GPA – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Fri, 12 Jun 2015 01:40:22 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 A propos de l’appel « contre la censure et l’intimidation dans les espaces d’expression libertaire », André Dréan https://depavage.noblogs.org/post/2015/02/15/a-propos-de-lappel-contre-la-censure-et-lintimidation-dans-les-espaces-dexpression-libertaire-andre-drean/ Sun, 15 Feb 2015 19:22:10 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1335 Continuer la lecture →]]>

Suite au sabotage de la présentation du livre d’Alexis Escudero, « La reproduction artificielle de l’humain », au dernier Salon des éditions libertaires de Lyon, en novembre 2014, est sorti, en réaction, l’appel intitulé « Contre la censure et l’intimidation dans les espaces d’expression libertaire ».  Réponse d’André Dréan, décembre 2014.

A mon avis, la tentative de sabotage était compréhensible et même prévisible. Contrairement à ce qu’affirme l’appel, elle n’est pas tombée du ciel, comme quelque tourmente imprévue et incompréhensible, due à des poignées d’hystériques. Elle a été précédée par des polémiques, à Grenoble et ailleurs, contre les thèses et les attitudes autoritaires portées par « Pièces et Main d’Œuvre » (PMO), que l’appel ne mentionne pas. En ce qui me concerne, je connais depuis longtemps les positions des animateurs de PMO, Yannick Blanc en tête. Y compris celles relatives à la PMA et à la GPA. J’ai déjà montré que, derrière la stigmatisation de la technoscience, y compris dans la variante biomédicale, présentée comme la clé de voûte sans pareille de la domination, PMO manifeste de l’hostilité envers la remise en cause globale du monde du capital et de l’Etat. Les exemples abondent depuis la création du site et remontent même à loin en ce qui concerne Blanc. J’ai déjà fait circuler des lettres et des textes dans ce sens, disponibles actuellement, en partie du moins, sur « Non Fides ».

Pour en revenir à Escudero, à la lecture de « La reproduction artificielle de l’humain », j’ai retrouvé les thèmes que j’avais déjà critiqués en 2013 dans « Hervé Le Meur ou la faillite de l’écologie à prétention radicale ». Le texte de Le Meur « Faut-il changer la nature de la filiation ? » mis en cause fut édité par le même PMO, à la suite de « L’Ecologiste », créé et financé par Teddy Goldsmith, de sinistre mémoire écofasciste, texte auquel Escudero n’a rien d’essentiel à reprocher. De plus, celui-ci appelle à la rescousse Jean-Claude Michéa, en citant l’interview donnée par le philosophe de bazar au penseur traditionaliste Claude Rochet :
« Certaines réformes représentent, à coup sûr, un véritable progrès. Une fois admis, par exemple, que l’orientation sexuelle d’un individu n’a rien à voir avec son degré de décence personnelle (…), ce serait un progrès humain évident que de proposer un nouveau pacte d’union civile accordant à tous les individus, quelle que soit leur orientation sexuelle, les mêmes droits protecteurs (notamment en matière de séparation ou de décès de l’un des conjoints) que ceux qui sont garantis par le mariage traditionnel. À partir du moment, en revanche, où l’une des fonctions anthropologiques de ce mariage traditionnel est d’organiser officiellement la filiation (et, à travers elle, un nouveau système de parenté entre deux familles à présent alliées) il était clair que la volonté politique de substituer au projet d’un véritable “pacte pour tous” celui – purement libéral – du “mariage pour tous”, allait faire surgir aussitôt des problèmes connexes, comme la “procréation assistée”, la “location” de “mères porteuses” ou l’élargissement du “marché de l’adoption”. Ce n’est qu’à partir de ces problèmes qu’il est possible de comprendre qu’avec cette revendication libérale du “mariage pour tous” il s’agissait beaucoup moins – pour la gauche – de lutter contre l’“homophobie” que de déstabiliser un peu plus tout ce qui, dans l’organisation familiale existante, fait encore obstacle au déchaînement des rapports marchands (la famille est, en effet, l’une des dernières institutions où la logique du don prend encore le pas sur celle de l’échange économique). »

Le discours de Michéa, repris par Escudero, repose sur l’apologie des valeurs de l’Etat nation à la française, telles qu’elles furent formalisées, pour l’essentiel, dans le code Napoléon, en particulier dans les articles de loi relatifs à la famille. Bien entendu, les législateurs actuels ont supprimé du code ce qui n’était plus acceptable, en particulier les lois relatives à la coercition envers les prétendues déviations sexuelles. Michéa propose donc de formaliser encore plus la chose. Mais le reste, à savoir la filiation, il n’est pas question d’y toucher. Elle relèverait, non pas du social et de l’étatique, mais de quelque chose de presque naturel. Il y va de la sûreté de l’Etat, dans la formule de Michéa, le pourfendeur officiel du prétendu « libéralisme libertaire ». Ce qui revient, dans la France d’aujourd’hui, à faire rentrer par la fenêtre l’homophobie chassée, en principe, par la porte. Car, dans l’esprit de bon nombre de nos concitoyens, les homosexuels restent en partie des pervers, pire des pédophiles en puissance. Donc, pas question de leur permettre d’approcher des bambins, encore moins d’en adopter. L’idée qu’ils puissent avoir de l’affection pour eux, sans quelque arrière-pensée sournoise, nos braves citoyens, y compris nombre de ceux et de celles qui votent Hollande, sont presque incapables de la comprendre. De telles apologies de la famille, en pleine décomposition d’ailleurs, et de l’Etat, ne pouvaient que rencontrer des échos favorables sur le site du « Figaro », qui conseille avec chaleur de lire « les remarquables travaux de PMO, groupe anarchiste grenoblois, sur l’artificialisation de la reproduction. Décapant ! » Les tardives dénégations d’Escudero, affirmant qu’il n’est pas homophobe, n’y changent rien. Il a eu, en fonction de ses prises de position, la reconnaissance qu’il mérite.

