(F)rance – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Thu, 06 Aug 2015 23:20:38 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 Mon parcours d’homo dans la classe ouvrière, Rachid Stali https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/10/mon-parcours-dhomo-dans-la-classe-ouvriere-rachid-stali/ Fri, 10 Jul 2015 19:54:07 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1654 Continuer la lecture →]]> arb03A l’usine, chaque fois que j’ouvrais mon placard, on me demandait pourquoi je n’avais pas de photos de filles nues comme tous les autres. (Par Rachid Stali)

Le parcours de Rachid est loin d’être un cas isolé, et pourtant, son histoire est celle de millions de travailleurs et de travailleuses dans l’ombre. Si assumer sa sexualité, lorsque celle-ci ne correspond pas à la norme hétérosexuelle reste un parcours du combattant dans toutes les couches de la société, ceci est d’autant plus dur lorsqu’on est ouvrier et que les patrons s’en servent pour nous humilier et nous maintenir sous leur domination. Malheureusement, l’histoire des personnes LGBTI dans la classe ouvrière a souvent été aussi celle de la marginalisation de leur lutte au sein de certaines organisations du mouvement ouvrier. Par exemple, l’homosexualité a été pour les appareils staliniens jusque dans les années 1970 “une tradition étrangère à la classe ouvrière”. Or, comme le récit de Rachid le montre bien, la classe ouvrière est aussi gay, lesbienne, bisexuelle, trans, intersexe, etc. Voici un récit de vie et de lutte contre un système qui exploite, opprime et répand son idéologie dans tous les recoins de la société. [intro du site qui publie, Révolution permanente.com, un courant d’extrême-gauche trotskiste – tout aussi hétérosexiste que les stal dans les années 70, cf. publications du FHAR a propos des articles dans Rouge, journal de la LCR].

Mon père est arrivé d’Algérie en 1947. Il a d’abord travaillé dans les mines du Nord de 47 à 51, puis chez Faure Electroménager, puis chez Porcher, fabriquant d’équipements sanitaires, chez qui il a fini sa carrière. Il s’est marié en 1959 avec ma mère, avec qui il a eu quatre enfants. Je suis le deuxième, né en 1961, un an avant la guerre d’Algérie. A l’âge de 16 ans je savais déjà que j’étais différent.

A quatorze ans, j’avais des copains du quartier avec qui on se posait sur l’herbe l’été parce qu’on n’avait pas d’argent pour partir ailleurs. Tout le monde pense qu’à quatorze ans on s’intéresse aux filles, mais moi je regardais les garçons. Alors que mon frère regardait toujours sous la jupe des filles, je me demandais : « est-ce que je suis normal ? ». Dans ma tête je me disais que j’avais un problème…

A l’époque j’étais apprenti pâtissier en alternance. J’allais à l’école trois semaines, puis trois semaines j’étais en stage. On commençait le travail à quatre heures du matin au lieu de six heures. Le patron disait qu’il fallait fermer sa gueule et les autres employés étaient aussi très désagréables. En fin de comptes, j’étais traité comme un esclave. Je travaillais six jours sur sept et je n’étais même pas payé ! Au bout des trois semaines de travail, on me donnait comme « salaire » deux tartes et une brioche. Quand je rentrais à la maison, mon père était écœuré parce qu’il voyait que son fils, un fils d’immigré, se faisait humilier au travail.

Durant ces années je ne montrais aucun signe de qui j’étais au fond, même si j’avais un penchant pour un copain du quartier. Chaque fois que je le voyais, je vibrais, mais je ne pouvais pas l’exprimer par peur du « qu’en dira-t-on ». Les choses se sont compliquées quand je suis entré dans le monde du travail. Mon père m’avait fait embaucher chez Porcher en 1979, j’avais 18 ans. Le samedi, on sortait en discothèque avec des copains du quartier, et pour montrer que j’étais comme eux, je dansais avec des filles. Et il m’arrivait même d’en embrasser ! Mais je le vivais mal, parce que je savais que j’étais différent. Un jour je me suis regardé dans la glace et je me suis dit : « Je suis pédé, comment je vais faire pour m’en sortir ? » Il y avait une peur par rapport aux autres, tu as 18 ans, tu as peur de ton futur.

A l’usine, chaque fois que j’ouvrais mon placard, on me demandait pourquoi je n’avais pas de photos de filles nues comme tous les autres. Dans la classe ouvrière on a beaucoup de ces photos. Les autres me disaient : « T’as vu la belle chatte ? » Je ne disais rien, je n’en avais rien à foutre, j’étais totalement indifférent. On me demandait : « Ce week-end, c’était comment en discothèque ? T’en as baisé beaucoup ? » Je disais que oui, que j’avais beaucoup flirté. Ce n’était pas possible de dire que j’étais homo, surtout quand tu habitais dans un petit bled comme le mien. Les choses se sont empirées quand un collègue a commencé à me dire tous les lundis : « Ça va artaïl ? », qui veut dire pédé en arabe. Je répondais « ferme ta gueule ! », mais ça me faisait mal, parce que c’était la vérité et j’étais obligé de me protéger.

Je suis parti faire mon service militaire en Algérie de 84 à 86 et ça a été très compliqué. A la caserne, j’étais entouré de beaux garçons, mais je me retenais ! Je savais qu’à la caserne il se passait des choses, je savais que l’homosexualité était présente. J’étais tout le temps partagé entre le désir et l’abstinence. Pendant le ramadan, j’ai même repoussé un garçon parce que je ne voulais pas que ça se sache, et pourtant il était très beau ! Une fois que je suis rentré en France j’ai enchaîné différents boulots. J’ai travaillé quelques années dans un fastfood à Paris, puis je suis parti ensuite en Savoie pour travailler sur les chantiers des Jeux Olympiques pendant deux ans.

Finalement, en 1993, j’ai rencontré quelqu’un, un africain bisexuel, et c’est à ce moment là que j’ai commencé à m’assumer. C’est là que ma vie sexuelle a commencé. Je pense que les ouvriers aussi ont droit à une sexualité et aussi droit au bonheur. La classe ouvrière doit aussi être heureuse ! Avec le recul, j’ai des regrets parce que j’aurais du m’assumer plus tôt, mais la situation ne me le permettait pas, surtout en province et dans un petit bled.

Dans ma famille on commençait à se demander pourquoi je n’étais pas marié alors que tout le monde était casé et avait des enfants, ils voulaient me voir comme eux. A un moment je commençais à être asphyxié par les questions et les histoires de mariage, j’ai donc décidé de faire mon coming out. Je l’ai d’abord annoncé à un de mes frères. A l’époque j’étais très amaigri, j’avais l’air malade, c’est pour ça que mon frère a eu peur quand je lui ai dit que j’avais quelque chose à lui dire, il a pensé que j’allais lui annoncer une maladie. Mon autre frère qui travaille à la SNCF, qui est quelqu’un de très sensible, s’est mis à pleurer en disant que je serai toujours son petit frère, mais qu’il avait peur des agressions possibles (qui à l’époque étaient monnaie courante) et des conséquences auprès de la famille ou dans le quartier. Quant à mon père, il est décédé avant mon coming out. C’était bien sûr une grande douleur, mais je suis content de ne pas lui en avoir parlé, je ne voulais pas le blesser. Mes frères étaient d’accord, je ne sais pas comment il aurait réagi.

En 2005 je suis arrivé dans les cuisines d’un établissement de l’enseignement supérieur. Le chef avait l’air sympa au début et les collègues aussi. En 2007 ils savaient tous que j’étais homo, et le chef disait que ça ne lui posait pas de problème, mais ce n’était pas vrai dans le fond, la suite l’a montré. Il m’invitait dans son bureau, où il me montrait des images porno sur son ordi pour voir ma réaction, ou parfois il me poussait sur une collègue en disant « vas-y ! ». Mais je fermais ma gueule parce que j’étais en CDD ! J’étais le pédé de service et ils me le faisaient tous savoir. Tout ça parce que j’étais précaire. Si je n’avais pas été précaire, je ne me serais pas laissé faire ! Et la direction de l’établissement n’a rien fait pendant des années. C’était vraiment pire qu’à l’usine.

Un jour, après une première assemblée générale, une grève éclate. Je croise le chef et je dis « bonjour chef, vous allez bien ? » et il me répond « ça va petit pédé ? ». Le masque était tombé… Il se servait de ma précarité et de ma sexualité pour m’écraser. Il s’en prenait à moi parce que j’avais décidé de faire grève. Cette grève contre la précarité a aussi servi à dénoncer cette hiérarchie. Des gens étaient en souffrance dans le service parce que le chef était aussi sexiste et raciste, il fallait qu’il parte. A la fin, on a gagné la grève, on a obtenu des CDI et le chef est parti. Malheureusement il a seulement été muté de service, il est toujours là quelque part.

La classe ouvrière a droit au bonheur. On doit défendre la diversité entre les travailleurs et être heureux c’est important. Il y a beaucoup de boulot à faire là-dessus.

Rachid Stali

Publié en juin 2015 par le site Révolution permanente.

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Témoignage d’un migrant, Paris, juillet 2015 https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/10/temoignage-dun-migrant/ Thu, 09 Jul 2015 23:40:08 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1644 Continuer la lecture →]]> noborders_wired_birdJe m’appelle Maurice*, j’ai 20 ans, je viens d’un pays d’Afrique subsaharienne et je suis homosexuel. Je voudrais vous raconter mon histoire. (publié le 5 juillet sur la page Facebook du Comité de soutien des Migrants de la Chapelle)

Alors, je ne sais pas par où commencer. En 2013, je vivais avec mes parents et mes frères et sœurs, j’allais à l’école, et j’avais des amis. Quand je me suis aperçu de mon homosexualité, j’ai fréquenté un homme, et comme c’est mal vu dans mon pays, un ami à moi l’a raconté à mon père. Quand celui-ci a découvert que suis gay, il m’a demandé si c’était vrai, et comme je ne peux pas lutter contre ce que je suis, je lui ai dit la vérité. Mon père ne l’a pas acceptée, il m’a enchaîné et maltraité, il a refusé de m’envoyer à l’école, et a même arrêté de la payer pour que je ne puisse plus assister aux cours. Il m’a dit que je n’étais plus son fils, et tout le monde m’ignorait à la maison. Ils ne me comptaient plus pour les repas, refusaient de me nourrir ou de m’adresser la parole, et m’empêchaient même de sortir. Des fois je m’échappais et ils ne m’ouvraient plus la porte, et je restais des jours et des nuits entières à errer dans les rues. Personne ne voulait m’aider, c’est contre les traditions, contre la culture. À leurs yeux, je suis un criminel, je ne suis plus un homme, je suis condamné. Après un mois à vivre cette situation, ils m’ont abandonné. Ils m’ont dit de quitter la maison. Ils ne voulaient même plus me voir. J’ai donc vécu dans la rue pendant sept mois. Je dormais dehors, et je travaillais au marché la journée pour un salaire ridicule. Les gens que je fréquentais alors n’étaient pas au courant de mon homosexualité, et ceux qui savaient parmi mes amis ou ma famille m’ignoraient ou m’insultaient lorsqu’ils me croisaient dans la rue. Dans mon pays il n’existe pas d’associations pour défendre ou aider les homosexuels. J’étais tout seul, livré à moi-même. J’ai beaucoup souffert, et je souffre encore aujourd’hui.

J’ai alors décidé de quitter mon pays. Le 31 mai 2014, je suis parti en camion pour la Libye, avec le projet de travailler pour ensuite aller en France, terre d’asile et pays des droits de l’Homme, où je pensais pouvoir trouver la liberté d’exister et d’être qui je suis. Ça ne servait à rien de rester dans mon pays, où j’avais tout perdu, et où je ne pouvais pas vivre librement. Je pensais que ça allait être mieux en Libye.

Après 15 jours de voyage en camion dans le désert, en ne mangeant qu’une fois par jour, et en ne buvant qu’un verre d’eau le matin, et un autre le soir, nous sommes arrivés, moi et les 24 autres clandestins, à la frontière libyenne. Là, les douaniers nous ont attrapé, et nous ont amenés à la prison de Ajdabiya. J’ai été emprisonné et torturé pendant huit jours. Ils me demandaient de l’argent pour ma libération. J’ai donc appelé mon père, mais quand il a décroché et que je lui ai raconté la situation, il a dit que ce n’était pas son problème et m’a demandé de ne plus l’appeler. Puis ils m’ont relâché, et je me suis retrouvé de nouveau à la rue, sans rien ni personne. Sans argent, ni travail, ni adresse. J’ai dormi quatre jours dans la rue, puis j’ai rencontré des migrants soudanais. Je leur ai raconté la situation, en taisant le fait que je suis homosexuel. En effet, chez eux aussi, c’est mal vu, et c’est contraire à leur culture. Je ne voulais plus être seul, ni rejeté. J’avais besoin d’amis, de compagnons, et de soutien. Ils m’ont donc accueilli pendant 4 jours, et ils m’ont aidé à trouver un travail dans un restaurant soudanais. J’y ai travaillé pendant un an. En Libye il y a la guerre, et la sécurité est quasi inexistante. J’ai plusieurs fois été menacé, et volé dans la rue, ou dans le restaurant. Des civils entraient parfois armés de kalashnikovs et nous volaient tout. J’avais très peur de mourir.

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Après un an, avec 8 amis soudanais, nous avons payé un passeur pour traverser la Méditerranée et rejoindre l’Italie. La traversée a duré près de deux jours. Nous étions 114 personnes sur un bateau ne pouvant en supporter que 80. Avant de toucher terre, le bateau a calé en pleine mer, juste après avoir franchi la frontière italienne. Nous avons été contraints d’appeler les garde-côtes italiens pour qu’ils viennent à notre secours. On pensait qu’on allait mourir là. La majorité d’entre nous ne savaient pas nager, moi y compris.

Une fois à terre, ils ont relevé nos identités, ont pris les empreintes digitales de la plupart d’entre nous, et j’ai passé quelques heures en rétention. Quand j’en suis sorti, je suis allé me reposer, me laver et manger dans un centre d’accueil, puis je suis parti en direction de Milan. J’ai alors pris un autre train pour me rendre à Paris.

Je suis arrivé à Paris le 6 juin 2015 à 23h15 avec trois de mes compagnons soudanais. Épuisés, sans argent, mais enfin arrivés! On était tellement heureux! Je croyais être arrivé au paradis. En tant que demandeurs d’asile, nous savions qu’en France nous avions droit à un logement. Nous pensions que tout allait être facile. Mais quelle déception… Le soir même, nous nous sommes rendus au commissariat pour leur expliquer notre situation et leur demander de nous guider vers une association ou vers un organisme qui pourrait nous aider, mais ils nous ont rétorqué que tout était fermé, et que nous devions repasser le lendemain vers 9h. Je leur ai demandé où nous pouvions dormir cette nuit et ils nous ont dit qu’ils ne savaient pas. Nous avons passé la première nuit dans une petite rue près de Gare du Nord. Le lendemain à 9h, ils nous ont indiqué l’adresse de France Terre d’Asile, où nous nous sommes rendus, et où ils nous ont donné un rendez-vous pour le 9 Juillet, c’est à dire un mois plus tard. J’ai à nouveau demandé où est-ce que nous étions supposés nous loger en attendant le rendez-vous, et ils m’ont dit qu’ils ne s’occupaient pas du logement, et que pour ça je devais m’adresser à la préfecture.

On était le 8 juin, et ça faisait 6 jours que le campement de migrants de La Chapelle (18ème) avait été violemment démantelé et évacué, et quelques jours que les migrants avaient trouvé refuge sur une esplanade de la Halle Pajol. C’est là que nous nous sommes rendus. Et le jour même, la police a procédé à l’évacuation brutale de ce nouveau campement de fortune. Les policiers entrainaient de force migrants et riverains vers les camions, n’hésitant pas à les brutaliser et à les frapper. Ils nous ont gazé alors que nous nous résistions à nous laisser emmener. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, ni pourquoi la police était si violente avec nous ; nous n’avions rien fait!!! Nous nous sommes enfui, puis nous nous sommes à nouveau regroupés à Pajol.

Entre temps, l’association Bois Dormoy, qui possède un jardin participatif dans le quartier, avait accepté d’héberger les quelques 200 migrants qui avaient réussi à échapper à l’opération policière. Nous nous y sommes donc rendus, et là tout s’est très vite enchaîné. Nous avons prétendu être mineurs, nous avons rencontré une riveraine, qui nous a emmené chez une amie à elle qui a accepté de nous héberger le temps de trouver une solution. Ça fait maintenant un mois que je vis chez cette personne, qui maintenant sait que je suis majeur, qui est au courant de mon homosexualité, et qui est devenue mon amie. Aujourd’hui nous devons déménager, nous n’avons plus d’appartement, et nous ne trouvons plus de solutions.

Je n’ai avoué mon homosexualité qu’à peu de gens. Je sais que ça sera mal vu auprès des autres réfugiés, et même mes amis avec lesquels je voyage depuis la Libye ne sont pas au courant. Ici je commence peu à peu à m’assumer. J’ai rencontré des gens qui ne me jugent pas pour ma sexualité, et je souhaite continuer dans cette voie, pour enfin pouvoir m’installer quelque part, et enfin pouvoir commencer à être moi. Avoir des droits, être accepté, et être libre d’exister. Voilà mon histoire.

* pour des raisons d’anonymat le prénom a été changé.

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[Brochure] Islam homophobe, Occident tolérant ? suivi de Elèves modèles et apprentis sorciers, 2011 https://depavage.noblogs.org/post/2015/07/03/brochure-islam-homophobe-occident-tolerant-suivi-de-eleves-modeles-et-apprentis-sorciers-2011/ Fri, 03 Jul 2015 18:44:55 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1620 Continuer la lecture →]]> gay-muslim« L’islam est homophobe, l’Occident tolérant », c’est cette formulation simpliste que l’auteur veut réfuter dans le premier article. Quant au second, il montre que l’islam moderne, qu’il soit radical ou modéré, ne peut être considéré comme en continuité avec l’islam traditionnel, et qu’il doit plus aux valeurs imposées par la colonisation qu’à ses racines historiques. (première parution en 2011)

Trouvé sur Infiokiosques.net (publié le 1 juin 2015).

Lire en pdf.

Le sociologue berlinois Georg Klauda étudie ce qu’on appelle l’hétéronormativité, un concept qui décrit sociologiquement comment, depuis les années 1990, l’hétérosexualité est imposée comme norme et de quelle manière l’amour au sein du même sexe est considéré comme une déviance définissable scientifiquement. Il pense que le concept de l’hétéronormativité est une nouvelle forme de répression d’une sexualité libre. L’islam est homophobe, l’Occident tolérant, c’est cette formulation simpliste qu’il veut réfuter dans cet article.

ISLAM HOMOPHOBE, OCCIDENT TOLÉRANT ?

En 2005, le gouvernement du Land de Bade-Wurtemberg élaborait un questionnaire sous le nom de « test musulman », destiné à servir de fil conducteur dans les entretiens avec des immigrés venant de pays musulmans qui veulent obtenir la nationalité allemande. Une partie de ce questionnaire vise à vérifier si le candidat fait preuve de la tolérance nécessaire face à des modes de vie homosexuels. Ce procédé contient une double insinuation : d’abord que l’acceptation de l’amour entre personnes du même sexe [1] ferait partie de la culture dominante allemande et deuxièmement que les immigrés d’origine musulmane représenteraient une menace pour cette culture dominante.
Pour mettre en évidence à quel point cette affirmation est grotesque, on ne rappellera jamais assez que ce sont justement les auteurs de ce questionnaire, c’est-à-dire les membres de la CDU (Parti Chrétien Démocrate allemand), qui ont voulu qu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, le paragraphe anti-homosexuels (§ 175), rendu plus répressif par les nazis, fût maintenu inchangé. Jusqu’en 1969, ce paragraphe a servi dans pas moins de 100.000 procédures judiciaires pour « attentat à la pudeur », et ce n’est qu’en 1994 que le parlement allemand s’est décidé à abolir complètement cet instrument de répression anti-homosexuels.
On pourrait néanmoins être tenté de se demander si la situation n’a pas complètement changé aujourd’hui. Un film sorti deux ans avant ce fameux « test musulman » met sérieusement en question une telle vision. Je n’en connais aucun, seul parmi des hétéros est un film documentaire de Jochen Hicks qui tente de montrer l’existence marginale d’homosexuels dans les régions rurales du Bade-Wurtemberg. Il démontre bien que leur destin déplorable n’est évidemment pas dû aux musulmans, mais bien aux électeurs et aux sympathisants de la CDU. Ce sont eux qui font subir un véritable calvaire à ceux qui ont des relations amoureuses homme-homme ou femme-femme. Et qui sont les boucs émissaires punis pour cela par le gouvernement ? Les immigrés musulmans en Allemagne.

