparation des sexes, elle-même fille de la société hétérosexuelle familiale.

Pédés, gouines, femmes, femmes-pédés, pédés-gouines: moins on a de statuts et de rôles entre nous, mieux on se porte. A chacun ses sexes, et à tous tous les sexes. Et tous les branchements. Une fois éliminés les phallocrates, cela va de soi.

Guy Hocquenghem,in Actuel, n°25, novembre 1972

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Marxisme et théorie queer : divergences et convergences, entretien avec Kevin Floyd https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/31/marxisme-et-theorie-queer-divergences-et-convergences-entretien-avec-kevin-floyd/ Fri, 31 Oct 2014 03:07:30 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=508 Continuer la lecture →]]> Publié par la revue Contretemps.

792104883Marxisme et théorie queer. D’où viennent les tensions entre ces deux traditions ? Y a-t-il une opposition irréductible entre totalité sociale et points de vues situés ? Comment penser la réification du désir comme celle du travail en général, et en termes matérialistes et historiques ? Kevin Floyd, professeur au département d’anglais de l’Université d’État de Kent dans l’Ohio, est l’auteur de The Reification of Desire. Toward a Queer Marxism récemment traduit en français par les éditions Amsterdam (La réification du désir, 2013).

C’est l’occasion pour Contretemps de revenir sur la tentative de l’auteur de faire dialoguer le marxisme et la théorie queer à partir des concepts et « moments » clés qu’il mobilise dans cet ouvrage.

Propos recueillis et traduits par Mathieu Bonzom et Gianfranco Rebucini, revue Contretemps.

CT : Dans le sous-titre de votre livre, vous posez clairement la question d’un rapprochement entre le marxisme et les théories queer, sous-entendant peut-être que les deux traditions (ou paradigmes ?) seraient de fait dans une relation d’exclusivité mutuelle, ou du moins de défiance réciproque. Pourriez-vous revenir sur les raisons historiques et épistémologiques d’une telle défiance ou exclusivité ?

KF : On peut tenter d’historiciser cette opposition de plusieurs façons. Voilà plusieurs décennies que le marxisme constitue un épouvantail (« straw man ») particulièrement commode pour un certain nombre d’approches critiques dans le domaine des humanités, et il faudrait des pages et des pages pour ne serait-ce que faire la liste des raisons directes et indirectes à cela. Une de ces raisons est clairement que la chute de régimes réellement existants qui se réclamaient du marxisme a porté un sérieux coup à l’analyse marxiste – et ce à peu près au moment où la théorie queer se consolidait en tant que paradigme ; je me souviens qu’au moment où j’ai commencé à m’intéresser très sérieusement au marxisme et à la théorie queer autour de 1992-93, j’ai eu la nette impression que mon intérêt pour le marxisme me plaçait complètement à contre-courant du reste de mon environnement intellectuel : l’effondrement de l’URSS était encore une affaire d’actualité, et le triomphalisme capitaliste était à l’un de ses sommets. Mais une autre raison se situe en fait dans l’histoire politique de la période précédente (la guerre froide) : un puissant nationalisme anti-communiste qui, du moins dans le cas des États-Unis, a fortement influencé (sans les absorber totalement pour autant) les grandes priorités et orientations des vocabulaires politiques antiracistes, antisexistes, antihomophobes (par exemple, sur la question raciale et le « compromis des droits civiques », voir le livre de Nikhil Pal Singh, Black is a Country1). Les effets de ces normes anti-communistes du temps de la guerre froide ont été décuplés par le fait que bien des intellectuel-le-s ont commencé à affirmer que les contradictions du capitalisme, qui étaient si palpables dans les années 1930, étaient désormais résolues pour l’essentiel, que l’on était entrés dans une grande période d’abondance – période que nous voyons clairement maintenant comme le soi-disant « âge d’or » du capitalisme de l’État-providence, et qui s’est terminée ou est en train de le faire depuis un bon moment. Du point de vue de la gauche radicale, bien entendu, cette apparente stabilisation du capitalisme était une question plutôt qu’une triomphale réponse : les classes ouvrières industrielles d’Europe et des États-Unis étaient largement perçues comme totalement compromises dans le système, subsumées par le capitalisme sans espoir de salut, au point qu’un pessimisme inébranlable envers tout renversement du capitalisme semblait être la seule réponse envisageable (on peut appeler cela la réponse Adorno). D’autres se sont mis en quête d’autres agents de transformation radicale que la classe ouvrière (c’est un peu la réponse Marcuse, que j’aborde assez en détail dans mon livre : la théorie de la libération (homo)sexuelle dans Eros et civilisation a directement influencé les débuts du mouvement de libération gay). Pour ce qui est du contexte plus immédiat de cette opposition, il faut noter que la recherche universitaire dans les humanités est (entre autres choses) un marché parmi d’autres, qui a un besoin constant d’« innovation » pour survivre en tant que marché : c’est un élément de plus pour expliquer la fréquence du recours à une caricature du marxisme comme repoussoir à la dernière innovation à la mode, un repoussoir dont plusieurs variantes ont eu une grande influence dans les études de genre, les études queer, les études post-coloniales, et un certain nombre d’autres domaines d’analyse. Rien d’étonnant à la remarque d’Eve Kosofsky Sedgwick, dans un entretien avec Jeffrey Williams paru il y a des années maintenant : les études queer étaient selon elle un « champ en pleine croissance », contrairement au marxisme2.

Mais pour moi, les raisons épistémologiques sont encore plus intéressantes. L’une des raisons pour lesquelles le marxisme est depuis longtemps la cible de nombreuses critiques de gauche est qu’il requiert souvent (on pourrait même dire nécessairement) de pratiquer une pensée de la totalité, une pensée de système, à un certain niveau d’abstraction. Tenter de comprendre un processus nommé capitalisme – peut-être le processus le plus objectivement et brutalement totalisant qui soit, ce processus dont l’une des caractéristiques propres est la réduction de tout ce qui bouge à la logique de la valeur d’échange –  si on se donne pour priorité de comprendre cela, dans un projet intellectuel, je ne vois pas comment on peut se passer de cet effort que Lukács appelait « l’aspiration à la totalité ». Mais dans les années 1960, bien sûr, on a assisté à un éclatement, à l’émergence et à la différenciation de ce qu’on appelait de « nouveaux mouvements sociaux ». Puis est venu le néolibéralisme – dans lequel les « politiques identitaires » (identity politics), dans leurs versions les moins subversives en tout cas, sont devenues parfaitement compatibles avec l’ordre marchand. Logiquement, ces événements ont donné toute leur importance et toute leur force, pour bien des intellectuel-le-s, à plusieurs approches épistémologiques de la différence, et ces priorités analytiques ont (inévitablement, peut-être) fait paraître toute tentative de penser la totalité comme un problème.

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Depuis quelques années un certain nombre de travaux (Hennessy ; Duggan ; Warner ; Sears ; Drucker ; Manalansan ; Munoz ; etc) – dont certains sont  présentés dans votre ouvrage – se sont également posé la question d’un ancrage plus solide des théories et pratiques queer dans les rapports sociaux. Pourquoi cette volonté de rapprochement aujourd’hui ? Faut-il la penser dans une conjoncture historique particulière ? Et, selon vous, quels seraient, théoriquement, les avantages d’une telle démarche ?

L’importance du néolibéralisme est immense à ce sujet : je pense qu’il constitue un contexte crucial qui contribue à fonder et à définir, explicitement ou non, les différentes interventions que vous citez. Comme je le dis dans le livre, la résonance bien plus forte entre le marxisme et les études queer – dont je vois les signes apparaître aux environs de la fin des années 1990, aux États-Unis en tout cas – s’est réalisée notamment en réponse à la conversion du mouvement gay dans et par la politique dominante (« mainstreaming »), lorsque le droit au mariage, à l’adoption, et à l’entrée dans l’armée3 ont commencé à captiver les imaginations au point de remplacer brutalement toute autre perspective politique anti-hétérosexiste. L’un des objectifs de l’élargissement des horizons de la pensée queer a été de répondre à une expérience sociale de contraction, à un phénomène dans lequel on pouvait voir sans l’ombre d’un doute que le capital commençait à subsumer la logique même des luttes contre la normalisation de l’hétérosexualité, dans les quelques revendications en question – dont aucune ne menace les rapports de propriété par exemple, en aucune façon. La suite néolibérale du mouvement de libération gay des années 1970 est longue et déprimante. La revendication du mariage gay, à l’image des politiques identitaires les plus inoffensives et néolibérales, s’aligne parfaitement avec le statu quo – c’est ce que l’on constate dans le remplacement d’un militantisme queer large, anticapitaliste et antiraciste, par des organisations qui pratiquent le lobbying, comme la Human Rights Campaign aux États-Unis ; mais aussi dans un racisme structurel grandissant, qui a tout à voir avec la privatisation de plus en plus violente de l’espace social.

Certes, ACT UP portait un refus de la normalisation de la vie queer, dans sa critique des fermetures de saunas gays à New York, par exemple. C’était un geste de refus qui manifestait encore beaucoup de l’énergie du mouvement de libération gay des années 1970. L’un des aspects les plus tristes, choquants même, des argumentaires en faveur du mariage gay, est la présentation récurrente du mariage comme une façon de « retenir les leçons » de la catastrophe du SIDA telle qu’elle fut vécue par les populations gaies urbaines aux États-Unis dans les années 1980 : nous avons appris dans la douleur la leçon de l’irresponsable promiscuité de notre jeunesse, nous dit-on, et il est temps de grandir. Dans les années 1990, on trouve ces arguments chez des universitaires ouvertement gays, par exemple. Alors certaines interventions assez anciennes, dans les études queer, sont plus indispensables que jamais, comme l’essai de Leo Bersani intitulé « Le rectum est-il une tombe ? »4, et celui de Douglas Crimp, « How to Have Promiscuity in an Epidemic » (Comment pratiquer la promiscuité en pleine épidémie)5 ; et on peut en citer d’autres plus récentes, comme le livre de Samuel Delany, Times Square Red, Times Square Blue6.

En termes théoriques, en tout cas, les avantages de cette conjoncture ont été la promesse d’une analyse plus rigoureuse des multiples façons dont capitalisme et sexualité s’entremêlent historiquement, et de toutes les dynamiques qui opèrent la médiation de ces rapports, selon des modalités qui varient dans le temps et l’espace – sans parler du fait que la brutalité du pouvoir de normalisation et de discipline inscrit dans le capital semble devenir plus lisible dans l’ensemble, sous l’effet de la crise globale de l’accumulation qui se déroule depuis les années 1970. Cette promesse n’a été, au mieux, qu’imparfaitement tenue, mais je renverrai au numéro 18.1 de 2012 de la revue GLQ7, qui illustre le fait que cette question conserve toute son importance dans de nombreux travaux importants dans le champ des études queer.

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Dans La réification du désir, contre le sens commun qui voudrait que les politiques LGBT et queer soient fondées sur la différenciation et le particularisme, vous montrez qu’elles ont au contraire, tout comme le marxisme, une vision de la totalité. Vous utilisez une lecture particulière de la totalité chez Lukács, qui est celle de Fredric Jameson. Selon Jameson, le concept de totalitätintention (intention totalisante ou aspiration à la totalité) de Lukács est un processus cognitif évolutif qui s’exprime par des capacités critiques s’inscrivant dans une histoire déterminée, socialement située, dans la praxis d’une « expérience de groupe », et qui pourrait se rapprocher de l’élaboration du « point de vue situé » des féministes des années 1980. Dans quel sens les formations LGBT et queer possèdent-elles un accès privilégié à la totalité sociale ? Comment, en somme, leur mode phénoménologiquement spécifique pourrait-il éclairer des angles morts ou certains éléments du monde restés invisibles au marxisme ?

Pour poursuivre sur la totalité à partir de ma réponse à votre première question, ce qui m’intéresse dans ce contexte – et je me suis amusé à commencer le livre par cette thèse qui peut paraître provocatrice à beaucoup de lecteurs, je pense – c’est qu’au moins une partie de ces « nouveaux mouvements sociaux » se sont efforcés, à leur tour, de penser le système, chacun à partir de son propre point de vue, socialement et historiquement situé : et donc, dans les premières pages du livre, je caractérise la pensée queer comme une autre aspiration, une aspiration concurrente à la totalité, en quelque sorte. Alors pour ce qui est de la pensée queer universitaire, par exemple, les années 1990 apparaissent rétrospectivement comme un moment révélateur : pour la première fois depuis l’émergence de divers mouvements gays de gauche dans les années 1970, on avait une véritable démarche intellectuelle queer visant à théoriser les rapports sociaux de façon générale, à partir d’un point de vue fondamentalement queer. D’un autre côté, ce n’était pas un exercice purement universitaire : les mouvements des années 1980 et 90, y compris ACT UP et Queer Nation, ont clairement entretenu tout cela.

Il y a dans certaines des interventions récentes les plus stimulantes dues à la pensée queer, des approches d’une vision plus large de la totalité, de la façon dont les normalisations de la sexualité sont toujours déjà impliquées dans le capitalisme, l’impérialisme et le racisme. A nous maintenant de faire le difficile travail de mettre ces connexions en évidence, aussi fragiles que soient nos succès. Au printemps 2013 a eu lieu un grand colloque soutenu par la City University of New York au sujet du « pinkwashing » – la façon dont certains droits accordés (au regard de la loi) à des personnes identifiées comme gaies et lesbiennes, servent à présenter le gouvernement israélien comme moderne, respectueux des droits civiques, novateur, et tolérant, et ainsi à éclipser le traitement des Palestiniens par ce même gouvernement. Un autre exemple est le refus par Judith Butler du « Prix du courage civique » qui lui était attribué à l’occasion de la célébration du Christopher Street Day en 20108 : cette tentative d’attirer largement l’attention sur le racisme dont les organisateurs de l’événement ne se sont pas désolidarisés, a eu un fort retentissement. Aussi loin que tout cela semble être d’une tentative réellement marxiste de penser la totalité, il s’agit au moins d’un début de concrétisation de la tendance vers une pensée de la totalité perceptible dans une grande partie des études queer contemporaines, une pensée de la totalité qui conteste toutes les manifestations actuelles d’un mouvement LGBT bien inscrit dans le débat politique dominant, bien inoffensif, et bien financé – celui du Christopher Street Day à Berlin et de tant d’autres Prides en connivence avec l’État et les entreprises.

Est-ce que ce travail de connexion est le même que celui du marxisme, dans son usage central de la catégorie de la médiation, par exemple ? Évidemment, il y a de nombreuses raisons de répondre que non. Les divergences entre le marxisme et les études queer restent bien marquées, et il ne faudrait probablement pas les sous-estimer. Mais je crois que je préfère les sous-estimer que les surestimer. Autrement dit, je préfère surestimer les convergences, justement parce que la réaction la plus naturelle quand on pense aux rapports entre marxisme et pensée queer, c’est sûrement de penser aux divergences.

Un problème épistémologique important qui subsiste, à mon avis (d’ailleurs je suis curieux de savoir dans quelle mesure vous et vos lectrices et lecteurs seriez d’accord avec moi), est le fait que tant d’intellectuels marxistes persistent de façon aussi irréfléchie à réduire même les expressions les plus radicales de politique queer et de genre, à des politiques identitaires, comme si la pensée queer n’avait pas déjà produit, et ce au moins depuis la fin des années 1980, une critique des plus virulentes qui soient, des politiques identitaires gaies et lesbiennes normalisées et en collusion avec l’État.

Donc, la notion abstraite d’un point de vue queer sur la totalité, même si elle prête clairement le flanc à la critique, et risque fort de produire des généralisations excessives, nous donne néanmoins des pistes : elle permet d’envisager qu’une situation structurelle spécifique, entièrement immanente à un ensemble plus large de rapports sociaux capitalistes, la situation structurelle de se trouver objectivement exclu-e de – ou en dissonance avec – l’hétéronormalité sous ses multiples formes (comme je le dis dans le livre, je pense que c’est une situation qui est tout autant un produit du capital, à sa façon, que le fameux rôle ou point de vue du prolétariat), puisse donner naissance à des points de vue critiques sur ces mêmes rapports sociaux, un point de vue immanent aux rapports sociaux capitalistes en tant que tels.

Je ne dirais pas que l’accès à la totalité qui caractérise la pensée queer soit absolument unique ; je dirais plutôt qu’il est distinctif. En d’autres termes, j’essaie de développer dans le livre une critique dialectique de l’opposition statique entre totalité et différenciation qui semble être présupposée dans tellement de travaux. C’est une critique qui est déjà présente chez Marx, dans sa révision matérialiste de cette idée de Hegel, l’identité de l’identité et de la non-identité : autrement dit, l’identité et la différence ne peuvent être réellement pensées qu’ensemble. Ce livre sert donc à comprendre la différenciation, non pas en termes d’identités différenciées LGBTQI (ou raciales, ou genrées), mais en termes de situations sociales et historiques différenciées et d’expériences collectives qui conditionnent la pratique même de la pensée de la totalité, la différenciation – interne à un capitalisme lui-même toujours plus différencié – des points de vues internes, des situations sociales internes, à partir desquels peut apparaître l’horizon interprétatif du capital lui-même. Il s’agit de penser la différence en termes de positionnements sociaux divergents dont naissent des aspirations divergentes à la totalité. Et aussi de laisser un espace ouvert à des possibles convergences imprévues, des possibilités que j’essaie d’aborder dans tous les chapitres. Je pense que le livre le permet précisément en présentant ces points de vue comme structurels et historiques plutôt qu’essentiels. On peut exister dans un point de vue queer, ou non, en d’autres termes les espaces queer sont des espaces « d’entrées et de sorties », pour reprendre l’expression de Lauren Berlant et Michael Warner9 – et on existera nécessairement dans un certain nombre d’autres points de vue en même temps. Disons que les points de vue ne sont pas des personnes ou des populations. Ce sont des positions épistémologiques potentiellement critiques, enracinées dans des situations structurelles particulières dans les rapports sociaux capitalistes, et des expériences spécifiques de ces rapports. La critique post-structuraliste qui consiste à dire que la théorie féministe du point de vue est « essentialiste », m’a toujours paru injuste et caricaturale.