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Après avoir lu de telles insanités, je suis allé à la réunion d’Escudero à Paris qui précéda, en octobre 2014, sa tentative de prestation au salon de Lyon, avec la ferme intention de la saboter, au moins par la parole, ou peut-être par des moyens moins débonnaires. Ce qui fut réalisé en partie par diverses personnes, pancartes à l’appui. La librairie fut décorée par des graffitis bien sentis, dans le genre « PMO, homophobe, dégage ». Escudero ne mérite pas d’autre accueil compte tenu de ses prises de position, y compris en faveur de Michéa, réaffirmées à Paris, et de ses attitudes répétées, dans la veine de PMO, faites de mépris envers les interlocuteurs, d’amalgames et d’intimidations du genre : « Ceux et celles qui ne partagent pas mes positions sont des gens qui ouvrent la porte au transhumanisme. » J’en passe et des meilleures, rappelées dans le dernier numéro de la revue « Timult », éditée à Grenoble. De tels procédés, qui n’ont rien à envier aux pires traditions marxistes-léninistes, relèvent de l’autoritarisme et du désir d’entraver la moindre discussion sur le fond. La revue critique d’ailleurs le transhumanisme, « la transgression au service du pouvoir », sans faire la moindre concession aux dérives réactionnaires d’Escudero.
Comme signalé en introduction, l’appel de Lyon passe sous silence les critiques faites à PMO depuis des années, en particulier celles effectuées par « Timult » au cours des deux dernières, dans la foulée de la sortie du texte de Le Meur. Y compris celles relatives à l’homophobie larvée de PMO. En l’occurrence, nombre de signataires de l’appel, je pense en particulier à ceux qui participent à la revue « Temps critiques », ne peuvent plaider l’ignorance puisque, par mes soins, ils ont pris connaissance, parfois depuis dix ans, des prises de position de PMO. Ils rééditèrent même des textes de mon cru allant dans ce sens, tels que « La société industrielle, mythe ou réalité ? ». Textes déposés à la librairie libertaire « La Gryffe », coorganisatrice du salon, et diffusés dans la région. Comme à l’ordinaire, la célèbre « liberté d’expression » est à géométrie variable.

Dans l’appel de Lyon, comme dans le texte d’Escudero, les auteurs possèdent leur « bonne » lesbienne, en la personne de Marie-Jo Bonnet, qui serait le gage de leur absence d’homophobie. Ainsi, Jacques Wajnsztein, de « Temps critiques », correspond avec elle, via le blog de la revue, histoire de marquer « les convergences ». Ce qui ne m’étonne pas. Car, derrière l’approche universaliste d’origine hégéliano-marxiste qui constitue le fil directeur de son livre sur le « genre », approche critiquée dans nombre de textes depuis des décennies, y compris les miens, il défend pas mal de positions conservatrices, parfois même étatistes à la française, déjà analysées dans « La faillite de l’écologie à prétention radicale ». Entre autres perles destinées, à ses dires, à barrer la route au « culturalisme », il affirme que « être enceinte lie indissolublement parenté biologique et sociale ». Décidément, la croisade de Michéa contre le « libéralisme libertaire », entamée par le stalinien Clouscard, hostile à la « révolution du désir », dès les années 1970 et reconduite par Alain Soral, n’a pas fini de faire parler d’elle !

Pour en revenir à Bonnet, elle n’a plus grand-chose à voir avec la créatrice des « gouines rouges » de l’époque du FHAR mais tout de l’historienne confortablement installée dans son siège universitaire, capitalisant sur son passé sulfureux. Ce qui peut fasciner des dames patronnesses en quête de quelques sensations fortes. Du moins sur le papier. Je n’ai pas lu « Adieu les Rebelles » mais ses interviews, y compris dans « Le Figaro », version magazine, décidément incontournable, sont plus que douteux. Au nom de la critique facile de l’extension de l’institution du mariage et de la GPA, elle affiche, de manière assez subtile, des positions conservatrices. Ce qui explique l’intérêt que lui porte la presse bien pensante. Sur son blog, Wajnsztejn tente de justifier l’injustifiable, de façon embarrassée, en supposant « qu’aucun autre grand journal » ne l’aurait interviewée. « Argumentation » qui rappelle l’époque des faurissonnades. Pierre Guillaume disait alors qu’il fallait «  mettre de notre côté » Robert Faurisson, sinon « il ira chez les fascistes ». Ce qui était déjà fait, pour l’essentiel, dans les coulisses et même dans des publications comme « Défense de l’Occident », animée par le nazi français Maurice Bardèche, auteur de livres négationnistes sur les chambres à gaz dès les années 1950. C’est Guillaume qui s’est retrouvé à « Radio Courtoisie », à la fête du Front national et à la messe, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, repère d’intégristes, pour l’enterrement de Bardèche.

Bien entendu, je ne suis pas en train de traiter Wajnsztejn, entre autres personnes initiatrices ou signataires de l’appel de Lyon, de cryptonazis. Par contre, j’affirme que les justifications trouvées à Bonnet me rappellent de désagréables souvenirs lorsque, toujours sous prétexte d’universalisme hégéliano-marxiste, les néobordiguistes à la Dauvé facilitaient l’apparition d’accointances suspectes. Ce qui est aussi arrivé à René Riesel, au nom du caractère prétendument universel de la critique de la « société industrielle », il y a quinze ans, avec Goldsmith. Voir ma « Lettre ouverte à des amis anglais sur ”L’Ecologiste” ».