L’image européenne de l’Orient

Dans l’histoire européenne, les musulmans ont toujours été les boucs émissaires quand il s’agissait de sexualité entre hommes, sauf que la stigmatisation était, jusqu’à il y a peu, encore tout à fait différente. Depuis l’époque des Croisades, les musulmans, qu’on appelait alors Sarrasins, étaient décriés comme ayant une sexualité débordante et contre nature. Dans le livre de Wilhelm Adams, paru en 1317, De modo Sarracenos extirpandi (Comment éliminer les Sarrasins), l’auteur reproche aux chrétiens de s’enrichir en vendant à des musulmans de jeunes coreligionnaires masculins qu’ils ont entrepris de rendre plus « roses et tendres » avec de la bonne nourriture et des boissons délicates : « Quand ces hommes concupiscents, criminels et sans scrupules – les Sarrasins, qui pervertissent la nature humaine –, voient ces jeunes hommes, déjà pris dans le piège du diable, ils s’enflamment de désir sexuel et se hâtent comme des chiens en rut pour les acheter afin de s’adonner à la fornication. » C’est entre autres à cause de cette hystérie pendant la période des Croisades que la peine de mort fut mise en place en Europe entre 1250 et 1300 pour les actes de sodomie.
En Angleterre, un peu plus tard, le Good Parliament [2] soumit une pétition au roi en 1376, en lui demandant d’expulser hors du royaume les artisans et les commerçants étrangers, surtout « les juifs et les Sarrasins ». Ce sont eux qui auraient importé sur l’île « ce terrible vice qu’il ne faut pas nommer par son nom » et qui risque de détruire le royaume. En Angleterre, pendant toute la modernité, les rapports sexuels entre hommes sont ainsi appelés le « vice turc ».
Pendant l’époque du colonialisme, ces clichés ont été réactualisés au sein des puissances coloniales européennes qui étaient de nouveau en contact avec des musulmans, cette fois-ci sous le prétexte de leur apporter notre civilisation et notre mode de vie. Charles Sonnini, ingénieur français dans la marine de guerre, s’offusque, dans un rapport de voyage datant de 1798, des mœurs en Egypte, conquise cette année-là par Napoléon : « L’amour contre nature (…) est le plaisir, ou disons plutôt l’infamie des Egyptiens. Leurs chansons d’amour ne sont pas composées pour les femmes, leurs cajoleries ne s’adressent pas à elles, ce sont d’autres objets qui allument la flamme en eux. (…) La dépravation des mœurs qui leur est propre fait honte aux nations civilisées. Mais cette infamie est très répandue en Egypte ; les riches y sont tout autant infectés que les pauvres. »
En 1886, dans le dernier article de sa traduction en dix tomes des Mille et une nuits, accessible uniquement à des souscripteurs privés, Richard F. Burton, orientaliste et chercheur sur l’Afrique, s’étend sur plus de cinquante pages sur le sujet qui est « pour le lecteur anglais, même le moins prude, tout à fait dégoûtant ». Mais la confrontation avec ce sujet serait indispensable « afin de combattre ce mal grandissant qui est mortel pour le taux de natalité, pilier essentiel de la prospérité nationale ».
Pour tenter d’expliquer l’augmentation intolérable de relations amoureuses au sein du même sexe dans le monde non occidental, Burton a développé une espèce de théorie raciale couplée à l’étude climatologique et il définit ainsi une « zone de sodomie ». Il s’agit d’une ceinture géographique qui s’étendrait de la Méditerranée en passant par l’Asie mineure, la Mésopotamie, la Perse, l’Afghanistan, la partie musulmane de l’Inde, la Chine, le Japon et enfin l’Amérique latine. Le climat dans ces zones serait responsable du fait que « les tempéraments masculins et féminins se mélangent » de sorte que l’homme devient tout autant actif que passif et que la femme devient « tribade » [3].
Dans cette zone, ce que nos voisins appellent le vice contre la nature est « populaire et endémique », et est traité, au pire, comme une « simple peccadille », c’est-à-dire un péché véniel, « alors que les races au sud et au nord de cette zone définie ne le pratiquent que très rarement et se font mépriser par leurs concitoyens ». En tant qu’orientaliste, pour Burton il n’y a pas de doute, le Coran interdit cet « amour pathologique ». Malgré cela, « ni le christianisme, ni l’islam n’ont pu amener un changement significatif ». Néanmoins, dans les quarante années pendant lesquelles Burton a côtoyé le monde musulman, il a pu constater certains changements de comportement dans la population. Il pense que c’est dû à l’influence positive de la morale que des gens comme lui leur ont apportée. Il écrit : « De nos jours, le contact régulier avec des Européens n’a certes pas entraîné une réformation mais quand même une certaine discrétion parmi les représentants des classes supérieures. Ils sont toujours aussi dépravés, mais ils veillent à cacher leur vice du regard moqueur des étrangers. »

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La vision ottomane de l’Occident

Jusqu’au 19ème siècle, les élites perses et ottomanes ne se rendaient pas compte à quel point l’Europe chrétienne avait horreur de l’amour entre hommes, très répandu chez les musulmans. Cette ignorance saute aux yeux quand on étudie l’œuvre d’Enderunlu Fazil, poète turc, mort en 1810. Dans son manuscrit brillamment illustré, Hubannme (Le livre des beautés), Fazil se demande « dans quelle nation se trouvent les plus beaux hommes ». Avec son savoir, il prétend satisfaire la curiosité de son amant. Voici ce qu’il dit par exemple sur les Grecs : « Autant les hommes que les femmes sont d’une beauté éclatante. Leurs corps sont étonnamment bien faits. Oh Allah, quel délice pour l’œil, et quel regard profond. Ce cou en ivoire et ces cheveux noirs comme du jais rendent toute résistance impossible. (…) Et il n’y a pas une trace de barbe, même pas sur le visage du garçon le plus grand. Ils marchent comme des courtisanes et au travail dans les tavernes de Galata, ils peuvent séduire les meilleurs hommes. Quand une mèche tombe sur ta joue, tu perds l’esprit, et quand il cède, tu meurs de lascivité. » Par contre, son jugement sur les Hollandais est court et sobre ; apparemment, il a appris à connaître leur rigueur calviniste : « Avec leur peau froide, ils sont loin d’être attractifs. Ils ressemblent à des Russes, en couleur crème. Ils passent le plus beau de leur temps à l’église au lieu d’être avec un amant. »
En écrivant ces lignes libres de tout souci, Fazil ne pouvait savoir que dans le nord-ouest de l’Europe s’était déjà formée une subculture « homosexuelle » séparée de la société et persécutée par l’État. Par centaines, ils étaient cloués au pilori, enfermés à vie dans des cachots, pendus publiquement, exécutés par le fer ou alors noyés dans des tonneaux. Inconscient de ces faits, Fazil proclame, fier comme un coq, connaître les qualités sexuelles des hommes anglais de par sa propre expérience. « Les roses anglaises : ce sont des beautés calmes mais très désirées. Ils te font tourner la tête. Ils habitent sur une île calme. Ces jeunes hommes, imberbes de nature, sont de taille moyenne et ont le teint blanc comme le plus blanc des nénuphars dans une rivière. La plupart de ces hommes, beaux comme des poissons, sont marins et ont un appareil sexuel bien développé. Malgré cela, je ne peux pas dire qu’ils offrent une grande satisfaction sexuelle. »
Ce n’est que dans les années qui ont suivi la mort de Fazil, au moment où les armées napoléoniennes envahissaient l’Egypte, que les Perses et les Ottomans ont commencé à réaliser à quel point les Occidentaux les méprisaient pour leur attitude, comme ils disaient, « contre nature ». Le cheik Rifa al-ah awi en est un exemple frappant. Il est envoyé à Paris en 1826 par Ali Pacha, le vice-roi d’Egypte pour suivre des études pendant cinq ans. Dans son journal intime, il remarque, en 1834 : « En France, il est mal vu de dire : ‘J’aime ce garçon’. Ce serait mal vu et considéré comme répugnant. Si donc quelqu’un traduit un de nos livres, il écrit, pour cette phrase : ‘J’aime cette fille’ ou alors, pour échapper à ce problème : ‘J’aime cette personne.’ » Chose étonnante, Rifa al-ah awi est favorable à cette manière de voir, qu’il considère comme moralement supérieure. Il essaye de convaincre ses concitoyens au moyen des lois scientifiques du magnétisme. Au sujet des Parisiens, il écrit : « C’est une belle caractéristique de leur langue et de leur poésie que de refuser l’érotisme entre deux membres du même sexe. Et ils ont bien raison, car il est vrai qu’un sexe possède une certaine propriété pour l’autre, ce qui le rend attractif. On peut comparer cela à la propriété qu’a l’aimant d’attirer le fer, ou à celle de l’ambre qui (après avoir été frotté) attire d’autres corps. Dans l’amour au sein du même sexe, cette propriété se perd, et on constate un phénomène contre nature. »
Mais quand Rifa al-ah awi vient à parler du racisme des Français, on voit à quel point ses positions sont encore contradictoires. Dans un domaine où il ne réfléchit pas explicitement à la question de l’« homosexualité », c’est-à-dire quand il veut critiquer la suffisance raciste des Français, il cite tout à fait normalement une poésie d’amour avec un jeune garçon noir :
« (Les Parisiens) ne pensent pas que les Noirs puissent avoir quoi que ce soit de beau. Chez eux, la peau noire est synonyme de laideur. (…) d’après eux, ce qu’un poète a dit au sujet d’un garçon noir manque tout à fait de tact :
‘Ton visage est comme si c’étaient mes doigts qui l’avaient écrit Comme un mot qui dicte mes espoirs.
La beauté de la pleine lune est son sens,
Et c’est la nuit qui l’a saupoudrée de ses pigments.’ »

Au fond, on touche un problème qui s’est posé aux élites arabes jusqu’à nos jours. La poésie arabe est complètement pénétrée par des histoires d’amour au sein du même sexe, et ceux qui veulent faire appel à une renaissance nationaliste sur la base de leur héritage littéraire sont confrontés à un dilemme. D’un côté, ils doivent critiquer leur propre histoire et de l’autre, c’est précisément cette critique qu’ils veulent adresser à l’Occident, c’est-à-dire d’être décadent, dépravé et homosexuel.
Les analyses relatives de Carl Brockelmanns [4] ont été largement reprises par les philologues arabes et on peut lire dès 1925 dans les manuels d’éducation supérieure égyptiens que la poésie concernant l’amour entre jeunes hommes est un « crime contre la littérature et une honte pour l’histoire de la poésie arabe ».

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Poésie et religion

Le rapport entre l’islam traditionnel et le contenu de cette poésie peut être explicité de manière symptomatique avec un exemple de la littérature datant du 11ème siècle.
C’est l’histoire d’amour entre Al-Mu’tamid, 17 ans, futur émir de Séville et le poète Ibn Ammâr, son aîné de neuf ans. L’histoire a commencé quand Al-Mu’tamid, après une journée festive passée à boire du vin et réciter de la poésie, dit à son ami : « Ce soir, tu dormiras sur le même oreiller que moi. » Plus tard, Ibn Ammâr écrira au père d’Al-Mu’tamid : « Pendant la nuit de l’union, je sentais dans ses caresses le parfum du crépuscule. Mes larmes coulaient sur les jolis jardins de ses joues, pour arroser ses myrtes et ses lys. »
Ce poème est plein d’amertume et de lamentation, car Ibn Ammâr vivait à ce moment déjà en exil à Saragosse. Après le mariage de son fils, le père d’Al-Mu’tamid avait jugé nécessaire de mettre fin à l’amitié des deux hommes en expulsant hors de Séville Ibn Ammâr. Mais dix ans plus tard, quand Al-Mu’tamid devient lui-même émir, il fait immédiatement revenir son ami à la cour, et lui confie des postes importants. Douze ans après, l’amitié va se briser sur des questions de rivalité politique, et Ibn Ammâr écrira au sujet de son ancien amant (qui va plus tard le tuer dans une crise de colère) :
« Te rappelles-tu notre jeunesse, Quand tu ressemblais au croissant de lune dans le ciel ? J’avais l’habitude d’embrasser ton corps frais, Et je tétais l’eau pure de tes lèvres, Me satisfaisant de t’aimer juste avant haram, Et tu jurais que ce que nous faisions était halal ! »
Haram et halal sont les mots pour désigner les actes interdits ou acceptés par l’islam. A travers cette histoire, on voit très bien le rôle de la religion. Dire que l’islam interdit l’« homosexualité » est absurde car les interdits de la charia ne visent que des actes spécifiques comme par exemple la sodomie entre hommes. On ne peut donc pas affirmer que l’islam classique condamnait l’amour entre personnes du même sexe.

Un exemple très éloquent est fourni par l’argumentation de l’un des intellectuels les plus reconnus du monde musulman d’Andalousie. Dans son livre consacré à l’amour, Le collier de la colombe, on trouve des narrations et des poèmes consacrés à la liaison entre hommes et femmes mais également à l’amour passionnel entre deux hommes. A un niveau abstrait, Ibn Hazm (mort en 1064), ainsi que tous les auteurs arabes d’avant la modernité, met toujours au masculin l’amant et l’amoureux. C’est comme si les relations homosexuelles représentaient le modèle de base usuel qu’on a en tête quand on ne pense pas à un couple d’amoureux spécifique.
Dans la préface de son œuvre, il explique pourquoi la religion n’interdit aucune forme d’amour en tant que telle : « La piété ne condamne pas l’amour, et la loi ne l’interdit pas, les cœurs sont dans les mains de Dieu le Tout-puissant, au dessus de nous. »
Plus loin, il explicite : « Il suffit que le musulman s’abstienne de ce que Dieu le Tout-puissant a en principe interdit. Il peut néanmoins faire ce que sa volonté lui dicte mais le jour du Jugement dernier, il en sera responsable. Mais le plaisir devant la beauté et la domination de l’amour est tout à fait naturel, et n’a besoin d’être ni commandé ni interdit. »

Il n’est donc pas étonnant que des juristes religieux aient participé sans problème au genre littéraire qu’on appelle la poésie d’amour entre hommes (Ghazal al-Mudhakkar). Comme par exemple l’imam al-Schafii, fondateur du shafiitisme, la plus importante école de droit musulmane. Il écrit : « Tenez cet animal pour responsable de la perte de ma vie, il m’a tué avec les flèches de son regard et de son désir. Mais ne le tuez pas, car je suis son esclave. Et d’après mon école, un homme libre ne meurt pas à cause d’un esclave. »
On voit ici la différence entre l’islam dans sa version traditionaliste, qui a évidemment une approche restrictive à l’égard de toute forme de sexualité, au sein du même sexe ou non, et le système d’homophobie moderne, né dans un contexte européen. Le système occidental ne se voit pas obligé d’interdire certains actes, son pouvoir se déploie en classifiant les gens en sujets normaux et anormaux selon la différence de leurs désirs. Même dans les périodes les plus répressives, il ne serait jamais venu à l’idée des juristes musulmans de définir des gens comme malades ou anormaux uniquement parce qu’ils désiraient quelqu’un du même sexe. Bien au contraire, le juriste ultraconservateur Ibn al-Dschauzi par exemple se fâchait quand quelqu’un voulait nier qu’il était attiré par des jeunes hommes. « Celui qui prétend ne pas ressentir le désir monter en lui quand il voit un joli garçon est un menteur. S’il fallait le croire, c’est que ce serait un animal et non pas un être humain. »

La charia

Quelle est alors la peine que prévoit la charia pour la pénétration anale (en arabe liwat) ? La question est très complexe et je ne peux ici que donner quelques indications. L’histoire musulmane connaît sept différentes écoles de droit qui varient toutes à ce sujet. La plus importante de ces écoles est celle des Hanafites, d’un côté parce qu’elle est encore suivie aujourd’hui par presque la moitié des sunnites et de l’autre parce qu’elle était l’école de droit officielle de l’empire ottoman. Contrairement à la plupart des autres écoles, les Hanafites ne considèrent pas la liwat entre hommes comme un acte d’adultère. La peine relève donc de l’appréciation. Dans l’empire ottoman, cela pouvait aller d’une amende jusqu’à 39 coups de fouet. Dans des cas exceptionnels, pour maintenir l’ordre public ou alors en cas de récidive, l’État pouvait prononcer des peines de siaysa. C’est ce qui s’est passé en 1713 à Çankiri, une ville du nord de l’Anatolie, où un groupe de cinq hommes était accusé d’avoir battu et violé un autre garçon. Après leurs aveux, tous les cinq avaient été condamnés à mort.

Mais de manière générale, il était très rare que des relations sexuelles illicites fussent punies. Bien que l’adultère fût passible de lapidation, il n’y a qu’un seul cas connu, pendant l’empire ottoman, où des rapports sexuels extraconjugaux furent punis par lapidation. C’était en 1680, quand la condamnée fut exécutée dans l’hippodrome d’Istanbul en présence du sultan Mehmed IV. L’événement était tellement remarquable qu’il fut consigné dans les chroniques officielles.
C’est la particularité de la procédure pénale de la charia qui explique pourquoi aussi peu de peines ont été prononcées. Pour les crimes de type Hadd [5], la charia n’accepte pas les preuves par indices. Toutes les écoles de droit prévoient normalement qu’une condamnation ne peut être prononcée que s’il y a quatre témoins masculins, sans antécédents judiciaires, qui ont vu l’acte litigieux de leurs propres yeux.
L’autre possibilité est que le coupable avoue ses actes : pour cela il faut qu’il avoue quatre fois chez un juge. Mais dans le cas de liwat et de l’adultère, accusations et aveux sont socialement mal vus. Il faut ajouter à cela que si jamais il n’y a pas quatre témoins ou qu’ils se contredisent sur des détails importants, les témoins risquent jusqu’à 80 coups de fouet pour diffamation.
Les juristes n’étaient pas traumatisés par le fait que la procédure pénale rendait presque impossible une condamnation pour liwat ou pour adultère. Bien au contraire, ils ont souvent soulevé ce fait avec approbation comme Ali al-Qari al-Harawi (mort en 1605), un savant de Médine : « C’est parce que Dieu le tout puissant aime que les péchés de ses sujet restent voilés, que l’exigence de réunir quatre témoins pour pouvoir condamner quelqu’un pour adultère a été instaurée. Il est très rare que quatre témoins voient ce péché et cela va donc dans ce sens. »

Les persécutions en Iran

Vers la fin du 19ème siècle, presque tous les pays musulmans, à l’exception de l’Arabie Saoudite, ont aboli la charia en la jugeant mal appropriée pour les poursuites pénales. Elle a été remplacée par le droit anglais ou français. Mais ces deux systèmes de droit présentent une grande différence. Depuis Napoléon, le droit français (mis en place en Egypte et en Turquie) avait complètement dépénalisé les rapports sexuels consentants, alors que le droit anglais (repris par exemple au Pakistan) prévoyait des peines d’emprisonnement allant jusqu’à dix ans pour des rapports sexuels entre hommes.
L’échec du nationalisme panarabe et la montée de l’islamisme ont entraîné, dans les années 1970, la réintroduction de la charia dans toute une série de pays : d’abord en Libye, ensuite au Pakistan, en Iran, au Soudan, en Afghanistan et finalement en 2000 au nord du Nigeria. C’est précisément en Iran, pays sécularisé de force par le Shah, que ce fondamentalisme a pris le plus d’ampleur. Très vite, Khomeiny a identifié « l’homosexualité » avec l’Occident tant haï.
La Fondation Boroumand [6], qui tient à jour une base de données à ce sujet, affirme que les tribunaux révolutionnaires ont fusillé en cinq ans, entre mars 1979 et janvier 1984, pas moins de 98 hommes accusés « d’homosexualité ». Par la suite, entre 1984 et 2004, en application de la charia régulière, au minimum huit hommes ont été exécutés pour des actes de liwat (en persan : lawat). Depuis l’arrivée à la présidence de Mahmud Ahmadinejad, islamiste radical, le nombre de rapports sur de telles exécutions augmente de nouveau. Mais avec la politique de désinformation du gouvernement iranien, il est souvent difficile de connaître les causes exactes d’une exécution. Souvent, des accusations telles que liwat, adultère, trafic de stupéfiants, banditisme ou espionnage sont ajoutées, pêle-mêle. En tout cas, aujourd’hui, les juges iraniens peuvent contourner l’obstacle que représente la procédure pénale de la charia en faisant faire des recherches criminalistiques sur les suspects. Ils peuvent prononcer des peines capitales s’ils trouvent des traces de sperme dans l’anus. La spécificité de l’interprétation shiite de la charia, qui accepte le savoir du juge comme preuve, permet même de maintenir une espèce de vitrine d’État de droit. Amir, un réfugié iranien de 22 ans, cite un juge dans un tribunal de la charia : « Si le médecin peut garantir que ton anus a été pénétré d’une manière ou d’une autre, tu seras condamné à mort. »
Il est important de signaler ici que, dans son délire de persécution, le régime des mollahs utilise déjà le concept moderne d’« homosexualité ». Le néologisme persan hamdschens bazi, qui veut dire « comportement avec quelqu’un du même sexe », en est un bon exemple. La différence avec le concept de liwat est très claire : il ne parle plus d’un acte sexuel spécifique, mais peut englober tout ce qui touche à l’intimité entre deux hommes ou deux femmes, embrasser, étreindre, ou même juste n’importe quelle attitude romantique. Une construction conceptuelle telle que hamdschens bazi sert a politiser « l’homosexualité » dans un sens large et à l’exclure de la société.
Car le problème du régime est bien là. Ali Mahdjoubi, un exilé iranien de gauche, constate que les relations amoureuses au sein du même sexe sont aujourd’hui encore tout à fait courantes dans le quotidien iranien :
« Dans le langage populaire iranien, il n’y a rien d’extraordinaire à ce que deux hommes affirment qu’ils s’aiment ou qu’ils sont amoureux. Cela ne suscite ni soupçon ni méfiance, c’est plutôt accepté avec compréhension. Il serait drôle d’essayer de répertorier, autant dans le langage quotidien que dans le langage intellectuel, toutes les expressions qui parlent des relations entre hommes ainsi que des différents degrés de ces relations amoureuses. »
En 2005 deux jeunes, Ayaz Marhon et Mahmud Asgari, furent pendus à Maschhad. C’est le premier cas qui a eu une résonance médiatique internationale. Il est intéressant de voir quelle stratégie ils ont adoptée pour leur défense. Premièrement, ils ont affirmé qu’ils ne savaient pas que les faits qui leur étaient reprochés étaient passibles de la peine de mort. Vu qu’entre 1984 et 2004, il n’y a eu que très peu de condamnations à mort mises à exécution, leur affirmation peut éventuellement être crédible. Mais leur déclaration était probablement d’ordre stratégique, car selon la charia, connaître la punition est une condition pour que la peine puisse être appliquée. Deuxièmement, ils ont aussi affirmé que tous les jeunes hommes dans leur quartier avaient des relations sexuelles entre eux. Selon Mahdjoubi, cela est tout à fait possible : « A ce que je sache, il n’y avait personne qui n’ait eu des expériences homosexuelles, autant dans mon quartier, où il y avait beaucoup d’enfants, qu’à l’école où j’ai passé douze ans dans des classes non mixtes. (…) Au fond, ce n’était pas un secret, ni à l’école ni dans le quartier, de savoir qui avait des relations sexuelles avec qui et à quel moment. On se racontait mutuellement ses expériences. (…) Si on voulait avoir une relation sexuelle avec un garçon qu’on ne connaissait pas ou qu’on n’osait pas aborder, il y avait toujours quelqu’un pour arranger une rencontre. Il y en avait qui faisaient cela avec beaucoup de délicatesse et qui protégeaient même les deux heureux élus de toute surprise inopinée pendant leur rendez-vous dans les ruines du château de la ville. »
Si les mollahs veulent vraiment nettoyer la société de tout hamschens bazi, ils ont encore du pain sur la planche. Ce travail fera d’eux, contre leur gré, les acteurs d’une modernisation de rattrapage. Ce qui existe déjà chez nous, et dont l’histoire de la mise en place a été tout aussi brutale, doit encore être fabriqué en Iran : une société complètement normalisée au niveau hétérosexuel, une société dans laquelle « l’homosexualité » est construite comme un attribut particulier qui ne peut être vécu que dans les enclos de la subculture des grandes villes.