 

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En vous inspirant des travaux de la Gay Left, et notamment des analyses de John D’Emilio sur l’historisation des formations homosexuelles (notamment masculines), vous cherchez à montrer « l’étonnante similitude » et contemporanéité entre l’apparition de la clinique comme forme moderne de confession d’objectivation sexuelle et le fordisme-taylorisme. Vous faites alors dialoguer les travaux de Foucault sur la sexualité et de Lukács sur la réification en montrant comment ces deux processus historiques ont en commun une déqualification (deskilling) du corps provenant d’une discipline de classification et d’abstraction du désir et des capacités spécialisées (skills). Comment ces deux dynamiques historiques de réification s’inscrivent-elles dans les besoins du capitalisme fordiste et quels sont leurs effets sur les masculinités de cette époque ?

La redéfinition de la masculinité – ou, pour le dire comme dans le livre, la transformation progressive et inégale d’une norme de virilité datant du 19e siècle, à une norme de masculinité inscrite dans le 20e siècle – se produit en grande partie en rapport avec une certaine notion normalisée de la virilité blanche au 19e siècle, déjà définie autour de la compétence dans le travail qualifié. Dans la première moitié du 20e siècle, alors que les pratiques de travail qualifié auxquelles s’identifient tant d’hommes blancs, sont attaquées par une déqualification radicale, je pense que cette norme ne peut pas simplement s’évaporer ; elle doit aller quelque part, être placée ailleurs dans l’expérience et dans l’idéologie – si elle s’évaporait, cela impliquerait que les normes hégémoniques de virilité doivent être réinventées de haut en bas dans la société, ce qui est historiquement peu plausible, c’est le moins qu’on puisse dire. Donc je pense que cette norme s’est déplacée vers l’espace-temps des activités de loisir, vers ce que Marx appellerait le « moment » de la consommation, et non dans celui de la production. J’affirme que cette redéfinition de la masculinité du point de vue des compétences de travail, pratiques et corporelles, a également une dimension sexuelle – elle converge historiquement avec la réification du désir, qui a pour effet (entre autres) de différencier la population entre forme hétérosexuelle et forme homosexuelle de subjectivité. Et je pense que cette différenciation a tout à voir avec une autre déqualification qui se produit plus ou moins en même temps – la redéfinition psychanalytique clinique, « scientifique », de la subjectivité sexuelle comme une chose qui nécessite de recourir à un « expert » scientifique pour qu’elle soit « diagnostiquée ». Donc la norme de la virilité se transforme pour devenir – via la réification du désir, et aussi via le Taylorisme, le Fordisme, et l’imposition d’une norme de consommation à la population des États-Unis, le tout à partir d’une même période au tournant du siècle – la norme de la masculinité.

 Pierre Boucher, 1908-2000 Nu à la fronde

Pensez-vous que ces changements historiques dans la masculinité doivent se lire aussi à la lumière d’une production spécifique de la blanchité aux États-Unis ?

Absolument – même si je ne sais pas si le livre insiste assez sur cette idée. L’une des limites les plus claires de mon analyse est le fait que je m’appuie principalement sur des exemples textuels blancs, comme plusieurs recensions en anglais l’ont souligné à juste titre. Mais je situe effectivement l’émergence d’une norme de masculinité dans des processus plus généraux de racialisation, et j’espère que le livre parvient au moins à traiter la masculinité blanche comme une question plutôt qu’une réponse. Cette norme émergente de masculinité, comme je le disais, opère bien plus dans le domaine de la consommation que dans celui du travail. La masculinité devient quelque chose qu’il s’agit d’émuler, d’acheter via des magazines et des livres vendus à la classe moyenne (Hemingway est un exemple évident, là-dessus), il y a un marketing de la masculinité qui a aussi une fonction pédagogique. Il va sans dire que les consommateurs de cette norme émergente, au moins dans les premières décennies du siècle, étaient dans une large mesure blancs et de classe moyenne.

Martin Summers fait une suggestion intéressante, je trouve, dans son livre Manliness and Its Discontents10, quand il dit que la virilité/masculinité noire semble avoir suivi, aux États-Unis et au début du 20e siècle, une trajectoire qui n’est pas sans rappeler celle que je trace de la virilité blanche à la masculinité blanche (nous nous appuyons tous les deux sur la fameuse distinction entre virilité et masculinité proposée par Michael Kimmel dans son ouvrage Manhood in America11). Et il me semble que le livre de Summers montre, si on le met en rapport avec le mien, qu’il y a là une sorte de développement inégal qu’il nous faudrait expliquer : on risque parfois d’exagérer les similarités entre masculinité blanche et noire dans cette période de l’histoire des États-Unis, mais on pourrait aussi en exagérer les différences. Voilà ce sur quoi je voudrais insister : dans la mesure où le capital est un horizon interprétatif important – et c’est clairement le cas pour moi – il est crucial de penser à la fois en termes de correspondance et de différence, d’identité et de non-identité. Et il est toujours utile, dans ces débats, de se souvenir que pour Marx, la totalité comporte toujours de la différenciation interne.

 

Vous posez aussi la question d’une possible historicisation du travail de Judith Butler sur la théorie de la performativité du genre. Peut-on dire que la masculinité et la féminité performées et le sujet fondé sur la « matrice hétérosexuelle » dont parle Butler sont les produits historiques d’une universalisation du désir réifié du fordisme-taylorisme ?

J’affirme exactement cela dans le chapitre 2. L’une de mes thèses est que la matrice hétérosexuelle elle-même doit être comprise comme un effet de cette réification épistémologique du désir que je situe autour de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Je pense qu’il y a chez Butler l’idée très forte que les performances de masculinité et de féminité opèrent au service d’une normalisation du désir hétérosexuel ; en ce sens le désir précède le genre performé, il en est une condition préalable.

On peut donc dire que la norme de masculinité dont je parle, cette norme du 20e siècle qui finit par remplacer la norme de virilité du 19e siècle, opère tout à fait dans le cadre de la théorie de Butler : il faut la comprendre comme une norme performative, citationnelle ou imitative, centrée sur des compétences, c’est-à-dire sur des performances entièrement corporelles de savoir-faire technique. L’un des axes d’analyse du livre, qui est au cœur de mon articulation entre Lukács et Foucault, est la centralité du savoir, ou d’éléments particuliers de savoir corporel, de savoir du corps, un savoir qui est abstrait, réifié, dans la période étudiée. Et cette partie de mon analyse illustre aussi ma préoccupation méthodologique constante pour les convergences, plutôt que les divergences, entre marxisme et études queer. Butler est souvent prise pour cible par tant d’intellectuel-le-s marxistes essayant de saisir les questions de genre et de sexualité. J’ai été très heureux de chercher et de proposer une défense de la « valeur d’usage » de l’analyse du genre chez Butler dans le cadre d’une analyse marxiste du genre. Et l’argument a finalement tourné précisément autour de la question de la temporalité qui est mise en avant par son analyse du genre performatif. Si l’on se penche sur ce que j’appelle la marque « Hemingway », on voit que la performativité du genre théorisée par Butler offre une nouvelle explication de la façon dont la temporalité de plus en plus abstraite du capital a donné sa forme, dans l’entre-deux-guerres, à une normalisation émergente de la masculinité hétérosexuelle.

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En quoi ce « désir universel » du capitalisme du 20e siècle se distingue-t-il alors d’un désir traditionnel, non-blanc, non-occidental ? Et quelle est la valeur heuristique (s’il y en a) des théories queer pour penser des subjectivités sexuelles et/ou de genre qui n’auraient pas le même ancrage historique et de production du fordisme-taylorisme états-unien ?

Je vais commencer par la deuxième partie de la question. Cette valeur heuristique, d’un point de vue marxien, se situe dans le potentiel d’une compréhension élargie de la façon dont le capitalisme conditionne de façon géographiquement et historiquement différenciée la régulation sociale d’un désir sexuel. J’ai effectivement pris soin de limiter mon analyse aux États-Unis au 20e siècle, pour l’essentiel, même si je pense tout à fait qu’elle a des implications pour l’Europe aussi, dans la même période approximative. Les tentatives de cartographier les dynamiques de la sexualité en rapport avec le capital doivent, en dernière analyse, maintenir un horizon global, et ce n’est possible, au fond, que par un travail collectif, travail auquel mon livre est une modeste contribution individuelle.

Je pense qu’il faut prendre au sérieux la question du développement inégal du capitalisme, la façon inégale dont certains corps, certaines populations et certaines pratiques sont subsumées à la logique de la valeur. Mais il est clair, et cela a été dit depuis longtemps, que « développement » est un terme qui est déjà très problématique, puisqu’il s’inscrit nécessairement dans des idéologies de « progrès » capitaliste critiquées avec tant de force par Benjamin, entre autres. Ainsi, cette réification de la subjectivité gaie, de « l’espèce homosexuelle » selon la célèbre formule de Foucault, est assez largement, je pense, un produit du « développement » capitaliste aux États-Unis entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, et il est clair qu’elle ne joue pas de la même façon dans d’autres régions du globe.

Je pense par exemple à la puissante critique par Joseph Massad de ce qu’il appelle « l’internationale gaie »12 : cette prétention euro-américaine à défendre « les gays » en Égypte avant le printemps arabe, par exemple. Massad souligne que lorsque des pratiques de savoir sexuel et de désir radicalement différentes débouchent sur des pratiques qui ne peuvent pas être considérées comme organisées autour de l’idée de l’« individu gay », ces pratiques peuvent être menacées de façon radicale, plus que jamais, par l’irruption d’une sorte d’« intervention humanitaire » impériale occidentale, accusant les nations « moins développées » de manquer d’une « tolérance » toujours déjà néolibérale. C’est peut-être d’autant plus vrai lorsque ces organisations « humanitaires » opèrent avec l’approbation du chef de la diplomatie des États-Unis ; en somme, des Égyptiens pratiquant des formes d’intimité entre personnes de même sexe pourraient devenir bien plus vulnérables à toutes sortes de violence sociale au cours de la réaction nationale prévisible à un tel impérialisme « humanitaire ».

L’analyse queer peut donc être efficace pour étudier des formes de désir non-blanc et non-occidental, pour autant que l’on veille à ne pas simplement reprendre une méthode, un concept ou une démarche heuristique correspondant à un contexte euro-américain, pour l’imposer aveuglément à un autre contexte radicalement différent. L’usage très fin de Foucault par Massad, dans le but d’étudier l’Égypte, est pour moi un bon exemple des nuances nécessaires à la négociation de cette question riche, complexe et fondamentale : comment corroborer une analyse propre à un temps et un espace spécifiques, par une analyse théorique abstraite, sans qu’aucune des deux ne soit réduite au service de l’autre ? Les critiques de l’eurocentrisme de la pensée queer sont particulièrement utiles, mais il faut aussi éviter l’extrême inverse, qui consisterait à dire que la pensée queer en soi ne peut être pertinente en référence à d’autres régions du monde. En un sens, l’ensemble de mon livre est en fait une longue méditation sur quelque chose comme la version historique ou temporelle de cette question spatiale, géopolitique : dans quelle mesure la catégorie de la réification demeure-t-elle éclairante si on l’applique à ce contexte très différent, queer et américain ? Et comme je le mentionne dans l’introduction, les essais d’Edward Said Traveling Theory13 et Traveling Theory Reconsidered14 sont exemplaires dans leur traitement de ce problème.

 

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Dans la dernière partie de votre livre, vous montrez comment les formations queer contemporaines se sont formées dans le cadre de la privatisation et de l’instabilité sociale généralisées produites par le capitalisme néolibéral. Ces formations queer luttent contre ce processus historique à travers la « construction d’un monde » queer. En quoi cette construction d’un monde, cette vision de la totalité, diffère-t-elle des politiques LGBT fondées sur les revendications de pure reconnaissance de droits (mariage, adoption, héritage, etc.) et en quoi peut-elle être importante pour l’élaboration d’un agenda queer anticapitaliste, anti-impérialiste et antiraciste ?

La notion de « construction d’un monde », ou worldmaking est apparu dans la pensée queer en réponse à ce que l’on peut appeler des impératifs néolibéraux de réduction du monde : si le worldmaking est précisément ce qui est menacé par les formes néolibérales de privatisation (la privatisation de l’espace que j’ai évoquée plus haut, très souvent entraînée par la spéculation immobilière), les pratiques de worldmaking nous poussent à nous demander dans quel système plus large ces pratiques particulières opèrent. C’est cette dynamique nécessaire que je voulais évoquer dans le dernier chapitre. Le worldmaking queer est inhérent à des pratiques collectives qui sont tout aussi sociales que sexuelles : le terme inclut le travail de production et de maintien de pratiques sociales/sexuelles d’où émergent des formes de savoir et d’appartenance dont le caractère critique est immanent. Et ce worldmaking est aussi gravement menacé aujourd’hui par le fétichisme de la vie privée qui sous-tend la revendication du mariage gay, qu’il l’était dans les années 1980 par l’idée de la « peste gay » : ainsi, les tentatives d’éliminer les pratiques urbaines de promiscuité queer, tentatives caractéristiques de la réaction d’un néolibéralisme émergent au SIDA dans les villes des États-Unis, ont désormais leur prolongement direct dans le présent, dans ce sens commun apparemment inébranlable qui veut que tout ce que les homos pourraient jamais souhaiter soit le mariage – le fait que l’État qu’ils acceptent les accepte aussi, comme on a pu le dire dans les études queer.

A mesure que ce sens commun se diffuse, les sujets queer en sont réduits à ce qu’Adorno appelait, dans Minima Moralia, des « impulsions commensurables comme formes parmi d’autres du rapport d’échange ». Le mariage gay est beaucoup de choses à la fois, et l’une de ces choses, est une forme toute contemporaine de spéculation immobilière : l’utopie d’une forme de vie parfaitement morale, « virtuellement normale » à condition qu’elle soit aussi un mode de vie « enclos », une promesse opérant selon une logique spéculative qui n’a rien à envier à celle de Goldman Sachs, pour ce qui est de sa détermination à voir s’accroître la valeur de ses actifs. Et l’existence de sujets toujours déjà racialisés fait partie des autres conditions d’une telle forme de vie, étant donné qu’elle est constituée par leur exclusion. Le mariage gay donne droit à bien plus qu’à de l’espace privé : c’est un droit à poursuivre quiconque menace cette propriété d’une façon ou d’une autre, le droit d’avoir des agents de sécurité pour éliminer les « menaces » (toujours racialisées) contre la propriété et la sécurité. Désormais idéalisés à l’échelle internationale, le bon sujet gay et ses droits de propriété surfent sur une vague de spéculation immobilière, d’enclosure, de dépossession, enfermés dans une enclave et dépendants de l’exclusion (ou de l’incarcération) des intrus racialisés.

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C’est le genre de raisonnement qui fait parfois enrager mes étudiant-e-s américain-e-s, qui sont désormais très majoritairement en faveur du mariage gay. Il ne vient jamais à l’idée de la plupart d’entre elles/eux, qu’il puisse y avoir une critique anti-hétéronormative, anti-homonationaliste du mariage gay. Elles/ils supposent tout simplement, comme la plupart des gens j’imagine, qu’il n’y a pas d’autre option intellectuelle ou politique qu’une opposition homophobe ou un soutien anti-homophobe au mariage gay. Excellent exemple de la capacité du néolibéralisme à détruire la matière grise en Europe ou en Amérique, comme il tue des êtres humains racialisés comme « autres » dans le monde entier. C’est pour cela que je persiste parfois à engager la conversation en disant que celles et ceux qui se veulent anticapitalistes doivent commencer à définir le mariage gay comme un cas de spéculation immobilière, avec toutes ses implications sexistes et racistes. Les étudiant-e-s qui sont en face de moi me regardent comme si j’étais fou. Mais j’espère que cela leur donnera au moins la curiosité de laisser la conversation se poursuivre à partir de là.