Bonnet participe au « Collectif pour le respect de la personne ». Sous prétexte de combattre la marchandisation du corps des femmes via la GPA, le Corp se place sur le terrain de la défense de la famille et de l’Etat. Il est reçu à l’Assemblée à titre de conseiller du prince. Sous la houlette de Sylviane Agasinski, prêtresse du « droit des femmes à disposer d’elles-mêmes » et référence institutionnelle d’Escudero, du beau linge y participe. Telle Marie Balmary, psychanalyste, qui fait l’apologie du monothéisme dans « La Vie ». Pour elle, « les religions sont gardiennes de la parole ». En particulier du sens du terme « mère », qui « dans toutes les langues de la Terre, veut dire : femme qui donne naissance à des enfants. » Propos qui relèvent de l’universalisme chrétien le plus vulgaire. Le Corp recycle aussi les thèses de l’Académie de médecine sur l’épigénétique. Elle permettrait, à ses dires, de faire fi des « illusions » des « sociologues » et des « anthropologues », et de défendre, encore, la filiation façon code Napoléon : « La femme qui porte le bébé et lui donne naissance est la mère », « elle est là pour le protéger et le lien ne peut pas être rompu », etc. Propos rapportés par Pierre Courbin, pédopsychiatre, conseiller dans diverses institutions d’Etat et membre du Corp. « Adieu les rebelles », en effet, Bonnet. Parlez pour vous et vos acolytes, adeptes de la sociobiologie. Laquelle est combattue depuis des décennies, y compris par des anthropologues atypiques comme Sahlins dans sa « Critique de la sociobiologie ». Pas la moindre critique du Corp chez Escudero, sinon pour signaler que le lobby accepte la PMA pour les couples hétérosexuels. Pour le reste, pas de problème.

Quelles que soient les critiques que je puisse faire à des lobbies LGBT, comme aux autres lobbies au-delà de leurs particularités respectives, je comprends les réactions épidermiques de «  mauvaises » lesbiennes envers Bonnet. Je parle ici de personnes hostiles à l’institutionnalisation de leurs révoltes, au lobbying et au pouvoir biomédical, symbolisé par la PMA et la GPA. Personnes qui n’existent pas, ou presque, dans le discours des signataires de l’appel de Lyon. Pas plus que dans leurs bouquins, à commencer par celui de Wajnsztejn. Ce qui montre que ces auteurs ne savent pas de qui et de quoi ils parlent et qu’ils réduisent, en idéologues, les positions des individus en question à celles de lobbies ou à des caricatures sur lesquelles ils s’acharnent. C’est tellement plus facile !

Depuis quelques années, la même Bonnet commence à être mal vue pour d’autres raisons encore. A cause de son bouquin, que j’ai lu récemment, consacré à la réhabilitation de « Violette Morris », célèbre « garçonne » de l’entre-deux-guerres, « scandaleuse » d’après elle, mais réellement collaboratrice. L’auteur ne nie pas que Morris a collaboré avec les nazis mais elle ergote sur le degré de l’implication de celle-ci à partir de détails invérifiables dans les témoignages archivés et dans les interrogatoires menés par les commissions d’épuration à la Libération. Commissions qui avaient pour consigne de s’en prendre exclusivement à quelques figures indéfendables, sous peine de « mettre en péril l’appareil d’Etat », selon les propres termes du Général. Bref, les archives, Bonnet les considère comme incomplètes, voire douteuses lorsque ça l’arrange, procédés classiques utilisés depuis belle lurette par les négationnistes.

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Elle tente de justifier Morris. La pauvre « garçonne » aurait collaboré parce que la IIIe République l’avait réprimée vu ses inclinaisons sexuelles. Parce que Vichy, c’était mieux : travail, famille, patrie ! D’après Bonnet, non, mais Morris aimait tellement l’aviation qu’elle n’a pu résister à l’appel d’air représenté par le poste de gestionnaire dans l’un des garages réquisitionnés par la Luftwaffe, avec pas mal d’opérations de marché noir à la clé. Y compris sur des biens juifs investis dans la construction d’avions, ceux du futur Dassault, par exemple, qui s’appelait encore Bloch. Je pourrais multiplier les exemples de la psychologie à deux balles à laquelle Bonnet fait appel pour déblayer le terrain à de nouvelles justifications du fascisme, à la sauce Faurisson. Bien sûr, sous le prétexte de ne pas croire sur parole l’histoire de l’Occupation revue et corrigée par les historiens officiels de la Libération. Lesquels, par leur apologie de la Résistance, en particulier stalinienne, sont effectivement critiquables. Mais nous n’avons pas eu besoin de Bonnet pour la faire depuis longtemps, la critique de l’idéologie et de l’histoire universitaire de la Résistance à partir, nous, de prémisses révolutionnaires !

Par contre, vu ses côtés nationalistes, le bouquin attire la sympathie de Patrick Gofman, passé du trotskysme au fascisme radiophonique de « Radio Courtoisie », puis à la presse de même obédience, représentée par « Rivarol », « Flash », etc. De même les criminologues qui dirigent « Criminocorpus » sont ravis : « À la croisée de ses travaux antérieurs sur le saphisme, et la Résistance en Normandie, Marie-Jo Bonnet ne pouvait qu’être séduite par le personnage ambigu de cette femme qui fut radiée des compétitions sportives pour son goût pour les tenues masculines. Athlète, pilote, gestapiste (?), Violette Morris n’avait suscité jusqu’alors que de mauvais livres fondés sur les représentations et des témoignages dont son étude et sa recherche démontrent les fragilités, contradictions et mensonges volontaires. S’il apporte donc beaucoup de précisions et rétablit quelques vérités en tordant le cou à des légendes, ce livre n’est encore qu’une étape vers une vérité qui doit pouvoir encore être approchée de plus près. » On a les amis que l’on mérite ! Mais Bonnet ne conclue-t-elle pas son bouquin sur la « scandaleuse » en affirmant : « Soixante-dix ans après la Libération, nous sommes entrés dans une nouvelle phase historique où nous pouvons peut-être ouvrir vraiment les yeux sur ce qui s’est réellement passé dans notre pays afin de l’accepter tel quel et d’assimiler l’expérience de nos parents et grands-parents. La réconciliation nationale ne peut se faire que dans la vérité. » La police française s’y connaît, en matière de collaboration et de réconciliation nationale. On comprend que ses historiens, à qui nous pouvons faire confiance en matière de négationnisme, apprécient l’œuvre de Bonnet.