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Le mythe du progrès occidental

Et c’est ainsi qu’on revient au début de ce texte, avec la question de savoir si on peut opposer l’Occident éclairé à l’islamisme moyenâgeux ? Certainement pas, car c’est au temps des Lumières, au 17ème et au 18ème siècles, que se sont mises en place dans le nord-ouest de l’Europe les structures de base d’un monde hétéronormé, toujours caractéristique de l’Occident d’aujourd’hui. Ces changements se sont accompagnés de persécutions massives comparables à celles de l’Iran d’aujourd’hui.
Voici quelques chiffres pour illustrer ces propos : à Berlin, 6 personnes sur 10 ayant des relations amoureuses homme-homme ou femme-femme ont affirmé avoir déjà pensé à se suicider pour cause de solitude. 18% des personnes interrogées ont déjà fait une ou plusieurs tentatives de suicide. Cela représente quatre à cinq fois plus que la moyenne dans cette classe d’âge. Une étude américaine parmi des adolescentes homo- et bisexuelles atteste qu’elles sont victimes, à cause de leurs orientations sexuelles, d’agressions verbales pour 64% et physiques pour 38%. Un recensement réalisé par un institut de recherche sur la sexualité à Hambourg démontre qu’entre 1970 et 1990, le pourcentage d’adolescents masculins affirmant avoir eu des expériences sexuelles avec d’autres hommes est tombé de 18% à 2%. Ce sont des changements massifs qui prouvent qu’il n’est pas devenu plus facile de nos jours pour un·e adolescent·e de tomber amoureux de quelqu’un du même sexe.
Tout cela devrait mener à plus de remise en question. L’homophobie n’est pas un vestige prémoderne d’un monde dépassé depuis longtemps que les méchants musulmans seraient en train d’introduire aujourd’hui en Allemagne. Non, nous vivons au milieu de cette société homophobe, qui n’a même plus besoin d’inscrire sa violence hétéronormative dans le code pénal, et qui produit de manière hautement efficace une classification dont les mollahs en Iran ne peuvent que rêver.

Georg Klauda

 

 

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ÉLÈVES MODÈLES ET APPRENTIS SORCIERS

Quelle est la part de l’Occident dans l’islam moderne ? Dans le débat actuel sur l’islam, on évoque souvent une identité qui serait incompatible avec les valeurs occidentales. Thomas Bauer, chercheur sur l’islam et le monde arabe à l’université d’Erlangen, montre ici que l’islam moderne, qu’il soit radical ou modéré, ne peut être considéré comme en continuité avec l’islam traditionnel, et qu’il doit plus aux valeurs imposées par la colonisation qu’à ses racines historiques.

Nous, historiens des civilisations, et particulièrement ceux d’entre nous qui travaillent sur les civilisations non européennes, sommes des experts de l’Étranger. Super héros de la lutte contre toute perception eurocentriste des civilisations étrangères, nous sommes des détecteurs d’altérité, découvrant les manières de vivre et de penser d’autres civilisations, et ne nous lassons pas de critiquer les parallèles intempestifs établis entre des phénomènes, semblables en apparence, de ces civilisations et de la nôtre.

Culturalisme et essentialisme

Il y a donc bien longtemps que nous refusons de voir dans l’étranger un simple reflet, même déformé, de notre propre réalité. Mais il semble désormais que la problématique se soit inversée. Aujourd’hui, le regard sur d’autres civilisations est biaisé par ceux qui mettent la priorité sur leur altérité. Ce « culturalisme » a peut-être des racines plus anciennes, mais c’est au cours des dernières décennies qu’il est devenu prédominant dans l’appréhension des autres civilisations.
Aux yeux des culturalistes, il existe des civilisations clairement délimitées entre elles. Chacune de ces civilisations aurait une essence définie qui la structure profondément et n’évolue que très peu au cours de l’Histoire. Les gens seraient si profondément formatés par leur civilisation que même une migration de plusieurs générations ne permettrait pas d’intégration. Cette manière de voir considère toujours la religion et ses normes comme facteur prédominant dans la formation d’une civilisation.
Et il n’y a pas que des gens bêtes et méchants pour partager cette vision culturaliste du monde. Dans ce registre, l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, respectable par ailleurs, a rédigé un article intitulé « Est-ce que les Turcs sont européens ? Non, ils ne correspondent pas ». On voit quelles conséquences politiques une telle manière de voir entraîne. Elle imprègne notre débat sur l’immigration et l’intégration, et celui sur « l’islam » (le seul fait de présupposer qu’il existe un islam prouve qu’on a bien affaire à une vision culturaliste).
De l’autre côté de l’échiquier, on trouve aussi des raisonnements culturalistes. Il existe une islamophilie non critique qui pousse certains à défendre les pires punitions de la charia sous prétexte qu’il s’agit d’une autre culture et qu’il ne faut donc pas la juger selon nos valeurs ; de même quand un chef d’État d’Extrême-Orient se réclame de valeurs soi-disant « asiatiques » pour justifier des violations des droits humains. Le relativisme culturel ne représente souvent qu’une variante du culturalisme.
Évidemment, les chercheurs en sciences sociales et culturelles ont réagi et développé des approches en rupture avec une vision culturaliste unilatérale. (…) Ces recherches démontrent qu’un concept essentialiste passe à côté de la réalité et que les civilisations ne possèdent pas de « nature » immuable. De la même manière que les langues, avant leur normalisation, n’étaient qu’un « continuum » de dialectes, les cultures ne sont qu’un « continuum » d’idées et de systèmes de sens symboliques. Elles sont en mutation permanente et donc en principe perméables, et échappent à toute démarcation.

Continuité ou rupture ?

Ceci est encore plus juste pour l’islam moderne, au sujet duquel l’écart est important entre la perception du public et le regard scientifique. Il existe un quasi consensus entre les spécialistes de l’islam pour affirmer qu’il n’y a pas de continuité directe entre sa version actuelle et l’islam traditionnel, qu’il s’agit au contraire d’un produit du monde moderne globalisé. Cela ne vaut pas uniquement pour l’islam soi-disant modéré, mais aussi pour l’islam fondamentaliste ainsi que pour les idéologies islamistes.
Abdullahi Ahmed AnNa’im, intellectuel soudanais, constate au sujet de la revendication principale de l’islamisme, c’est-à-dire l’instauration d’un État islamique : « N’est-il pas paradoxal que la mise en place d’un État soi-disant ‘islamique’ ainsi que la volonté d’introduire, au nom de l’autodétermination, la charia comme droit positif [7], ne représentent finalement que des traductions de l’État nation européen et du modèle européen du droit positif. Il ne s’agit ni d’une renaissance ‘authentique’ ni d’une continuité cohérente de la tradition historique de l’islam ». Le discours culturaliste ignore cette dimension historique de l’islam moderne et tente d’expliquer ses spécificités à partir d’une nature anhistorique de l’islam, en particulier quand il s’agit des traits négatifs de l’islam contemporain.
Ulrich Greiner, journaliste de renom, a publié dans le journal Die Zeit un cas d’école d’une telle argumentation culturaliste : « Il se peut qu’autrefois l’islam ait représenté une culture de tolérance, mais scruter le passé ne nous mène pas à grand-chose. Comment faut-il comprendre les remarques dans le Coran sur ceux qui ont une croyance différente et sur ceux qui veulent renier leur foi ? La charia est-elle compatible avec notre droit ? Insister pour avoir enfin des réponses à ces questions relève de notre droit, je dirais même de notre devoir. » Ici, la tolérance propre à l’islam est vue comme un hasard temporaire, voire comme un facteur qui diffère momentanément de la « nature » anhistorique de l’islam. On contemple ici l’idée culturaliste selon laquelle il existerait des normes religieuses immuables et sans ambiguïtés.
Dans cette manière de voir, les développements historiques et la pluralité des interprétations des normes, si caractéristiques de l’islam, n’ont pas leur place. Cela donne lieu à une bizarrerie : si des civilisations doivent être différentes, la véritable nature d’une d’entre elles ne peut pas se manifester là où elle coexiste avec d’autres. Appliquer cette pensée culturaliste à l’islam nous conduit au paradoxe suivant : si la pensée ou l’action islamiques correspondent aux valeurs occidentales momentanément en vigueur, il doit s’agir d’un hasard de l’Histoire ou alors éventuellement d’une adaptation dictée par la ruse. Par contre, chaque fois qu’une action ou une pensée islamiques s’opposent aux normes occidentales, c’est la véritable nature anhistorique de l’islam qui se révèle.

Divorce à l’égyptienne

Il y a de nombreux exemples qui montrent à quel point cette vision nie l’interaction entre l’Occident et le monde islamique. Je la résume sous ce que j’appelle « la loi de l’asynchronicité ». Je peux illustrer mon propos par une histoire tragicomique, qu’on pourrait intituler « divorce à l’égyptienne ». C’est l’histoire du divorce d’un politicien égyptien appartenant à l’opposition démocratique, très longuement évoqué dans les colonnes du journal allemand Süddeutsche Zeitung. De toute évidence, il s’agissait de montrer à quel point une politique démocratique avait du mal à exister dans une société dominée par des valeurs islamiques. Mais en vérité cette histoire nous montre bien autre chose : comment l’Occident se trouve confronté à son propre reflet sans le reconnaître.
L’histoire est la suivante : le politicien en question, Ayman Nur, est le fondateur du Parti de l’Avenir et il est considéré comme « l’espoir démocratique ». Comme cela déplaisait au pouvoir, il a été condamné en 2005 à cinq ans de prison pour falsification de documents. Pendant qu’il purgeait sa peine, sa femme Gamila s’est beaucoup engagée pour obtenir sa libération et est ainsi devenue une figure importante de la vie politique. Mais après sa libération, leur bonheur conjugal prit rapidement fin. Quand un quotidien égyptien voulut relater l’affaire, Ayman Nur, mécontent, essaya d’acheter tous les exemplaires de l’édition concernée. Évidemment, le journal égyptien se fit un plaisir de relater toute l’histoire. Le journal allemand présenta l’affaire comme un « mélodrame oriental ».
Mais qu’y a-t-il d’oriental dans cette anecdote ? Bien évidemment – comment pourrait-il en être autrement – c’est la faute de l’islam. « Les valeurs morales, marquées par l’islam, sont sévères. D’éventuels manquements sont gardés secrets. Pour un politicien égyptien, un divorce représente une tare. En Égypte, quelqu’un comme Gerhard Schröder, avec ses trois mariages ratés, ne pourrait pas faire carrière. »
C’est ainsi qu’on nous apprend que ce sont les valeurs islamiques qui transforment une simple histoire de divorce en scandale. Chez nous, où ces valeurs ne comptent pas, personne ne se serait énervé. Mais là, on commence à s’interroger. L’Égypte, depuis les conquêtes islamiques du 7ème siècle jusqu’au 20ème, n’a probablement jamais été gouvernée par un souverain monogame. Le mariage n’est pas un sacrement dans l’islam et n’a jamais été perçu comme quelque chose qui devait durer toute la vie. Parler de « mariage raté » n’a donc pas de sens.
Il y a de nombreux exemples de divorces chez des politiciens musulmans : Saddam Hussein s’est marié trois fois, le Roi Hussein de Jordanie quatre fois (dont deux divorces). Le chef d’État tunisien, le Sultan d’Oman, Kadhafi et le Premier ministre de la Malaisie sont tous divorcés. Ce ne sont donc certainement pas « les valeurs morales sévères de l’islam » qui ont transformé les problèmes conjugaux d’Ayman Nur en scandale. A l’inverse, là où les valeurs occidentales sont en vigueur, les difficultés conjugales posent souvent problème. En Allemagne, en 1967, le populaire animateur de télévision Lou van Burg a dû abandonner son émission parce que la chaîne ZDF estimait ne pas pouvoir le maintenir à son poste à cause d’une histoire privée. Aujourd’hui, c’est le même journal qui rend responsable les valeurs islamiques dans « l’affaire Nur » et qui constate que la CSU (parti chrétien démocrate de droite en Allemagne) n’a pas encore dépassé « l’affaire Seehofer » [8]. Le journal titrait « Les rumeurs dans l’affaire Seehofer inquiètent la CSU, il s’agit d’un séisme pour le parti ».
Apparemment en Allemagne, avec une vie conjugale « pas très nette », on peut être chancelier pour le SPD (parti social démocrate) mais on ne peut pas être président d’un Land pour la CSU. C’est là que réside la clef de « l’affaire » Ayman Nur. La question n’est pas tant de savoir où (dans quel pays ou dans quelle « culture ») un mariage de politicien se défait, mais de voir de quel politicien il s’agit et à quelles valeurs ce politicien se réfère. Regardons encore une fois cette histoire. Une grande partie de la classe moyenne égyptienne soutient les Frères musulmans qui promettent moins de corruption et plus d’égalité sociale. Pour labourer sur leurs terres, l’establishment soutient de plus en plus les cercles religieux, au point que le parti au pouvoir prend aujourd’hui des airs très islamistes. Pour s’opposer à ces deux courants, Ayman Nur avait fondé le Parti de l’avenir comme « troisième voie ». Ayman Nur représente alors la tendance la plus laïque dans la vie politique égyptienne. Au premier abord, il semble absurde que ce soit justement lui qui trébuche sur une question de mœurs conjugales et non pas un politicien religieux. Mais si Ayman Nur avait été un islamiste, le divorce ne lui aurait posé aucun problème. Résumons : en Allemagne, les déboires conjugaux d’un politicien chrétien peuvent faire scandale, mais pas ceux d’un politicien laïc. En Égypte, les problèmes conjugaux peuvent devenir problématiques pour un politicien laïc mais pas pour un islamiste. Cela n’est pas vraiment une contradiction.
Les valeurs qui font que la « question Nur » se transforme en scandale sont exactement les mêmes que celles qui ont transformé les escapades extra-conjugales de Seehofer en scandale. Ce sont les valeurs bourgeoises et conservatrices de la « vieille » Europe. Dans la deuxième moitié du 19ème siècle, ces valeurs ont été adoptées par l’élite pro-occidentale au Moyen-Orient. Au cours du 20ème, ces valeurs se sont diffusées jusque dans les classes moyennes. En Europe, ces valeurs ont perdu de leur influence dans un processus qu’on aime rattacher à l’année symbolique de 1968. Ce développement n’a pas eu lieu au Moyen-Orient. Par contre, on a oublié, au Moyen-Orient, que nombre de ces valeurs vénérées ont été importées de l’Occident, de même qu’en Occident on oublie que nombre de ces valeurs considérées comme archaïques au Moyen-Orient ont été en vigueur en Europe jusqu’en 1968. Mais le monde arabe, aux yeux des Occidentaux d’aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’islamique. C’est pour cela qu’on considère ces valeurs, qui en vérité ne sont rien d’autre qu’un reflet des valeurs occidentales, comme islamiques. Ayman Nur, le leader du Parti de l’avenir, démocratique et pro-occidental, doit aussi sa popularité au fait que lui et sa femme formaient un couple bourgeois de rêve. Ils représentaient le désir d’une citoyenneté occidentale qui anime encore aujourd’hui une partie de la classe moyenne égyptienne. Dans cette optique, il n’est pas surprenant qu’Ayman Nur ait tenté, par tous les moyens, de garder secrets ses déboires conjugaux. C’est le fait de vouloir imiter l’Occident qui rend scandaleux ce qui dans d’autres cercles n’aurait pas posé de problèmes.

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Reflet des valeurs occidentales

L’asynchronicité qu’on voit ici à l’œuvre est symptomatique de l’ensemble du processus d’appropriation des valeurs occidentales. En règle générale, au début c’est la classe moyenne supérieure autochtone qui s’empare des idéaux occidentaux, car en devenant « occidentale », elle espère gagner en prestige et accroître son pouvoir. Être bien vu en Occident veut dire profiter des stratégies occidentales de pouvoirs et d’influences. C’est ainsi qu’on prend de l’avance sur les élites traditionnelles.
Une fois cette stratégie couronnée de succès, et l’ascension sociale réussie, la classe moyenne inférieure commence également à intégrer les valeurs occidentales, pas en tant que telles, mais comme celles de leurs propres élites. Il faut donc un certain temps pour que ces valeurs occidentales, au début intégrées par une petite élite, soient acceptées par une grande partie de la population et considérées comme les siennes.
Mais en Occident, durant le 19ème et le 20ème siècle, les valeurs avaient une durée de vie très limitée, ce qui produit périodiquement des situations paradoxales : des valeurs occidentales sont intégrées par une grande partie de la population d’un pays non occidental, mais ce processus d’intégration s’accomplit à un moment où ces mêmes valeurs n’ont plus cours dans leur zone d’origine et ont été remplacées par d’autres. C’est donc aussi bien au début qu’à la fin de ce processus qu’il y a un décalage. Mais dans les deux cas, le commentateur occidental va considérer la constellation de valeurs en vigueur au Moyen-Orient comme typiquement islamique.
L’enseignement qu’on peut tirer de l’affaire Ayman Nur est donc le suivant : tout n’est pas religieux dans le monde islamique et toutes les valeurs du monde islamique ne relèvent pas de l’islam. Nombre des valeurs et des principes moraux ayant cours au Moyen-Orient sont plutôt le reflet des valeurs occidentales. Il se peut que ces valeurs aient perdu de leur validité en Occident, mais ce n’est pas pour autant, et c’est ce qu’on voit dans le cas d’Ayman Nur, qu’elles sont devenues des valeurs islamiques. (…) Parfois l’Occident est plus islamique que l’islam lui-même.
On peut énumérer indéfiniment des exemples de ce genre. J’en citerai juste quelques-uns : des intellectuels islamiques, et en particulier des théoriciens islamistes, reprennent des idées d’auteurs occidentaux. Par la suite, les observateurs occidentaux analysent ces idées comme étant typiquement islamiques. Sayyid Qutb, le « père » de l’islamisme arabe en fournit un bon exemple. Il ne comprenait pas grand-chose à la théorie de l’islam. Ce sont plutôt deux auteurs européens qui ont forgé sa manière de voir le monde. Le premier était Leopold Weiss, auteur du best-seller L’islam à la croisée des chemins, l’autre était un auteur catholique fondamentaliste, Alexis Carrel (1873-1944), prix Nobel de médecine en 1912 pour ses travaux de chirurgie vasculaire. Dans ses écrits, il mêle catholicisme fondamentaliste et biologisme [9] en une idéologie qui veut recréer un monde selon « les lois de la vie ». Aujourd’hui, en Occident, l’ouvrage principal de Carrel L’homme, cet inconnu (1935) est heureusement largement oublié. Mais là où ses idées continuent d’inspirer l’islamisme, on les prend toujours pour authentiquement locales.

 

Islam et sexualité

La manière dont le monde islamique traite de l’homosexualité fournit un autre exemple [10], particulièrement dramatique. Comme on le sait, le droit islamique classique interdit les rapports sexuels entre hommes. Mais, de toute évidence, pendant plus de mille ans les peines prévues n’ont pas été appliquées une seule fois et du 9ème au 19ème siècles, les poètes arabes et même les juristes religieux ont écrit des centaines de milliers de poèmes d’amour érotique décrivant des relations hommes-hommes. Cette poésie constitue une partie importante de la diversité de la littérature arabe, perse et ottomane. Mais soudainement, dans les décennies post-1830, la poésie homo-érotique disparaît complètement.
Ce n’est pas dans l’islam qu’il faut en chercher la raison mais dans l’adoption des valeurs morales de l’Occident victorien. Aujourd’hui, les valeurs sexuelles victoriennes sont encore profondément enracinées dans une grande partie du monde islamique. C’est pour cette raison que nombre de musulmans ont un rapport ambivalent avec leur propre tradition littéraire qui est à leurs yeux entachée par une décadence morale et donc finalement responsable du déclin de l’islam. Ce qu’un Occidental considère aujourd’hui comme un signe de progrès et de modernité, c’est-à-dire une approche décrispée de l’érotisme homme-homme, était pendant plus de mille ans vu comme une caractéristique du monde islamique.
Au cours du 19ème siècle, les musulmans ont commencé à intégrer des valeurs occidentales entraînant une condamnation draconienne des pratiques et des sentiments homosexuels. Ils ont commencé à croire que c’était en raison des mœurs apparemment trop « légères » de leurs ancêtres que le monde islamique ne parvenait pas à suivre le développement de la modernité occidentale. Aujourd’hui, le monde occidental réclame avec raison la reconnaissance des droits des homosexuels dans les pays islamiques, mais il se trompe quand il considère l’homophobie dans ces pays comme quelque chose de typiquement local. (…) D’ailleurs, dans la majorité des pays arabes, les pratiques homosexuelles ne sont toujours pas poursuivies. Là où des peines sont prévues, elles ne découlent en général pas de la charia mais du droit britannique. Évidemment, elles ont aujourd’hui disparu de ce droit et, dans les pays islamiques, il y a bien longtemps qu’on a oublié leur origine.
Là-bas et en Occident, on considère cette attitude comme typiquement islamique, c’est un cas frappant d’asynchronicité. Il en va de même aujourd’hui pour la pruderie si frappante dans de nombreux pays islamiques. Cette pruderie ne concerne pas seulement les publications occidentales, elle s’étend tout autant aux textes classiques – de la poésie d’Abû Nuwâs du 8ème siècle au recueil des Mille et une Nuits. L’œuvre poétique de « l’architecte » al-Mi’mar est sur le point d’être publiée en Allemagne. Les écrits de ce poète populaire sont insolents, frivoles et explicites au niveau sexuel. La moquerie s’étend également aux questions religieuses. Au 14ème siècle, al-Mi’mar était vénéré non seulement par ses contemporains mais également par les érudits religieux. Aujourd’hui son recueil de poèmes aurait peu de chance d’être publié dans un pays arabe.
Si des textes érotiques de toutes tendances ont été appréciés et respectés pendant plus de mille ans dans le monde islamique, la pruderie ne peut pas faire partie de l’essence de l’islam, même si aujourd’hui, autant en Occident que dans le monde islamique, nombreux sont ceux qui tentent de nous le faire croire. C’est encore une fois le reflet de sa propre image que l’Occident entrevoit dans l’islam, sans vouloir ou sans pouvoir le reconnaître.