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  • 1. Nikhil Pal Singh, Black is a Country. Race and the Unfinished Struggle for Democracy, Cambridge, Mass., Harward University Press, 2005.
  • 2. Jeffrey Williams, Critics at Work. Interviews 1993-2003, New York, New York University Press, 2004, p. 249-250.
  • 3. Kevin Floyd fait référence ici aux différentes campagnes menées par les mouvements LGBT états-uniens contre la législation discriminatoire américaine contre les gays et les lesbiennes dite « don’t ask, don’t tell », qui est entrée en vigueur en 1993 sous l’administration Clinton. Elle consistait à permettre aux personnes gaies et lesbiennes d’intégrer l’armée sous condition de ne pas révéler leur identité sexuelle (don’t tell). L’armée de son côté était désormais sommée de ne pas se renseigner sur l’orientation sexuelle des nouvelles recrues (don’t ask). Cette législation à été abolie en 2010 par le Sénat américain. [NDT].
  • 4. Leo Bersani, Le rectum est-il une tombe, Paris, EPEL, 1998. Édition originale : « Is the Rectum a Grave ? », October, vol°43, 1987, p. 197-222.
  • 5. Douglas Crimp, « How to Have Promiscuity in an Epidemic », October, vol°43, 1987, p. 237-271.
  • 6. Samuel Delany, Times Square Red, Times Square Blue, New York, New York University Press, 2001.
  • 7. Jordana Rosenberg et Amy Villarejo (dir.), Queer Studies and the Crises of Capitalism, GLQ. A journal of lesbian and gay studies, vol°18, n°1, 2012.
  • 8. Nom de la « Marche des fiertés » en Allemagne, qui rappelle les « émeutes de Stonewall » en 1969. Ces émeutes contre la répression policière sont parties d’un bar, le Stonewall Inn, qui se trouvait justement dans la rue Christopher Street dans le quartier de Greenwich Village à New York. [NDT].
  • 9. Lauren Berlant et Michael Warner, « Sex in Public », Critical Inquiry, vol° 24, n°2, 1998, p. 558.
  • 10. Martin Summers, Manliness and Its Discontents. The Black Middle Class and the Transformation of Masculinity, 1900-1930, Chapell Hill, University on North Carolina Press, 2004.
  • 11. Michael Kimmel, Manhood in America. A Cultural History, New York, The Free Press, 1996.
  • 12. Joseph Massad, Desiring Arabs, Chicago, University of Chicago Press, 2007.
  • 13. Edward Said, « Traveling Theory », in The World, the Text, and the Critic, Cambridge, Mass. Harvard University Press, 1983.
  • 14. Edward Said, « Traveling Theory Reconsidered » in Reflections on Exile and Other Essays, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2000.
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La fragmentation des identités LGBT à l’ère du néolibéralisme, Peter Drucker https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/24/drucker/ Fri, 24 Oct 2014 12:43:50 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=478 Continuer la lecture →]]>

queersmashcapitalismC’est désormais un lieu commun de parler de « l’embourgeoisement » d’une partie des gays et lesbiennes. Face à cette identité lesbienne/gay traditionnelle, mise en crise par le néolibéralisme, émergent de nouvelles figures transgenres et queer. Ces évolutions méritent d’être historicisées. Peter Drucker passe ici ces transformations au crible du matérialisme historique. Des nouvelles relations butch/femme au SM, en passant par la culture « clone » et « lipstick », le postfordisme a produit une culture LGBT à la fois variée et polarisée par les inégalités sociales. Drucker en tire ici les conséquences stratégiques pour des politiques sexuelles émancipatrices.

Publié par la revue Période.

Si la sexualité a été un continent inconnu du marxisme, il y a longtemps que ce n’est plus le cas1. Dans les années 1970 et au début des années 1980, les historiennes lesbiennes/gay ont mis à profit les concepts marxistes et féministes pour retracer l’émergence des identités gay et lesbiennes contemporaines (Fernbach 1981 ; d’Emilio 1983a et 1983b)2. Malgré le fait que les catégories du matérialisme historique aient été supplémentées et, dans une large mesure, supplantées par les approches foucaldiennes depuis les années 1980, les analyses produites par la première génération d’historiens et de théoriciens influencés par le marxisme survivent au sein d’une large gamme de positions constructivistes. La plupart des chercheurs et chercheuses – sinon la plupart des lesbiennes et des gays – s’accordaient sur le fait que les identités gay et lesbiennes modernes sont tout à fait singulières et clairement distinctes de toutes les sexualités homoérotiques qui ont existé avant le siècle dernier, et de bon nombre de celles qui existent encore dans diverses parties du monde.

Qu’elles fassent mention de Marx, de Foucault, ou des deux, les analyses historiques de l’identité lesbienne/gay associent l’émergence de cette identité sexuelle au développement des sociétés modernes, industrialisées et urbanisées. Quelques historiens (d’Emilio 1983a) ont mené cette démarche de façon plus ou moins explicitement marxiste en rapportant cette évolution au concept de « capitalisme ». Une telle problématique se retrouve dans le travail de théoriciens et théoriciennes marxistes contemporains (Hennessy 2000 ; Sears 2005). Plus récemment, Kevin Floyd se dit témoin d’une « plus grande ouverture [dans la théorie queer] à un engagement direct avec le marxisme – le pouvoir explicatif du marxisme est désormais reconnu. » (Floyd 2009 : 2).

La recherche critique se montre en revanche plus hésitante à propos des questions qui ne figurent pas dans les études que nous venons de mentionner. Dès lors qu’on a exploré et retracé l’émergence de l’identité sexuelle lesbienne/gay en Europe et aux États-Unis, peut-on en rester là ? Alors que les études sur les communautés LGBT d’Asie et d’Afrique ont proliféré ces dernières années, il n’est pas rare de lire que toutes les sexualités homoérotiques auraient succombé à une identité lesbienne/gay monolithique promue par la mondialisation capitaliste – ce que Dennis Altman dénonce comme le triomphe du « gay mondialisé » (global gay) (Altman 2003). Tout comme l’homo sapiens a été représenté naïvement comme le point culminant de l’évolution biologique, ou la démocratie libérale comme le point culminant de l’histoire humaine, tous les chemins de l’histoire LGBT semblent mener à Castro Street, San Francisco. La théorie queer a parfois essayé de saper les fondements de cette vision monolithique de l’identité gay, en rejetant la focalisation unidimensionnelle sur l’« orientation sexuelle » qui la sous-tend (Seidman 1997 : 195). Mais au-delà de leur éloge (très abstrait) de la « différence », ces chercheurs et chercheuses ne se sont que très rarement confrontés aux problèmes que pose cette historiographie unilatérale eurocentrée des identités LGBT. Dans les termes de Paul Reynolds, ces travaux se sont « concentrés( sur la production sociale des catégories au plan discursif plutôt que sur  la causalité matérielle qui a engendré ces catégories, c’est-à-dire la force de contrainte des rapports sociaux de production. » (Reynolds 2003)

Dans cet article, je défendrai que la problématique de l’identité lesbienne/gay telle qu’elle a pris forme depuis les années 1970 dans les milieux LGBT a été déterminée par des facteurs socio-économiques. En outre, je soutiendrai qu’une histoire sociale constructiviste et marxiste3 permet d’étudier des identités sexuelles distinctes au sein du capitalisme, sans privilégier d’identité particulière, et qu’elle peut cartographier les identités lesbiennes/gay émergentes et les transformations récentes des identités sexuelles en tissant les liens entre ces évolutions identitaires et les stades que traverse le développement capitaliste. Dans ce contexte précis, la théorie marxiste des « ondes longues » (cycles de longue durée) se révèle être un outil précieux. Il s’agit plus précisément des analyses des évolutions récentes du mode de production capitaliste, qui a traversé une longue phase d’expansion jusqu’au début des années 1970 pour entrer dans une longue phase dépressive à travers les récessions des années 1974-75 et 1979-1982 (Mandel 1978 & 1995). Un tel cadre d’analyse pourrait se révéler plus robuste que les théories queer pour aborder ce qui est récemment devenu une préoccupation centrale dans ces théories – la défense de populations LGBT non conformistes ou moins privilégiées face à l’« homonormativité »4 – et contribuer à la formation d’un anticapitalisme queer.

Le fait de lier l’émergence de ce qu’on pourrait appeler l’identité lesbienne/gay classique à l’apparition d’une force de travail « libre » (salariée) au sein du capitalisme n’a rien de très original. Cette évolution a duré plusieurs siècles et les historiens l’ont globalement considérée comme un processus de longue durée. Mais l’essor de l’identité gay telle que nous la connaissons à une échelle de masse est un phénomène récent, et se compte en décennies plus qu’en siècles. À y regarder de près, la consolidation et la propagation de l’identité gay, et ce spécifiquement au sein de la classe ouvrière, a eu lieu pour une large part au cours de ce que les économistes marxistes désignent comme le long cycle expansif des années 1945-73. À la suite de la répression des années 1930 et 1950 (Chauncey 1994 : 344-346), l’identité gay s’est progressivement popularisée grâce à la prospérité grandissante de la classe ouvrière et de la classe moyenne, catalysée par les changements culturels profonds des années 1940 jusqu’aux années 1970 (depuis les soulèvements de la Seconde guerre mondiale [Bérubé 1993] jusqu’aux radicalisations de masse des années de la nouvelle gauche). L’identité gay a bel et bien été forgée par le régime d’accumulation que certains économistes nomment le « fordisme », et plus spécifiquement par les sociétés de consommation de masse et l’Etat-providence5. Le déclin du fordisme a également eu des conséquences pour les identités, les communautés, et les politiques LGBT. Les décennies de récession depuis la crise de 1974-75 ont eu un impact différencié sur les populations LGBT et leurs communautés. D’un côté, les milieux gay marchandisés et les identités sexuelles qui leur sont compatibles se sont développés et consolidés en de nombreux endroits du monde, et ce particulièrement au sein de la classe moyenne. D’un autre côté, cette marchandisation n’a pas eu le même impact sur les styles de vie et l’identité de toutes les populations LGBT. Dans les pays du Sud, les populations paupérisées ne peuvent en fait que rarement accéder à ces espaces gays marchandisés. Dans les pays capitalistes développés, et même si les milieux gays marchandisés sont plus accessibles aux populations LGBT précaires sur le plan économique, les inégalités économiques grandissantes ont coïncidé avec une divergence grandissante dans les vécus des populations en question. Des scènes alternatives de toutes sortes (pas nécessairement moins commerciales) ont proliféré.

Il n’y a bien sûr pas de correspondance mécanique entre développements socio-économiques et changements dans les identités sexuelles, culturelles et politiques. Au sein des communautés LGBT comme dans le reste du monde, on trouve un ensemble cohérent d’institutions qui produisent une idéologie et une identité lesbienne/gay, qui médiatisent les dynamiques sociales et de classe sous-jacentes, et représentent « la relation imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence » (Althusser 1971 : 162). Analyser comment toutes ces institutions – des journaux aux magazines, des producteurs de films porno aux collections d’ouvrages, des sites web au chatrooms, des départements d’études lesbiennes/gay aux petites associations commerciales, jusqu’aux clubs de sport, et au-delà – ont joué un rôle idéologique au sein du fordisme et ont eu tendance à changer de fonctionnement au sein du néolibéralisme, supposerait d’embrasser une perspective trop large pour cet article. Néanmoins, il n’est pas un aspect du capitalisme contemporain, culture sexuelle incluse, qui puisse subsister indépendamment du mode de production dans sa totalité ; des changements fondamentaux dans le capitalisme sont repérables, bien qu’indirectement, du point de vue du genre et de la sexualité comme à d’autres niveaux de la totalité systémique (Floyd 2009). Cette approche minimale peut nous donner l’assurance nécessaire pour singulariser des tendances qui correspondent à des changements dans la dynamique de classe dans les communautés LGBT, et ce même en l’absence des médiations nécessaires pour reconstruire ces tendances de façon vraiment exhaustive.

Une large part des institutions qui définissent les communautés LGBT et produisent leur « conscience de soi » ont tendance à reproduire et à légitimer une identité lesbienne/gay en continuité apparente avec celle qui a pris forme dans les années 1970. Mais une analyse même schématique peut montrer que les sous-cultures et identités lesbiennes/gay classiques ont été mises sous pression ou, en tous cas, rendues problématiques de diverses manières par le déclin du fordisme. Tout comme leurs expressions idéologiques et sexuelles, la classe et la réalité sociale des communautés LGBT sont devenues plus fragmentaires et plus conflictuelles. Pour paraphraser la célèbre préface de 1859 de Marx, en dernière instance « le mode de production de la vie matérielle a conditionné le[ur] processus de vie social, politique et intellectuel en général. Le[ur] être social détermine [leur] conscience » (Marx 1968 :182).

Le développement d’une identité queer, en partie conçue en antagonisme avec les identités lesbiennes/gay existantes, fait partie de ces évolutions, tout comme la visibilité de plus en plus grande des identités transgenre et la prolifération d’une variété d’autres identités liées à des pratiques ou rôles sexuels spécifiques. Malgré l’extraordinaire diversité de ces identités, on peut sans peine repérer des points communs entre elles qui les inscrivent dans les formes actuelles du capitalisme. Qu’elles se définissent ou non comme queer, ces identifications répondent au caractère de plus en plus répressif de l’ordre néolibéral, et ce par l’affirmation intransigeante de pratiques sexuelles qui sont toujours – ou de plus en plus – stigmatisées. Elles expriment aussi l’inégalité grandissante et la polarisation du capitalisme néolibéral à travers le refus du conformisme de genre et la mise à nu des différentiels sexuels de pouvoir.

Pour mieux comprendre ces caractéristiques, nous allons d’abord brièvement traiter des fondements matériels de l’identité lesbienne/gay depuis les années 1970, puis des facteurs matériels qui ont provoqué sa fragmentation. Nous verrons ensuite comment les changements économiques ont été idéologiquement médiatisés dans de nouvelles expressions du genre et de l’identité sexuelle, particulièrement au sein des transgenres et des queer dans leur ensemble. Nous discuterons enfin les implications politiques de ces changements et les défis posés aux communautés LGBT du XXIe siècle.

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L’identité « gaie » classique

L’identité lesbienne/gay classique – en tant qu’identité irréductible aux autres formes qu’a prises l’homosexualité dans l’histoire humaine –, est (ou a été) le terme consacré aux personnes dont les liens sexuels et émotionnels sont prioritairement dirigés vers les personnes de leur propre « sexe », aux personnes qui ne concluent en général pas de mariage et ne fondent pas de famille hétérosexuelle (contrairement par exemple à des icônes gay tardives comme Oscar Wilde), qui ne changent pas radicalement leur identité de genre en adoptant une sexualité lesbienne/gay (contrairement aux personnes transgenres au sein d’une grande variété de cultures), et chez qui les deux partenaires d’une relation se considèrent comme les membres d’une même communauté lesbienne/gay (une idée bien étrange pour les millions d’hommes autour du monde qui baisent des hommes ou des garçons sans se considérer comme gays, et pour les millions de femmes qui ont les registres d’expériences les moins explicites du « continuum lesbien » [Rich 1983, Wekker 1999]6).

Cette identité gay a vu le jour dans les pays capitalistes développés à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, majoritairement au sein des classes moyennes (dont les habitudes de consommation ont joué un grand rôle dans l’accumulation du capital au cours du long cycle expansif de la mi-1890 à la mi-1910). À la même période, la baisse de la natalité et les progrès dans le contrôle des naissances ont fait de la procréation un aspect moins central de la sexualité des classes moyennes – ces évolutions ont clairement favorisé un certain épanouissement du « désir sexuel » et la possibilité de « choisir » l’objet de son propre désir (des relations hétérosexuelles ou homosexuelles). L’importance grandissante de la consommation et du désir ont transformé la façon dont se construit le genre au sein du capitalisme. Ainsi, on a vu le passage d’une conception de la « virilité » et de la « féminité » centrée sur leur caractère inné – et indissociables d’une idée du travail productif comme « masculin » et de la reproduction comme « féminine » – à des notions équivalentes prenant un caractère (selon la terminologie de Judith Butler) plus « performatif » (Butler 1999), pour une plus large part définies par des habitudes de consommation, ainsi que par l’habillement et le comportement (Floyd 2009, p. 57-66). À cette même période, les hommes et femmes de la classe moyenne (et en particulier les femmes actives et diplômées) ont acquis un plus grand capital social et économique, leur permettant plus souvent de vivre indépendamment de leur famille et de défier les conventions.

Comme l’explique le célèbre article de John d’Emilio, le développement capitaliste a ainsi créé les conditions de l’ascension de l’identité gay (D’Emilio 1983a). La naissance d’une « identité gay » a amené avec elle ce que Kevin Floyd a appelé la « réification du désir sexuel » – l’autonomisation du désir en tant que tel comme choix d’un objet sexuel, homme ou femme –, l’expansion rapide, au sein des classes moyennes, de visions médicales puis spécifiquement psychanalytiques de la sexualité (Floyd 2009, p. 43-45, d’après Foucault, 1978, p. 118-123) ; ainsi que dans l’« invention de l’hétérosexualité » et de l’homosexualité comme catégories sexologiques et sociales (Katz 1995). En revanche, et ce longtemps au cours du XXe siècle, la classe ouvrière et les populations pauvres des pays développés ont tenu ferme aux conceptions de la virilité et de la féminité en dépit de conceptions réifiées de la sexualité (Foucault 1978, p. 121). Les hommes de la classe ouvrière, en particulier aux États-Unis, ont continué à entretenir des relations avec des transgenres (fairies) d’une part et, d’autre part, avec des hommes souvent mariés et non-transgenres (Chauncey 1994), ou à avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes pour de l’argent ou un bénéfice social sans affirmer d’identité sexuelle distincte. À la même période en Allemagne, une homosexualité définie comme masculine a notamment été promue par des membres de la classe moyenne au sein de la Community Of The Special, alors que les études de Magnus Hirschfeld sur les relations homosexuelles au sein des hommes majoritairement issus de la classe ouvrière l’ont poussé à promouvoir un modèle transgenre de « troisième sexe » (Drucker 1997, p. 37).

Après 1945, le niveau de vie de la classe ouvrière des pays capitalistes a rapidement évolué sous le fordisme, au sein duquel l’augmentation de la productivité a été pour une large part accompagnée d’augmentations du salaire réel (en soutien à la demande effective), et de diverses formes d’assurance sociale amortissant les chocs des périodes de récession. En conséquence, pour la première fois, la masse que représentait la classe ouvrière – ce que d’Emilio, d’après Marx, nomme la force de travail « libre » –, les étudiants et d’autres couches sociales ont pu vivre indépendamment de leur famille et donner une plus grande place à leur « choix d’objet » (ou leur « orientation sexuelle ») dans leur vie et dans leur identité.