Bonnet fait partie du gratin universitaire. Elle y a accédé, à la suite de bien des leaders contestataires des années 1970, lorsque les dernières lueurs de la poussée révolutionnaire de Mai 68 étaient éteintes. Son lesbianisme n’est plus que la feuille de vigne cachant son adhésion aux valeurs nationales de l’Etat hexagonal, sa participation à des lobbies auxquels le même Etat fait appel, etc. Elle est pourtant défendue, dans l’appel de Lyon, contre des personnes assimilées, parfois à raison et parfois à tort à la façon d’Escudero, à d’autres lobbies, LGBT en l’occurrence. Mais nombre de cosignataires ne se posent pas de questions, sans doute par copinage, par routine, par suivisme, par peur de l’atomisation, pour ne pas être sectaires, pour accepter les différences, etc. Quels que soient leurs motifs, je parie qu’ils ne se sont pas préoccupés de la teneur des polémiques diverses et variées que soulèvent les prises de position de Bonnet. Alors même qu’elle est présentée comme l’un des exemples emblématiques, dans l’appel qu’ils contresignent, des victimes de la présumée censure. Ce qui montre qu’ils manquent d’esprit critique, mais pas de préjugés républicains sur la « liberté d’expression », et qu’ils agissent comme si le label « libertaire » était suffisant pour dialoguer et partager des positions communes, par définition révolutionnaires.

Drosophyllum lusitanicum

Du côté des rédacteurs de l’appel, c’est encore plus grave. Parmi eux, il y a des personnes de ma génération, qui ne sont pas nées de la dernière pluie militante et qui prennent ici la posture de politiciens. Le terme est dur, mais bien adapté vu qu’ils défendent des formes, a priori libertaires, en escamotant pour l’essentiel la question du contenu. Pour être plus précis, celle des contenus qu’ils portent, entre autres dans leurs diverses publications. Diverses, divergentes même, au point que, souvent, elles n’ont presque rien, voire rien, de commun, ou même de proche, sur des questions essentielles, y compris celle de l’Etat, du nationalisme, etc. Ils font bloc contre l’ennemi commun présumé qui risque de mettre à mal leur image et la routine qui rythme les salons en question. Belle conception de l’activité et de l’association libertaire, en vérité.

En résumé, l’appel de Lyon me rappelle l’histoire du négationnisme en France. On y retrouve parfois les mêmes signatures, celle de Serge Quadruppani par exemple, qui brise encore des lances « contre la censure ». Je rappelle que Noam Chomsky s’était fait manipuler de la même façon par Guillaume, le maître d’œuvre de l’introduction du négationnisme aux couleurs du bordiguisme dans les milieux « révolutionnaires », au cours des années 1970. Tout est en place pour que le même genre de scandale éclate dans l’avenir lorsque, forts à l’appui des signataires, les gestionnaires de PMO apparaîtront sans plus de façon pour ce qu’ils sont déjà, après avoir mouillé des libertaires et assimilés, jouant le rôle « d’imbéciles utiles » dans leurs combines : des individus hostiles à la subversion du monde qui, à force de cynisme, de goût de la provocation, de recherche du pouvoir, d’obsession réductionniste, etc., pataugent dans des eaux nauséabondes, en jouant aux martyrs persécutés par d’épouvantables censeurs.

Ces paragraphes heurteront des connaissances et des amis, en particulier à Lyon. Mais je ne peux pas me taire face à ce que je considère comme des impostures. Mieux vaut rompre que tolérer la moindre relation avec PMO. Je m’en tiens donc à la règle que j’applique habituellement, comme l’Italien de la Renaissance : « Suis ton chemin et laisse dire les gens. » Pour le reste, aux individus embourbés dans de tels marécages à se déterminer par eux-mêmes et pour eux-mêmes. A condition qu’ils en aient le désir. Ce qui reste à prouver. Mais c’est la condition première pour que des rencontres, basées sur la liberté de critique et la recherche d’affinités effectives, puissent être fructueuses.

André Dréan
Fin décembre 2014

Pour correspondre, écrire à nuee93@free.fr

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[actu] Inde – GPA : le marché du travail reproductif https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/24/actu-inde-gpa-le-marche-du-travail-reproductif/ Sat, 24 Jan 2015 20:55:06 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=923 Continuer la lecture →]]> 920241-deux-meres-porteuses-clinique-anandSelon Sharmila Rudrappa, la Gestation Pour Autrui (GPA) pratiquée à Bangalore est un facteur d’émancipation et d’exploitation pour les femmes. Cette sociologue américaine estime que l’organisation du marché du travail en Inde favorise le développement du travail procréatif.

Entretien publié sur le blog « Sautez dans les flaques » le 21 janvier 2015.

Vous avez étudié le marché de la gestation pour autrui dans la région de Bangalore, en Inde. Comment se passe le recrutement des gestatrices dans cette ville?

Je me suis intéressée à cette région pour la première fois en 2008, en tentant de rencontrer des gestatrices via les agences. Je n’ai pas été très bien reçue, mais j’ai néanmoins pu rencontrer une dizaine de gestatrices. La plupart d’entre elles étaient employées dans l’industrie textile. Je suis donc revenue en 2011, pour faire une étude comparée de la marchandisation du travail dans ces deux industries: le textile et le travail reproductif. J’ai ainsi rencontré 70 gestatrices. Je voulais comprendre ce choix professionnel qu’elles faisaient: pourquoi la GPA plutôt qu’un autre choix?

A Bangalore, où l’industrie textile est très présente, les femmes sont recrutées au sein même des usines par des agents dont c’est le métier. Ces agents servent de lien social et leur rôle d’intermédiaire entre les futures gestatrices et les agences de GPA est essentiel. Ils se créent un réseau au fil des années qui nourrit les agences.

Comment expliquez-vous que les employées des usines de textile soient une source de recrutement aussi importante pour les agences de GPA ?

Les employées y sont en grande majorité des femmes entre 20 et 30 ans, l’âge idéal pour les agences de GPA. Par ailleurs, l’organisation du marché du travail en Inde est très favorable pour les agences. Dans le secteur textile, les contrats sont précaires et dépendent de l’intensité de la demande, dans un marché globalisé très fluctuant. Les employeurs n’ont pas de force de travail permanente et stable, ils ne recrutent que lorsqu’ils ont des commandes. C’est exactement comme cela que fonctionne le marché du travail reproductif – qui ne fait que reproduire un modèle existant.