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Ambiguïté et variantes

Là où cela se complique encore plus, c’est quand il ne s’agit plus uniquement de quelques valeurs, ou de quelques idées, mais d’un ensemble de grilles de lecture et d’analyses qui sont empruntées à l’Occident. Cela change le rapport à sa propre tradition. De tels changements de structures à l’intérieur des schémas cognitifs sont par nature difficiles à reconnaître, et il faut donc avoir recours au principe philologique selon lequel les textes que les gens d’une culture ont laissés doivent être pris au sérieux et qu’il ne faut pas essayer de les analyser à partir d’un a priori eurocentriste. On trouve alors un point commun structurel derrière les phénomènes décrits. Ce qui caractérise le mieux la différence entre l’islam moderne et l’islam pré-moderne, c’est d’avoir abandonné progressivement l’ancienne « tolérance vis-à-vis de l’ambiguïté » qui avait marqué l’islam d’une manière très particulière pendant longtemps.
A l’époque, dans le monde musulman, on appréciait l’ambiguïté, en tentant de garder son application dans certaines limites sans pour autant vouloir l’éliminer. Au contraire, la modernité occidentale tente de l’éliminer le plus possible. La forme classique de « contrôle de l’ambiguïté » dans le monde islamique a été remplacée, au cours de la modernité, par une tentative radicale « d’élimination de l’ambiguïté ». Ce n’est que dans les domaines de l’art et la littérature qu’elle peut continuer de s’amuser sans faire beaucoup de dégâts.
Voici quelques exemples concernant le Coran : l’école classique, où cohabitent différentes manières de lire ce texte, part de l’idée qu’il a été révélé par Dieu en un grand nombre de lectures différentes. On peut donc dire que le Coran, avec tout son apparat de variantes, est un texte sacré. Afin que cette complexité ne dépasse pas un certain seuil pratique, on s’est mis d’accord, pour le culte et pour des questions juridiques, pour ne faire appel qu’à sept à dix de ces lectures différentes. Elles sont toutes, les unes comme les autres, considérées comme aussi bonnes et valables.
Aujourd’hui, cette pluralité de lectures rencontre de l’opposition, autant chez les musulmans modérés que chez les fondamentalistes. Ce sont autant les musulmans réformateurs, tels que le Pakistanais Shehzad Saleem, que des fondamentalistes, tels que al-Maududi, qui nient l’existence même de différentes lectures du Coran. Sur Internet, des missionnaires protestants et des défenseurs de l’islam se jettent à la tête les différentes lectures et variantes du Coran et de la Bible pour décrier les textes sacrés de la religion des autres. De toute évidence, les variantes ne rentrent pas dans le schéma de religions modernes devenues idéologiquement consistantes. Il en va de même quand il s’agit de l’interprétation du texte du Coran. Les savants classiques étaient fiers de rassembler le plus grand nombre possible d’interprétations d’un passage précis et chacune en soi pouvait être considérée comme juste, ou même plusieurs simultanément.
Pour le savant classique Ibn al-Jazari (mort en 1429), la possibilité de différentes interprétations du Coran était une particularité essentielle voulue par Dieu : « Les savants ont toujours cherché et n’arrêteront jamais de trouver des indications (juridiques) et des arguments dans le Coran que personne jusque-là n’avait encore trouvés sans pour autant l’épuiser pour les générations à venir. Le Coran est comme une immense mer, dont on ne touche jamais le fond et où on n’est jamais arrêté par les rives. C’est pour cela qu’après la venue du prophète, cette communauté n’a plus besoin d’autres prophètes comme c’était le cas pour les peuples précédents. »
Auparavant, les peuples avaient toujours besoin d’une mise à jour du message divin parce que les conditions avaient changé. Selon Ibn al-Jazari, il n’y a plus besoin d’une telle mise à jour parce que chaque génération peut trouver dans le Coran ce dont elle a besoin et ce que les générations précédentes ne pouvaient pas encore y voir. Pour Ibn al-Jazari, c’est justement l’ambiguïté du Coran qui permet d’y trouver des interprétations contemporaines. Cela peut avoir l’air très moderne, mais c’est justement cette ouverture à l’interprétation qui fâche beaucoup de musulmans, tant modérés que fondamentalistes. Ils pensent toujours connaître, pour chaque passage du Coran, la seule interprétation valable pour l’éternité. Mais les commentateurs occidentaux de l’islam ne veulent pas non plus voir un texte ouvert à de différentes interprétations. La citation du journal Die Zeit prétend savoir exactement ce que veulent dire « en réalité » les passages du Coran. Les ambiguïtés du Coran, vantées et appréciées à l’époque classique, sont aujourd’hui au mieux considérées comme une tare, au pire complètement occultées.
L’existence de quatre écoles de droit sunnites était considérée comme un enrichissement, et le fait qu’à l’intérieur de chaque école de droit des opinions différentes puissent cohabiter n’était pas vu comme un problème, mais plutôt comme une opportunité pour se démarquer.

Et le droit islamique ?

Le savant universel As-Suyûtî (décédé en 1505), connu pour sa prétention à avoir toujours raison, a publié un texte dans lequel il écrivait que la divergence d’opinions parmi les savants était un don de Dieu pour sa communauté. Aujourd’hui on ne ressent presque plus rien de cet enthousiasme traditionnel pour la pluralité d’opinions. Vers la fin du 19ème siècle sont apparues des tentatives de codifier le droit islamique, ce qui était contre sa nature. Des États modernes ont besoin de règles claires, et ce ne sont ni les musulmans « modérés », ni leurs concurrents fondamentalistes qui vont avouer qu’il est possible que deux affirmations, apparemment contradictoires puissent être toutes deux à la fois vraies et fausses.
Mais tout indique que c’était précisément l’attitude courante pendant une longue période dans une grande partie du monde islamique pré-moderne. On n’attendait pas du tout de trouver à l’intérieur d’un même discours, sur le droit islamique par exemple, une seule et unique réponse claire. Certains domaines de la vie n’étaient pas du tout régis par un seul discours. Il y en avait toujours plusieurs, religieux et laïcs, qui donnaient des réponses différentes. Ces réponses ne sonnaient souvent pas à l’unisson mais cela ne semblait pas déranger grand monde. Ibn Nubata, par exemple, publiait en 1332, c’est-à-dire deux cents ans avant la parution du Prince de Machiavel, un texte de conseils aux souverains au moins aussi machiavélique. La religion n’y jouait aucun rôle, le Coran et le prophète n’y apparaissaient pas. Le discours moderne sur l’islam ne tient jamais compte de ce texte. Pas plus qu’il ne tient compte des milliers de poèmes consacrés à des souverains, poèmes qui représentaient le principal discours politique de l’islam pré-moderne.
Aujourd’hui, pour reconstruire la pensée politique de cette période, on n’y fait pratiquement jamais référence. Partout en revanche, on a privilégié le discours religieux au point de le considérer comme seul représentatif. Cette vision parcellaire ne correspond pas à la réalité, mais elle a influencé la pensée islamique moderne et c’est ainsi qu’on arrive à un des cas les plus bizarre d’asynchronicité : la similitude entre l’image de l’islam de quelques orientalistes et de l’opinion publique occidentale avec celle que se donne l’islam radical contemporain. Les deux groupes font abstraction de la réalité historique pour s’imaginer une culture complètement basée sur des textes religieux et normatifs, et ils pensent qu’il n’y a qu’une seule et unique interprétation, sans ambiguïté, de ces textes.
Un exemple particulièrement triste de ce développement est celui des hommes et des femmes accusés d’adultère dans les pays islamiques et qui sont menacés ou réellement lapidés. Le cas de l’Iranienne Sakine Ashtiani, et la manière dont les médias occidentaux en ont parlé, en livre un exemple dramatique. Dans le Frankfurter Allgemeinen Zeitung, le cas a été documenté et commenté par Tilman Nagel. En le lisant, on a l’impression qu’il est d’accord avec les islamiques purs et durs sur le principe que dans l’islam l’adultère doit être puni de lapidation. Il ne mentionne pas le fait, pas plus que les juges iraniens, que ce n’était pas le cas avant le 20ème siècle : dans les textes de lois normatifs de l’islam, si l’adultère doit effectivement être puni de lapidation, on trouve tellement d’obstacles procéduraux que dans la plupart des écoles de droit il est pratiquement impossible de prononcer une telle sentence. A cela il faut ajouter que dans l’histoire de l’islam, les règles de la charia sont considérées comme une ligne directrice qui, dans la pratique judiciaire, peut être modifiée et adaptée à d’autres traditions juridiques. Dans ce domaine aussi, il y a pluralité de discours.
Dans les pays centraux de l’islam (pour les autres pays, je ne suis pas assez documenté), il n’existe aucune trace écrite de lapidations, excepté les cas plus ou moins légendaires des débuts de l’islam. Des rebelles et des brigands étaient crucifiés et les poètes en ont fait des poèmes spectaculaires – l’attrait des sensations fortes n’est pas un phénomène nouveau. Beaucoup de chroniqueurs ont décrit en détail les tortures et autres assassinats commis par des seigneurs, mais on ne trouve aucun récit de lapidation de l’an 800 au 20ème siècle, à une exception près, dans l’Empire ottoman aux alentours de 1670 et la motivation, comme dans les cas modernes, en était politique. L’événement avait fait scandale à l’époque et le juge responsable avait été démis de ses fonctions. Le chroniqueur était également choqué. Il ne considérait pas la lapidation comme un acte islamique. Il constatait avec effroi qu’une telle chose ne s’était plus produite depuis l’époque du début de l’islam. Pour lui la lapidation était atavique et inhumaine. Hormis cette exception qui avait fait scandale, il n’y a donc de toute évidence pas eu de lapidation. D’autres peines avaient été mises en place.
Elyse Semerdjian a analysé les archives du tribunal d’Aleppo sur une durée de 360 ans. Elle a constaté qu’entre 1507 et 1866, il y a eu 121 accusations d’actes sexuels illégitimes, mais personne n’avait été lapidé. Durant toute cette période, la punition des femmes accusées et condamnées pour prostitution était de quitter un certain quartier de la ville. On peut alors affirmer que, dans l’islam classique, il y a des situations dans lesquelles une règle juridique est en même temps valable et non valable. Peu de gens critiquaient le principe de la lapidation, mais tous critiquaient son application.
Cette tolérance face à l’ambiguïté juridique est devenue incompréhensible de nos jours. Et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui, dans les pays islamiques, contrairement aux mille ans précédents, des hommes et des femmes se font lapider pour adultère même si, pour appliquer ces condamnations à mort, d’autres normes et prescriptions du droit islamique doivent être violées. Mais il semble que ces prescriptions ont moins d’importance que le fait de vouloir démontrer au monde que le droit islamique est clair et sans équivoque. Il apparaît alors qu’un phénomène soi-disant aussi typiquement islamique que celui de la lapidation n’a pas pu être repris directement et sans détours des normes islamiques traditionnelles. Il a fallu d’abord le déclin de la tolérance traditionnelle de l’ambiguïté pour que les normes traditionnelles soient réévaluées et réorganisées. Évidemment je ne veux pas dire ici que la lapidation dans l’islam est importée de l’Occident. Mais aussi abject que cela puisse sonner, il s’agit d’un phénomène lié à la modernisation.

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Tolérance de l’ambiguïté

Pour l’islam, la conséquence de cette perte de la tolérance traditionnelle vis-à-vis de l’ambiguïté est catastrophique. Une grande partie de l’héritage de l’islam avait été produit au sein d’une société dotée d’une très grande tolérance de l’ambiguïté, ce qui permettait par exemple à Ibn Hadjar al-Asqalânî d’être à la fois un savant hadith sévère et d’être vénéré pour ses poèmes homo-érotiques. Aujourd’hui, dans une société pratiquement sans tolérance à l’égard de l’ambiguïté, cet héritage est en train d’être redéfini. Des interprétations et des normes qui pouvaient, dans le passé, coexister de manière égalitaire avec d’autres deviennent aujourd’hui absolues et seules valables, au détriment des autres. Mais les structures dans lesquelles ces éléments traditionnels sont insérés ne sont pas authentiquement islamiques, elles sont formées par une vision du monde et une idéologie occidentale.
La perte de la tolérance de l’ambiguïté dans l’islam ne s’explique pas uniquement par son histoire. Stephen Toumin a montré que ce sont les guerres de religions, entre l’assassinat d’Henri IV et la guerre de Trente Ans, qui ont mis fin en Europe à l’humanisme et au climat de tolérance de la Renaissance. Ce développement n’a touché le monde islamique qu’au cours du 19ème siècle, par adaptation à l’Occident, qui s’avérait plus performant au niveau technique et économique, mais ne pratiquait pas, ou plus, une tolérance à l’ambiguïté comparable à celle de l’islam traditionnel. C’est d’après ces nouveaux paramètres que l’islam s’est complètement restructuré. Mais ce qui à l’époque représentait un effort considérable d’adaptation à un nouvel environnement culturel et politique, et qui a permis au monde islamique d’opposer à l’expansion occidentale sa propre identité culturelle, a abouti à un « piège identitaire » (selon le titre d’un livre d’Amartya Sen). Il faut dire que ce n’est pas uniquement dans le monde islamique qu’on est tombé dans ce piège. En Occident, plus que jamais, on est prêt à considérer l’islam de la fin du 19ème et du 20ème siècles, restructuré d’après les schémas occidentaux, comme le véritable et authentique islam, et de procéder à partir de là à une projection rétrospective sur toute son histoire. Il faut comprendre que l’islam moderne n’est pas juste une continuité de l’islam traditionnel, mais plutôt un conglomérat de visions du monde et d’idéologies modernes et très diverses. Beaucoup d’aspects de l’islam moderne ont en commun d’obéir à l’exigence moderne de la non-ambiguïté qui trouve ses origines en Occident. Des éléments traditionnels sont insérés sélectivement dans ces systèmes d’après l’orientation voulue. Les nouvelles configurations qui naissent sont au moins aussi occidentales qu’islamiques. Et là où l’on pense tomber sur un élément purement islamique, on ne contemple souvent que notre propre reflet, mais décalé dans le temps. Et c’est ainsi qu’en étudiant des caractéristiques d’autres cultures, nous nous étudions toujours aussi nous-mêmes.

Thomas Bauer

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P.S.

Les auteurs
Né en 1974, diplômé de sociologie et d’histoire, responsable pour les questions d’homosexualité dans l’organisation estudiantine AStA à l’université libre de Berlin, Georg Klauda a participé aux débuts de la revue consacrée à l’émancipation sexuelle Gigi. Ses livres ne sont pas encore traduits en français.
Thomas Bauer est chercheur sur l’islam et le monde arabe à l’université d’Erlangen en Allemagne.

Les textes
Ces articles ont été traduits de l’allemand par Paul Braun et sont parus initialement dans Archipel N° 195, 196 et 197 (juillet-août à octobre 2011) pour « Elèves modèles et apprentis sorciers » et dans Archipel N° 190 et 191 (février-mars 2011) pour « Islam homophobe, Occident tolérant ? ».
Ils ont été écrits avant les révolutions dans le monde arabe.

Boîte à Outils Editions – 2012


[1] L’auteur critique l’utilisation du terme d’homosexualité, car c’est un concept élaboré à la fin du 19ème siècle pour désigner un comportement déviant ou une maladie. Il utilise donc des expressions comme « l’amour au sein du même sexe » ou « relation amoureuse entre gens du même sexe ». Cela alourdit certes la lecture, mais sert à insister sur le fait que le concept d’homosexualité a été forgé dans une culture spécifique et à une période déterminée (ndlt)

[2] Nom du Parlement anglais, sous Edward III, qui siégea du 28 avril au 10 juillet 1376. Il tient son nom de « bon parlement » du fait qu’à cette époque, la cour anglaise était considérée par une large majorité de la population comme corrompue et que ses membres manifestaient des efforts sincères pour réformer le gouvernement.

[3] Issu du grec tribein, qui signifie frotter, s’entre frotter. A longtemps désigné la lesbienne en caricaturant ses supposées parodies « viriles ». (ndlt)

[4] Linguiste allemand (1868 – 1956), professeur d’université à Berlin et spécialiste des langues du Moyen-Orient.

[5] Les Hudûd (singulier : Hadd) comprennent les incriminations et les peines définies par le Coran qui ne peuvent être remises en cause par les juges. Le droit musulman considère cette catégorie de crime comme des crimes contre la « Loi de Dieu ». Les peines prévues pour les crimes de type Hadd sont fixes car elles ont été fixées par Dieu et se trouvent explicitement dans le Coran.

[6] www.abfiran.org (en anglais).

[7] Le droit positif est constitué de l’ensemble des règles juridiques en vigueur dans un État ou dans un ensemble d’États, à un moment donné, quelles que soient leurs sources. Pour les théoriciens du droit positif, les règles de droit ne sont pas issues de la nature ou de Dieu, mais des hommes eux-mêmes, ou de leurs activités.

[8] Pendant qu’il était en fonction comme 1er ministre de Bavière pour la CSU, parti catholique traditionnel, il a eu un enfant illégitime issu d’une relation qui durait depuis plusieurs années.

[9] Dans L’homme cet inconnu, il écrit que « la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis longtemps » et que « beaucoup d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l’hygiène et de la médecine ». Il plaide pour un eugénisme incluant l’euthanasie de toute une série d’indésirables et le reconditionnement au fouet des délinquants.

[10] Voir texte précédent Islam homophobe, Occident tolérant ?

 

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A Marseille, le difficile parcours des travestis algériens https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/11/marseille-travestis-algeriens/ Thu, 11 Jun 2015 18:01:32 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1472 Continuer la lecture →]]>

travaljezair« Arrivés dans la cité phocéenne dans les années 1980, de nombreux travestis d’origine algérienne sont aujourd’hui victimes d’agressions physiques et verbales. Une association s’inquiète du rétablissement du délit de racolage passif, voté par le Sénat fin mars. » (Article de Stéphanie Plasse, ma$$média Le Monde Afrique du 29 mai 2015)

« Comme au bled, des personnes nous agressent parce que nous sommes homosexuels et différents, lance Rayane (*). On nous jette des cannettes, on nous insulte, on nous roue de coups. » Rayane a quitté Annaba, une ville de l’est de l’Algérie, pour rejoindre Marseille au milieu des années 1980. C’était à une époque où les Algériens pouvaient facilement obtenir un visa touristique d’une durée de trois mois pour la France. « C’est à cette période, comme l’observe le sociologue Laurent Gaissad, auteur d’une étude sur la prostitution algérienne à Marseille, que la plupart ont décidé de tenter leur chance en se prostituant de l’autre côté de la Méditerranée. »

Issus des milieux populaires, ils venaient de la métropole portuaire d’Annaba et de son arrière-pays, mais aussi d’autres grandes villes côtières comme Oran, Mostaganem ou Skida. Mais, à la différence de Rayane, les Algériens allaient à Marseille pour se constituer un pécule et repartaient ensuite au pays. « Pour beaucoup, la prostitution n’était qu’une étape pour un commerce en Algérie, acheter une voiture ou un appartement », explique Laurent Gaissad.

« L’étape du mariage »

La situation est devenue plus difficile avec le début de la guerre civile en Algérie en 1991, et l’instauration de la loi Pasqua en 1993 pour renforcer les mesures contre l’immigration clandestine. Les déplacements sont rendus compliqués, voire quasi impossibles pour les Algériens ayant fait l’objet d’une mesure d’expulsion en France. « L’étape du mariage est soudain devenue un enjeu collectif pour ces personnes qui souhaitaient rester et qui craignaient de retourner dans leur pays où les homosexuels étaient menacés », souligne Laurent Gaissad.

Depuis 1995, l’association Autres Regards organise des tournées dans les quartiers de la cité phocéenne dans un objectif de prévention, de réduction des risques sexuels et de lutte contre toutes les formes de violences à l’égard des prostitués. Parmi eux, les travestis, qui sont victimes au quotidien d’agressions physiques et verbales. Dans les locaux de l’association, on s’inquiète du rétablissement du délit de racolage passif, voté par le Sénat fin mars, et de la suppression de la pénalisation des clients. « Avec le rétablissement de ce délit, on fragilise et on vulnérabilise ces personnes au lieu de les protéger », s’insurge Jean-Régis Ploton, directeur d’Autres Regards.

Djamel (*) fait partie de ces prostitués algériens qui ont choisi de se marier pour assurer leur sécurité. Dans les années 1990, il a épousé une Française d’origine algérienne pour avoir la nationalité. « Elle était lesbienne et j’étais homosexuel. Ce mariage m’a permis d’avoir des papiers et de préserver l’honneur de nos deux familles. »

A 49 ans, Djamel continue de se prostituer aux abords de l’avenue du Prado à Marseille. « Quand je suis arrivé en 1985 à Paris, j’ai fait la connaissance de prostitués algérois qui s’habillaient en femme. Comme j’avais besoin d’argent, j’ai commencé cette activité. Au bout d’une semaine, je suis redescendue à Marseille et j’ai continué à vendre mes charmes du côté de la gare Saint-Charles », se souvient-il.

« Les clients nous préfèrent en femme »

A cette époque, les prostitués algériens arpentaient les rues de ce quartier de drague masculine, dont la proximité avec la gare et l’autoroute A7 en direction d’Aix-en-Provence et d’Avignon en faisait un lieu très fréquenté.

Aujourd’hui, les prostitués maghrébins ont pris possession d’autres quartiers : rue de la Bibliothèque, rue Adolphe-Thiers, rue de la Rotonde, avenue du Prado… Si ces hommes ont choisi de s’habiller en femme, c’est avant tout par nécessité économique et pour conserver un certain anonymat. « La prostitution en “homme” ne marche pas. Les clients nous préfèrent en “femme”. C’est également mieux pour moi. Dans la journée, je suis en garçon, je passe inaperçu et je peux mener ma vie librement », raconte Djamel. Aujourd’hui, les nouveaux arrivants se font rares. Seuls restent à Marseille les prostitués algériens venus dans les années 1980 qui, malgré les années, et les distances parcourues, vivent encore avec le poids du secret.

(*) Les prénoms ont été modifiés

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[actu] France, Lyon : pas de gay pride dans le quartier des touristes et des fafs !? https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/11/actu-france-lyon-pas-de-gay-pride-dans-le-quartier-des-touristes-et-des-fafs/ Thu, 11 Jun 2015 15:09:56 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1465 Continuer la lecture →]]> 14283264472_97f8045ae8_oLa Lesbian and Gay Pride de Lyon n’a pas apprécié que le 5e arrondissement leur soit refusé. Dans un communiqué, elle explique que les services de la préfecture du Rhône s’étaient engagés à ne plus organiser de manifestations sur place pour « cause de risques de trouble à l’ordre public ». Sauf que lundi soir, les anti-GPA étaient 400 à se rassembler devant les Assises du Rhône dans le 5e. Articles de mass médias.

Lyon: la Lesbian and Gay Pride interdite de Vieux-Lyon

Publié le 10 juin par le média gay ripoublicain Yagg.

Selon la LGP de Lyon, «en refusant le passage de la 20e marche des fiertés LGBT (…) dans le Ve arrondissement, l’État laisse ainsi cet arrondissement aux mains de l’extrême droite la plus radicale». Lundi 8 juin, la «Manif pour tous» locale manifestait à nouveau contre la GPA.

Le 20 juin prochain, la marche des fiertés lyonnaise, organisée par la Lesbian and Gay Pride (LGP) de Lyon, fêtera sa 20e édition. Les organisateurs/trices de la pride, où 18.000 personnes sont attendues, voulaient donc marquer le coup en défilant par le quai Romain-Rolland dans le Ve arrondissement de Lyon, un coin du Vieux Lyon qu’ils et elles évitent depuis des années parce que les identitaires y ont leur quartier et ont l’habitude de manifester.

Des négociations ont même été entreprises en février dernier, mais «le 24 mars dernier, la préfecture nous a assuré qu’elle ne tolérait plus aucune manifestation dans ce secteur pour cause de risques de troubles à l’ordre public», raconte David Souvestre, secrétaire de la LGP de Lyon à metronews. Un argumentaire qui aurait pu faire retomber la tension si la préfecture n’avait pas autorisé lundi 8 juin un rassemblement anti-gestation pour autrui (GPA), à l’appel de la «Manif pour tous» locale, devant le vieux palais de justice de Lyon situé… quai Romain-Rolland!