Les structures familiales de la classe ouvrière et les rôles genrés ont aussi changé. Pour la première fois depuis la moitié du XIXe siècle – alors que le salaire de soutien de famille était devenu un idéal chéri, et parfois une réalité pour de larges segments de la classe ouvrière – la Seconde guerre mondiale a fait du travail salarié une chose au moins temporairement normale même pour des femmes respectables des classes ouvrière et moyenne. Cette évolution a remis en cause la division genrée du travail qui était caractéristique de l’hétérosexualité et de l’homosexualité de la classe ouvrière au cours des premières décennies du XXe siècle. La preuve négative de cette évolution aux États-Unis et aux Pays-Bas, c’est que les communautés et organisations lesbiennes/gay émergentes ont tendanciellement réprimé la féminité des gays et la masculinité des lesbiennes (Warmerdam et Koenders, 1987, p. 125, 153, 169, Floyd 2009, p. 167-168). Au même moment, la hausse des financements de l’éducation et l’expansion de la sécurité sociale (dans les pays développés au moins) ont réduit la dépendance économique des jeunes et/ou étudiants envers leurs parents, celle envers le conjoint ou la conjointe pour le paiement du loyer, et celle envers les enfants pour se préserver d’une vieillesse pauvre. Le plein emploi signifiait une recrudescence d’opportunités de travail pour des personnes qui était auparavant marginalisées.

La combinaison de possibilités économiques accrues et une reconfiguration des rôles de genre dans les années 1950 et 1960 ont aidé une masse d’individus toujours plus large à former une culture sexuellement hédoniste, et ce au-delà de la classe moyenne non conformiste des années 1910 et 1920. Au sein de cette culture hédoniste, il est devenu possible pour une minorité grandissante de former des relations et des réseaux homosexuels. Alors que « la consommation de masse dans le fordisme constituait, avant tout, la tentative de sécuriser une vaste et stable accumulation de capital », la diversification du marketing destiné au consommateur qu’elle a générée a créé « une circulation clandestine d’images homo-érotiques dans un ‘réseau gay [et lesbien] de moins en moins clandestin’ » (Floyd 2009, p. 174).

Toutefois, les contraintes de la loi, de la police, des employeurs, des propriétaires, et une pression sociale de toutes sortes étaient toujours là, empêchant les gens de vivre leur identité lesbiennes/gay au grand jour. Les mouvements lesbiens/gay des années 1960 et 1970 se sont rebellés contre ces contraintes, inspirés par une vague d’autres révoltes sociales : des Noirs, de la jeunesse, des pacifistes, des féministes et (au moins dans quelques pays Européens) de la classe ouvrière (D’Emilio, 1983b). Alors que les groupes lesbiens/gay de la première heure avaient travaillé à discipliner les normes de genre de leurs membres (en restreignant la féminité des gays et la masculinité des lesbiennes), la seconde vague du féminisme a cherché à domestiquer les tendances butch/femme qui jouissaient encore d’une vaste hégémonie dans les souscultures lesbiennes des années 1950 (ou tout au moins, les ont-elles transformées en un « jeu clandestin ») (Califa 2003, p. 3).

Les premières victoires légales lesbiennes/gay des années 1970 ont rendu possible l’émergence de communautés lesbiennes/gay/bisexuelles (LGB) ouvertes et à une échelle de masse au sein des pays développés, et ce pour la première fois dans l’histoire. Parmi les préconditions nécessaires à cette émergence, on a noté la progression générale des niveaux de vie et le renforcement de la sécurité économique, ayant rendue possible l’autonomie de vies lesbiennes/gay ; s’ajoute à cela le fait que des millions de personnes qui sont sorties du placard autour des années 1970 manifestaient une certaine homogénéité sociale, à cause des liens générationnels du baby boom, tout comme de la résorption des divisions économiques dans les années 1950 et 1960, de sorte qu’existaient moins de limites à un sentiment d’identité commun ; enfin, il faut considérer un climat politique et culturel favorable.

L’homogénéité des communautés lesbiennes/gay était évidemment relative. Les disparités de genre et de classe existaient toujours. La facilité avec laquelle gays et lesbiennes parvenaient à coexister dans les premières années de la « libération sexuelle » n’a duré que jusqu’au moment où les femmes en ont eu assez du traitement qu’elles recevaient de la part des hommes gays. Même si les normes de genre sont devenues plus souples au cours des années 1960 et 1970, cela n’a mené à une véritable dévaluation de la masculinité et de la féminité qu’au sein d’une critique féministe radicale, qui n’a jamais été hégémonique (Floyd 2009, p. 77-79). Par ailleurs, même au sein de la nouvelle gauche, la contreculture portant un regard critique sur le genre coexistait avec des postures tiers-mondistes machistes (Floyd 2009, p. 168-169.). Le racisme est resté une réalité. Les disparités sociales qui existaient dans les années 1970 sont devenues plus importantes au cours des années 1980 et 1990, pour des raisons toutefois plus profondes que celles d’un inévitable retour à l’ordre.

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Les gays dans l’économie postfordiste

Le long cycle récessif qui a commencé dans les années 1974-1975 a suscité une offensive néo-libérale dès la fin de la décennie. Pour le dire schématiquement, cette offensive comportait : un changement dans les techniques de production vers un modèle « toyotiste » à flux tendu ; la globalisation économique, la libéralisation et la dérégulation, tirant parti des nouvelles technologies qui « accéléraient la cadence et dispersaient l’espace de la production » (Hennessy 2000, p. 6) ; la privatisation de nombreuses entreprises publiques et services sociaux ; un accroissement de la richesse et du pouvoir du capital au détriment du travail ; un accroissement des inégalités dans de nombreux pays (par la crise de la dette et les politiques d’ajustement structurel), et entre les pays (par les « réformes » réactionnaires de la fiscalité, de la redistribution et contre les syndicats), de même que la consommation de produits de luxe remplaçant progressivement la consommation de masse comme moteur de la  croissance économique. Cette offensive, parmi d’autres choses, a fragmenté l’unité des classes ouvrières mondiales. De grandes différences ont refait surface entre les travailleurs mieux et mal rémunérés, entre les salariés à plein-temps et les intérimaires, les Noirs et les Blancs, les « natifs » et les immigrés, les salariés et les chômeurs7. L’atténuation des différences de salaire et de sécurité de l’emploi au sein des classes ouvrières nationales dans les années 1960, qui étaient la toile de fond de l’émergence de l’identité lesbienne/gay, est ainsi devenue une chose du passé.

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L’un des facteurs qui ont compliqué l’offensive néolibérale résidait dans la difficulté de faire marche arrière sur quelques-uns des acquis des mouvements noirs, féministes et gays/lesbiens. Les contradictions de ces mouvements au temps de l’affaiblissement de la classe ouvrière et de l’accroissement des inégalités ont été manipulés dans les débats idéologiques des années 1980 et 1990. L’égalité des femmes et l’égalité raciale sont devenus des lieux communs politiques de plus en plus établis (au moins sur le plan rhétorique), alors qu’au même moment les politiques redistributives et contracycliques, bien moins controversées quarante ans auparavant, étaient écartés comme des éléments dépassés et contreproductifs (jusqu’à ce que la crise de 2008 ne nécessite une redistribution massive de la richesse vers les plus grandes banques du monde et d’autres politiques de « relance »).

Mais quel a été l’effet de tout cela sur les populations, sur les mouvements, et sur les communautés LGBT ? La fin du long cycle expansif du fordisme n’était pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde, et particulièrement pas pour toutes les populations LGB. Tout particulièrement pour les quelques sections de la classe moyenne et de la classe ouvrière supérieure qui ont prospéré dans les années 1980 et 1990, spécifiquement mais pas exclusivement dans les pays capitalistes développés, les scènes gay commerciales ont continué de s’étendre, et par là, de renforcer l’identité lesbienne/gay (Altman 1982, p. 79-97).

Les identités lesbiennes/gay favorisées par le marché ont prospéré dans les espaces commercialisés, par l’émergence de foyers à double revenu chez les gays aisés et dans une mesure moindre chez les lesbiennes, et généralement au sein d’un espace public tolérant – ménagé par les victoires des mouvements lesbiens/gays. Les nombreuses lesbiennes et gays aux revenus relativement supérieurs, qui ont bénéficié à la fois de succès économiques et de réformes légales ont de quoi se réjouir des progrès qu’ils ont accompli : « dans un brownstone, blotti contre un compagnon disposant d’une assurance santé, devant une vidéo de Melissa Etheridge sur MTV, en feuilletant les pages de Out magazine et en sirotant un Absolut Tonic, le capitalisme peut-être assez confortable » (Gluckman et Reed 1997, p. XV.). Alors que les rapports sociaux au sein du capitalisme sont globalement réifiés – faussés de telle manière que les relations entre les gens sont perçues comme des relations avec ou même entre des choses – le basculement qui s’est opéré au sein du néolibéralisme vers une croissance économique fondée exclusivement sur la surconsommation de la classe moyenne a placé à un niveau inouï la réification des rapports humains parmi les bénéficiaires des politiques néolibérales. Cela s’est notamment appliqué aux relations sexuelles et émotionnelles des gays et lesbiennes de la classe moyenne.

Les années 1970, 1980 et 1990 ainsi que la première décennie du nouveau millénaire sont une période au cours de laquelle les identités et communautés LGBT explicites ont gagné davantage d’importance dans une grande partie du monde dépendant, d’abord en Amérique latine et plus tard dans de nombreux pays asiatiques et africains. Étant donné que les pays dépendants ont spécifiquement pâti du déclin du fordisme, les communautés et identités y ont pris des formes très différenciées (Drucker 2009, p. 826-828). La période de croissance ralentie et la réaction néolibérale dans les pays du Nord furent une période de crise dévastatrice et cyclique dans de nombreuses régions du Sud même avant la crise généralisée de 2008 (notamment en Amérique latine après 1982, au Mexique après 1994, presque partout en Asie du Sud-Est après 1997, pendant de nombreuses années au Brésil après 1998, et presque partout en Afrique). Mais cela n’a pas empêché la progression des classes moyennes au Sud,  dont les revenus dépassaient de loin les salaires médians de leurs pays, classes intégrées au capitalisme consumériste global – capitalisme consumériste gay inclus.

Les identités lesbiennes/gay commercialisées et orientées vers l’Occident semblent avoir dans ce contexte un rapport complexe et contradictoire avec les autres homosexualités qui coexistent avec elles dans le monde dépendant. « Gay » et « lesbienne » sont en quelque sorte encore des concepts euro- ou américano-centriques de la classe moyenne ou de la bourgeoisie, même s’ils fournissent aussi un référentiel pour les luttes d’émancipation sexuelle (Altman 2000, Oetomo 1996, p. 265-268).

Dans les pays capitalistes dépendants comme développés, la domination des identités gay dans les communautés LGBT s’est étendue au-delà des couches sociales les plus privilégiées au sein desquelles les vies s’adaptent le plus adéquatement à ces identités. Les média LGBT des pays dépendants ont souvent recours aux média lesbiens/gay des métropoles capitalistes pour obtenir leurs contenus et leur imagerie (Drucker 2000a). Dans les pays capitalistes développés, malgré la prolifération des sites internet et des magazines qui représentent les identités et les souscultures des minorités au sein des minorités, les livres, périodiques et vidéos qui circulent le plus sont tendanciellement ceux qui sont liés au nouveau mainstream gay où la classe moyenne est majoritaire. Même ceux qui sont le moins dotés économiquement pour accéder à la scène gay commerciale sont forcés de la côtoyer pour y rencontrer des partenaires de court ou long terme ; plus fondamentalement, même les personnes célibataires ou monogames qui ne sont au moins temporairement pas sur le marché de partenaires sexuels/affectifs se définissent toujours tendanciellement au prisme des catégories culturellement hégémoniques de lesbienne, gay, bisexuel, ou straight. Même les queer et transgenres pauvres dont les vies sont les plus éloignées des images du mainstream gay incorporent parfois des aspects de la culture gay mainstream dans leurs aspirations et fantasmes, construisant pour partie leur identité depuis des images qui peuvent être adaptées et empruntées à des réalités sociales très différentes.

Cette hégémonie de l’identité lesbienne/gay sur la plus grande partie du monde LGBT, et la coexistence physique de personnes LGBT socialement disparates dans les espaces lesbiens/gay offre des arguments à ceux qui minorent l’importance des questions de classe dans les communautés LGBT – qui sont effectivement « mixtes » de ce point de vue (Seidman 2011). Il est vrai que la ségrégation de classe qui caractérisait les scènes LGBT du XXe siècle naissant s’est relâchée pendant le fordisme. Mais les ressemblances culturelles et les relations transclasses ne font pas de l’identité et des espaces lesbiens/gay des espaces « sans classes », pas plus que l’existence de relations sexuelles entre maîtres et esclaves signifiait que l’esclavage était sans conséquence. Les récits unilatéraux du mode de vie gay restituent tendanciellement l’image d’une expérience riche en ressources économiques et sociales, privilégiée, et promeuvent une telle expérience comme un scénario normatif d’après lequel la vie gay devrait être conçue et vécue (Heaphy 2011). Les espaces lesbiens/gay ne sont pas des îlots, mais sont fortement influencés par les structures de classe des sociétés qui les environnent : des recherches sur l’éducation des jeunes LGBT en Grande Bretagne par exemple, identifient « la classe sociale comme axe de pouvoir qui positionne les LGBT inégalement et inéquitablement » (McDermott 2011, p. 64). Plus avant, et ainsi que le démontre notre prochaine section, la fragmentation des scènes LGBT au cours des dernières décennies a également une dimension de classe.

Dans les centres comme aux marges du système capitaliste mondial, trois aspects de l’identité lesbienne/gay qui se sont stabilisés dès le début des années 1980 coïncident bien avec le nouvel ordre néolibéral émergent : l’auto-définition de la communauté comme minorité stable, sa tendance grandissante à la conformité de genre, la marginalisation de ses propres minorités sexuelles.

L’auto-définition des lesbiennes et des hommes gay comme groupe minoritaire, qui s’est fondé sur la réification du désir sexuel qui a progressivement consolidé les catégories de gay et de straight au cours du XXe siècle, ont en même temps exprimé un fait social profond relatif à la vie lesbienne/gay telle qu’elle a spécifiquement pris forme au sein du néolibéralisme. Dans la mesure où les lesbiennes et les gays ont été progressivement définis comme des individus occupant un certain espace économique (fréquentant certains bars, saunas et boîtes, dirigeant des commerces, et aux États-Unis au moins, vivant dans certains quartiers) ils ont été encore davantage ségrégués qu’auparavant, plus clairement démarqués d’une majorité définie comme straight. Le fait est qu’une proportion non négligeable de ceux qui fréquentaient bars et saunas avaient toujours un pied dans le monde straight, et étaient même parfois mariés avec enfants, ce qui demeurait un secret ouvert, mais un secret que peu de gens révélaient au grand public ; ils étaient parfois perçus comme des individus qui étaient encore à moitié « dans le placard », avaient tendance à garder une certaine discrétion pour éviter des situations embarrassantes, et occupaient dans la plupart des cas une place marginale dans le développement de la culture lesbienne/gay. Le fait que les gens aient continué à faire leur coming-out et à rejoindre la communauté à tous âges – ou aient parfois formé des couples hétérosexuels à un âge avancé et par conséquent, se soient progressivement retirés de la communauté – n’en était pas plus visible.

La tendance à questionner les catégories de l’hétérosexualité et de l’homosexualité, à mettre l’accent sur la fluidité de l’identité sexuelle et à spéculer sur l’universalité de la bisexualité – tendance propre à de nombreux théoriciens pionniers de la libération lesbienne/gay – a fini par s’évanouir au fil du temps, alors que la réalité matérielle de la communauté est devenue plus dure. Les mouvements pour les droits lesbiens/gay ont, par là, moins couru le risque d’apparaître sexuellement subversifs du point de vue de l’ordre sexuel du capitalisme genré.

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Le déclin des identités butch/femme chez les lesbiennes et de la camp culture chez les hommes gay a aussi contribué à renforcer les barrières de genre qui demeurent centrales dans les sociétés capitalistes. Les drag queens qui, se rebellant contre le durcissement de la discipline de genre dans l’après-guerre, avaient joué un rôle déterminant dans la révolte de Stonewall en 1969, se sont rendues compte que la tolérance accordée aux lesbiennes et aux gays en général à partir des années 1970 est allée de pair avec une régression de la tolérance des espaces lesbiens/gays pour la non-conformité de genre. Dans la communauté moins massive de la période qui a immédiatement suivi Stonewall, les hommes gays et les lesbiennes non conformistes, moins aptes ou moins enclins à se cacher, formaient une plus grande proportion du milieu lesbien/gay visible. Alors que les communautés lesbiennes/gay s’étendaient, l’afflux de lesbiennes et d’hommes gays à l’apparence plus « normale » a éclipsé l’importance des transgenres. S’ajoute à cela le fait que les rôles de genre les moins polarisés dans la culture au sens large, qui avaient initialement facilité l’émergence d’identités lesbiennes/gay, restreignaient désormais l’espace disponible pour les polarisations de genre plus affirmées des identités lesbiennes et gay. Même si l’assouplissement temporaire des normes de genre dans les années 1960 avait créé un espace pour le brouillage des masculinités et des féminités, le drag pleinement assumé semblait souvent relever de l’anomalie et même provoquer l’embarras dans le contexte des années 1970, et de la vogue de l’imagerie androgyne.