Les femmes vendent souvent leurs ovocytes en premier lieu, puis elles deviennent gestatrices. Celles qui sont recrutées par les agences ne sont pas les plus pauvres. Elles appartiennent aux castes intermédiaires qui sont politiquement prédominantes dans le pays. Pour être gestatrice, il faut être en bonne santé et avoir des conditions de vie saines. Celles qui répondent à ces critères travaillent et ont des revenus. Elles ont des toilettes et l’eau potable chez elles, ce qui n’est pas si fréquent en Inde.

Y a-t-il d’autres secteurs d’activité dans lesquels des gestatrices sont recrutées ?

Selon certaines gestatrices, les recrutements sont de plus en plus récurrents dans des usines de bâtons d’encens.

Cependant, il est intéressant de noter qu’il y a aussi des secteurs auxquels les agences ne s’intéressent pas. Par exemple, les femmes qui travaillent comme aide-ménagères ou dans le service public, qui ont à peu près les mêmes revenus, sont très peu recrutées par les agences.

En effet, pour les recruteurs, c’est beaucoup plus simple d’aller à la sortie d’une usine que de chercher des gestatrices dans des foyers individuels. De même, le lien social entre une aide-ménagère et son patron est moins fragile que celui entre une employée d’usine et son employeur, même si l’exploitation existe dans les deux cas.

Qu’en est-il de l’exploitation dans le cadre des GPA?

Elle n’est pas moins importante ou douloureuse que dans le cadre de l’industrie textile, mais les femmes lui accordent plus de sens. Certaines me l’ont expliqué très joliment, en me disant: « Les habits que l’on fabrique, les gens les portent pendant quelques mois ou quelques années, puis ils les jettent. Mais quand on donne naissance à un enfant pour quelqu’un, on change des vies. C’est une expérience unique. » Ces femmes sont très lucides sur l’exploitation qu’elles subissent. Elles savent qu’elles sont sous-payées : elles gagnent environ 4000 euros par grossesse. Elles savent qu’on leur ment. Mais en quoi est-ce différent de ce qu’elles vivent par ailleurs, si ce n’est que cela implique leur corps ?

Quelle est l’attitude des agences de GPA vis-à-vis des gestatrices?

Il y a beaucoup de zones d’ombres dans l’activité des agences. Les gestatrices signent un contrat mais aucune de celles que j’ai rencontrées ne l’avait en sa possession. Quand je leur faisais remarquer que c’était illégal, elles me répondaient que l’agence gardait les contrats pour leur propre sécurité, pour éviter qu’elles ne les perdent. J’ai pu néanmoins consulter un modèle de contrat, et je me suis aperçu que dans la pratique, certaines clauses n’étaient pas respectées. Par exemple, si la gestatrice fait une fausse couche après quelques mois de grossesse, elle doit recevoir une rémunération quand même. Or aucune des gestatrices que j’ai rencontrées n’a reçu d’argent lors d’une fausse couche.

Les gestatrices sont-elles informées des risques qu’elles prennent lors de la grossesse ?

Non. Par exemple, lorsqu’elles signent leur contrat, elles ne sont pas informées qu’elles vont accoucher par césarienne d’un bébé prématuré – les agences planifient en effet les accouchements entre 36 et 38 semaines de grossesse. Les gestatrices ne sont pas non plus conscientes des éventuelles conséquences à long terme des hyperstimulations ovariennes, nécessaires pour faire une fécondation in-vitro (FIV), alors qu’elles peuvent être soumises à des doses d’hormones élevées jusqu’à trois ou quatre fois en trois ans, lors d’un don d’ovocytes puis lors de FIV dont certaines peuvent échouer. Elles ne savent pas non plus qu’elles ne resteront que deux ou trois jours à l’hôpital après la naissance de l’enfant par césarienne, et qu’il leur faudra payer si elles doivent prolonger leur séjour. Ces femmes font confiance aux médecins qui s’occupent d’elles. Puisqu’ils ne sont pas inquiets, pourquoi le seraient-elles ? Elles vivent dans l’instant présent et disent souvent : « Pour l’instant tout va bien. Si quelque chose arrive demain, je m’en chargerai demain. Pourquoi m’en préoccuper aujourd’hui ? ».

Comment se déroule le temps de la grossesse?

Les gestatrices vivent leur grossesse dans des dortoirs, mis à disposition par les agences, dans lesquels elles reçoivent de temps en temps la visite de leur famille. Cette organisation permet aux agences de contrôler l’ensemble de leurs travailleuses : coordonner leurs traitements, surveiller leur alimentation, être sûr qu’elles font bien leurs examens médicaux. Plusieurs dortoirs que j’ai visités à Bangalore sont équipés d’un système de vidéo-surveillance. J’ai questionné les femmes sur la présence de ces caméras, pour savoir si cela ne les gênait pas. Elles me répondaient que non. Les caméras de surveillance sont également présentes à l’usine et la discipline y est beaucoup plus sévère.

Selon vous, la vie de ces femmes dans les dortoirs serait donc presque luxueuse comparée à leur vie quotidienne lorsqu’elles travaillent à l’usine.

Oui, effectivement. La vie quotidienne de ces femmes est harassante. Elles se lèvent très tôt, s’occupent de leurs enfants, font les courses tous les jours parce qu’il n’y a pas de réfrigérateur, font la cuisine. Elles travaillent très dur. Lorsqu’elles arrivent dans les dortoirs, elles apprécient de pouvoir dormir le matin, qu’on leur fasse à manger, qu’on lave leurs vêtements. Ce sont presque des vacances.

La plupart du temps, les gestatrices comptent sur l’argent de la GPA pour inscrire leurs enfants, et particulièrement leurs filles, dans une école privée anglaise. Quand je leur demande ce qu’elles diraient si leur fille devenait mère porteuse, leur réponse est claire: « Pourquoi croyez-vous que je fais ce que je fais? Pour que ma fille n’ait jamais à faire ce choix. ». Tout cela reste donc douloureux, malgré le sens qu’elles donnent à leur acte.