«HYPOCRISIE» ET «DOUBLE DISCOURS»
Dans un communiqué daté du 10 juin, «Vieux Lyon: l’extrême droite dicte sa loi au Préfet !», la LGP Lyon a violemment réagi en dénonçant l’hypocrisie et le double discours que laisse supposer cette décision préfectorale. «Dans notre République, l’État ne peut tolérer des no-go-zones pour les LGBT. Nous tenons à rappeler notre attachement au respect inaliénable de la liberté de manifester pourtant bafouée à Lyon», clame Edwige Marty, présidente de la LGP de Lyon.

Car pour l’organisation, cette interdiction fait entièrement le jeu des identitaires. «En refusant le passage de la 20e marche des fiertés LGBT, qui prône pourtant les valeurs de notre pacte républicain, dans le Ve arrondissement, l’État laisse ainsi cet arrondissement aux mains de l’extrême droite la plus radicale». Et la LGP Lyon de prévenir: «En juin 2016, nous manifesterons dans le Ve arrondissement. La Préfecture du Rhône et ses services ont maintenant un an pour s’y préparer». Interrogée par 20 minutes, la préfecture persiste: «Ce n’est pas une question de fond mais bien de sécurité». «L’objectif est d’éviter un blocage complet du centre-ville. Il n’était par ailleurs pas possible d’envisager de bloquer plusieurs ponts au même moment», justifie la préfecture à metronews. De quoi rester perplexe quand on sait que 24000 personnes défilent à Montpellier… Sans difficultés.

par Florian Bardou, journaliste du média gay mainstream Yagg.

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Y a-t-il tout de même des quartiers plus difficiles à vivre que d’autres ces derniers temps ?

D.S. : Pour la Gay pride, la Préfecture refuse que l’on passe dans le 5e arrondissement à cause de la pression d’extrême droite. On a changé le tracé cette année et on voulait passer dans le 5e, devant le Palais de justice, pour montrer qu’aucun quartier n’est infréquentable pour les LGBT. La Gay pride ne passera pas dans le 5e mais nous persistons : nous organisons un buffet inaugural le 12 juin au musée Gadagne pour la quinzaine des cultures LGBT. Il n’est pas normal que l’Etat sanctuarise des quartiers, même si c’est au nom de la sécurité publique.

(extrait d’une interview donnée à LyonCapitale par David Souvestre, membre de la Lesbian & Gay Pride de Lyon, le 17 mai dernier)

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Enracinement. Une «hypocrisie» et un «double discours» que dénonce Edwige Marty, présidente de la Lesbian and Gay Pride de Lyon. La préfecture a en effet autorisé à deux reprises, le 8 et le 18 juin, des rassemblements de militants anti-GPA devant le palais de justice, situé dans le même arrondissement. La première de ces manifestations, dispersée en début de soirée, s’est même reformée vers 22 heures. Cortège à pied suivi de quelques véhicules, banderoles et mégaphone : les habitants du Ve n’ont pas tous apprécié. «Dans notre République, estime Edwige Marty, l’Etat ne peut tolérer des « no-go zones » pour les LGBT et abandonner des quartiers entiers à des groupes factieux.»

«Saint-Jean est à nous !» est devenu le cri de ralliement des groupuscules d’extrême droite, dont l’enracinement dans ce quartier historique remonte à 2010. En cinq ans, au moins une vingtaine d’agressions ont été recensées – des bars et des restaurants (dont des kebabs) étant régulièrement mis à sac.

Il y a d’abord Rebeyne, la branche lyonnaise de Génération identitaire. Puis il y a les ultranationalistes de l’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes, théoriquement dissoutes en 2013, après le décès de l’antifa Clément Méric. S’y mêlent les «rats noirs» du GUD (Groupe union défense), une «armée des ombres» d’extraction étudiante, ainsi qu’ils se désignent, recréée à Lyon en 2011. Sans compter les supporteurs ultras de l’Olympique lyonnais, les Bad Gones du virage nord de Gerland et les Cosa Nostra du virage sud (officiellement dissous en 2010), qui s’affilient à l’une ou l’autre des tendances au gré des beuveries.

Plan de LyonPlan de Lyon

«Aberrant». Au-delà de leurs visées racistes, islamophobes, antisémites et homophobes, ils ont en commun cet attachement au Vieux-Lyon, considéré comme le territoire «naturel» de leurs revendications, une «adresse» garante de leur identité. «C’est un piratage de patrimoine, s’insurge un commerçant du quartier. Ils se réclament d’un enracinement historique complètement aberrant.» Et profitent de l’élan de la Manif pour tous pour asseoir leur emprise sur l’espace public. Si les agressions physiques ont un peu diminué cette année, la logique d’occupation territoriale continue de prévaloir. Collage de stickers et tractage dans les boîtes aux lettres, stand d’affiches «Je suis Charlie Martel» devant la cathédrale Saint-Jean ou les entrées de métro, jeu de rôle grandeur nature sur la place du Change… Tous les moyens sont bons pour s’inviter sur la photo souvenir.

1) Le bar «saucisson» des identitaires

Montée du Change et rue Juiverie. Depuis octobre 2010, les identitaires lyonnais de Rebeyne ont ouvert la Traboule, montée du Change, un «lieu de rassemblement de tous les jeunes qui résistent à la culture globale et à la destruction de nos identités», explique leur site internet. L’essayiste antisémite Renaud Camus y tient ce dimanche une réunion publique à l’invitation du Bloc identitaire, sur le thème du «grand remplacement».

La Traboule, c’est un bar avec «saucisson biologique» au menu, mais aussi une bibliothèque, un ciné-club pour le «combat métapolitique» et une salle de sports dédiée aux entraînements de «boxe-défense» de l’association Lugdunum Torgnole. Le local, rarement ouvert en semaine, accueillerait une poignée de personnes le week-end, et plusieurs dizaines lors des événements qui s’y déroulent. Le QG a déjà servi de point de départ et de refuge lors d’agressions.

Autre hobby des membres de cette «simple MJC de droite» : vandaliser les plaques de la rue Juiverie, toute proche. «La pression est insidieuse, voilée», estime Philippe Carry, l’horloger dont la boutique est voisine de la Traboule. L’artisan, membre d’une association de riverains hostile aux identitaires, condamne le «détournement» des symboles de la culture populaire lyonnaise.

Il montre un tract avec Guignol armé d’une batte de base-ball, sous le slogan «Zone anti-racailles» : «Guignol, à l’origine, c’est l’histoire d’un ouvrier canut qui souffre de l’égoïsme des nantis, ouvert aux autres et qui s’attache à casser les barrières», raconte-t-il. Loin des «slogans idéologiques malsains» de l’extrême droite identitaire.

2) Où le foot rallie  les hools

Quartier Saint-Jean. Il est de notoriété publique que les soirs de match, mieux vaut éviter la rue Saint-Jean et ses pubs anglo-saxons où se retrouvent entre autres, autour du foot, les GUDards, les supporteurs radicaux de Gerland et les hooligans. En fonction du score et de la consommation d’alcool, la situation peut rapidement dégénérer, surtout pour les membres de «minorités visibles».

De «vrais gones» et de «vraies fenottes» (des «enfants» en parler lyonnais) : l’une des ficelles rhétoriques de ces groupuscules d’extrême droite consiste à se désigner comme étant les «véritables» récipiendaires des particularismes locaux. «Alors qu’ils ne sont pas du tout représentatifs des habitants, explique Antoine Tasseau, directeur de la MJC du Vieux-Lyon, située place Saint-Jean. Ce quartier est l’un des rares de la ville où l’on trouve encore des familles qui sont là depuis des générations.» Et c’est sur ces «trésors de mémoire» qu’il «faut communiquer», estime Antoine Tasseau : «Le pire serait que cette emprise de l’extrême droite s’ancre dans les mentalités.»

Le porte-parole de Génération identitaire, qui s’était distingué en 2011 avec la «marche des cochons» (immédiatement interdite par le préfet), minimise ce danger au sujet de la population LGBT : «La Gay Pride, on s’en fout complètement, c’est un non-événement pour nous. Ils sont un peu parano à la préfecture.» Et d’ajouter : «Mais si les gays veulent faire du militantisme, ils pourraient essayer de faire passer leur cortège à Vénissieux, en banlieue. Ça, ce serait courageux, un peu punk.»

3) Le repère de l’Œuvre française

Quartier Saint-Georges. En novembre, a été inaugurée en toute discrétion la Maison bleue, le repère d’Alexandre Gabriac (exclu du FN pour un salut nazi) et d’Yvan Benedetti, fondateurs de l’Œuvre française et de sa branche «jeunes», les Jeunesses nationalistes, deux organisations officiellement dissoutes en 2013 après la mort de Clément Méric. Ce local comprendrait, selon leur site internet, une buvette, une «boutique nationaliste» et une salle d’entraînement de boxe.

Rue Saint-Georges, il faut s’attarder pour repérer cette façade aux volets marron continuellement fermés, aux dires du voisinage. Non loin, sur le trottoir d’en face, l’organisation a pignon sur rue, avec le bar Par Saint-Georges. Croix celtiques, écharpes de supporteurs radicaux lyonnais et russes, tête de maure (les racines corses sont l’une des clés de voûte de la geste benedettienne) : la décoration, peu visible de l’extérieur, et les discussions de comptoir ne laissent aucun doute sur l’obédience de ce zinc.

Quelques jours après l’ouverture de la Maison bleue, Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti ont été mis en examen pour «reconstitution de ligue dissoute». «L’Œuvre française existe toujours car ce n’est pas à un gouvernement qui a deux ans d’existence de prononcer l’interdiction d’un mouvement qui existe depuis 1968», aurait déclaré Yvan Benedetti au juge. L’instruction est toujours en cours, a indiqué à Libération le procureur de Lyon, Marc Cimamonti. Alexandre Gabriac n’a quant à lui pas souhaité commenter son attachement au Vieux-Lyon.

A Saint-Georges, pour contrer l’emprise des sympathisants d’extrême droite, la résistance a été prise en main par les Irlandais : ils sont une poignée de patrons de pubs qui fonctionnent en réseau. «Quand on exclut un client de chez nous, il est interdit de séjour partout», explique Boris, barman au Johnny’s Kitchen. Le nerf de la guerre, pour décourager les agités des soirs de match : la programmation télé. «Jamais de sports de combats, très peu de foot avec des équipes françaises et surtout des sports gaéliques», résume Boris.

4) La paroisse tradi,  nid de scouts d’Europe

44, rue Saint-Georges et place François Bertras.«L’interculturalité» et la «créolisation» de la société : voilà le fer de lance de la Maison des passages, qui subit régulièrement des tentatives d’intimidation. En 2013, lors d’une soirée littéraire intitulée «Des voix s’élèvent contre le fascisme ordinaire», une vingtaine de militants d’extrême droite ont voulu s’inviter dans la salle. Les organisateurs ont eu le temps de s’enfermer et requièrent depuis une surveillance policière pour ce type d’événement. «C’est vraiment emmerdant», commente Marcel Beauvoir, l’un des fondateurs de l’association, qui regrette le «profil bas» des autorités : «Je rêve d’un édito de Gérard Collomb sur le fait que Lyon soit une ville métissée, qui prendrait le contre-pied de cette bêtise qu’est l’idée d’identité lyonnaise éternelle.» Un discours cher aux voisins de la Maison des passages, les paroissiens de l’église Saint-Georges, des traditionalistes tendance scouts d’Europe. Même s’ils ne revendiquent pas toujours leur proximité avec l’extrême droite, «ces gens qui font la messe en latin ont fait beaucoup de tort à Saint-Georges, un quartier très populaire à la base», pointe Philippe Carry, l’horloger de Saint-Paul.

Maïté DARNAULT Correspondante à Lyon de Libération

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[actu] France : DSK et le procès pour sodomie, Ovidie https://depavage.noblogs.org/post/2015/02/15/1344/ Sun, 15 Feb 2015 19:33:49 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1344 Continuer la lecture →]]> 4210368-le-cochon-souriantRéaction d’Ovidie au procès de DSK dans l’affaire du Carlton et à son traitement médiatique : un procès qui devient celui de la sodomie et de la prostitution quand il est pourtant question de viol et de mépris de classe.

 

 

DSK

C’est un bien curieux procès qui se déroule actuellement à Lille. Un procès où certains termes ne sont pas prononcés. « Boucherie », « parties fines », « bestialité »… Il m’a fallu un moment avant de comprendre de quoi DSK était précisément accusé dans cette affaire. « Proxénétisme aggravé ». C’est étrange, à la lecture des divers témoignages, je n’aurais pas dit ça. J’aurais dit pire, à vrai dire. Mais bon, je ne suis pas magistrat, alors je me contente d’observer de loin son traitement dans les médias, perplexe.

Non, vraiment, j’ai du mal à comprendre les termes de ce procès. Franchement, qu’un homme politique ait eu recours à des escorts, soyons sérieux, ce ne serait certainement pas la première fois. En revanche, la particularité du personnage qui semble se dessiner, si on rassemble les témoignages antérieurs de Tristane Banon, Nafissatou Diallo, et des prostituées actuellement à la barre, c’est cette propension à la violence. Si le témoignage de la prostituée est vrai (je dis bien « si », car jusqu’à nouvel ordre il n’a pas été jugé coupable), pourquoi ne parle-t-on pas clairement de viol ? Dans la presse, on évoque une « boucherie », et autre périphrases. Mais quand l’une des prostituées raconte que David Roquet lui a tenu les mains pendant que DSK la sodomisait contre son gré, pourquoi personne n’emploie le mot « viol » ? Vous me rétorquerez que les prostituées n’ont pas porté plainte, et que par conséquent cette accusation n’a pas été retenue. Mais franchement, si elles avaient porté plainte, les aurait-on crues ? Qu’auraient-elles gagné, excepté des intimidations et une belle campagne de dénigrement ? Quand on voit à quel point Nafissatou Diallo a été traînée dans la boue, on peut comprendre leurs réticences. Sophie de Menthon, dans les « Grandes Gueules » sur RMC suggérait même au sujet de cette dernière que « c’est ce qui lui serait arrivé de mieux« , qu’elle « n’a rien pour elle, elle ne sait pas lire pas écrire, elle est moche comme un cul« . Si on a été capable de dire cela d’une femme de chambre, imaginez ce qu’on dirait d’une pute. Nous voilà donc spectateurs d’un procès où la presse relate le témoignage d’une prostituée parlant d’un acte sexuel contre son consentement pour lequel je me demande pourquoi personne ne parle pas de « viol ». Finalement, ce n’est pas le coeur du problème, il n’est question que de « proxénétisme ». Ah.

Le tabou de la sodomie

Il y a également ce terme de « sodomie », employé par l’avocate de DSK Frédérique Beaulieu si embarrassant, et que bon nombre de journalistes hésitent à écrire et à prononcer. Et d’ailleurs, même la témoin connue sous le nom de « Jade » évite d’employer ce terme avec précision. Il est question « d’empalement qui déchire» .  S’il est si difficile pour les prostituées de parler de sodomie à la barre, c’est parce que la médiatisation de ce procès amplifie la honte qu’elles peuvent ressentir. Dire « DSK m’a sodomisée », même de force, c’est toujours dire publiquement que l’on a été « enculée », avec tout ce que cela draine comme jugement. Rappelons qu’il s’agit encore d’une insulte dans la langue française, et que dans certains pays des personnes sont condamnées à mort pour cela.

La pratique de la sodomie décrite en filigrane à plusieurs reprises semble être la grande star de ce procès, le clou du spectacle. C’est elle qui est brandie comme preuve que DSK savait pertinemment que ces femmes étaient rémunérées. Un curieux raccourci qui laisse à penser que si une femme accepte de se laisser sodomiser, c’est qu’elle est rémunérée. Et même, plus tordu encore, que si elle est rémunérée, alors on peut la sodomiser à merci. Or, dans un rapport sexuel, rémunéré ou non, si on décide en cours de route de dire « non », et bien c’est « non ». DSK rappelle qu’il n’y a pas de « pratique sexuelle dévoyée », et le pire c’est qu’il a raison. Il affirme qu’il a « le même rapport avec les autres femmes, tout aussi rude, mais ça n’a pas de lien avec la prostitution« , et c’est peut-être bien vrai. Mais encore une fois, ne sommes-nous pas en train de nous tromper d’accusation ? Pour une spectatrice comme moi, qui lit ce que les médias rapportent, si les accusations des prostituées sont vraies, il me semble tout de même que ce procès ne devrait pas être celui de la prostitution ni de la sodomie, mais celui de ce qui est décrit comme pouvant s’apparenter à un viol. ans Il s’agirait d’un autre procès.

Mépris de classe

Je serai claire, s’il y a encore des personnes qui minimisent ce dont on accuse DSK, c’est parce que ces femmes n’étaient pas du même rang social. Si on apprenait par exemple qu’une personne du même milieu que lui avait été un jour neutralisée sur un lit pendant que celui-ci la sodomisait de force, croyez-moi que les réactions auraient été différentes. Alors qu’une domestique, des putes, ma foi, pas de quoi fouetter un chat. On se rappelle à titre d’exemple du très élégant « troussage de domestique » de Jean-François Kahn. Toutes ces histoires révèlent avant tout le problème de l’impunité, du pouvoir de l’argent, et de la domination d’une classe sociale sur une autre.

Un bien curieux procès en vérité, qui se déroule alors que le Sénat vient d’annoncer qu’il examinera de nouveau la proposition de loi pénalisant les clients de prostitué(e)s les 30 et 31 mars alors qu’on la croyait jetée aux oubliettes.

Par Ovidie, février 2015.

Un site d’argumentaires contre la pénalisation des clients.

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Chloé au micro de l’Envolée, 2014 https://depavage.noblogs.org/post/2015/02/15/chloe-au-micro-de-lenvolee-2014/ Sun, 15 Feb 2015 17:32:36 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1308 Continuer la lecture →]]> lucie_dejardin0017Incarcérée dans une prison pour hommes, Chloé a mené un combat acharné contre l’administration pénitentiaire et les médecins pour changer de sexe. Sortie de taule après 16 années d’enfermement, elle témoigne au micro de l’émission l’Envolée, sur FPP, en avril 2014.

 

Interview de Chloé qui, à la sortie de 16 années de prison, raconte son parcours de combattante, ses souffrances et ses luttes pour que sa transexualité soit reconnue et respectée, le mépris de l’administration et des services médicaux… et le fait qu’elle n’a rien lâché. Au travers de ce récit, on voit comment la médecine maltraite très souvent les prisonnier-e-s. Et les conséquences désastreuses du fait que la bureaucratie pénitentiaire ne connaît que les cases hommes/femmes traditionnelles.

Cette interview a été diffusée à l’origine dans l’émission L’envolée sur radio FPP à Paris, en avril 2014.

L’Envolée radio, c’est tous les vendredis à 19h sur Fréquence Paris Plurielles. Merci à l’émission Papillon pour avoir récupéré et rediffusé le son ! Et force, courage et détermination à toi Chloé pour tes combats à mener dehors !

 

CHLOE

Lire et écouter le témoignage de Chloé en 2012-2013.

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Je ne suis évidemment pas Charlie, Cécile Lhuillier https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/30/je-ne-suis-evidemment-pas-charlie-cecile-lhuillier/ Fri, 30 Jan 2015 14:52:27 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1196 Continuer la lecture →]]> 9aff87a28e4f5607c69fd01965c9dc06« Charlie [Hebdo] était devenu une caution anticléricale de « gôche » en partie au service d’une islamophobie généralisée. »

Par Cécile Lhuillier,
Ancienne présidente d’Act Up-Paris, militante au Collectif 8 mars pour toutes.

(déjà 117 procédures pour apologies du terrorisme)

 « Je ne suis évidemment pas Charlie »

Publié par la presse gay mainstream Tétu le 28 janvier 2015.

Le choc émotionnel lié à la brutalité de l’attentat contre Charlie Hebdo a donné lieu à des rassemblements spontanés et massifs, et tout aussi immédiatement à une scission sociale et militante. Fidèles à leur rôle de miroir, les réseaux sociaux ont fait montre de nouvelles querelles. Les « je suis » VS les « je ne suis pas », catégories opposées, avec leurs sous-ensembles, leurs nuances, leurs radicaux et leurs modéréEs.
Dans la vraie vie, les représailles ne se sont pas faites attendre, quelques horreurs supplémentaires ont attisé les haines, donnant du même coup un blanc-seing à l’État pour renforcer encore un peu plus ses politiques sécuritaires et accroître la répression.

Et maintenant ? Comment répondre à cette question sans s’en poser une autre : « Comment en est-on arrivé là ? ».

Je ne suis bien évidemment pas Charlie. Sur la forme, nul besoin à mon sens d’user de dépersonnalisation pour se montrer solidaire ou compatissantE, et sur le fond, Charlie Hebdo était devenu un journal raciste, homophobe, transphobe, sexiste, et tout particulièrement islamophobe.
La satire, le second degré, plus généralement la liberté d’expression sont trop précieux pour être dévoyés à des fins oppressives, or c’est ce que Charlie faisait de ces notions dont il avait le privilège de bénéficier.
De publication subversive active dans la contestation des pouvoirs en place, Charlie était devenu une caution anticléricale « de gôche » en partie au service d’une islamophobie généralisée, à l’encontre en premier lieu non pas des autorités religieuses, mais de la communauté musulmane.

Le simple fait de ne pas changer d’identité pour devenir unE Charlie a été assimilé à une approbation des multiples meurtres de ce triste début d’année. De l’art de ne surtout pas nuancer, de refaire l’histoire, et d’insulter qui pense différemment. Drôle d’exercice pour les tenantEs d’une indignation massive en faveur de la liberté d’expression.

Quid dans ces circonstances de la « communauté » LGBT ? D’ailleurs, de laquelle parlons nous ? La cohésion affichée lors des débats sur le mariage n’a été qu’un feu de paille, une fois la loi votée, des pans entiers de la communauté, des revendications et donc des personnes ont été abandonnées.
Au sein même de cette minorité, les plus privilégiéEs se sont accomodéEs d’une loi incomplète, empreinte notamment, par ses oublis, de transphobie et de lesbophobie.

En terme de « droits pour touTEs », le compte n’y est pas, il n’y a jamais été.

Revenons sur la période marquée par l’ouverture du mariage aux couples de même sexe : combien de reculades gouvernementales, de tribunes offertes aux homophobes au nom d’un débat qui n’avait pas lieu d’être ? Autant d’opportunités pour les franges homophobes, mais aussi racistes et fascistes de revenir sur le devant d’une scène politique déchiquetée, de se réorganiser dans les structures militantes, de reprendre les médias, et la rue.

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Que d’arguments alors pour ne surtout pas élargir cet élan politique et social estampillé « mêmes droits pour touTEs » à l’ensemble des minorités elles aussi cantonnées à un statut de seconde zone.