Les communautés LGB ont donc « adopté » des identifications qui plaçaient  toujours davantage les transgenres – dont les communautés avaient précédé l’existence des nouvelles identités lesbiennes/gay depuis des millénaires – et autres non-conformistes visibles aux marges sinon complètement hors-circuit. Ce que Kevin Floyd exprime comme « l’incertitude radicale de notre temps, relative au fait que la pratique sexuelle masculine gay féminise nécessairement les hommes qui y sont engagés » (Floyd 2009, p. 64) ne rend pas justice aux configurations historiques qui s’établissent entre genre et sexualité – au sein d’une totalité capitaliste qui n’est ni statique ni uniforme, mais plutôt fortement différenciée en termes de périodes, de classes, de genres, et de processus de développement inégaux et combinés. Nous avons par exemple vu que la sexualité transgenre était plus commune dans la classe ouvrière que dans la classe moyenne dans les pays développés au début du XXe siècle, comme c’est toujours le cas dans certaines régions du monde dépendant. La fin des années 1970, à l’orée de la transition du fordisme au néolibéralisme est le moment précis où l’espace des sexualités transgenres a atteint son point le plus faible historiquement dans les pays développés (d’où l’incertitude radicale de Floyd).

Alors que la sexualité masculine gay a été masculinisée et le lesbianisme féminisé, la centralité accrue de la consommation dans l’identité LGB a eu des effets sur les pratiques sexuelles – certains de ces effets étant déjà apparents à la fin des années 1970 et au début des années 1980, d’autres n’ayant émergé que dans les années 1990 ou plus tard. Il est évident que ces changements ne reflétaient pas un changement de direction spontané dans tous les désirs ou pratiques sexuels des LGBT. Le désir individuel et la psychologie sont plus résilients que cela et sont formés par une vie entière ; ils ne sont pas totalement malléable au gré des développements sociaux survenus dans les deux dernières décennies. Parfois, les modes érotiques ont des raisons plus superficielles que celles des changements socio-économiques profonds, et il serait erroné de chercher à tout déduire des transformations systémiques. Mais alors que les identités et l’imagerie sexuelles ont pris des formes plus inégalitaires et polarisées en termes de genre, et ce au moment même où les sociétés subissaient elles-mêmes une progression des inégalités à la fois brutale et de longue durée, il serait improbable de rejeter la corrélation dans l’ordre de la coïncidence.

Quoiqu’il en soit, alors que le déclin du fordisme a placé les programmes de l’État-providence sous pression, un regain d’insistance sur la centralité de la famille dans la reproduction sociale a ralenti le processus de « dépérissement » des normes de genre qui avait caractérisé les années 1960. Ce tournant conservateur à l’échelle de la société entière a été accompagné d’un basculement, chez les hommes gay, de l’imagerie globalement androgyne et occasionnellement transgenre du début des années 1970 vers la culture « clone », plus masculine, qui a pris pied dès le début des années 1980. Les formes de « présentation de soi » féminines que les lesbiennes féministes commencèrent par rejeter gagnèrent alors en popularité et en acceptabilité chez les lesbiennes lipstick au cours des années 1990 – une « célébration de la féminité » qui pouvait « renforcer les rôles de genre traditionnels et les valeurs d’une féminité convenable » (Rubin 1992, p. 214). Un tel degré, plus élevé, de conformité au sein des LGB, a facilité leur incorporation dans l’ordre social et sexuel promu par le néolibéralisme.

Un tel conformisme a représenté un compromis confortable pour un nombre grandissant de gays et  lesbiennes qui menaient des carrières professionnelles, commerciales ou politiques dans différentes sociétés capitalistes, sans avoir nécessairement à cacher ou renoncer à leur sexualité mais plutôt à ne pas trop l’« afficher ». Même la classe moyenne lesbienne/gay qui vivait de commerces ou d’associations gay – dont la plupart était loin de compter parmi les véritables vainqueurs de la bataille économique des décennies précédentes, mais qui étaient tendanciellement représentés par ceux qui, parmi eux, l’étaient – favorisait en général le caractère inoffensif des expressions communautaires LGB. D’autres membres de la classe moyenne lesbienne/gay faisant carrière dans des entreprises ou d’institutions mainstream choisissaient, eux, de faire barrage aux expressions de la communauté lesbienne/gay qui risquaient de les isoler au sein de leur classe sociale. Beaucoup d’entre eux désiraient poursuivre leurs carrières dans des entreprises et institutions straight, en minimisant ou occultant leur « différence » avec les hétéros de classe moyenne, tout en restant transparents sur leurs relations homosexuelles – ceux qui s’engagent dans des mariages hétérosexuels pour dissimuler leur homosexualité sont de plus en plus rares.

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Cette couche professionnelle a constitué la base sociale la plus stable pour les courants les plus modérés des mouvements LGB, qui ont souvent vu le mariage homosexuel comme le point culminant du processus d’émancipation des gays. Et, de fait, le mariage homosexuel et le droit à l’adoption peuvent bien constituer le point culminant de l’intégration de quelques membres de la communauté LGBT dans l’ordre productif et reproductif du capitalisme genré. Paradoxalement, alors que le néolibéralisme a, à bien des égards, sapé la domination visible et directe des femmes et des filles par les maris et les pères au sein du régime fordiste originel (Brenner 2003, p. 78-79), les coupes néolibérales dans les services sociaux, en privatisant l’accès aux ressources de base, ont rétabli la centralité de l’entité familiale dans la reproduction de la force de travail. Alors que le mariage homosexuel légal ou les Pactes civils de solidarité (Pacs) peuvent, dans ce cadre, assurer de nouveaux bénéfices pour les lesbiennes et gays de la classe moyenne ou de la classe ouvrière privilégiée, pour ceux qui dépendent le plus de l’État providence dans des pays comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, la reconnaissance légale de ces unions peut conduire à des suppressions de prestations (Browne 2011).

Alors que le nombre d’enfants élevés au sein de foyers homosexuels a augmenté, le mariage homosexuel et l’adoption peuvent à leur tour servir à légitimer et à réguler le rôle grandissant que les couples lesbiens et gay jouent dans la production, la consommation, et la reproduction sociales. Il reste que l’émergence de familles nucléaires homosexuelles redéfinit et même renforce plus qu’elle ne rend caduque la division gay/straight, étant donné que la façon dont les lesbiennes et les gays constituent des foyers avec enfants (par le don de sperme, l’adoption, la séparation de familles straight, ou autres trajectoires) reste forcément différente du mode opératoire des hétéros.

Au XXIe siècle, un facteur idéologique a joué un rôle crucial dans l’intégration des lesbiennes/gay au sein de l’ordre néolibéral : l’instrumentalisation des droits lesbiens/gay au service d’idéologies impérialistes et islamophobes, que Jasbir Puar a caractérisées comme relevant d’un « homonationalisme » (Puar 2007, p. XXIV, 38-39.). Dans des pays comme le Danemark ou aux Pays-Bas (Mepschen & al. 2010) (en particulier, mais pas seulement), où les droits relatifs aux unions homosexuelles et le racisme anti-immigrés sont fortement développés, cet homonationalisme a été déterminant dans la consolidation comme dans la domestication de l’identité lesbienne/gay.

 

Les racines matérielles des identités alternatives

L’uniformité apparente de la culture lesbienne/gay au milieu des années 1970 a en réalité favorisé la dissimulation des fractures sociales et économiques apparues au sein des LGB. En conséquence, les identités lesbiennes/gay qui avaient pris forme en Amérique du Nord et en Europe occidentale jusque dans les années 1970 furent contestées et fragmentées au cours des décennies suivantes, bien qu’à des degrés différents. Les identités sexuelles et de genre alternatives ont proliféré, plus ou moins à l’écart de la scène commerciale mainstream. Quelques-unes, et bien moins que la totalité de ces identités alternatives, mettaient en crise les paramètres fondamentaux de la division gay/straight qui s’est consolidée tout au long du XXe siècle.

Au contraire de ce qu’affirme la rhétorique homophobe néoconservatrice, les couples aisés exhibés sur les pages des magazines de luxe n’on jamais été typiques de la communauté LGBT en général. Des données recueillies dans les années 1990 à l’occasion du grand sondage du US National Opinion Research Center suggèrent que les femmes lesbiennes et bisexuelles étaient encore moins susceptibles que d’autres femmes d’obtenir des emplois techniques ou qualifiés et surreprésentées dans les emplois de service, de conception ou d’exécution automatisée. Quant aux hommes gays ou bisexuels, ils se révélaient plus susceptibles que d’autres hommes d’occuper des emplois qualifiés/techniques, de vente, administratifs ou de services, et moins susceptibles d’occuper des de direction (Badgett 1997, p. 81). Les contraintes hétéronormatives de nombreux secteurs économiques – c’est-à-dire les pressions à la soumission aux normes hétérosexuelles – semblent pousser de nombreux « travailleurs faiblement rémunérés […] à accepter un salaire plus bas que celui qu’ils recevraient ailleurs en échange du confort relatif de travailler dans un environnement queer » (Sears 2005, p. 106).

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Quelles qu’en soient les raisons (une capacité ou une volonté moindre de se soumettre à des attentes genrées au travail, des segments du marché du travail plus compétitifs, la discrimination), le résultat net (en contradiction avec ce qu’affirment sans fondement non seulement les idéologues homophobes mais aussi quelques publications gay) est que, au moins aux États-Unis, les hommes gays comme les lesbiennes ont été sous-représentés dans la haute fourchette des salaires (soit des revenus par foyer de l’ordre de 50 000 $ ou plus), alors que les hommes gay en particulier ont été surreprésentés dans la fourchette des bas salaires (soit des revenus par foyer de l’ordre de 30 000 $ ou moins) (Badgett et King 1997, p. 68-69). Une étude plus récente a montré que les hommes en couple homosexuel gagnaient considérablement moins en moyenne que leurs « équivalents » hétérosexuels en 2005 (43 117 $ contre 49 777 $) ; alors que les femmes en couple homosexuel gagnent en moyenne davantage que les femmes hétérosexuelles mariées, leur revenu est évidemment inférieur à celui des hommes (Romero & al. 2007, p. 2, cité dans Wolf 2006, p. 241). Les transgenres sont les moins biens lotis : une étude de 2006 a montré qu’à San Francisco, 60 % d’entre eux gagnaient moins de 15 300 $ par an, 25 % avaient des emplois à plein temps, et près de 9 % n’avaient aucune source de revenu (Transgender Law Center 2006, cité dans Wolf 2009, p. 147).

L’expansion des communautés LGBT centrées sur les espaces gay marchandisés n’a pas amélioré la situation des LGBT aux faibles revenus. Au contraire, comme l’a relevé Jeffrey Escoffier, « le marché gay, comme tous les marchés en général, segmente tendanciellement les communautés lesbienne et gay par salaire, par classe, par race et par genre » (Escoffier 1997, p. 131). Ceci est particulièrement vrai pour les couples homosexuels, particulièrement pour les couples homosexuels élevant des enfants, étant donné que deux femmes vivant ensemble cumulent les désavantages économiques qu’elles subissent isolément en tant que femmes. Les LGBT sont par ailleurs plus enclins à être coupés de réseaux familiaux de soutien et, le « filet protecteur » que constitue la sécurité sociale s’étant effiloché, les inégalités résultant des différentiels de salaire les ont affectés avec une singulière intensité (Jacobs 1997).

Dans le monde capitaliste, l’État-providence a été mis en pièces, les syndicats ont été affaiblis, et l’inégalité s’est enracinée. Dans un tel contexte, la polarisation au sein des communautés LGBT s’est renforcée. Les LGB aux faibles revenus, les transgenres, la jeunesse des rues, et les LGBT non blancs ont subi une véritable offensive ces dernières décennies, alors que les attaques visant les pauvres et les minorités se sont multipliées, que le racisme a encore gagné en intensité aux États-Unis, et que de nouvelles formes de rejet des Noirs et des communautés issues de l’immigration (en particulier musulmanes) sont apparues dans les pays européens. Les jeunes LGBT et les travailleurs du sexe ont été des privilégiées d’une nouvelle législation répressive (Sears 2005, p. 103). Dans ce contexte, ce qui a caractérisé la polarisation de classe au sein des LGBT, c’est l’importance plus grande donnée à des identités et des pratiques sexuelles explicitement axées sur les différences de genre, de pouvoir et sur le jeu de rôle.

L’une des premières mutations remarquables dans l’identité LGBT qu’a accompagnée le néolibéralisme, c’est sans doute tout ce qui a rapport avec les tendances SM et leather dans la culture « clone », plus masculine, qui s’est établie chez les hommes gay au début des années 1980. Bien que le premier leather bar pour hommes gay de New York ait ouvert en 1955, et que nombreux autres aient ouvert au début des années 1970, ce n’est qu’à partir de 1976 que la leather culture est devenue un sujet d’attention et de débat dans la communauté plus étendue des lesbiennes/gay (Rubin 1982, p. 219, Califia 1982, 280, p. 244-248). Très tôt, le SM a été « lié à l’homosexualité masculine dans les années 1980, aussi fermement que le caractère efféminé et la déstabilisation des rôles de genre l’était dans les années 1960 et au début des années 1970 » (Altman 1982, p. 191), alors que des clubs SM de New York comme Mineshaft sont devenus « une arène pour la masculinisation de l’homme gay » (Tattleman, cité dans Moore 2004, p. 20).

Paradoxalement, alors que les divisions entre top et bottom (qui auraient été, dans les décennies passées, largement rejetées sur la base de la lutte pour l’émancipation) sont devenues acceptables et largement prégnantes, la quasi-totalité des hommes de la scène clone ont été masculinisés dans le processus. C’était comme si le SM, tout en célébrant la « différence et la puissance », servait, selon le terme de Dennis Altman, de rituel de « catharsis », comme façon de performer et d’exorciser la violence et l’inégalité grandissantes présente dans tout le reste de la société (Altman 1982, p. 195). Comme l’a exprimé Gayle Rubin : « classe, race, ou genre ne déterminent ni ne correspondent aux rôles adoptés dans le jeu S/M » (Rubin 1982, p. 222).

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Au début des années 1980, des sexualités divergentes d’une certaine « norme » féministe (ou perçue comme telle) ont aussi affecté la culture féministe lesbienne – culture féministe lesbienne qui, en un sens, représentait déjà une sexualité divergente dans les années 1970. C’est un fait que les lesbiennes trouvent moins leur place dans les scènes gays/lesbiennes commerciales et soutiennent davantage les scènes alternatives. Bien qu’il existe, comme chez les gays, des lesbiennes membres de la classe moyenne ou bourgeoise, les femmes qui s’évertuent à vivre indépendamment des hommes ont des revenus en moyenne plus faibles et sont plus généralement membres de la classe ouvrière ou des couches sociales paupérisées.

Mais alors que, dans les années 1970, les féministes lesbiennes avaient fait pression sur les femmes pauvres ou membres de la classe ouvrière pour qu’elles abandonnent les relations butch/femme – une forme de « lesbianité » pourtant ancrée dans des décennies d’histoire – un certain nombre de lesbiennes a commencé dans les années 1980 à défendre le modèle butch/femme avec vigueur (Nestle 1989, Hollibaugh et Moraga 1983, p. 397-404). Presque au même moment, un certain nombre de lesbiennes a pris part à la culture SM de façon significative, en particulier à San Francisco. Ces évolutions ont été contemporaines d’un bouleversement général au sein du monde lesbien, lié aux conflits entre se définissant soit comme « anti-pornographie », soit comme « pro-sexe » (Vance 1984, Linden & al. 1982, Califia 1982, p. 250-259).

La question la plus brûlante des « sex wars » était, pour le dire brièvement, celle du sexe intergénérationnel, qui fut le sujet d’une confrontation majeure durant l’organisation de la première marche nationale pour les droits lesbiens/gay aux Etats-Unis en 1979. Allant au-delà de préoccupations légitimes relatives à la coercition et à l’abus d’autorité, quelques tendances ont perçu les différences de pouvoir entre adultes et jeunes comme des obstacles à la possibilité d’une sexualité consentante8. Quoiqu’il en soit, la nature explosive de cette question l’a rapidement placée au-delà de l’espace de la discussion.

Avec le recul, on peut dire que la culture clone, le lesbianisme lipstick et les sex wars des années 1980 n’étaient que la phase initiale d’une fragmentation de long-terme de l’identité LGBT. Le raffermissement du reaganisme et du thatchérisme au milieu des années 1980 a coïncidé, pour les LGBT, avec le déferlement de l’épidémie du VIH, traumatisme vécu comme une rupture générationnelle. Alors qu’un certain nombre d’hommes qui ont survécu à l’épidémie a suivi une trajectoire auparavant empruntée par la classe moyenne straight de la génération des baby-boomers, de nombreux jeunes arrivés à majorité à l’ère du VIH et du néolibéralisme on trouvé davantage d’obstacles pour accéder à la classe moyenne.

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Au milieu des années 1980, un milieu queer a commencé à émerger, composé pour une grande part de jeunes victimes de la progression des inégalités sociales et des restructurations économiques du moment (Drucker 1993, p. 29). Dans ce contexte, plus les salaires de ces jeunes queer étaient faibles et moins grandes étaient leurs chances d’obtenir un emploi stable, moins cette population allait se résoudre à s’identifier avec ou à vouloir être membres de la communauté lesbienne/gay qui avait émergé depuis les années 1960 et 1970. « Les bouleversements économiques […] ont produit davantage de travail contractuel à mi-temps, en particulier pour la jeunesse, ce qui a placé bon nombre d’entre eux dans l’incapacité de trouver une place dans la classe moyenne gay établie d’alors » (Patterson 2000).