En même temps, de forts liens d’amitié se créent entre les gestatrices. Elles sont engagées dans le même processus et ont beaucoup plus de points communs avec leurs camarades de dortoir qu’avec leurs voisins chez elles. Certaines d’entre elles m’ont dit qu’elles avaient gagné des sœurs pendant leur grossesse. J’ai notamment rencontré trois femmes qui envisageaient de refaire une GPA à condition qu’elles puissent la faire en même temps. Les gestatrices indiennes ne sont pas des victimes. Elles sont courageuses, drôles, volontaires, parfois en colère, comme n’importe qui.

Comment la GPA est-elle vécue par l’entourage des gestatrices ?

On entend souvent dire que les femmes indiennes qui portent un enfant pour autrui auraient honte de ce qu’elles font. Mais ce n’est pas ce que j’ai vu à Bangalore. Il me semble que c’est surtout le discours des agences, qui leur sert à justifier le fait de ne pas donner accès aux gestatrices et de les rassembler dans des dortoirs. Les maris de ces femmes sont au courant de leur démarche et doivent signer un formulaire mentionnant qu’ils ne déclareront pas être le père de l’enfant à naître. Ils rendent visite à leurs femmes dans les dortoirs mais, la plupart du temps, ils ne voient même pas l’enfant né de la GPA, ce qui peut être douloureux à vivre pour eux.

Est-ce que faire une GPA change le statut des gestatrices dans leur famille ?

Oui, absolument. En Inde comme dans la plupart des pays, les femmes gagnent moins que les hommes pour un même travail. Après une GPA, les gestatrices reçoivent 4000 euros d’un coup, ce que leur mari est incapable de faire. Elles deviennent alors les « hommes » de la maison. Elles le disent : pour elles, c’est un vrai facteur d’émancipation.

Les parents intentionnels ont-ils des contacts avec les gestatrices pendant la grossesse ?

Ils peuvent rendre visite aux gestatrices lorsqu’elles sont dans les dortoirs. Ils n’assistent généralement pas à l’accouchement mais le bébé leur est confié dès la naissance. Certaines gestatrices n’ont pas vu l’enfant dont elles ont accouché, elles ne savent même pas si c’est un garçon ou une fille. Après la naissance, elles quittent le dortoir et il devient plus difficile pour les parents intentionnels de les rencontrer. Théoriquement, ils peuvent se procurer leur adresse mais dans les faits très peu restent en contact, pour différentes raisons, dont la barrière de la langue. Je pense notamment à une mère intentionnelle qui souhaite rester en contact avec la gestatrice, pour honorer son travail. Cependant, cette mère n’arrive pas à construire une relation équilibrée avec la gestatrice: elle se retrouve dans une position hiérarchique, construite sur une notion d’employeur et d’employée, et cela la met très mal à l’aise. Elle continue de verser de l’argent à la gestatrice, et cela ne lui pose pas de problème financier en tant que tel. Mais elle le vit comme le prolongement de l’échange financier initial – et comme une impossibilité de passer à une relation sociale d’une nature affective. C’est la loi du marché. Lorsque le service est rendu, la relation s’arrête.

Certaines gestatrices voient leur geste comme un don et souhaiteraient également prolonger la relation. Mais un don se fait entre personnes égales par ailleurs – et appartenant à une même communauté. Ce qui n’arrive jamais en l’espèce. Et je ne blâme pas les parents en disant cela, ils se débattent eux aussi dans les difficultés.

Vous avez étudié la GPA en Inde tout en vivant aux Etats-Unis où la pratique est également courante. Comment compareriez-vous ces deux marchés?

Aux Etats-Unis, qui sont le plus grand marché de la GPA, le discours sur le don et l’altruisme domine, dans la GPA comme dans la vente d’ovocytes. Pourtant, une femme vend ses ovocytes plus cher si elle a fait ses études à Yale ou à Harvard plutôt que dans une université texane. De même, la demande pour des donneuses asiatiques étant plus forte à cause de clients venant d’Asie de l’Est, le prix de ces ovocytes est plus élevé. On est dans une logique de marché, mais les Américains sont tellement intégrés dans l’économie de marché qu’ils ne le questionnent plus. Autre exemple: la plupart des gestatrices sont des femmes de militaires, et ce n’est pas parce qu’elles sont plus altruistes que les autres. Simplement, les militaires ne sont pas très bien payés, ils déménagent souvent et bénéficient d’une bonne couverture médicale dont leurs femmes profitent. Les bases militaires sont donc des zones de recrutement parfaites pour les agences.

La GPA aux Etats-Unis n’est donc pas qu’une question d’argent mais ce n’est pas non plus qu’une question de générosité, c’est plus compliqué que ça. J’aimerai beaucoup travailler sur ce sujet mais c’est difficile. Les agences de GPA sont encore plus secrètes ici quant à leurs pratiques qu’en Inde, le marché du travail en général n’est pas transparent, et les gestatrices sont très protégées de l’extérieur par leur contrat et leurs agences. De fait, nous savons plus de choses sur la GPA en Inde qu’aux Etats-Unis !

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[actu] Inde : 20 ans de GPA et de tourisme procréatif https://depavage.noblogs.org/post/2014/11/01/actu-inde-gpa-tourisme-procreatif/ Sat, 01 Nov 2014 22:29:08 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=539 Continuer la lecture →]]> 920241-deux-meres-porteuses-clinique-anandCet article (qui laisse trop peu de place à la parole des premières concernées) est issu d’un mass média canadien, il a été publié le 16 octobre 2014.

Je le publie ici loin de toute considération sur la parentalité, pour informer sur ce système où des femmes pauvres se retrouvent à faire des enfants pour des couples riches, qu’ils soient hétéros ou homos.

Il ne s’agit pas de se questionner seulement sur la gestation pour autrui (GPA) mais bien sur ce que l’ensemble des prolétaires, et particulièrement les femmes, et plus encore parmi elles les immigrées ou habitantes des pays colonisés, sont contraintes de faire pour survivre dans ce monde capitaliste…

Ventres à louer en Inde

(Anand) Dans un immeuble anonyme d’une ville du nord de l’Inde, 85 femmes comptent les jours qui les séparent de leur accouchement. Pour tromper l’ennui, elles brodent, cousent et pensent à ce qu’elles feront avec l’argent qu’elles gagneront après avoir cédé leur nourrisson au couple qui a loué leur utérus. Bienvenue à Anand, la capitale mondiale du «tourisme procréatif».