Si le PS, sous la pression des militantEs, a fini par honorer par forceps une de ses promesses électorales, d’autres mesures ont été prises dans le même temps à l’encontre des travailleuRSes du sexe, les expulsions des sans-papiers se poursuivent, les actes islamophobes foisonnent, et les ressortissantEs LGBT de 11 pays restent par ailleurs toujours privéEs de l’accès au mariage. Il fallait alors « se montrer raisonnable », « ne pas confondre les luttes », « être patientE ».

QuelLE « Charlie » d’aujourd’hui s’est à l’époque levéE pour « être » une pute, unE trans* ou unE sans-papier ?

Quand des franges entières de la population restent lésées, le « vivre ensemble » doit passer par le « revendiquer ensemble ». Dans un contexte inégalitaire, la cohabitation est rendue d’autant plus difficile, et il est aisé de diviser encore davantage.
Les tentations réactionnaires existent, et il est désolant de constater que certainEs y cèdent, ou en tous cas ne s’en indignent plus.

En 2010, déjà, le Front national draguait la sphère LGBT, souvenons-nous de ses appels du pied : « Dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même Français ou blanc ».
Nos revendications, nos luttes et nos besoins devenaient des outils de propagande pour des formations politiques racistes.

Au-delà des divisions, la solution n’est pas non plus un gommage des spécificités au nom d’une intégration dans une communauté nationale lisse et respectable, qui désagrégerait nos identités propres. Il s’agit pourtant d’une autre tentation, renforcée ces dernières semaines par la création d’une « union nationale » au sein de laquelle nous devrions marcher derrière nos oppresseurs ?

La communauté LGBT, ceux/celles qui la représentent, et surtout ceux/celles qui la font n’ont que trop tardé à afficher clairement des positions anti-racistes, anti-islamophobie, anti-sexistes, et à prendre des positions claires sur des sujets de société qui pourtant nous concernent aussi. Comment, cela dit, attendre d’une communauté déjà déchirée en interne qu’elle fasse preuve de cohésion et forme un bloc politiquement solidaire d’autres minorités toujours désavantagées ?

Je veux croire qu’il n’est pas trop tard…

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117 porcédures pour apologie du terrorisme, (plus de) 130 actes islamophobes…

Publié sur le site Secours Rouge.

Deux semaines après les attentats contre Charlie Hebdo et Hyper Cacher, 117 (cent dix-sept) procédures ont été ouvertes devant les tribunaux français pour « apologie du terrorisme » et « provocation à la haine raciale », en application de l’article 12 de la loi du 13 novembre 2014, qui fait passer ce délit du droit de la presse au droit commun des infractions pénales. Une vingtaine de ces affaires ont d’ores et déjà abouti à des peines de prison ferme, suite à une comparution immédiate (au nom de quelle urgence ?), qui empêche la préparation d’une défense correcte. La France compte 400 (quatre cents !) lois limitant le principe de liberté d’expression…

On opposera à cette vingtaine d’emprisonnements sommaires le fait qu’aucune personne mise en cause dans les 130 actes islamophobes survenus durant la même période n’a fait un jour de prison. Le 14 janvier, un homme originaire de Belfort a été mis en examen pour « menace de crime contre des personnes en raison de leur religion » et « détention de substances pouvant entrer dans la fabrication de produit explosif », mais a été remis en liberté alors même que des substances explosives ont été retrouvés chez lui et avait menacé de faire exploser la mosquée de Delle. A Toulouse, l’homme qui a été interpellé près de la mosquée d’Empalot en possession d’une arme blanche pour « tuer du musulman » afin de « venger Charlie Hebdo » a été relaxé le 19 janvier pour les menaces de mort, « faute de réitération ». Il a écopé de 8 mois de prison avec sursis mise à l’épreuve pour port d’arme et usage et détention de cocaïne. Il est donc libre. Des fascistes ayant tagué « morts aux arabes » ou saccagé des tombes musulmanes ont bénéficié de circonstances atténuantes (ivresse, « emprise de l’émotion », problèmes psy) systématiquement refusées aux coupables de lèse-Charlie.

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A lire aussi, sur ce site, d’autres réactions (collectif Quartiers libres, Claude Guillon et des anarchistes), et aussi l’édito de L’Envolée.

…et sur le site de Têtu, la tribune de Ludovic-Mohamed Zahed, imam, membre de Calem (confédération des associations LGBTQI euro-africaines ou musulmanes) et HM2F (Homosexuels et Musulmans de France).

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Paragraphe 175 et Triangles roses https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/28/paragraphe-175-et-triangles-roses/ Wed, 28 Jan 2015 16:27:50 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1174 Continuer la lecture →]]> heinrich-himmlers-secret-shame-1« L’attrait sexuel de l’homme pour l’homme nuit à la bonne marche des affaires. » (Heinrich Himmler)

Le paragraphe 175 du Code pénal allemand, l’article 334 – alinéa 1 du Code pénal français, les camps. Témoignages de Rudolf Brazda et Pierre Seel.

Paragraph 175

Le paragraphe 175 du Code pénal allemand en 1871 (reprenant une loi prussienne de 1794)

« § 175 Les actes sexuels contre nature qui sont perpétrés, que ce soit entre personnes de sexe masculin ou entre hommes et animaux, sont passibles de prison ; il peut aussi être prononcé la perte des droits civiques. »

En octobre 1934, s’installe au sein de la Gestapo d’un bureau spécial chargé de traiter les affaires homosexuelles (Sonderdezernat Homosexualität), qui se consacre notamment au fichage, et d’une nouvelle intensification de la persécution. Les inculpations au titre du paragraphe 175 sont alors multipliées par 5 entre 1934 et 1935.

Le paragraphe 175 amendé le 28 juin 1935 :

« § 175 Un homme qui commet un acte sexuel avec un autre homme ou qui se laisse utiliser par lui dans ce but est puni de prison. Dans le cas d’un participant qui, au moment des faits, n’avait pas encore 21 ans, le tribunal peut renoncer, dans les cas les plus légers, à punir.

§ 175a Est puni d’une peine de travaux forcés pouvant s’élever jusqu’à dix ans, en cas de circonstances atténuantes d’une peine de prison ne pouvant être inférieure à trois mois :

  1. un homme qui oblige un autre homme, par la force ou par une menace mettant présentement en danger son corps ou sa vie, à commettre un acte sexuel avec lui ou à se laisser utiliser par lui dans ce but ;
  2. un homme qui décide un autre homme, en usant d’une dépendance fondée sur une relation d’autorité, de travail ou de subordination, à commettre un acte sexuel avec lui ou à se laisser utiliser par lui dans ce but ;
  3. un homme de plus de 21 ans qui séduit un mineur masculin de moins de 21 ans , afin qu’il commette avec lui un acte sexuel ou qu’il se laisse utiliser par des hommes en vue d’un tel acte ou qui s’offre dans ce but ;

§ 175b Un acte sexuel contre nature qui est commis par un homme avec un animal est puni de prison ; la perte des droits civiques peut être également prononcée1. »

Entre 1933 et 1945, rien qu’en Allemagne, près de 100.000 hommes (dont la moitié a été condamnée) ont été arrêtés en vertu de la loi qui criminalisait l’homosexualité.

On estime qu’entre 5.000 et 15.000 homosexuels ont été détenus dans des camps de concentration sous le régime nazi.

Ces statistiques ne couvrent cependant pas l’ensemble des cas, les « corrupteurs de la jeunesse », les prostitués et les récidivistes pouvant être directement internés en camp de travail sans jugement. L’« émasculation volontaire » est également « proposée » par la police aux homosexuels poursuivis au titre du paragraphe 175. Quant à la castration forcée, elle n’est imposée que dans certains cas, cette fois au titre de la loi de prévention des maladies héréditaires modifiée en juin 1935, ou de celle sur les crimes sexuels de novembre 1934, sans qu’il soit possible de différencier les homosexuels parmi ceux qui en ont été victimes ; le recours à la castration systématique a été proposé à plusieurs reprises par Himmler, notamment en 1939 puis en 1942, mais n’a pas été retenu.

L’historienne Dagmar Herzog affirme quant à elle qu’entre 46 000 et 50 000 homosexuels auraient été indistinctement emprisonnés ou internés, et qu’entre 5 000 et 10 000 y seraient morts.

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La mort de Gad Beck le 24 juin 2012, considéré comme le dernier survivant gay de l’holocauste, a laissé un vide. Il était le dernier témoin vivant et le représentant d’une période de persécution et de souffrance qui a coûté la vie à des milliers d’homosexuels.

Robert Biedron, un activiste polonais, décrit des scènes d’humiliations quotidiennes pour les homosexuels détenus dans des camps :

«Ils étaient forcés de dormir en chemise de nuit et de garder leurs mains en dehors du lit. A Flossebürg, les homosexuels étaient forcés de fréquenter des prostituées. Les Nazis faisaient même des trous dans les murs pour observer le comportement de leurs prisonniers homosexuels.»

Le témoignage de Rudolf Brazda, survivant, en 2010 :

http://youtu.be/9yPLoH3qyvQ

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« Des jours, des semaines, des mois passèrent. De mai à novembre 1941, je vécus six mois de la sorte dans cet espace où l’horreur et la sauvagerie étaient la loi. Mais je tarde à évoquer l’épreuve qui fut la pire pour moi, alors qu’elle se passa dans les premières semaines de mon incarcération dans le camp. Elle contribua plus que tout à faire de moi cette ombre obéissante et silencieuse parmi d’autres.

 

Un jour, les haut-parleurs nous convoquèrent séance tenante sur la place de l’appel. Hurlements et aboiements firent que, sans tarder, nous nous y rendîmes tous. On nous disposa au carré et au garde-à-vous, encadrés par les SS comme à l’appel du matin. Le commandant du camp était présent avec tout son état-major. J’imaginais qu’il allait encore nous assener sa foi aveugle dans le Reich assortie d’une liste de consignes, d’insultes et de menaces à l’instar des vociférations célèbres de son grand maître, Adolf Hitler. Il s’agissait en fait d’une épreuve autrement plus pénible, d’une condamnation à mort.

  Au centre du carré que nous formions, on amena, encadré par deux SS, un jeune homme. Horrifié, je reconnus Jo, mon tendre ami de dix-huit ans. Je ne l’avais pas aperçu auparavant dans le camp. Etait-il arrivé avant ou après moi ? Nous ne nous étions pas vus dans les quelques jours qui avaient précédé ma convocation à la Gestapo. Je me figeai de terreur. J’avais prié pour qu’il ait échappé à leurs rafles, à leurs listes, à leurs humiliations. Et il était là, sous mes yeux impuissants qui s’embuèrent de larmes. Il n’avait pas, comme moi, porté des plis dangereux, arraché des affiches ou signé des procès-verbaux. Et pourtant il avait été pris, et il allait mourir. Ainsi donc les listes étaient bien complètes. Que s’était-il passé ? Que lui reprochaient ces monstres ? Dans ma douleur, j’ai totalement oublié le contenu de l’acte de mise à mort.

Puis les haut-parleurs diffusèrent une bruyante musique classique tandis que les SS le mettaient à nu. Puis ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d’abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d’horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu’il perde très vite connaissance. Depuis, il m’arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de cinquante ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n’oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins. Pourquoi donc se taisent-ils encore aujourd’hui ? Sont-ils donc tous morts ? Il est vrai que nous étions parmi les pus jeunes du camp, et que beaucoup de temps a passé. Mais je pense que certains préfèrent se taire pour toujours, redoutant de réveiller d’atroces souvenirs, comme celui-ci parmi d’autres.

Quant à moi, après des dizaines d’années de silence, j’ai décidé de parler, de témoigner, d’accuser.« 

Extrait de Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

Le témoignage de Pierre Seel, en 1993 dans l’émission Là-bas si j’y suis :

 

Le documentaire Paragraph 175 en streaming en 4 parties : http://www.dailymotion.com/video/x3bsd8_paragraphe-175-1-4_news

 

Code pénal et homosexualité en France

Depuis la Révolution française (par la loi du 25 septembre – 6 octobre 1791, qui adopta le Code pénal, dont un fait remarquable est l’absence de mention de la sodomie, considérée jusque là comme un crime, ou tout autre terme désignant les rapports homosexuels), les rapports homosexuels en privé entre adultes consentants n’étaient plus poursuivis par la loi en France.

Cependant, une police administrative est mise en place dès avant la Révolution et s’intensifie sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire autour des groupes d’homosexuels, notamment parisiens. Elle se caractérise par un recensement écrit, sous forme de fiches, des homosexuels identifiés, des prostitués homosexuels et travestis, le tout compilé dans les « registres des pédérastes ». Le but de ce fichage systématique était essentiellement de prévenir les chantages et les scandales publics tout en contrôlant la prostitution. Le fichage des homosexuels par la police s’est poursuivi (officiellement) jusqu’en 1981.

Le régime de Vichy, par la loi du 6 août 1942 modifiant l’alinéa 1 de l’article 334 du Code pénal, établit une distinction discriminatoire dans l’âge de consentement entre rapports homosexuels et hétérosexuels :

« Sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 2 000 francs à 6 000 francs quiconque aura soit pour satisfaire les passions d’autrui, excité, favorisé ou facilité habituellement la débauche ou la corruption de la jeunesse de l’un ou de l’autre sexe au-dessous de vingt et un ans, soit pour satisfaire ses propres passions, commis un ou plusieurs actes impudiques ou contre nature avec un mineur de son sexe âgé de moins de vingt et un ans. »

Cette loi crée une distinction explicite entre rapports homosexuels et hétérosexuels s’agissant de l’âge à partir duquel un mineur civil peut entretenir une relation sexuelle avec un adulte, sans que cet adulte commette une infraction pénalement réprimée (il faut attendre 21 ans pour les rapports homosexuels et 13 ans pour les rapports hétérosexuels puis 15 ans à partir de 1945). À la Libération, cet alinéa n’est pas abrogé. À peine modifié, ce paragraphe est seulement déplacé à l’alinéa 3 de l’article 331 du Code pénal. Cette nouvelle loi punit

« …d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 60 francs à 15 000 francs quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de vingt et un ans. »

En 1974, l’âge de majorité sexuelle pour les rapports homosexuels est abaissé à 18 ans (la loi change l’âge de majorité de 21 ans à 18 ans dans tous les articles du Code civil et du Code pénal).

En plus de l’article 331 du Code pénal, une seconde loi faisait mention explicitement de l’homosexualité : l’ordonnance du 25 novembre 1960 (créant l’alinéa 2 de l’article 330 du Code pénal), qui doublait la peine minimum pour outrage public à la pudeur quand il s’agissait de rapports homosexuels.

Il faudra des années de luttes pour qu’en 1982 le Code pénal ne rende plus répréhensible l’homosexualité en France.

 

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Une pensée pour toutes les autres victimes du nazisme et du régime de Vichy oubliées de la mémoire collective, et pour leurs « descendants » : Tziganes, Noirs, handicapés, asociaux, communistes, slaves, anarchistes, prostituées, Témoins de Jéhovah…

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La construction statistique de l’homophobie comme problème des banlieues françaises https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/28/la-construction-statistique-de-lhomophobie-comme-probleme-des-banlieues-francaises/ Wed, 28 Jan 2015 01:50:57 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1118 Continuer la lecture →]]> basketball041Un article de Elena Avija, paru en 2012, pour comprendre comment une certaine grille de lecture de l’homosexualité et de l’homophobie s’est instaurée ces dernières années et nourrie l’homonationalisme en opposant « la République » aux « cités » et à la « culture maghrébine ».

Les lignes qui suivent se proposent de prendre pour point de départ le processus d’écriture, de publication et de promotion des deux livres Homo-ghetto. Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République, de Franck Chaumont et Un homo dans la cité. La descente aux enfers puis la libération d’un homosexuel de culture maghrébine, de Brahim Naït-Balk. L’important relais médiatique qui a suivi leur publication est en effet parlant. Avec plus de vingt occurrences en quatre mois sur les chaînes de télévision et la presse papier nationale, l’engouement médiatique pour les deux livres est immédiat.

Le choix des titres et des mots-clefs donne immédiatement à voir les associations et les antagonismes sur lesquels se basent les livres. La « République » est opposée aux « cités » et à la « culture maghrébine », deux supposés « enfers » pour les personnes homosexuelles.

Ancien responsable de la communication pour l’association Ni Putes Ni Soumises, et actuellement attaché parlementaire de la députée socialiste Aurélie Filipetti, l’auteur de Homo-ghetto mobilise dans son livre et à l’occasion de ses apparitions médiatiques, les statistiques produites par l’association française SOS homophobie. Ces dernières lui permettent de bâtir un argument selon lequel l’on assisterait actuellement à «  l’instauration d’une communauté homosexuelle à deux vitesses.  » D’un côté il y aurait « cette homosexualité établie, maintenant reconnue, dans les centres villes, qui est prescriptrice de tendance, qu’il est de bon ton de fréquenter, qui obtient de plus en plus de droits, et à côté de là, mais à 10km du centre ville, dans des cités ghetto qui sont exclues de toute modernité, on a affaire à une homophobie qu’on aurait même pas imaginé, qu’il n’y aurait même pas eu 50 ans avant  » (Chaumont, invité sur le plateau de « Vie privée vie publique », France 3, le 02.10.09) [2]. Ces statistiques sont ensuite relayées dans la presse [3]. SOS homophobie, qui produit ces chiffres, dispose du monopole de la production des statistiques liées à l’homophobie. Elle est le seul organisme en France à diffuser annuellement des publications quantitatives sur la question. Or, l’on sait que « la production de chiffres, loin de ne faire que refléter la réalité, contribue à la définir, et, de ce fait, contribue à durcir le ‘‘problème social’’ » (Tissot, 2004, 91). Ces statistiques, ainsi visibilisées dans l’espace médiatique, ont à leur tour contribué à dessiner les contours du phénomène décrit dans le livre de Franck Chaumont : « l’homophobie en banlieue ».

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Cet article se propose ainsi de revenir sur la genèse de ces statistiques à travers le livre de Franck Chaumont et de sa promotion médiatique. Pour comprendre la fabrication des représentations autour des sexualités, il est nécessaire de se pencher sur les processus de production des chiffres qui les consolident. Retracer ce parcours, du chiffre statistique au chiffre politique, permettra de saisir les nuances et les décalages qui sont à la base des discours médiatiques mais qui n’apparaissent cependant pas une fois l’article journalistique publié. Pour commencer, je reviendrai sur les axes qui structurent le livre de Franck Chaumont.

Homo-ghetto : la dichotomie centre-ville/banlieue

Le livre de Franck Chaumont est structuré en une succession d’une dizaine de témoignages. Une introduction ouvre le sujet, résumant brièvement le parcours de l’auteur et les éléments qui l’ont amené à l’objet de son livre. La deuxième partie comporte une généalogie de dates clefs de l’histoire sociale de l’homosexualité, un « tour du monde » de l’état des droits des personnes LGBT, ainsi qu’un bref retour sur les témoignages sous forme d’« analyse ». La plupart des témoins interrogé-es sont des hommes (dix sur quatorze), la majorité d’entre elles/eux sont décrit-es comme étant « d’origine maghrébine ». Les deux témoins franco-français-es, sont pour l’un éducateur et pour l’autre, enseignante (et seule hétérosexuelle interrogée). Les deux résident en « banlieue » dans le cadre de leurs fonctions professionnelles.

La démarche de Franck Chaumont se base sur une mise en opposition de deux formes de vécu de l’homophobie : celle rencontrée selon lui dans les quartiers dits sensibles, et l’autre, supposée moins violente, des centre-ville. Cette mise en opposition implique tacitement une comparaison. Pour affirmer qu’une situation est pire qu’une autre, il s’agit de pouvoir décrire les deux. Franck Chaumont s’applique à restituer, selon ses propres grilles d’analyse, des témoignages venant de l’un de ces espaces, les « banlieues » sans pour autant proposer d’investigation sur les questions d’homophobie et d’homosexualité en général.

* « Du coup, pour écrire votre livre, est-ce que vous avez au préalable aussi fait une recherche sur des livres qui traitent d’homosexualité, ou de banlieue… comment ça se passe quand on écrit un livre ?

* Oui, on regarde. J’ai fait une recherche sur ce qui était sorti en presse écrite magazine, j’avais déjà lu par ailleurs, j’ai cherché des livres… J’ai fait google homo, cité homo. Après j’ai lu des bouquins sur le monde arabe. C’est l’éditrice qui m’a conseillé des bouquins, elle me disait « tiens lis ce bouquin il sort dans 15 jours » donc voilà je l’ai lu. Après, j’ai lu des choses sur la ghettoïsation plutôt, parce que moi mon sujet était aussi de montrer comment se met en place une ghettoïsation, un enfermement. C’est la ghettoïsation qui créé ce recul en banlieue… Donc sur l’homosexualité en banlieue, aucun livre n’était sorti. Après, y avait des livres qui étaient sortis, c’était les homos et l’islam, mais c’est différent. C’est pas dans les quartiers. Voilà, donc c’était rapide parce que y a pas tellement de choses. » (Entretien avec Franck Chaumont)

Dès lors, une série d’évènements qui peuvent lui paraître spécifiques aux « banlieues » peuvent très bien se révéler être en réalité propre aux situations quotidiennes d’homophobie. Les situations que décrit Franck Chaumont seront pour la plupart familières à la lectrice et au lecteur connaissant ne serait-ce que superficiellement la littérature ou le quotidien gai et lesbien. L’homophobie dans les « banlieues » selon Franck Chaumont, se passe un peu comme dans les romans de Proust : « Charlus n’aime pas Vaugoubert : il le trouve trop voyant, trop exubérant. Il se veut viril et déteste l’efféminement. Il se veut discret et craint les effets de cette exubérance.  » (Proust, 1921) Ainsi,

«  Majid préfère les garçons aux filles, mais déteste les pédés. C’est ainsi qu’il m’avoue ingénument avoir organisé une expédition punitive pour jeter des cannettes de bière sur des homos, à l’île du Ramier, l’un des principaux lieux de drague de Toulouse. En vrai petit gars des cités, il rejette avec violence la représentation sociale de l’homosexualité. Dans sa hiérarchie des valeurs, l’homo passif, inexcusable, est voué aux gémonies. » (Chaumont, 2009, 20)

Les phénomènes décrits obéissent aux structures d’un « placard » homosexuel qui implique une intériorisation de l’homophobie et de la hiérarchie des sexualités. Il s’agit non seulement de taire sa sexualité, mais également d’éviter d’en porter les apparents stigmates. Dès lors :

« il ne paraît pas non plus improbable [que] (…) contre des stéréotypes négatifs, contre un regard blessant ou de simples insultes, contre une interprétation coercitive de nos productions corporelles, certain(e) puissent choisir de rester délibérément au placard ou d’y retourner dans certains ou tous les segments de leur vie.  » (Kosofsky-Sedgwick, 1990, 86).