En premier lieu dans les pays capitalistes développés et anglophones – pays développés où la polarisation de classe est la plus ample – la jeunesse queer a résisté à la culture disco, aux ghettos formés autour des bars, et aux formes de ségrégation habituellement du registre des minorités ethniques. Des queers qui se définissaient comme tels ont résisté « au confort de la périphérie sociale – dans les ghettos » (Seidman 1997, p. 193 ; Drucker 1993, p. 29). Les scènes queer anglophones ont été, d’une certaine manière, relayées par les queers des milieux squat d’Europe de l’Ouest continentale. Cette génération avait également grandi au sein de structures familiales beaucoup plus diverses et versatiles, ce qui a rendu le projet de modeler les foyers lesbiens/gay d’après les foyers straight traditionnels encore plus improbable pour eux. Dans un certain nombre de milieux jeunes et rebelles, les catégories de sexe et de genre sont devenues plus fluides que d’ordinaire dans les scènes mainstream straight, gays et lesbiennes.

L’émergence d’un milieu queer faisait le lien entre la marginalisation économique et l’aliénation culturelle, rendant dans tous les cas difficile d’établir dans quelle mesure le choix d’un style de vie queer contribuait à une pauvreté plus ou moins volontaire, et dans quelle mesure un certain nombre de queers étaient en fait des gays de classe moyenne – particulièrement parmi les étudiants et universitaires – se fringuant et parlant comme des clodos, dans certains cas seulement pour une période de quelques années de « flottement entre la déviance et la bienséance » (Califia 2003, p. XIV). Dans d’autres cas, la queerness se définit à un tel point par les fringues, le style ou la performance, elle se résume tant à des questions de choix de consommation, elle est à tel point un avatar de la réification, qu’elle se rapproche des identités gays de classe moyenne qu’elle rejette par ailleurs (Hennessy 2000, p. 140-41). Néanmoins, la corrélation globale entre bas salaires et auto-identification queer semble claire.

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Si les pressions économiques ont fait de l’intégration dans la culture lesbienne/gay dominante une perspective incertaine pour bon nombre de queers jeunes et défavorisés dans les pays développés, les barrières sont encore plus difficiles à franchir pour les LGBT pauvres et prolétaires en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Les pays capitalistes dépendants (du « Tiers-monde ») ont été au cours des quarante dernières années le site de constructions sociales de la sexualité qui ne diffèrent pas totalement des identités lesbiennes/gay au sein des pays impérialistes des années 1970, pas davantage qu’elles n’ont été l’expression d’une seule identité « moderne » globalisée (Drucker 1996). Les sexualités considérées comme indigènes dans les formations sociales précapitalistes ou capitalistes émergentes du monde dépendant (comme les identités traditionnelles transgenres de l’Asie du Sud-Est et de l’Amérique Latine) ont persisté, tout en coexistant avec des identités lesbiennes/gay.

Le résultat de cette intersection d’un développement économique périphérique, de la sexualité et de la culture a été que les LGBT prolétaires et pauvres du monde dépendant ont été moins prompts que les LGB de la classe moyenne à revendiquer des identités (sans parler de salaires) facilitant leur intégration dans une scène gay occidentalisée, commercialisée (Oetomo 1996, p. 265-268). Il s’agissait davantage de transgenres, plus potentiellement sujets à la violence, et plus dépendants de structures familiales ou communautaires pour leur survie. La marginalisation économique dont ils ont fait l’expérience a tendanciellement fait de l’identité lesbienne/gay postfordiste quelque chose d’aussi problématique et d’étranger pour eux que pour les queers revendiqués d’Amérique du Nord ou de Grande-Bretagne.

La marginalisation de milliers de LGBT dans le monde du fait qu’ils sont pauvres, jeunes ou Noirs a poussé bon nombre d’entre eux à adopter des identités rompant dans une certaine mesure avec les modèles dominants de l’identité gay postfordiste. Comme nous l’avons vu, la tendance dominante depuis les années 1980, fondée en particulier sur des vies LGB plus aisées, a été pour la communauté lesbienne/gay de s’auto-définir comme minorité stable et distincte, de tendre de plus en plus vers une conformité de genre, et de marginaliser ses propres minorités sexuelles. A contrario, les identités sexuelles et de genre non conformistes qui ont émergé au sein de couches plus marginalisées ont été dans l’ensemble non homonormatives : par l’identification à des communautés plus vastes d’opprimés et de révoltés, par l’échec à se conformer aux normes dominantes de genre, et/ou par l’insistance portée sur les différentiels de pouvoir que l’imagerie lesbienne/gay dominante tend à éclipser. Si ces contre-identités ont manifesté peu de velléités à s’unir en une identité alternative surplombante – au contraire, diverses contre-identités peuvent entrer en conflit et le font effectivement (Drucker 1993, p. 29) – elles partagent un nombre de caractéristiques qui correspondent à des similitudes structurelles au sein du capitalisme néolibéral.

Les identités non homonormatives définies par la marginalisation sur une base d’âge, de classe, de religion et/ou d’ethnie ont coïncidé avec la croissance ou la persistance de sous-cultures demeurées marginales dans la scène commerciale parce qu’elles constituent au mieux des « niches » et au pire, des marchés illicites. La relation entre identités alternatives et pratiques sexuelles marginalisées est difficile à cerner, mais il semble bien y avoir une corrélation. Il y a bien sûr de nombreux LGBT qui restreignent leur rébellion sexuelle à la sûreté d’un certain type de bar. Mais plus les gens sont attachés à leur identité sexuelle, plus ils deviennent réticents à l’idée de devoir l’abandonner au travail ou dans l’espace public.

Ce n’est donc pas un hasard si, dans la plupart des sociétés, plus les transgenres sont visibles, moins ils sont susceptibles d’obtenir un emploi bien rémunéré, permanent et à plein temps, c’est-à-dire l’un des atouts les plus rares et convoités des économies postfordistes. Certains sont virtuellement ou effectivement incapables de dissimuler certains aspects de leur identité, comme le caractère efféminé chez les hommes ou l’aspect butch chez les femmes, qui sont souvent justement ou erronément associés à des sexualités ni hétéro- ni homo-normatives. Volontairement ou involontairement, des signes distinctifs de déviance sexuelle poussent souvent les ressources humaines à en exclure les personnes qui portent ces stigmates d’emplois qualifiés ou de service – ces signes de déviance provoquent en outre l’hostilité de collègues qui poussent les personnes visées à éviter ou à fuir certains environnements de travail. Paradoxalement, en l’absence de garanties générales relatives à la sécurisation de l’emploi ou à la libre-expression des travailleurs, les lois anti-discrimination protégeant les LGBt en général sont potentiellement inutiles pour les personnes sexuellement marginalisées, comme le remarque Ruthann Robson : « Si une entreprise emploie quatre lesbiennes, un nouveau manager pourra sans crainte virer celle qui a un piercing dans le nez, celle qui est la plus expressive ou celle qui marche le plus comme une gouine » (Robson 1992, p. 87, cité dans Robson 1997, p. 175 n. 13).

Ces facteurs aident à expliquer la corrélation qui existe entre les positions sociales subalternes et diverses scènes et identités sexuelles alternatives qui ne coïncident pas avec les modèles postfordistes standards lesbiens/gays. Cela ne permet pas pour autant de faire une corrélation directe entre identités non-homonormatives et appartenance à la classe ouvrière. Au contraire, les prolétaires lesbiennes et gays, ainsi que les gays et lesbiennes non blancs et non blanches (qui sont bien sûr parfois les mêmes personnes) se sont parfois opposés aux groupes qui s’auto-définissent comme queer ou d’autres groupes sexuellement dissidents, quand ces mêmes groupes demandaient d’eux une visibilité qui aurait rendu leur vie plus difficile sur certain lieux de travail ou au sein de certaines communautés (Drucker 1993, p. 29). La corrélation tient en revanche pour certains secteurs de la classe ouvrière – en moyenne les plus jeunes, les moins qualifiés, les moins organisés et les moins rémunérés – qui se sont étendus depuis les années 1970.

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Une partie de la jeune génération queer a repris et, dans une certaine mesure, reformulé des revendications liées à quelques-unes des pratiques sexuelles stigmatisées qui étaient mises en avant au cours des sex wars du début des années 1980. Ce faisant ils se sont rebellés contre l’homonormativité et ses « camisoles de force, qui faisaient de quelques queer comme les « autres » tolérés au sein des rapports sociaux de sexualité et de sexe existants et marginalisaient tous les autres » (Sears 2005, p. 100). « ‘Queer’ inclut donc potentiellement les « déviants » et « pervers » susceptibles de traverser et de confondre la division homo/hetero » (Hennessy 2000, p. 113).

Par contraste avec une séquence antérieure, le SM a de moins en moins été sur le devant de la scène – le SM semble aujourd’hui moins politiquement chargé qu’il ne l’était au cours des sex wars du début des années 1980 – laissant la place au gender bending et aux transgenres. Le SM semble être devenu moins central dans la culture LGBT alors qu’il a progressivement pénétré la culture sexuelle dans son ensemble sous des formes diluées, comme on peut le constater à travers le piercing, le tatouage, et l’usage du cuir et d’autres accessoires dans la mode. Dans les cultures LGBT, la génération queer a a eu tendance à « performer » les questions liées à l’inégalité et aux différences de pouvoir, de manière à mettre à nu leur artificialité et faciliter leur subversion.

Depuis les années 1990, les antagonismes de genre et de pouvoir ont été particulièrement rendus manifestes dans les sous-cultures transgenres et gender bending. Comme le remarque Dennis Altman, le drag a toujours dans une certaine mesure subverti les rôles mainstream de genre par la « vénération de la femme forte qui défie les attentes sociales pour s’affirmer » (Altman 1982, p. 154), et Judith Butler a défendu la thèse selon laquelle le drag subvertit le genre en l’exposant comme une « signification performée » (Butler 199, p. 44). Les formes de gender bending ont en revanche évolué au cours des décennies. Dans les années 1980, Amber Hollibaugh a déclaré que sa vision de la relation butch/femme n’était pas une réaffirmation de catégories de genre existantes, mais un nouveau système de « genre gay ». Plus récemment, les jeunes transgenres semblent plus susceptibles d’assumer des identités de genre difficiles à subsumer sous les critères des rôles féminins ou masculins existants. « Aujourd’hui, la relation lesbienne butch/femme gagne davantage en flexibilité que dans les années 1970, quand j’ai fait mon coming out », déclare Patrick Califia, en partie grâce à une hybridation de la relation butch/femme avec le SM, qui a créé un espace pour les rôles butch bottom et femme top. Ces formes plus flexibles et ambiguës de transgenrisme peuvent être simultanément associées aux myriades de formes de transgenrisme qui ont existé depuis des millénaires sur la planète, et avec les milieux queer qui n’ont émergé qu’à la fin des années 1980 en rébellion contre le mainstream lesbien/gay. Elles sont en un sens très anciennes et très nouvelles.

Les nouvelles formes de transgenrisme se distinguent des formes diverses du transsexualisme, qui n’ont émergé que dans les années 1950 et 1960, définies par une branche de l’institution médicale. Les experts médicaux ont non seulement eu tendance à prescrire des actes de chirurgie de réassignation de sexe comme traitement standard pour la non-conformité de genre la plus prononcée, mais ont également eu tendance à pousser les transsexuels à s’adapter (de façon peut-être moins rigide que dans le passé) aux normes de leur « nouveau genre » (Califia 2000, p. 186-189). Les transgenres identifiés comme queer ne rejettent pas systématiquement les traitements aux hormones ou la chirurgie, et choisissent ce qu’ils veulent faire ou non de leur corps. Califia associe cette nouvelle tendance chez les transgenres à l’attitude des membres de la communauté SM à l’égard de la modification corporelle : « Une nouvelle sorte de personne transgenre a émergé, qui approche la réassignation de sexe dans le même état d’esprit que si elle se faisait tatouer ou faire un piercing » (Califia 2003, p. 52-85). Souvent, ces personnes trans ne se perçoivent pas comme étant en transition du masculin vers le féminin ou vice-versa, mais comme « transgenre », en opposition au masculin comme au féminin.

Des « trans » pauvres et prolétaires plus traditionnels luttent quant à eux souvent pendant des années pour économiser l’argent nécessaire aux opérations, et ce même dans les pays dépendants – ils peuvent aussi simplement changer de sexe sans recourir à la médecine officielle. Les milliers de transgenres hijra de l’Asie du Sud, de plus en plus visibles et militants parmi les plus pauvres de leur région et notamment présents au Forum social mondial de Bombay, ne semblent que peu partager les intérêts queer d’Europe et d’Amérique du Nord liés à la subversion ou à l’indistinction des catégories de genre. D’ailleurs, de nombreuses personnes « intersexuées » (nées avec des organes génitaux qui ne permettent pas de les identifier clairement comme masculins ou féminins) « sont parfaitement à l’aise avec le fait d’adopter une identité de genre masculine ou féminine » (Califia 2003, p. 224).

De la même manière, bon nombre de LGBT des pays dépendants ont tenté de résister aux pressions liées à l’intégration d’une communauté lesbienne/gay homogène, majoritairement de classe moyenne : ce type de milieu vise parfois à purger ces populations des aspects « rétrogrades » de leur identité, ou de les pousser au coming out, les arrachant à leurs familles et communautés sans leur assurer des systèmes de soutien équivalents. L’écrivain chilien Pedro Lemebel a par exemple exprimé son identification avec les travestis opprimés de Santiago (locas) et son rejet du modèle gay masculin tel qu’il l’avait rencontré à New York (Herndon 2006, p. 1, cité dans Wolf 2009, p. 230).

Dans une plus ou moins large mesure, différentes formes de transgenrisme constituent des positions radicalement subversives face à l’identité lesbienne/gay qui a émergé au sein du fordisme, de sorte que l’acronyme global LGBT ne saurait les subsumer en un sujet social unique. Les transsexuels qui s’identifient comme straight (même s’ils sont « nés dans le mauvais corps ») questionnent souvent ce qu’ils ont en commun avec les lesbiennes, les gays, ou les bisexuels. Les hijras d’Asie du Sud-Est, qui ne s’identifient avec aucun genre, ne peuvent être légitimement classifiés comme gays ou straight. Pas davantage que les queer transgenres, qui insistent sur le fait qu’ils sont passés au-delà du masculin et du féminin.

Au sein du capitalisme, et en ces temps de crise, au Nord comme au Sud, l’identité lesbienne/gay a donc subi une construction et une fragmentation simultanées (Mansilla 1996, p. 23, cité dans Palaversich 2002, p. 104). Un ensemble très divers et diffus d’identités sexuelles alternatives s’est progressivement écarté du mainstream postfordiste du conformisme de genre et du consumérisme lesbien/gay, et a dans certains cas mis au défi le fondement social et conceptuel même de l’autodéfinition comme straight ou lesbienne/gay.

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Vers une politique émancipatrice

Reconnaître les racines profondes de la fragmentation des identités homosexuelles remet nécessairement en question tout universalisme qui ignore les différences de classe, de genre, de sexe, de culture, de race/ethnie, etc., au sein des communautés LGBT. Ces communautés et identités sont fragmentées en grande partie par des changements fondamentaux dans l’ordre productif et reproductif du capitalisme genré. Les jeunes queers, les LGBT prolétaires et pauvres, les transgenres et autres groupes marginalisés se sont de plus en plus retrouvés dans des situations objectivement différentes du mainstream gay établi. Il n’est pas surprenant qu’ils se soient tendanciellement définis à travers d’autres identités.

Les formes prises par des identités sexuelles alternatives, non homonormatives, ne leur garantissent pas d’être facilement acceptées par les féministes et les militants et militantes révolutionnaires. L’identité lesbienne/gay qui a émergé dans les années 1970 avait beaucoup d’aspects louables depuis le vaste point de vue de la gauche (dès lors que la gauche avait surmonté pour de bon son homophobie initiale). A contrario, les transgenres et autres queers provoquent davantage des levées de bouclier à gauche, leur sexualité apparaissant comme contradictoire avec les conventions morales d’un futur pacifique, égalitaire et rationnel.

On peut toutefois douter du fait que toute sexualité existante au sein du capitalisme puisse servir de modèle pour des sexualités envisagées ou désirées sous le socialisme. Il ne semble pas davantage utile de privilégier une forme particulière de sexualité au sein des luttes pour l’émancipation sexuelle. Les objectifs du socialisme ne devraient pas remplacer la traditionnelle hiérarchie des sexualités (Rubin 1989, p. 279) par une hiérarchie nouvelle, de notre cru.

Comme Amber Hollibaugh l’a souligné il y a plusieurs années, l’histoire de la sexualité doit avant tout être « capable d’aborder de façon réaliste de ce que les gens sont au point de vue du sexe » (Hollibaugh et Moraga 1983, p. 396). Et dans les luttes radicales liées à la sexualité, tout comme dans les luttes liées à la production, l’impératif fondamental doit être d’accueillir positivement et de stimuler l’auto-organisation et la résistance des individus sujets à l’exploitation, à l’exclusion, à la marginalisation ou à l’oppression, sous les formes qui sont les plus efficaces du point de vue des personnes opprimées.