Une lampe de poche projette un rayon cru entre les cuisses de Margareth Krishen. La jeune femme fixe le vide pendant qu’une longue aiguille insère dans son utérus l’embryon qu’elle a accepté de porter pour un couple de parfaits inconnus.

«Vous voyez la tache blanche?» La gynécologue Nayana Patel pointe l’image de l’embryon sur l’échographie qui capte le déroulement de la délicate intervention.

Si tout va bien, cette bulle vacillante deviendra un nourrisson qui partira vers l’Europe ou l’Amérique, pour le plus grand bonheur de ses parents. Margareth pourra alors rentrer chez elle, munie d’un chèque représentant environ 7500 $. Une fortune pour cette mère de deux ados dont le mari gagnait 3 $ par jour avant de tomber malade au point de ne plus pouvoir travailler.

D’un côté, un couple désespéré par son incapacité à procréer. De l’autre, une femme engluée dans la misère. Le phénomène controversé des mères porteuses, c’est d’abord et avant tout la rencontre entre deux tragédies.

Interdits par une majorité des pays, les contrats de gestation rémunérés sont légaux en Russie, en Ukraine et dans certains États américains.

L’Inde, elle, a légalisé la pratique en 2002. Depuis, c’est la folie. Quelque 3000 cliniques de mères porteuses ont essaimé dans le pays. Le chiffre d’affaires généré par cette ruée vers le ventre des Indiennes frôle le demi-milliard de dollars.

Les cliniques indiennes facturent environ 35 000 $ pour leurs services. Aux États-Unis, c’est deux à trois fois plus cher. Forte de ses prix concurrentiels et de la qualité de ses services médicaux, l’Inde est rapidement devenue la Mecque du «tourisme procréatif».

Et le coeur de cette industrie loge à Anand, ville de 150 000 habitants plongée dans le bourdonnement perpétuel des rikshas qui slaloment entre les vaches et les piétons.

Cette ville du Gujarat a été longtemps reconnue pour sa production laitière. Aujourd’hui, ce qu’on y fabrique, ce sont surtout des bébés, dont les deux tiers grandiront à l’étranger.

Nommée Akhanksha, ou Désirée, du nom du premier bébé à avoir été conçu dans son laboratoire, la clinique de Nayana Patel doit sa notoriété à quelques controverses juridiques qui ont forcé le gouvernement indien à règlementer l’industrie de la gestation pour autrui (GPA) – dont une célèbre affaire de fillette conçue pour des parents japonais qui ont divorcé avant sa naissance.

L’histoire a valu à Nayana Patel un passage chez Oprah Winfrey. Sa carrière internationale était lancée.

La «couveuse» d’Anand

En une décennie, plus de 800 bébés sont nés d’une mère porteuse dans la clinique de la Dre Patel. À la fin du mois de septembre, 85 femmes vivaient dans sa «maison des mères porteuses» en attendant le jour de l’accouchement.

Le tiers de ses clients vivent en Inde. Les autres viennent de partout: Irlande, États-Unis, Nigeria, Kazakhstan, Canada…

En plus de la somme encaissée à l’accouchement, les mères porteuses reçoivent une allocation mensuelle de 70 $ pendant la grossesse.

Originaires des bidonvilles d’Anand, ou des villages voisins, ces femmes rêvent d’acheter une maison ou de payer l’école de leurs enfants. Plusieurs reviennent pour une deuxième grossesse rémunérée – le maximum fixé par la loi indienne.

Purul, jeune trentaine, ressemble à une étudiante avec ses lunettes à monture carrée. Elle en est à sa deuxième GPA. La première fois, c’était pour aider son mari à partir travailler en Afrique du Sud. Là, c’est pour financer les études de ses deux enfants. Pour elle, ce séjour à Anand représente une chance unique de changer de vie.

Mais il y a un prix à payer. Les mères porteuses doivent passer neuf mois loin de leurs proches, dans une maison située à 10 minutes de riksha de la clinique de Mme Patel.

Pour louer son ventre, il faut avoir déjà eu au moins un enfant, exige la loi indienne. Bien nourries et bien soignées, Purul et ses compagnes s’ennuient de leurs gamins, qui n’ont droit qu’à une visite hebdomadaire. Les relations sexuelles leur sont strictement interdites, question d’éliminer tout risque d’ITS. Et elles ne quittent qu’exceptionnellement l’immeuble où elles couvent leur bébé.

«Les rues d’Anand ne sont pas hygiéniques, les routes sont défoncées. Parfois, après une sortie, les femmes commencent à saigner», plaide la gynécologue pour justifier sa politique d’isolement.

Argument de poids

Cet environnement ultracontrôlé est un argument de poids pour les couples infertiles hésitants. «Un ami a trouvé une mère porteuse en Ohio, mais il n’avait aucune idée de ce qu’elle consommait pendant sa grossesse», raconte un New-Yorkais croisé à l’hôtel Rama, où séjournent la majorité des clients étrangers de Nayana Patel venus récupérer leur bébé.

Sauvée in extrémis d’une rupture d’anévrisme, la femme de cet analyste financier ne pouvait plus prendre le risque d’une grossesse. «Ce qui nous a convaincus de venir ici, c’est le suivi serré des mères porteuses.»

Mais ce «contrôle de qualité» ajoute de l’eau au moulin de ceux qui critiquent ce commerce lucratif.

«Les contrats de gestation réduisent la grossesse à un service, et le bébé à un produit», dénonce le Centre indien pour la recherche sociale dans une récente étude. Ses auteurs ont interviewé une centaine de mères porteuses. Leur conclusion: «Les risques et inconvénients découlant des contrats de gestation sont souvent contraires à leurs intérêts et à ceux de l’enfant.»