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Une grille de lecture culturaliste

Toute l’analyse de Franck Chaumont s’appuie sur des grilles de lectures préexistantes à son étude. D’une part, la dichotomie, essentielle, sur laquelle se base le livre en question, celle qui sépare « les centres villes » des « banlieues », ne fait à aucun moment l’objet d’une définition. Parle-t-il de toute la périphérie parisienne ou uniquement des quartiers les plus défavorisés ? Les explications de l’auteur recourent essentiellement à des lecures en terme de « culture » ou de « religion ». Quand ces deux éléments ne peuvent expliquer un phénomène (l’homophobie ou son absence), ils deviennent dès lors des caractéristiques à expliquer :

« Entendre une mère maghrébine parler d’un sujet aussi peu évident avec un tel naturel m’épate (…) La réaction de Jamaïa m’étonne de plus en plus. Comment une femme de son âge qui, comme elle, baigne dans la culture maghrébine, peut-elle faire preuve d’une telle ouverture d’esprit ? Là encore, la réponse fuse : ’’C’est Dieu qui l’a fait comme ça !’’ Comme Jamaïa n’envisage pas de critiquer l’œuvre de Dieu, elle ne peut qu’accepter son fils tel qu’il est. » (Chaumont, 2009, 95-97)

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Cette citation nous permet de dégager deux éléments. Incapable de penser en dehors des schèmes religieux qui structurent sa vie de « mère musulmane », l’enquêtée ne pourrait donc accepter l’homosexualité de son fils qu’avec l’accord divin. La marge de manœuvre et de réflexion qu’une « mère occidentale » (ou blanche) pourrait avoir dans une laïcité très républicaine est perçue dans le cas d’une « mère maghrébine » avec un très grand étonnement, et est expliquée par un recours à l’œuvre d’un Dieu qu’elle n’envisagerait pas de critiquer.

Ce commentaire s’appuie sur des schémas de pensée essentialistes et culturalistes qui attribuent à certaines catégories d’individu-es des comportements figés dans ce qui est défini comme une certaine « culture », et reproduit des dichotomies entre des manières de penser qui seraient tributaires d’une capacité à raisonner de manière autonome et d’autres qui ne pourraient se faire que dans le cadre de la foi et de ses structures. Comme l’explique Annamaria Rivera,

« dans cette perspective, la ‘‘« culture judéo-chrétienne » est considérée comme supérieure car elle est libérale, flexible et en perpétuelle évolution tandis que la culture musulmane, essentiellement perçue comme un carcan strict et figé, restreindrait la liberté de l’individu et expliquerait ses problèmes’’ d’intégration dans les sociétés européennes » (Rivera, 2000, 81).

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Ainsi, la culture, comme critère causal, n’intervient que pour expliquer l’homophobie des groupes racisés. Les femmes et hommes blanc-hes, quant à elles/eux, n’ont nul besoin d’être caractérisé-es en termes culturels, puisqu’elles/ils font partie intégrante de la culture de référence qui n’a guère besoin de se parler. Lorsque

« les agents impliqués sont des immigrant-es de couleur, un comportement que nous considérons comme problématique, nous le qualifions de ‘‘culturel’’(…). En revanche, si dans des circonstances analogues, il s’agit [de blancs], nous y voyons un cas isolé de comportement aberrant et non l’expression d’une culture racialisée » (Volpp, 2006, 15).

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Notes de la première partie

[1] Cet article est tiré d’un travail de recherche intitulé « La construction de l’homophobie comme problème des banlieues françaises »

[2] Les chiffres cités dans la presse seront toujours les mêmes. Par exemple : « Cet ancien journaliste à Beur FM et RFI cite une enquête de SOS Homophobie datant de 2006 et assurant que 46 % des violences faites aux homosexuels ont eu lieu dans les quartiers populaires bordant les grandes villes. » (Anna Topaloff, « Les homos damnés des cités » in Marianne, 25.09.2009)

[3] Pour ne citer que les plus grands médias nationaux, les chiffres de l’association ont été mobilisés dans la presse écrite : Inrockuptibles, Le Nouvel Observateur, Marianne, la presse radio : France Culture, et la presse télévisuelle : France 3, France 5, M6 (liste non exhaustie).

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Deuxième partie

En 2005 et en 2006, le rapport Annuel de SOS homophobie contenait un chapitre « Banlieues ». Ce chapitre se proposait de faire le point sur la spécificité de l’homophobie dans les « banlieues » françaises. Un groupe de travail « Banlieue » s’est réuni de 2004 à 2008, chargé de la rédaction du chapitre correspondant au sein du rapport annuel. Les données sur lesquelles se basaient les rédactrices/eurs étaient d’une part les témoignages (appels, e-mails, courriers) reçus par l’association, et d’autre part une enquête par questionnaire (diffusé par Internet) sur « l’homophobie en banlieue » dont les résultats finaux n’ont jamais été publiés. Le matériel mobilisé par Franck Chaumont dans les médias, se référait ainsi aux statistiques produites par SOS homophobie dans son rapport annuel de 2006.

Le rapport annuel étant principalement adressé à des journalistes ainsi qu’à des politiques, son contenu ainsi que sa forme se doivent d’être aisément abordables. Il s’agit donc de traduire les données récoltées dans un langage qui puisse être mobilisé par des journalistes, des administrations, des femmes et des hommes politiques.

« Les journalistes ! Les journalistes aiment ça, ça leur permet d’aller vite, ça leur permet de mettre un petit graphique à côté de leur petit texte. Nous demandent ça également les hommes politiques… ‘‘Chez moi, y a des appels de chez moi ?’’, ‘‘Alors la Corse du Sud vous voyez, vous êtes en noir y a plein d’appels chez vous !’’. Ca les intéresse à ce niveau- là, ils voudraient ne pas apparaître en noir… » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

Ce passage de la donnée brute à la citation « prête à l’usage » est ainsi révélateur de plusieurs enjeux. Il s’agit d’une part de permettre aux interlocutrices/eurs extérieur-es une utilisation des données simple, rapide et efficace. Pour cela, il est impératif que la présentation graphique des données soit soignée (ici sous la forme de « camemberts »).

Les statistiques de SOS homophobie sont produites à partir des témoignages reçus, par courrier postal (une petite minorité), par e-mail, et pour la grande partie par appels téléphoniques sur la ligne d’écoute anonyme. La première étape consiste à entrer des paramètres dits objectifs dans une base de donnée établie à cet effet. Ces paramètres sont l’âge, le sexe, le lieu d’appel etc. L’anonymat des appels étant garanti, il n’existe concrètement aucun moyen d’assurer la véracité des informations que les appelant-es donnent aux écoutant-es. Le caractère relativement flou des précisions récoltées, notamment géographiques, rend l’indexation, première étape de la fabrication des statistiques, relativement compliquée et imprécise.

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* «  Et les appels sont répartis géographiquement aussi… c’est à quelle échelle ? Commune, département ?

* Non, non… on a pas ce degré de précision. Parce que nous par exemple, les témoignages qu’on reçoit par courriels, ceux-là pour le coup c’est vraiment spontanément, donc quand les gens ne cochent pas (…) et ils le font ou ils le font pas, on a pas les moyens… alors qu’à l’écoute on peut être un peu plus à la recherche de ces informations, donc demander à la fin « mais vous appelez d’où ? »… Donc y en a qui nous disent vraiment je suis dans le… mais y en a qui veulent pas nous dire ! Ils ont peur… donc on a beau leur dire « mais on fait un usage anonymisé » (Entretien avec Paul)

Une première distinction existe entre le lieu réel d’appel, et le lieu d’appel déclaré. Cette précision ne figure pas dans les rapports de l’association ou dans les légendes de ses tableaux. Or, c’est précisément sur la récolte de ces données-là que sera ensuite calculée la proportion d’appels en provenance « de banlieue ». Pour ce faire, tous les appels déclarant être passés de la couronne parisienne seront pris en compte. Par ailleurs, lorsque SOS homophobie parle de « banlieue, ce n’est pas dans son acception géographique mais bien dans ce que le mot peut évoquer en terme de zone cumulant des difficultés sociales, économiques, et regroupant des personnes souffrant d’exclusion et de pauvreté » [1].

Or, les données chiffrées utilisées pour établir les statistiques de cette « banlieue sociale » sont les mêmes données venant des « banlieues géographiques », qu’elles soient défavorisées ou riches. Ainsi, la définition de ce que signifie réellement « banlieue » varie selon que l’on parle du chiffre statistique brut (calculé en fonction des appels en provenance des banlieues dans le sens géographique du terme) ou du chiffre politique, qui lui fera référence uniquement aux « banlieues défavorisées ».

Ces deux premiers glissements témoignent de la difficulté réelle de produire des chiffres qui tiennent, [2] sur la question de l’homophobie en banlieue. De plus, une fois les données d’un appel indexées se pose la question des « doublons ». Une personne peut par exemple appeler plusieurs fois et modifier quelques données pour ne pas être reconnue. Ses coordonnées entreront ainsi à plusieurs reprises dans la base de données et contribueront à renflouer les statistiques liées à son lieu supposé d’appel (s’il ne change pas), ou à une certaine spécificité de son histoire (problème familiaux, travail, etc). Un système de recoupement des données est censé neutraliser ce biais, mais la peur d’être identifié-e rend l’élimination des doublons relativement difficile.

Une fois l’année écoulée, les « co-référents » (les responsables) du rapport annuel impriment les fiches remplies et les distribuent par thèmes aux rédactrices/eurs. Chacun-e d’entre elles/eux a la charge d’effectuer ses propres statistiques. Elle/il dénombre ses fiches, compte le nombre de femmes, d’hommes, d’habitant-es de Paris, de province, etc… Ces calculs se font en autogestion, aucune formation statistique n’étant prévue par l’association :

« (…) et ça c’est le plus dur, hein, honnêtement… c’est pas l’analyse des fiches, ça c’est plaisant, mais là la partie statistique… c’est la partie la plus périlleuse ! Moi, normalement c’est des choses… pas de soucis ! 1 plus 1 grosso modo normalement ça fait 2 ! Et j’ai compté ! Et j’ai compté ! Et j’ai re re compté les fiches ! C’est un travail incroyable ! Je me disais mais c’est pas possible ! Il s’agit juste de faire un décompte, c’est mathématique, c’est pas possible… Franchement, je retombais jamais sur mes pieds (…) Y a pas plus objectif que ça quand même ! Alors je faisais mes petits tas. (…) fiche homme, fiche homme, fiche femme, hunhun 26, après, province, étranger, province, paris, étranger, ah tiens est-ce que c’est la même chose que celle-là ? Bon voilà ! Et tout ça c’était assez long, franchement, je n’en revenais pas qu’un travail à priori aussi mécanique puisse être aussi fastidieux et surtout aussi compliqué ! La partie statistique effectivement, c’est pire que tout ! Et quand on le fait, on voit aussi les limites de l’exercice… » (Entretien avec Paul, SOS Homophobie)

Le manque de sentiment de compétence de Paul est éclairant. En effet, l’incertitude liée au caractère anonyme des témoignages est bien renforcée par la pratique profane des statistiques. Le manque de formation aux outils statistiques associé aux difficultés techniques développées ci-dessus et au nombre relativement peu important d’appels reçus rend le processus de fabrication des statistiques sur « l’homophobie en banlieue » d’autant plus bancal.

*«  Et en Ile de France, les départements desquels les gens appellent le plus ? Y a une concentration dans certaines départements ou c’est…

* Nan… c’est difficile à dire ça… on rentre pas dans ces détails… Là, justement, on touche un peu aux limites de la chose… On a 1300 témoignages par année. C’est à la fois beaucoup et pas beaucoup… C’est peu, dans le sens où… est-ce que c’est significatif d’avoir reçu 30 appels de Paris, 15 appels de Ivry, 20 appels de Clichy, 18 appels de Seine St Denis… quand c’est ces proportions-là, ça va. Mais c’est pas ces proportions-là… globalement oui, par départements c’est dans ces eaux là, on peut se dire ouh, y a eu beaucoup d’appels des Bouches-du-Rhônes… mais est-ce que ça a du sens ? » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

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La collaboration entre Franck Chaumont et SOS Homophobie : échange de bons procédés et promotion mutuelle

SOS homophobie est citée lors d’une grande partie des interviews données par Franck Chaumont ou des sujets consacrés au livre. La plupart de ces références mobilisent un chiffre en particulier : 46%. Ce qui se réfère à ce chiffre, cependant, est tout à fait différent dans les analyses du rapport annuel de l’association et dans les articles et les émissions citant ce même rapport.

* Les Inrockuptibles, 29.09.2009, Hugo Lindenberg. « Pas de quartiers pour les homos. A deux pas des centres-villes, les jeunes gays et lesbiennes des cités vivent un enfer social. »

« (…) Réjouissons-nous alors que l’association SOS homophobie, qui relevait en 2005 que 46% des témoignages d’agressions physiques qu’elle recevait émanaient de banlieue, vienne d’être agréée par le ministère de l’Education nationale pour intervenir en milieu scolaire ».

* « C’est à vous », France 5, 29.09.09

Question spectatrice/eur : « Y-a-t-il plus d’homophobie dans les banlieues que dans les campagnes ? »
Franck Chaumont : Je sais pas s’il y en a plus. En tout cas ce que je sais, c’est qu’elle est beaucoup plus installée, comme si elle était institutionnalisée et qu’elle a un degré de violence supérieur. SOS homophobie a fait une enquête sur 4000 témoignages, 46% proviennent des cités et sur ces 46%, 50% proviennent de jeunes. »

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Informés par Franck Chaumont, la plupart des articles de presse laissent entendre que près de la moitié des témoignages relatant un cas d’agression physique ont lieu en « banlieue ». Si cette information ne fait qu’appuyer les propos qui composent le livre de ce premier, elle n’en est pas moins en inadéquation avec les chiffres publiés par SOS homophobie. Ainsi, ce ne sont pas seulement les biais restitués ci-dessus qui alimentent les représentations de la « banlieue homophobe », mais bel et bien une lecture infidèle des schémas et des analyses de l’association :

Graphique 1 : « Analyse » des témoignages déclarant venir des périphéries des grands centres urbains en France (essentiellement de Paris)

Les 46% cités apparaissent effectivement dans l’analyse consacrée aux « banlieues » de SOS homophobie. Cependant, l’analyse descriptive indique que ces 46% désignent la proportion des agressions physiques parmi toutes les formes d’agressions recensées « en banlieue » :

« Manifestations / profil des agresseurs : la majorité des appels cumulent insultes (78%), harcèlement (49%), menaces (43%) et agression physique (46%) du fait de jeunes agissant en bande (54%). Ici aussi, ces manifestations homophobes caractérisent la spécificité des agressions en banlieue et confirment les chiffres du rapport 2005.  » (Rapport annuel SOS homophobie 2006 p. 72)

Le glissement sémantique est le suivant. Les chiffres de SOS homophobie indiquent que parmi les témoignages émanant « de banlieue » (des riches comme des pauvres), 46 % d’entre eux faisaient mention d’une agression physique. La réception et le relais de l’information dans les médias indiquent que 46% des témoins évoquant des agressions physiques appelaient des banlieues. Or, le graphique 2 ci-dessous, en page 56 du même rapport annuel dont s’inspire Franck Chaumont (rapport annuel 2006) montre que 24% des appels témoignant d’agressions physiques émanent d’Ile-de-France.

Graphique 2 : « Analyse » des témoignages relatant des cas d’agression physique sur la totalité des appels reçus par SOS homophobie

Comme l’indique le sous-titre du graphique 1, le pourcentage de témoignages en provenance « des banlieues » se monte quant à lui à 3% (37 témoignages). Dès lors, il devient impossible que 46% des témoignages mentionnant une agression physique de l’ensemble des appels proviennent des 3% qui constituent la proportion des appels venant des périphéries des grands centres urbains. Les représentations de l’association sur les quartiers dits sensibles s’appuient sur une vision des statistiques basée sur l’idée d’exemplarité. Les 3% qui constituent les appels en provenance de « banlieue » sont tirées non seulement des statistiques, mais également des « analyses qualitatives » se basant sur les témoignages reçus. L’association est ainsi tributaire d’une vision selon laquelle « les quelques cas décrits (peu nombreux) [sont] supposés typiques. La société [est] pensée comme un tout, dans une perspective holiste : la connaissance d’un cas fournit celle du tout. L’exemple typique est supposé représentatif du tout si l’on a un contact personnel avec ce cas. » (Desrosières, 1989, 237).

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L’usage social des productions statistiques s’inscrit dans une histoire et un héritage long de ces instruments de mesure. Ces techniques évoluent et s’adaptent, mais sont intimement ancrées dans une certaine culture de la représentativité et de l’exemplarité. L’usage statistique des chiffres liés aux quartiers dits sensibles s’inscrit dans cette tendance. La preuve en réside dans le fait qu’il n’est jamais spécifié de quelle « cité » l’on parle, que ce soit dans les articles de presse, dans les rapports de SOS homophobie, ou dans les livres de Franck Chaumont. La question de l’anonymat et de la protection des sources n’entre pas seule en compte. Intervient également l’impression que les témoignages, tout comme leurs lieux de provenance, sont interchangeables et se valent à tous les points.

C’est grâce à une inversion plus ou moins subtile des termes composant une affirmation statistique que le 46% des appels de « banlieue » (3%) devient un 46% parmi tous les appels. Les productions de SOS homophobie ne sont pas fidèlement relayées par Franck Chaumont, ni par les journalistes qui l’interviewent. Cette information erronée ayant largement circulé par les réseaux télévisuels, radiophoniques, par la presse papier nationale comme régionale et enfin par Internet et les multiples blogs dont il regorge, la promotion du livre de Franck Chaumont a contribué à cristalliser et à quantifier la question de « l’homophobie en banlieue » en se basant sur des statistiques erronées. L’on connaît l’importance de « l’apparence de l’évidence et de la pleine vérité [ ] dans [la] sélection [des problèmes publics] ; ‘‘des faits froids et durs’’ et l’impression donnée d’une expertise technique sont de puissantes ressources pour construire des représentations dominantes » (Hilgartner et Bosk, 1988, 61).

Or, SOS homophobie ne semble pas s’offusquer de l’utilisation déviée de ses rapports annuels et de ses enquêtes. Aucun démenti ne sera publié à aucun endroit. Au contraire, la contribution de Franck Chaumont à la visibilité de l’association sera plusieurs fois saluée :

« Enfin notre association a été citée à deux reprises. Le 24 septembre90, Franck Chaumont était interrogé, lors de la sortie de son livre Homo-ghetto. Gays et lesbiennes dans les cités, sur la vie des homosexuel-le-s en banlieue. “ La communauté homosexuelle marche à deux vitesses, méfiance, insulte, violence, jusqu’aux passages à tabac et aux viols, les homosexuel-le-s vivent un véritable calvaire. ” Pour eux c’est la double peine car “ la communauté homosexuelle reproduit une discrimination à leur égard, ils sont fustigés dans leur cité et réduits à leur beuritude ou blackitude en centre-ville ” » (rapport annuel 2010, SOS homophobie, p. 110)

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Si l’association ne cite pas directement les passages faisant références à ses statistiques, elle ne les dément pas non plus. L’extrait choisi par SOS homophobie dans son rapport se poursuit quelques lignes plus bas :

* Le Nouvel Observateur, 24.09.2009, Propos recueillis par Marie Lemonnier, in « Homosexuels en banlieue. ‘‘C’est la double peine’’ ».

« (…) Les chiffres produits par SOS Homophobie en 2006 sont éloquents : il y a quatre fois plus d’agressions physiques homophobes en banlieue qu’ailleurs, 54% d’entre elles étant le fait de bandes de jeunes et 49% provenant de l’entourage immédiat. Comme le dit Majid, l’un de mes témoins, « c’est du trash, la vie des pédés dans les cités »

Ainsi, SOS homophobie participe à la construction de l’homophobie comme problème « des banlieues », d’une part par son silence concernant l’usage qui est fait de ses statistiques. D’autre part, elle participe à une logique d’homogénéisation de la catégorie « en produisant des chiffres sur l’ensemble des quartiers [qui] ont pour effet d’unifier, sous une seule bannière, une réalité hétérogène » (Tissot 2004, 57).

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En échange de la visibilité offerte par la promotion du livre, SOS homophobie rédige un communiqué de presse saluant sa publication et se positionnant dans la même ligne politique que lui [3], à travers l’emprunt des mêmes formules lexicales se trouvant dans le livre de Franck Chaumont, et l’utilisation des mêmes catégories telles que celles de « l’Etat républicain ». Comme Franck Chaumont, le communiqué désigne comme source d’homophobie des « traditions et […] interprétations religieuses archaïques ». Concernant la question des statistiques, leur énoncé, « ainsi le pourcentage d’agressions physiques émanant des banlieues s’élevait à 46 % des témoignages contre 12 % pour le reste du territoire », indique effectivement que l’information qui a circulé par la suite dans les médias n’était pas correcte. Si avant la parution d’Homo-ghetto, SOS homophobie avait déjà été sollicitée sur « l’homophobie en banlieue » par les journalistes, le « partenariat » entre les deux parties a permis une ouverture médiatique sans précédent à l’association. Il s’agit d’une collaboration négociée lors de deux rencontres plutôt informelles. Pour Franck Chaumont, il s’agissait d’une part de trouver un soutien institutionnellement légitime à ses propos :

« Aussi je citais beaucoup SOS Homophobie parce que c’est la seule association qui à un moment donné avait mené un travail sur les banlieues. Aucune association LGBT ne va dans les quartiers. C’est pas spécialement voulu, c’est le résultat de cette société à deux vitesses. Mais SOS homophobie est la seule association à travailler dans les quartiers donc je parlais beaucoup d’eux » [4] (Entretien avec Franck Chaumont)

D’autre part, cette rencontre lui permet de diffuser un appel à témoin sur le site de l’association. Franck Chaumont peut dès lors puiser au sein des rapports de SOS homophobie, association reconnue [5] par les institutions publiques et par les médias, une véritable rhétorique des statistiques, et une ligne dénonciatrice qu’il empruntera pour son propre livre. Du côté de SOS homophobie, cette collaboration est une réelle fenêtre d’opportunité. Si l’association occupe la place de référente principale pour les questions liées à l’homophobie, elle reste cependant à la recherche d’opportunités pour améliorer sa visibilité au sein de l’espace public. Ce partenariat avec Franck Chaumont était de ce point de vue très intéressant, puisqu’il impliquait que l’auteur cite les chiffres de SOS homophobie le plus souvent possible lors de ses apparitions médiatiques. De fait, la couverture médiatique dont a bénéficié l’association a été relativement étendue. L’attachée de presse en charge de la promotion du livre de Franck Chaumont, avait effectivement intégré la référence à SOS homophobie comme un argument de promotion du livre. Ainsi, l’association a pu largement bénéficier des stratégies de promotion du livre mises en place, notamment lors du début du lancement de la promotion.