Cela ne veut pas dire que les marxistes devraient seulement suspendre leur réflexion sur la diversité sexuelle en général, dans un esprit d’acceptation du tout venant. Notre souci doit être l’émancipation sexuelle de la classe ouvrière et de ses alliés, parmi lesquels on compte aujourd’hui les straights, LGB, et – singulièrement au sein de ses couches les plus opprimées – les transgenres et autres queers. Tout en résistant au retrait des analyses de « classe » dans le militantisme LGBT et les études queer, les marxistes doivent combattre l’hétérosexisme et l’hégémonie bourgeoise au sein des LGB, et balayer les positions hostiles à l’égard des straights et des lesbiennes/gays là où elle existe chez ceux qui s’identifient comme queers. Cela suppose d’inventer de nouvelles tactiques et formes d’organisation au sein des mouvements LGBT.

Le mouvement lesbien/gay de l’après-Stonewall a nourri un combat efficace contre les discriminations et a gagné de nombreuses victoires sur la base d’une identité largement partagée par ceux qui étaient engagés dans des relations homosexuelles de nature érotique ou émotionnelle. Mais cette identité lesbienne/gay classique n’a pas été la seule base des mouvements d’émancipation sexuelle dans l’histoire. Dans la lutte homophile allemande de 1897 à 1933, par exemple, le Comité scientifique-humanitaire de Magnus Hirschfeld, la branche du mouvement la plus proche de la gauche social-démocrate, a tendanciellement promu des théories du « troisième sexe » (Voir Fernbach 1998, p. 51 ; Drucker 1997, p. 37). C’est ce que l’on peut prédire sur la base du fait que les identités gay identitaires étaient en premier lieu un phénomène de classe moyenne, alors que les transgenres et les déviances accusant les polarités de genre ont persisté longtemps dans la classe ouvrière et chez les pauvres (Chauncey, 1994). Aujourd’hui aussi dans le monde dépendant, les identités transgenres semblent être plus communes chez les moins aisés et moins occidentalisés (Oetomo, 1996, p. 265-268). Plutôt que de privilégier les homosexualités les plus communes parmi les moins opprimés, aussi superficiellement « égalitaires » qu’elles soient, la gauche devrait apporter son soutien spécifique aux homosexualités les plus communes chez les opprimés, aussi polarisées qu’elles soient.

Il est également nécessaire de prendre au sérieux le défi des sexualités alternatives, non homonormatives vis-à-vis de la réification du désir sexuel qu’instancient des catégories comme celles de lesbienne, gay, bisexuel et straight. Les marxistes mettent en question le fantasme consumériste porté par le néolibéralisme, et pour lequel l’acquisition des « bonnes » marchandises les définira comme individus singuliers et garantira leur bonheur ; et nous ne devrions par conséquent pas accepter sans critique une idéologie qui définit les individus et leur bien-être sur la base d’une quête pour un partenaire du « bon » genre9.

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Comment structurer les communautés et mouvements LGBT à l’heure où les identités sont de plus en plus différenciées ? Les groupes queer revendiqués, qui ont initialement émergé aux États-Unis et en Grande-Bretagne au début des années 1990, sont également apparus ces dernières années dans de nombreux pays d’Europe continentale. Ils posent un défi radical aux organisations lesbiennes/gay mainstream, même s’ils doivent encore éprouver leur volonté d’organisation à plus grande échelle, et prendre pied dans les milieux de ceux qui sont racialement et nationalement opprimés, ou encore prouver leur adéquation aux enjeux du monde dépendant10. Dans des pays où les droits civiques et le mariage homosexuel sont acquis, la recherche de nouveaux objectifs et l’invention de nouvelles formes d’organisation semble s’inscrire sur le temps long – particulièrement si l’on considère que le paysage LGBT social et politique demeure tendanciellement plus fragmenté et traversé par les conflits que ce qu’il était dans la période post-Stonewall. Même si l’identité lesbienne/gay a perdu la place centrale qu’elle occupait dans le monde LGBT des années 1970 et 1980, elle est loin d’être reléguée à la marginalité. Au contraire, la nouvelle homonormativité assaillie par la critique queer ne semble pas prête de disparaître dans un futur proche.

La diversité des communautés LGBT, et ce particulièrement dans le monde dépendant, a produit une forme d’organisation alternative ou complémentaire du modèle d’une grande organisation unifiée revendiquant des droits. L’unité la plus large possible entre des identités divergentes demeure un objectif désirable pour les luttes fondamentales contre la violence, la criminalisation et la discrimination, tout comme pour les luttes plus ambitieuses pour l’égalité, s’agissant par exemple de la parentalité. Sur d’autres questions, les droits LGBT peuvent être mieux défendus en travaillant et en réclamant un espace au sein de mouvements plus vastes, comme ceux des syndicats, le mouvement des femmes, et le mouvement pour la justice globale (Drucker 2009). Par ailleurs, la forme moins centraliste de la coalition a dans certains cas facilité le processus de négociation parmi des composantes – comme les transgenres d’un côté et les lesbiennes/gays de l’autre (Califia 2003, p. 256) – qui sont peu susceptibles de se sentir pleinement incluses dans une structure unitaire. On peut dès lors imaginer un front uni de ceux dont les identités répondent aux critères basiques de la division gay/straight, et ceux dont les identités y échappent, favorisant le développement d’une conception authentiquement queer de la sexualité qui soit, dans les termes de Gloria Wekker, « multiple, malléable, dynamique, et incluant des éléments masculins comme féminins » (Wekker 1999, p. 132).

Dans une perspective plus visionnaire, développer une conception queer et inclusive de la sexualité peut être façon de progresser vers cette « civilisation véritablement libre » décrite par Herbert Marcuse il y a un demi-siècle dans Eros et Civilisation, dans laquelle « toutes les lois seront données par les individus à eux-mêmes », les valeurs du « jeu et de la performativité » triompheront sur celles de la « productivité et de la performance », la personne humaine entière sera érotisée, et la « substance instinctuelle des perversions […] pourra alors s’exprimer sous d’autres formes » (Marcuse 1966, pp. 191, 195, 203).

 

Traduit de l’anglais par Olivier Surel.

Article paru en anglais dans Historical Materialism, vol. 19, n° 4, p.3-32.

 

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  1.  Certaines des réflexions à l’origine de cet article ont été exposés au cours d’une communication au IIRE Lesbian/Gay/Bisexual Strategy Seminar à Amsterdam en août 2000. Mes remerciements vont aux participants du séminaire des années 200, 2002 et 2009 pour leurs idées et commentaires. Les critiques et observations de Nina Trige Anderson, Pascale Berthault, Terry Conway et Jamie Gough, et spécifiquement les commentaires, suggestions et échanges avec Alan Sears, ont été particulièrement utiles. Je voudrais également remercier David Fernbach et tout le comité éditorial de Science and Society pour leurs commentaires sur des versions antérieures, ainsi que Christopher Beck pour son soutien et ses commentaires et questions stimulantes, ainsi que le comité éditorial de Historical Materialism, particulièrement Paul Reynolds, pour leurs commentaires et suggestions. Cet article est dédié à Torvald Patterson (1964-2005), révolutionnaire queer in-your-face, in loving memory. [↩]
  2. Un mot sur la terminologie : l’expression « lesbienne/gay » dans cet article fait référence à un phénomène historique particulier, défini ci-dessous en première partie. « LGBT » (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) est utilisé comme terme plus large pour désigner des sexualités et identités non hétérosexuelles. Même si le terme « queer » est parfois utilisé par d’autres pour faire référence aux LGBT en général, j’essaye dans cet article de réserver le terme à ceux qui s’identifient comme queer, et qui se rebellent souvent non seulement contre la norme hétérosexuelle, mais également contre les formes dominantes de l’identité lesbienne/gay. J’utilise parfois les termes « gay », « lesbienne/gay » ou « LGB » pour désigner des individus plus « respectables » qui prennent soin à ne pas s’identifier comme queer. [↩]
  3. Cet article emploie le terme « constructiviste » comme le simple opposé de « essentialisme » (vision de l’identité sexuelle comme élément biologiquement déterminé ou transhistorique), et non pour faire référence à une école de pensée spécifique opposée au marxisme. Bien que des marxistes comme Clara Zetkin et Alexandra Kollontaï écrivent avec pénétration sur le sexualité dans un cadre purement marxiste, des analyses marxistes récentes sur le sujet ont toujours eu partie liée avec d’autres approches comme la psychanalyse, le féminisme, le foucaldisme, les théories queer et postcoloniales. Je crois qu’une approche rigoureuse de la sexualité est non seulement compatible avec d’autres approches constructivistes, mais qu’elle en a même besoin. [↩]
  4. Lisa Duggan (2002 : 179) a défini l’homonormativité comme un ensemble de normes qui « ne conteste pas les conceptions et institutions hétéronormatives dominantes mais les maintient et les soutient ». [↩]
  5. Le concept de fordisme a largement été associé à l’école régulationniste française, le courant d’économistes marxistes sur lequel s’appuie Floyd (2009) par exemple. De nombreux éléments fondamentaux de ce que les régulationnistes appellent « mode de régulation fordiste » se trouve aussi dans la théorie des ondes longues de Mandel, ou dans l’approche en termes de structure sociale d’accumulation. Ces différentes écoles diffèrent entre elles particulièrement au sujet des causes de l’émergence ou du déclin des différents modes d’accumulation. Même s’ils sont importants, ces débats ne sont pas directement pertinents pour cet article. [↩]
  6. Fernbach (1981, p. 71-75) a produit une analyse pionnière sur la spécificité et l’originalité de l’identité lesbienne/gay au sein des « types » d’homosexualité qui ont pris forme historiquement. Greenberg (1988) a dessiné un tableau des plus exhaustifs sur cette variété historique des homosexualités. [↩]
  7. Une étude sur les tendances des rémunérations salariales montre qu’au sein des travailleurs industriels aux États-Unis, « l’inégalité a monté en flèche dans les années 1970 et 1980, atteignant des niveaux beaucoup plus hauts que ceux qui existaient au cours de la Grande dépression. Le rétablissement d’après 1994 a réduit les inégalités, mais à un niveau seulement au dessous du pire des années 1930 » (Galbraith et Cantú, 2001, p. 83). Mike Davis a relevé une extrême « polarisation compétence/salaire » aux États-Unis, dans les secteurs de l’assurance santé, du service aux entreprises, de la banque et de l’immobilier. Il en résulte une « économie à deux niveaux […] remodelant la pyramide traditionnelle des revenus sous la forme d’un sablier. » (Davis 1986, p. 214-218). Les chiffres de la Réserve fédérale montrent que l’inégalité de revenu a de nouveau augmenté à la fin des années 1990 (Andrews 2003). [↩]
  8. L’État défend un point de vue voisin de celui-là : c’est ce qu’on perçoit chaque année à travers les poursuites judiciaires contre des personnes LGBT sur le motif de non-respect de l’âge de consentement, les poursuites répétées à l’encontre du journal gay canadien Body Politic pour avoir abordé la question dans ses colonnes, ainsi que dans les manœuvres victorieuses du sénateur Jesse Helms aux États-Unis pour suspendre la reconnaissance par l’ONU de tout groupe LGBT qui tolère la « pédophilie ». [↩]
  9. Kevin Floyd défend la thèse selon laquelle « la réification du désir est une condition de possibilité d’une histoire complexe et variable des discours, pratiques, sites, subjectivités, imaginaires, formations et aspirations collectives sexuellement non normatifs » (2009, p. 74-75). Ayant plus tôt rappelé la critique formulée par le dernier Lukacs à l’égard de la confusion de l’objectification et de la réification dans son Histoire et Conscience de Classe, Floyd  reproduit ici cette confusion en sens inverse, célébrant les deux alors que Lukacs avait rejeté la seconde. L’objectification, ou adoption alternative des positions de sujet et d’objet dans un jeu entre différents êtres humains, est inhérente à la sexualité ; la réification, ou pétrification de rôles et d’identités sexuelles spécifiques, ne l’est pas. [↩]
  10. Pour des analyses au point de vue anticapitaliste du potentiel et des limites du radicalisme queer, voir Drucker 1993 et 2010.

 

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« Une lutte pour l’individu, le contraire d’une lutte individuelle », le FHAR répond à Roland Castro, 1971 https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/24/tract-du-fhar/ Fri, 24 Oct 2014 02:04:51 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=462 Continuer la lecture →]]> L498xH362_jpg_1331668818_l-75e81Nous sommes contre l’homosexualité comme nous sommes contre l’hétérosexualité ; ce sont des mots qui ne prennent une réalité que dans un contexte social déterminé ; il faut détruire ce contexte social et les mots n’auront plus de sens. Il en va de même pour les rapports hommes-femmes pour la famille et pour la notion de pouvoir : nous sommes contre quiconque prétend prendre le pouvoir, de quelque idéologie qu’il se réclame  ; le pouvoir n’est pas à prendre, c’est la notion de pouvoir qui est à détruire.

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Front homosexuel d’action révolutionnaire, 1971

]]> Queer Nation Manifesto https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/08/queer-nation-manifesto/ Wed, 08 Oct 2014 15:29:40 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=429 Continuer la lecture →]]> Brochure à télécharger sur infokiosques.net !

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Ils nous ont appris que les bons queers ne se mettent pas en colère. Ils nous l’ont si bien appris que nous ne faisons pas que leur cacher notre colère, nous nous la cachons les unEs aux autres. Nous nous la cachons à nous-mêmes. Nous la cachons par l’abus de substances et le suicide et en visant haut avec l’espoir de prouver notre valeur.

Queer Nation était un groupe queer (transpédégouine) radical fondé en mars 1990 à New York aux Etats Unis par des militantEs d’ACT UP. Les quatres activistes à l’origine du groupe étaient outragéEs par l’augmentation de la violence homophobe et lesbophobe dans les rues et les préjugés dans les arts et les médias. Le groupe est connu pour ses stratégies « dans ta face », ses slogans, et la pratique du « outing » (le fait de révéler publiquement, sans son consentement, qu’une personnalité a des relations homosexuelles). Queer Nation était un groupe d’action directe, se démarquant ainsi des associations lesbiennes, gaies, bi et trans assimilationnistes.

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Le texte est un manifeste initialement distribué en 1990 par des personnes marchant aux côtés du contingent d’Act Up à la Gay Pride de New York.

Etre queer n’a rien à voir avec un droit à la vie privée, il s’agit de la liberté à être public, à être ni plus ni moins que ce que nous sommes. Cela signifie se battre contre l’oppression chaque jour, l’homophobie, le racisme, la misogynie, le sectarisme des hypocrites religieux et notre propre haine de nous-même (on nous a soigneusement appris à nous haïr nous mêmes). Et maintenant bien sûr cela signifie combattre un virus également, et tous ces homophobes qui utilisent le SIDA pour nous effacer de la surface de la Terre. Etre queer signifie mener une vie différente. Il ne s’agit pas de la tendance dominante, de profit sur la marge, de patriotisme, de patriarcat ou d’être assimiléE. Il ne s’agit pas de PDG, de privilèges ou d’élitisme mais d’être dans les marges, de se définir, il s’agit de niquer son genre, de secrets, de ce qui est sous la ceinture et tout au fond du coeur ; il s’agit de la nuit. Etre queer émane de la base parce que nous savons que chacunE de nous, chaque corps, chaque chatte, chaque coeur et cul et bite est un monde de plaisir qui attend d’être exploré. ChacunE de nous est un monde d’infinies possibilités. Nous sommes une armée parce que nous devons l’être.

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Les étiquettes sexuelles, Q-zine https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/26/qzine-etiquettes/ Thu, 25 Sep 2014 23:47:59 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=295 Continuer la lecture →]]> Publié par Q zine, magazine du Réseau des Jeunes LGBTQ de l’Afrique de l’Ouest (QAYN)

 Décembre 2013.

IDAHOT13

par Bonnie Sepora, assistant social et chanteur à Gaborone, Botswana.

 

Chaque fois qu’un mec flirte avec moi, il finit toujours par me demander à un moment ou à un autre, parfois indirectement, mais le plus souvent sans détour, si je suis passif ou versatile. J’en ai l’habitude mais n’empêche que cette question me met toujours mal à l’aise. Il m’est parfois arrivé d’être approché par des mecs qui me disent, droit dans les yeux, que je serais bien à ” pénétrer “. Une fois, un mec s’est même permis de me dire que je ressemblais à quelqu’un qui aimait bien se faire ” piler “.

N’est-ce pas étrange qu’une personne ne sachant rien de moi pense qu’elle a le droit de me coller une étiquette?

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Pourquoi est-ce que le collage d’étiquettes sexuelles semble être le jeu préféré de la plupart des gays? Et pourquoi est ce que chez les gays noirs, ce type de jeu semble avoir une plus grande importance?

Actifs, exclusivement actifs, actif oral, actif-passif ou versatile, versatile-actif, versatile-passif, exclusivement passif, passifs viriles, etc. tant d’étiquettes toutes aussi dénigrantes les unes les autres. Je dis dénigrantes parce que généralement lorsque les gays africains adoptent ces étiquettes, ils mentent. Autrement dit, beaucoup d’entre nous vivent dans un état de déni.

Je n’ai aucun problème avec le fait qu’un mec décide de se coller une étiquette sexuelle, du moment qu’il est honnête avec les raisons de son choix. Par contre, j’ai un problème quand les gays et bisexuels africains utilisent ces étiquettes pour se démarquer de ce qu’ils considèrent comme leur étant inférieurs.

Quand nous nous enfermons dans cette logique selon laquelle, se laisser pénétrer par un autre homme fait de nous un “passif ” et nous enlève une partie de notre masculinité, nous intériorisons inconsciemment ces valeurs religieuses et sociales qui ont justement servies à nous opprimer depuis des décennies et qui n’ont plus leur place dans la vie d’un gay ou d’un bisexuel en ces temps modernes.