«Pourquoi une femme pauvre devrait-elle souffrir physiquement pour un couple riche? C’est comme la vente d’organes ou la prostitution», tonne Ranjana Kumari, présidente de cette ONG.

«Les femmes qui travaillent en usine usent leur corps, elles aussi, où est la différence?», réplique Nayana Patel.

«Au moins, les mères porteuses reçoivent assez d’argent pour apporter des changements significatifs à leur vie.»

Nayana Patel y veille personnellement, en leur offrant des cours de broderie ou d’informatique et en les forçant à ouvrir un compte en banque.

«Madame ne nous utilise pas comme une marchandise, elle nous aide à devenir autonomes», souligne l’une des jeunes femmes.

Sacrifice

Les principales intéressées ne se plaignent pas trop de leur réclusion. «Je ne pourrais jamais gagner autant d’argent dans toute ma vie», dit Poola, dont la famille a été frappée par une cascade de drames.

«Mon beau-frère, ma belle-soeur et mon beau-père sont morts, il n’y avait plus personne pour gagner notre pain. Le reste de la famille a décidé que je deviendrais mère porteuse. Pourquoi pas, après tout, je ne couche pas avec un autre homme…»

Dans une chambre qu’elles partagent à la maison des mères porteuses, Jyoti, Sangita, Kailash et Reikha ouvrent les gamelles contenant leur repas du midi. Une odeur de curry se répand dans la pièce, meublée de cinq lits de camp.

À 33 ans, Sangita a deux fils, de 9 et 7 ans. Cette orpheline s’est retrouvée seule au monde à la mort de son mari. Une amie lui a parlé de la Dre Patel. Sangita a fait le saut. Elle a placé ses fils dans un pensionnat et ne les reverra pas avant l’accouchement.

«Le plus grand sacrifice, ce sont mes enfants qui le subissent, mais je n’avais aucun autre choix.»

Rejet et impuissance

Un coiffeur montréalais qui a eu des jumelles grâce à une clinique de Bombay résume son expérience en une formule saisissante: «Pour moi, une mère porteuse, c’est comme un four.»

Mais ce «four» vit en société et éprouve des émotions… Or, s’engager comme mère porteuse, c’est aussi s’exposer au rejet social. Âgée de 28 ans, Jyoti en est à sa deuxième grossesse rémunérée.

Au village, les voisins jasent. La pression est devenue tellement lourde que sa famille a dû déménager.

«Les gens ne comprennent pas que ce que je fais, c’est scientifique, il y en a qui croient que c’est de la magie», explique Jyoti.

Légalement, les mères porteuses indiennes ne peuvent pas utiliser leur propre ovule. Mais même si elle ne lui a pas transmis son bagage génétique, Jyoti pense souvent au garçon à qui elle a donné le jour, il y a deux ans, pour une Américaine. «Il a partagé mon sang, je me demande s’il marche, s’il court…»

Un matin de septembre, une dizaine de mères porteuses d’Anand célèbrent la cérémonie hindoue soulignant les sept mois de grossesse. Leurs saris tendus sur leurs ventres ronds, elles s’offrent mutuellement du riz dans un geste qui symbolise la bonne fortune.

Bien qu’enceinte de sept mois, Bhavana ne participe pas à ce «baby shower». Le couple qui a fait appel à ses services ne l’y a pas autorisée. Lors de sa première GPA, ses «clients» avaient refusé qu’elle tire son lait pour le nourrisson. Bhavana ne comprend pas les raisons de ces refus. Mais ce n’est pas elle qui décide.

Avortement en cas de malformation foetale? Envies alimentaires subites, comme ces mangues marinées dont rêve Jyoti? Accouchement naturel ou, comme ça arrive dans 70 % des cas, naissance par césarienne?

Les mères porteuses n’ont pas voix au chapitre. Ce sont les clients et la Dre Patel qui tranchent. Mais même celles qui le déplorent ne remettent pas leur engagement en question pour autant.

***

Une heure après le transfert d’embryon, Margareth Krishen se repose dans une pièce de la clinique, accompagnée de sa belle-soeur, qui essuie ses yeux remplis de larmes.

L’intervention médicale a-t-elle été douloureuse? «Pas vraiment», minimise la jeune femme.

«De toute façon, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre? C’est mon unique option.»

Un rapport accablant

Un rapport d’enquête publié en 2013 par le Centre indien pour la recherche sociale soulève plusieurs zones d’ombre dans l’industrie des mères porteuses.

– Absence de normes régissant la médication imposée aux mères porteuses, qui ignorent ses effets secondaires.

– Les droits de l’enfant ne sont pas toujours respectés, notamment le droit à l’allaitement maternel.

– Les contrats sont souvent signés quand la grossesse est déjà avancée et ne couvrent donc pas les cas de fausse couche.

– La majorité des mères porteuses sont analphabètes et ne peuvent pas lire le contrat.

– Le nombre de tentatives de fertilisation n’est pas limité.

– Les femmes qui font une fausse couche ou portent des jumeaux sont mal dédommagées.

– La majorité des mères porteuses cachent leur choix à leur communauté.

– La grossesse a un impact négatif sur la vie familiale, la plupart des mères porteuses étant isolées pendant la grossesse.

L’Inde et la gestation pour autrui

1994 

Première naissance par mère porteuse en Inde

1997 

Première naissance d’une mère porteuse rémunérée

2002 

Légalisation des grossesses pour autrui (GPA) rémunérées

2005 

Le Conseil indien pour la recherche médicale adopte une série de règles régissant les GPA. Ces règles ont été resserrées il y a deux ans. Elles prévoient que:

– au moins un des «parents intentionnels» doit être le parent biologique du bébé, filiation à confirmer par un test d’ADN;

– le nom de la mère porteuse ne figure pas sur l’acte de naissance;

– une femme ne peut être mère porteuse plus de trois fois;

– elle ne doit pas utiliser son propre ovule;

– au moins un des deux parents est infertile.

Automne 2014 

La Cour suprême de l’Inde demande au gouvernement d’envisager la double citoyenneté pour les bébés nés d’une mère porteuse indienne pour le compte d’une mère biologique étrangère.

Agnès Gruda
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