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Si vous faites un tour sur Gaydar.co.za ou Adam4Adam.com, vous trouverez un nombre disproportionné de profiles qui se disent actifs. Si 90% d’entre nous sont des actifs, alors qui “se fait piler?”

Curieux que je suis, j’ai décidé de faire un test simple. J’ai créé un profil sur Adam4Adam ; profil sur lequel j’ai indiqué que j’étais “uniquement actif.” Je l’ai baptisé Tumo, lui ai associé un énorme pénis et pris la peine de préciser que celui qui aura la chance de décrocher un rencard avec Tumo devrait s’apprêter à ” se faire péter la rondelle ” (car c’est ce genre de phrases absurdes qui sont courantes sur ce type de sites). Si vous ne trouvez rien de dérangeant dans cette phrase, c’est que vous avez peut-être besoin d’aller voir un psy.

Que pensez-vous qu’il s’est passé? Chaque fois que Tumo se connectait sur le site, de nombreux profils estampillés ” uniquement actifs ” n’arrêtaient pas de le contacter, certains le suppliant presque pour se faire défoncer par son membre disproportionné. Ils lui envoyaient leurs mensurations et en demandaient tous après du ” hard “. Quelques uns demandaient à se “faire inondé” (mais ça c’est toute une autre histoire).

Mes chers frères gays, bisexuels et autres hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, nous sommes tous malades et avons besoin d’aide. Notre déni profond a atteint une dimension psychologique qui frôle le malsain. Que c’est triste que nous ne soyons plus en mesure d’être honnêtes avec nous-mêmes et encore moins avec nos frères gays.

Bien sûr, je n’ai pas été surpris par le résultat de mon expérience. J’ai eu à faire du counselling envers les gays et bisexuels auparavant, alors je suis bien conscient des problèmes que nous avons avec notre sexualité. Dès notre bas-âge, on se fait appelés “tapettes”, “pédés” et j’en passe, des insultes comme pour nous rappeler que nous ne sommes que des créatures ” abominables ” destinées à bruler en enfer. Ce n’est donc pas étonnant de voir que beaucoup d’entre nous finissent par intérioriser tout cela et en arrivent à se détester eux-mêmes. Une réalité que très souvent, nous masquons dans l’alcool et la drogue.

Et puis, il y a l’émasculation des hommes noirs provoqués par le racisme et toutes ses conséquences sur l’appréhension de la psyché masculine africaine, qu’il s’agisse des homosexuels ou des hétérosexuels. La perception sociale que l’on se fait des hommes en Afrique est basée essentiellement sur une exagération et une surévaluation de leur masculinité : le machisme est tout simplement la norme ici.

Il n’est donc pas surprenant qu’il soit si difficile pour beaucoup d’entre nous d’admettre que nous aimons nous faire baisé. Nous percevons les passifs comme étant plus “gays” que les actifs et certains passifs commencent à se voir comme n’étant rien d’autre que de simples réceptacles de bites. Ils deviennent “exclusivement passifs ” – ceux-là à qui la bite ne sert à rien d’autre qu’uriner. À mon avis, ni les mecs ” uniquement actifs ” (c’est-à-dire ces actifs qui ne savent pas ce qu’est un baiser et n’osent faire des fellations), ni les mecs ” exclusivement passifs ” (à qui çà ne pose aucun problème de ne jamais être sucé) ne sont sexuellement ou psychologiquement normaux.

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Les hommes noirs qui se présentent comme étant ” uniquement actifs “, tout en étant dans le déni, posent un énorme problème à notre communauté. Si vous ne pouvez admettre au fond de vous que vous aimez être pénétré, vous êtes moins susceptible d’être prêts pour des rapports sexuels protégés. Lorsque vous êtes obsédé par l’idée de vous coller une étiquette d’actif tout en ayant honte de vos désirs profonds, et qu’il vous arrive de rencontrer quelqu’un qui vous fasse vibrer le rectum, signe annonciateur d’une envie folle de se faire défoncer ; alors, vous êtes également plus susceptibles de vous laisser aller à des choses plus dangereuses et néfastes telles que la cocaïne, la méthamphétamine ou toute autre chose dans le genre. La prochaine chose qui vous arrivera par la suite, sera probablement vous faire défoncer et pisser dessus.

Plus tard, vous ferez une fixation dessus : vous êtes un actif. Mais curieusement, votre corps vous dit le contraire. Et parce que vous êtes un actif et qu’une certaine “Mojita” vous a dit que les actifs ne peuvent pas attraper le VIH, vous ne vous êtes jamais fait dépister. Quelques années plus tard, allongé sur un lit d’hôpital, on vous annonce que vous êtes atteint de SIDA (pas seulement infecté par le VIH, mais déjà atteint de SIDA). Tout cela parce que vous ne pouviez pas accepter que, comme beaucoup d’hommes – comme la plupart des gays et même certains hétéros – Vous aimez être pénétré, parce que c’est sacrément bon.

Bien sûr, il y en a qui ne ressentent pratiquement pas de douleur, les amoureux transis et ceux qui ont tout simplement de nombreux blocages par rapport à tout ce qui se passe en dessous de la ceinture et ne tirent jamais un grand plaisir à se faire pénétrer. Quatre-vingt dix pour cent de la douleur est psychologique et vient des histoires avec lesquelles on vous a bourré le crane.

Cependant, les histoires de honte ou de douleur au sujet de la pénétration ne sont pas les seuls mythes en circulation. En voici un autre qui est tout aussi néfaste. Être un actif ne vous rend pas forcément plus viril que votre partenaire qui peut accepter souffrir de se faire prendre quelques minutes, puis payer lui-même ses propres factures par la suite et vous enculer à votre tour lui aussi. La plupart des mecs ” uniquement actifs ” ont juste une plus grande bite, une allure plus masculine et tout ce qui va avec.

Comme pour toutes ces autres choses que certains mecs qui se disent exclusivement actifs affirment ne pas faire comme sucer une bite, etc. – cela voudrait tout simplement dire qu’il ne trouve pas votre sexe attirant. Si tout ce que vous pouvez faire c’est vous faire sucer et puis défoncer un trou, alors je suis désolé de vous le dire de cette manière mais, sachez que vous n’êtes pas ” un bon coup “. Il existe des gadgets sexuels qui procureraient plus de plaisir que vous à votre partenaire.

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Je terminerai en répétant simplement que toutes ces étiquettes sont fausses. Pire encore, elles nuisent à notre capacité à entretenir des relations à long terme. Et il ne s’agit pas uniquement de mon point de vue ici, car des études l’ont prouvé.

J’aimerais que vous y pensiez plus sérieusement, que vous preniez un moment pour réfléchir à l’étiquette sexuelle que vous utilisez. Cela représente-t-il vraiment qui vous êtes et ce à quoi vous voulez que l’on vous associe en tant que gay ou bisexuel africain? Soyez honnête avec vous-même. Qu’y’a-t-il de mal à dire tout simplement que vous avez envie d’enculer ou de vous faire enculer ce soir ? Cela ne vous reliera pas systématiquement à une étiquette dont vous ne pourrez plus vous défaire. Qu’y’a-t-il de mal à ce que deux africains s’aiment et couchent ensemble, chacun voulant à la fois se faire plaisir et satisfaire l’autre, tout en sachant que leur masculinité ne sera pas compromise à cause de ce qu’ils ressentent ou font ? Être honnête avec vous-même et envers vos amants est une preuve de force et de respect de soi – et qu’y’a-t-il de plus “viril” que cela ?

Relevons le défi ensemble, gais et bisexuels d’Afrique !

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Publié par Q-zine http://q-zine.org/2013/12/31/les-etiquettes-sexuelles/

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Démystifier la beauté, GLH, 1975 https://depavage.noblogs.org/post/2014/08/25/demystifier-la-beaute-glh-1975/ Mon, 25 Aug 2014 00:36:10 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=33 Continuer la lecture →]]> Beauté et homosexualité : ça y est,on va tomber dans tous les clichés, de ceux de l’imagerie de l’éphèbe grec, ou de ceux de l’écriture esthétisante, de Wilde à Proust, bref de tout ce qui falsifie l’homosexualité en y amalgamant jeunesse, beauté, culture et fric ; une telle vision ne recouperait que le discours des homosexuels bourgeois, qui est aussi celui de France-Soir1. Car l’essentiel n’est pas l’objet de beauté mais bien plutôt sa résonance sociale, c’est-à-dire le désir qu’il engendre, refoulé ou réalisé, dans ou malgré les structures sociales : voilà l’homosexualité de notre quotidien, celle de la rue, du travail, de la structure familiale, partout explicite ou partout latente, mais partout à l’œuvre. Et la beauté, quelle que soit l’idée qu’on en a ou qu’on nous enseigne, ne manque pas d’y participer.

La société a un discours sur la beauté, même qu’elle en propose partout le modèle ; de quoi ? de la beauté ou de la société ? Des deux: c’est le blanc mec, mince, viril, entreprenant, également intelligent et cultivé mais juste ce qu’il faut.

Pour la femme, ses critères de beauté sont ceux qui siéent à sa docilité : minette, épouse comblée, mère épanouie, ménagère aux jolies mains, vieille dame digne, ou pute exutoire : de l’enfance au troisième âge, de la famille aux mass médias, au milieu de toutes ses servitudes, elle a parfois cinq minutes pour « se faire une beauté ».

Le but est d’autant mieux atteint que le modèle, à incarner et à faire vivre chez l’autre, toujours remémorisé, est ressenti comme absence et comme manque de beauté à combler. Beauté et rôle social sont présentés comme logiquement liés.

la quête des corps

La beauté de la jeunesse c’est l’exaltation du corps viril, du sport aux Jeunesses Hitlériennes, de la promotion sociale à la bagnole de sport, des pubs qui utilisent des sujets de plus en plus jeunes à l’industrie internationale du jeans. Autant d’amalgames beauté/jeunesse qui déclenchent la contemplation et la consommation, soutiennent l’ordre socio-économique, tandis que, sur le refoulement et la sublimation, prospère la misère sexuelle.

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L’homosexualité n’échappe pas à la rentabilisation des critères de beauté, impuissante qu’elle est à se démarquer de façon cohérente ou significative du culte de la virilité ou de l’image aliénée de la femme. Le culte du cuir, du blouson, du motard, enfourchant et domptant sa machine entre les cuisses, ou celui, plus complexe, du travesti qui reprend à son compte les attributs de séduction —par mimétisme ou provocation — de la femme, l’illustrent bien.

La quête des corps, la drague, se font certainement de façon plus souple chez les homosexuels, mais l’imagerie sociale ne les traverse pas moins et permet la rentabilisation.

Ce sont les revues pornos qui n’offrent à la masturbation que des étalages des musculatures huilées, de corps dénudés aux positions phallocrates.

C’est cette désincarnation fascinante et frustrante de l’image de deux corps jeunes et « beaux » qui nous fait marcher et courir au fond des cinés pornos pour y subir, dans la passivité obligatoire, la vision d’un film surtaxé et débile (« II s’agit de durcir davantage votre sexe Monsieur le Ministre » disait un député R.I. à l’assemblée nationale lors du récent débat sur la pornographie ; charmant lapsus !).

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On interdit une revue de petites annonces sexuelles et on publie l’Histoire d’O dans l’Express, ce qui est nettement plus rentable (augmentation de la diffusion – et du phallocratisme – de 30 %).

La même fascination par l’écriture et l’image passe par les stars de la pop music et du cinéma : Marylin Monroe et Mick Jagger, références, parmi d’autres, des homosexuels, qui se révèlent des écrans à phantasmes parfaits.

Il y a aussi la destruction systématique ces mois-ci, des tasses de Paris, et parallèlement l’ouverture de boites, ce qui permet de canaliser les homosexuels vers des lieux moins libres et gratuits, plus contrôlables et payants.

Hors de la consommation et de la dictature de l’oeil, point de salut. Le discours libéral s’aligne sur la rentabilisation. Si cette dernière est combattue, la tolérance laisse la place à la répression. Si on est homosexuel, alors il faut vivre caché, être riche ou gigolo, consommer l’image et pratiquer le voyeurisme. Ce qui nous force à la construction d’une identité qui sera homosexuelle et bourgeoise ou ne sera pas.

A travers ces pratiques, la communication reste une illusion : le chantage à l’image, le jeu de la séduction, ne conduisent pas à la jouissance authentique, ce que la beauté laissait sous-entendre. Et sur fond de rareté, le pédé solitaire erre, dans la rue, dans le métro, les yeux écarquillés de frustrations, entre le boulot désérotisé pour raisons de production, et la famille désérotisée pour raisons de reproduction. Nous sommes loin des visions du couple micheton-gigolo diffusé aux masses par France-Soir1.

Nous avons tous connu de douloureux retours à la réalité quand nous avons l’imprudence de cautionner ceux qui s’imposaient à nous par leur seule présence séduisante. Ces belles gueules ou ces beaux corps ne présentaient pas leur beauté comme un simple hasard de naissance mais comme un privilège aristocratique. Et notre crédit aux critères de beauté est proportionnel à notre faculté de tomber amoureux. Cette abnégation de soi et cette fuite de la réalité extérieure sont légitimées curieusement par l’idéologie internationale du couple et de la fidélité, quand ce n’est pas, pour les hétérosexuels comme pour nous déjà aux Pays-Bas, par celle très officielle du mariage.

étiquetage

Il y a aussi ce carburant efficace au maintien de la notion de beauté qu’est le phantasme, qui nomadise le désir, et du coup désexualise la plupart de nos rencontres quotidiennes.

L’étiquette sexuelle, sociale et revendiquée comme telle, est répressive pour tous et réduit et hiérarchise par le processus de la sélection, bref divise pour mieux régner ; le pédéraste (beau = jeune), le gérontophile (beau = vieux), le nécrophile (beau = mort), le voyeur (beau = image), l’homosexuel (beau =homme), l’hétérosexuel (beau = femme), bref nous tous crispons notre désir au lieu de l’écouter ; mon corps, ton corps, sont morcelés comme des quartiers de boeuf, en morceaux de choix et en rébus. Les localisations officielles du désir sur le corps, appelées zones érogènes, se maintiennent par le refus d’en érotiser d’autres, pour finalement ne jamais aboutir à l’entière érotisation du corps, comme notre sélection à celle du corps social.

Le refus individuel et social d’une prise de conscience globale du corps construit la Beauté, ce problème aussi vivace que mensonger.

La répression sexuelle et son ombre, l’autorépression, institutionnalisent la sublimation, et transforment les super mysogynes en homosexuels débiles, les folles en super militaires, les phallocrates en dragueurs de boîtes, les pédérastes en excellents pédagogues comme les incestueux en parents modèles ou les paranos du trou du cul en hétérosexuels exemplaires : un caractère clos est davantage construit sur ses répulsions que sur ses désirs, ou sur son idée de ce qui est laid plutôt que de ce qui pourrait être authentique. Et cela ne serait pas important si la société n’offrait pas à de tels caractères la possibilité d’appliquer immédiatement dans le champ social leurs répulsions destructrices, et ce dans la plus pure légalité.

Séduire, faire phantasmer et sublimer, la beauté est efficace pour capter et fixer le désir, nous faire courir toute notre vie à la poursuite de son incarnation, et en fait considérer l’humanité d’un oeil blasé, désérotisé, désengagé. C’est pourquoi il est urgent de briser, chez l’autre comme en soi, la prise de pouvoir par le seul pouvoir de la beauté et de l’image, dont participe notre sélection du passant comme le charme discret de Giscard.

 


décryptage

De notre inconscient le plus profond à notre geste le plus raffiné, du regard qu’on porte à autrui, qu’autrui porte sur nous à celui qu’on se porte à soi, nous le voyons clairement, la beauté interfère, et fait jouer tous les processus sociaux et individuels que nous avons essayé de décrire. Et si certains homosexuels ont réussi

à construire d’autres modes de vie que celui de couple-refuge — d’autres relations que celles de possédant/possédé et de masculin/féminin, ou de vivre hors des composantes mysogine et phallocrate que leur octroie leur statut de mec — ils n’en sont pas moins parfois à la merci de la beauté comme fausse échelle de valeurs.

Nous-mêmes, au sein du Groupe de Libération Homosexuelle, avons beaucoup de difficultés à démystifier la beauté, et nous parvenons mal à ce qu’elle ne joue pas son rôle, manifeste au niveau du désir, ou latent au niveau de nos situations de groupe. Peut-être que ces difficultés, par le fait qu’elles sont dites et débattues, concourent néanmoins à nous construire une lucidité dont d’autres groupes manquent d’où souvent leur irréalisme et parfois celui de leur lutte. Le travail du G.L.H. se situe autant dans le décryptage d’une vraie histoire de l’homosexualité, dans celui de l’utilisation de l’homosexualité latente par la société, que dans la création de nouveaux rapports entre nous, et insérés dans la perspective d’une lutte globale contre toutes les normalités.

Groupe de Libération Homosexuelle

1. « La Rue Sainte Anne est devenue l’un des centres de la prostitution masculine à Paris. Sur les trottoirs, des Bentley bleu métallisé, des Rolls blanches : sur ce qui reste de trottoir, une trentaine de jeunes gens, visage couvert de fond de teint, héritiers lointains de ces éphèbés qui, au temps d’Oscar Wilde, traversaient les salons un lys à la main. Entre les voitures, les boîtes et la faune du trottoir un mouvement perpétuel s’établit. Les riverains se sont plaints et trois conseillers de Paris viennent d’attirer l’attention du préfet de police sur ces faits. »

France-Soir du 25 octobre 1975.

In Sexpol #6 « Beauté Laideur » – décembre 1975

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