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Notes de la partie 2

[1] SOS homophobie (2006), Chapitre « Banlieues », in Rapport Annuel, p. 73

[2] Au sens de DESROSIERES (1989), op. cit

[3] Communiqué de presse de SOS homophobie à la sortie du livre, in SOS homophobie (2006), p. 167.

[4] En réalité, SOS homophobie ne va pas dans « les quartiers ». Une enquête quantitative été lancée en 2004 par le « Groupe Banlieue » sous la forme d’un questionnaire sur Internet. Cette initiative a été relayée dans les médias.

[5] L’association entretien des liens entre autre avec le Ministère de l’Education Nationale pour l’agrément national lui permettant d’intervenir en milieu scolaire. Le Ministère de la Jeunesse et des Sports finance par ailleurs ces interventions dans une certaine mesure. Un véritable travail sociologique reste cependant à faire sur l’association et sur ses liens avec les institutions de l’Etat.

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Partie 3

Le déni de la stigmatisation

SOS homophobie est une association qui entretient des liens spécifiques avec les autorités publiques, les administrations et les médias. Si elle se tient à la disposition de personnes en difficultés à travers la ligne d’écoute anonyme, c’est également à ces structures-là que sont destinées ses productions. Le fonctionnement de ces dernières aura donc toutes les chances de peser sur le registre de discours de l’association.

L’apparition du « Groupe Banlieue » ne peut ainsi pas être appréhendée en dehors du contexte socio-politique qui plaçait les banlieues françaises sur le devant de la scène politique et médiatique en 2004 et 2005 [2]. Elle est tributaire d’un certain « cadrage » (Benfort et Hunt, 2001, 163-194) des questions liées aux banlieues qui se met en place dans ce contexte précis. SOS homophobie est une association dont l’un des buts est de faire reconnaître l’homophobie comme un problème public légitime et existant. Il est important pour elle de maintenir une certaine visibilité dans l’agenda politique dominant. SOS homophobie étant une structure relativement importante dans le champ associatif LGBT, il s’agit pour elle d’être considérée comme une interlocutrice crédible auprès de certaines institutions. A cette fin, il est nécessaire de s’adapter aux registres discursifs, aux grilles de lectures, aux inquiétudes légitimes qui circulent au sein des sphères influentes et dominantes. Il s’agit dès lors de s’interroger pour comprendre ce processus de cadrage :

« De quoi parlent les interlocuteurs et de quoi ne parlent-ils pas ? (…) Comment font-ils apparaître des sujets et des objets, des actions et des événements, des faits et des représentations et quel lien se met en place entre ce qui se donne à voir et à entendre dans la conversation et la situation des locuteurs ?  » (Cefaï, 2007, 558).

Car « certaines versions de la ‘‘réalité’’ ont un plus grand pouvoir que d’autres de définir et de décrire cette ‘‘réalité’’. (…) Ces traits de la structure contribuent à ‘‘ce que tout le monde sait’’, le caractère du ‘‘sens commun’’ ou du ‘‘tenu pour allant de soi’’ qui indexe la production du monde objectif dans l’expérience vécue  » (Gusfield, 2006, 21).

En d’autres termes, il est impératif de coller aux « sujets prioritairement discutés dans l’espace public (…) ou, plus précisément, [à] la hiérarchie des sujets les plus côtés dans chacune des arènes qui déterminent le cours de l’action publique  » (Blanchard, 2009, 24).

Cette stratégie permet de multiplier les apparitions dans les médias en s’adaptant aux rhétoriques les plus légitimes, et de faciliter en même temps l’accès de l’association aux administrations publiques, sources de financement et de stabilité institutionnelle. « Les banlieues », à ce moment-là, sont au cœur des sujets journalistiques, des reportages (Sedel, 2009), mais également des discours sécuritaires des forces de police ou des autorités publiques. Elles font l’objet de mise en place de réformes administratives. Par dessus tout, les questions « du sexisme » et de la « délinquance en banlieue » sont déjà des enjeux présents dans les débats publics (Sedel, 2009 ; Tissot 2007 ; Guénif-Souilamas 2004). Les enquêtes lancées, les thèmes abordés sont également subordonnés à l’agenda politique du moment. Ce dernier, définissant les objets prioritaires à traiter, définit également les projets qui seront les plus à mêmes à obtenir des financements et des aides.

C’est donc précisément à cette époque (en 2005), qu’est lancé un questionnaire informatique sur la question spécifique de « l’homophobie en banlieue ». Si le « Groupe Banlieue » n’a a priori pas obtenu de financement particulier pour cette enquête, cette dernière a été relayée à plusieurs reprises dans les médias. L’association contribue ainsi à élargir le répertoire discursif concernant « les banlieues » qui circule au sein des sphères médiatiques et politiques en y ajoutant la question de l’homophobie.

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L’enquête statistique constitue un langage à travers lesquels des informations circulent entre champs sans pour autant subir en apparence une modification trop importante. Très fortement liée à l’Etat dans son histoire (Desrosières 2000, 121-137), la discipline statistique constitue (avec par exemple le vocabulaire judiciaire) un langage couramment employé afin de décrire certains aspects des sociétés humaines. Sous leur forme la plus simplifiée, graphique, les chiffres statistiques sont rendus lisibles par des procédés d’homogénéisation et par certains choix techniques (comme celui de mettre en avant certaines variables et pas d’autres). Le langage statistique vulgarisé se plie volontiers à une lecture rapide et simple.

Le « Groupe Banlieue », les chapitres liés « aux banlieues » ainsi que les enquêtes à ce sujet ont disparu en 2008. Interrogé à ce sujet, un responsable actuel de SOS homophobie prend grand soin de se distancer.

* « Alors justement, j’ai vu que vous aviez un groupe banlieue…

* Nan. On a plus. C’était y a très longtemps.

* C’était y a très longtemps, c’était y a combien de temps ?

*C’était y a au moins quatre ans.

*Et vous savez pourquoi il a disparu ?

* Pas du tout. Je suis arrivé dans l’association après. Et j’ai vu effectivement dans les archives un jour un groupe banlieue qu’on avait eu à un moment donné, je ne sais pas ce qu’il est devenu, je ne sais pas pourquoi il s’est arrêté. Non, je peux pas vous dire.

* Ok. Vous savez pas les gens qui étaient dedans par exemple ?

* Pas du tout.

* Donc vous savez pas du tout l’histoire de ce groupe alors ?

* Non.

* OK. » (Entretien avec Noé, SOS homophobie)

A première vue, l’association semble avoir subi un certain glissement de position depuis le dernier chapitre du « Groupe Banlieue ». La suppression du groupe banlieue depuis « très longtemps » ainsi que celle du chapitre qui y était lié au sein du rapport annuel de l’association en serait la preuve. Les membres active/fs interrogé-es, à l’image de Noé, sont conscient-es du fait que la banlieue engage un certain enjeu et qu’il est nécessaire d’être prudent-es sur le sujet.

* Et j’ai vu que y avait une enquête de SOS en 2005 ou 2006, il y avait un groupe banlieue, c’est ça ?

* « Oui. Il y avait un groupe banlieue, mais il a pas duré (…) les gens qui s’occupaient de ça, c’était un noyau de 4, 5 personnes qui ne sont plus dans l’association… donc c’est tombé… les questions de banlieue… y a eu des réflexions, des comptes-rendus, mais pas plus que ça… ça aurait mérité, ça mériterait effectivement un sujet en soi, mais là on est pris un peu dans une… là, avant de s’attaquer à ça… y a une réflexion à mener. C’est-à-dire que on ne peut pas se jeter à corps perdu dans l’analyse des questions de banlieue dès lors qu’on isole… de mon point de vue hein, dès lors que l’on isole un terrain de recherche, en quelque sorte, on l’isole c’est-à-dire qu’on éteint la lumière tout autour et on ne met que ça en lumière. Et ne mettre que ça en lumière, pour nous qui sommes très sensibles à ces sujets-là, on risquerait de stigmatiser tel ou tel contexte, tel ou tel lieu. » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

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A l’instar de Noé, Paul semble conscient des limites de l’exercice. Il est délicat d’« isoler » la question de l’homophobie « en banlieue », car il existe des risques de stigmatisation. Se dire conscient-es de ses limites semble fonctionner au sein de SOS homophobie comme une façon de légitimer les actions entreprises par l’association. Au niveau statistique par exemple, reconnaître que les chiffres produits par l’association comportent certaines faiblesses et expliquer qu’il ne s’agit pas de pratiques professionnelles permet de se décharger en partie d’une certaine responsabilité liée aux effets potentiels de ces chiffres.

«  On a une statistique au niveau global, on a un paysage, un paysage en aquarelle, on a pas la précision d’une photographie. Et plus on rentre finement dans les détails, dans les calculs, moins la portée statistique des données est pertinente, on le sait. On sait les limites de tout ça… mais encore une fois, y a rien de mieux… moi j’ai fait de la science économique donc je sais comment les statistiques… ça m’amuse toujours ça parce que… ça n’est pas les statistiques qui sont dangereuses, c’est l’usage qu’on fait des statistiques, ce qu’on veut faire dire aux statistiques, et c’est là où ça peut devenir n’importe quoi… et nous on le sait. C’est-à-dire qu’on ne prétend pas faire dire à nos statistiques ce qu’elles ne disent pas. Mais on prétend quand même leur faire dire ce qu’elles disent. » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

Parallèlement à cet aveu de faiblesse, l’association signe un accord de collaboration avec Franck Chaumont, et ne dément pas les références erronées à des chiffres eux-mêmes déjà délicats de par leur processus de production. De même, la dissolution du « Groupe Banlieue » et du chapitre « Banlieues » du rapport annuel ainsi que la contribution d’Eric Fassin (2010) dans le rapport de 2010 [3] semblent fonctionner comme la caution d’une posture non stigmatisante envers les habitant-es de la périphérie parisienne. Pourtant, et si à partir de 2007, une partie du rapport n’est plus accordée aux « banlieues », le champ lexical utilisé pour désigner des agresseurs supposés « de banlieue » reste le même jusqu’à aujourd’hui : on parle encore et toujours de « jeunes » qu’ils soient « de banlieue », « de cité », ou « en bande ». Ainsi, s’il a subi quelques évolutions, le discours de SOS homophobie reste cependant le même qu’en 2005 et 2006 sur le fond.

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« Etre gay ou lesbienne en banlieue, est-ce plus difficile qu’ailleurs ? Ce n’est pas pour stigmatiser la banlieue que nous nous posons cette question mais bien parce que nous avons remarqué que l’homophobie dans les banlieues avait des caractéristiques propres. (…) Les données analysées dans ce chapitre ne représentent que 3% des témoignages reçus par SOS homophobie en 2005, mais leur teneur justifie que nous consacrions un chapitre de ce rapport annuel à ce sujet  » (Introduction du chapitre « Banlieue » du rapport annuel 2006 de SOS homophobie)

Alors qu’elle verbalise et met en avant la volonté de « ne pas stigmatiser », l’association mobilise un certain registre lexical qui fonctionne en terme d’âge, de religion ou de race. A travers ses rapports et ses communiqués de presse, elle contribue à reproduire les représentations circulant sur les « habitant-es des banlieues ». Ce registre lexical s’illustre par exemple par le communiqué de presse commentant l’agression de deux lesbiennes à Epinay-sous-Sénart dans la cité des Gerbaux dans l’Essonne, le jeudi 2 juillet :

« Nicolas Sarkozy avait pourtant, parmi ses nombreuses promesses, affirmé qu’il remettrait les valeurs de la République au sein des cités. Pourtant, force est de constater une fois encore que ce sont des jeunes, imbibés de discours religieux sexistes, machistes et homophobes, qui font la loi dans certains quartiers. Où sont les valeurs laïques de la République ? Les discours et les pratiques religieuses intolérantes se développent à une vitesse inquiétante dans certaines banlieues. De multiples lieux de cultes divers et variés se développent dans l’indifférence des autorités, épandant un terreau d’intolérance et de haine notamment vis à vis des femmes et des homosexuel-le-s. »

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Afin de réussir à faire tenir harmonieusement des positions qui semblent pour le moins opposées, une des stratégies mises en avant dans les rapports de 2005 et 2006 (dont le président actuel cherche à se distancer), est d’expliquer que si l’homophobie n’est peut-être pas plus grande « en banlieue » qu’ailleurs, elle se manifeste néanmoins avec plus de violence.

« Il n’y a peut- être pas plus d’homophobie en banlieue qu’ailleurs, mais en tout cas elle s’y exprime avec plus de force et de virulence » (rapport annuel SOS homophobie 2006, p. 74)

* Le fait que vous interveniez dans des milieux plutôt défavorisés vous pensez que c’est dû à quoi ?

* « D’une part, peut-être que les manifestations d’homophobie sont plus éclatantes et que donc de la part de l’équipe pédagogique il y a une conscience plus grande de la nécessité d’intervenir. Ca veut pas dire que y a plus besoin dans ces établissements-là que dans certains établissements parisiens où l’homophobie peut être beaucoup plus larvée, beaucoup moins visible et éclatante et spectaculaire d’une part. (…) Je pense vraiment que c’est parce que les manifestations de l’homophobie ne sont pas les mêmes. Mais comme on a très souvent cette image qui est assez fausse qu’il y a plus d’homophobie en banlieue que dans les villes… c’est faux. Les témoignages le prouvent et ça rejoint d’ailleurs les propos d’Eric Fassin, c’est parce que l’homophobie dans les cités est beaucoup plus éclatante, beaucoup plus marquée de façon visible qu’elle est considérée comme plus présente, alors qu’en réalité on a dans nos témoignages à nous à SOS homophobie autant de témoignages quand ça concerne Versailles ou St Denis, le centre de Paris ou le 20e arrondissement, enfin je veux dire… » (Entretien avec un responsable de SOS homophobie)

Ce mécanisme est particulièrement éclairant lorsqu’il s’agit des interventions en milieu scolaire (IMS). Une des stratégies de distanciation par rapport à la « stigmatisation » se situe ainsi dans le fait de parler de la forme de l’homophobie. Tout en ne posant pas explicitement une hiérarchie entre les typologies d’homophobie décrites, ce qui reviendrait à « stigmatiser », l’association les différentie par leur caractère plus ou moins « flagrant », « éclatant », ou « violent et virulent ». Le nombre d’interventions en milieu scolaire, plus élevé dans des milieux plus défavorisés est ainsi souvent repris comme symptôme d’une forme d’homophobie plus flagrante pour ne pas dire plus grande.

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«  Alors en fait on a eu de la chance, on a jamais eu à démarcher. Pour l’instant. Y a eu suffisamment de bouche à oreille et on a été suffisamment visibles pour que ça soit systématiquement les établissements [scolaires] qui nous contactent de leur propre chef. Ca peut être des profs, des documentalistes, des infirmiers, des infirmières, des CPE, des proviseurs, » (Entretien avec Noé, SOS homophobie)

Pour Noé, les demandes plus nombreuses en provenance de lycées et de collègues situés dans des quartiers moins favorisés seraient le signe d’une homophobie plus flagrante. Le recours aux interventions de SOS homophobie est ainsi considéré comme un marqueur du degré d’homophobie présent, ou du moins du type d’homophobie. Dans cette optique, plus certaines catégories d’établissements font recours à l’association, plus leurs élèves seraient sujet-tes à des formes d’homophobie « virulentes ». Les établissements les plus demandeurs étant également les plus populaires, il en résulte selon cette logique que les formes d’homophobie virulentes interviennent dans les milieux les plus populaires.

Or on sait que les profils sociologiques des enseignant-es ainsi que du personnel pédagogique des établissements scolaire est directement déterminé par le type d’établissement par lequel elles/illes sont employé-es. Plus les écoles sont situées dans des zones socialement défavorisées, plus les enseignant-es qui y travaillent sont jeunes et précaires. « Par rapport aux lycées très ‘‘bourgeois’’, les établissements très populaires recrutent donc chaque année deux fois plus d’enseignants et, parmi ceux-ci, deux fois plus de très jeunes professeurs. La rotation du personnel s’accélère, par conséquent, régulièrement lorsque l’on descend la hiérarchie sociale des établissements, en même temps que s’accroît de façon considérable la part prise par les plus jeunes enseignants dans les arrivées » (Léger, 1981, 558). Si plus jeune et plus précaire ne signifie pas automatiquement plus sensibilisé-es aux questions liées à l’homophobie, l’âge, l’orientation politique des enseignant-es, leur profil sociologique, en somme, ou leurs représentations concernant « l’homophobie en banlieue » influe directement sur l’intérêt pouvant être porté aux interventions en milieu scolaire. Il devient dès lors incontournable de prendre en considération le profil sociologique du personnel pédagogique afin de comprendre la distribution dans l’espace urbain des interventions en milieu scolaire de l’association. Une telle démarche permet de rompre avec l’idée de sens commun selon laquelle l’association intervient aux endroits où l’homophobie serait effectivement un problème plus important qu’ailleurs.

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Conclusion : une crédibilité institutionnelle et ses effets

Les membres de SOS homophobie sont dans une certaine mesure conscient-es des limites des statistiques produites par leur association. Dans certains cas, comme chez Paul, cet aveu de faiblesse est associé à une certaine réflexivité quant à la composition sociologique des membres de l’association et des risques d’ethnocentrisme dans la volonté d’étudier « l’homophobie en banlieue ». Ces doutes s’arrêtent cependant à la table d’entretien, et ne transparaîtront jamais dans l’utilisation médiatique et politique des chiffres et des rapports annuels de l’association. Ces remises en question contrastent sensiblement avec la manière dont SOS homophobie est mobilisée dans les médias.

Si le chiffre statistique est bricolé et branlant, sa quantification, son indexation, sa mise en page puis sa diffusion le dotent d’un vernis de scientificité, de sérieux, et contribuent à renforcer la crédibilité de l’association auprès des interlocutrices/eurs légitimes qui peuvent à leur tour contribuer à sa stabilité, voir à son agrandissement. Par l’intermédiaire d’un acteur dont la promotion du livre dépend en partie de l’existence des statistiques, les glissements heuristiques qui accompagnent la vie du chiffre politique contribuent à renforcer l’existence de la question de « l’homophobie en banlieue » comme pertinente, actuelle et urgente.

* « Est-ce que vous avez des sollicitations de la part de médias ?

* Oui. Parce que c’est le seul document qui existe aujourd’hui en France qui produit des statistiques sur les formes d’homophobie en France, et du coup c’est le seul document sur lequel tout le monde s’appuie pour les chiffres. Et on est la référence, et c’est triste à dire d’ailleurs, parce qu’on est pas une référence institutionnelle du tout. Enfin, c’est tant mieux pour nous, je veux dire, mais on aimerait que les pouvoirs publics ou la police, ou j’en sais rien, les personnes qui sont dans les institutions administratives puissent produire des chiffres réels, parce que nous on se base sur les témoignages qu’on a, mais toutes les victimes ne témoignent pas, donc c’est la face émergée de l’iceberg, et… voilà. Mais c’est le seul document qui existe du coup c’est la base… c’est celui qui est utilisé pour… je sais pas, là y a M. O qui vient de nous demander d’utiliser nos chiffres pour les mettre, les ministères utilisent nos chiffres, les autres associations se basent sur nos chiffres, et les médias se basent sur nos chiffres. Donc on publie le 17 mai, journée mondiale de lutte contre l’homophobie, et en général on le publie une ou deux semaines avant pour la presse, le temps de potasser un peu. » (Entretien avec Noé)

La torsion du chiffre est rendue d’autant plus aisée qu’elle n’émane pas directement des responsables ou des membres de l’association, mais d’un tiers (l’auteur) qui s’en fait le relais. La crédibilité institutionnelle et publique de l’association laisse ensuite la place à celle des journaux (ou des médias en général) qui relaient l’information. A partir de ce moment, le chiffre n’est plus lu dans le rapport annuel de l’association, mais entre les pages d’un journal connu et reconnu (tels que Le Nouvel Observateur, Marianne, etc…). Désormais, ce n’est plus tant SOS homophobie qui déclare que « 46% des agressions physiques homophobes proviennent de banlieue », mais le média qui relaie cette information. Ainsi, SOS homophobie, profitant de cette aubaine publicitaire, ne relève pas le glissement sémantique du sens de ses chiffres qu’elle contribue par son silence à rendre « vrais » et à cristalliser.

La naissance des statistiques comme méthode d’observation et de mesure des populations est intimement liée à l’histoire des Etats. Desrosières distingue dans la construction sociale des statistiques, les étapes de la qualification et de la quantification. « Pour compter ou mesurer des objets, il faut les identifier et les qualifier au préalable, ou définir des étalons de mesure à partir de propriétés qualitatives  » (Desrosières, 1995, 14). Cette première étape, «  issue plutôt du droit, de la vie administrative, de la médecine, construit des classes d’équivalence, des catégories, et affecte des cas singuliers à celles-ci à travers des jugements, des décisions, des diagnostics ou des procédures de ‘‘codage social’’ (Thévenot 1983) ».

Une fois le contour de ces éléments dessinés, l’on peut dès lors leur associer des chiffres. Ceci illustre relativement bien le phénomène de qualification puis de quantification qui a donné sens aux notions de ‘‘banlieues’’ ou de ‘‘quartiers sensibles’’. Sylvie Tissot (2004 ; 2007) a montré comment les pratiques de certains statisticiens travaillant en collaboration avec les autorités publiques ont contribué à l’apparition de la catégorie des quartiers dits sensibles. Cette opération a ainsi ouvert la voie à la production, sur la même catégorie, de toutes sortes de statistiques, qu’elles soient menées par des institutions liées à l’Etat ou par des associations qui en sont plus éloignées mais qui restent tributaires des pouvoirs publics, telles que SOS homophobie.

Pour comprendre comment s’installent certaines représentations de la sexualité, il s’agissait ici d’étudier le processus par lequel une grille de lecture particulière de l’homophobie désignant les quartiers dits sensibles et leurs habitant-es comme étant plus homophobes que celles et ceux des centres villes français, en vient à s’installer au sein des discours médiatiques et politiques. Pour cela, cet article s’intéresse à la production de chiffres statistiques largement relayés dans le champs médiatique qui participent à la construction de cette grille de lecture de l’homophobie. J’ai montré qu’au-delà des modes de production des statistiques (qui peuvent être délicats), c’est avant tout l’usage politique qui en est fait qui est primordial dans la construction de certaines questions en véritables enjeux publics. Dans ce cas, l’importante « erreur » de lecture de Franck Chaumont, le manque total de réaction de la part de SOS homophobie, le relais massif de ces informations erronées par les médias et finalement le fait que leur véracité et leur pertinence ne soit à aucun moment interrogée, montrent à quel point cette grille de lecture de l’homophobie en termes culturalistes et racisés façonne d’ores et déjà les visions dominantes et légitimes des rapports à la sexualité en France.

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BIBLIOGRAPHIE

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* BENFORT Robert, HUNT, « Cadrages en conflit. Mouvements sociaux et problèmes sociaux », in Cefaï D., Trom D. (dir.), Les formes de l’action collective, Paris, Editions de l’EHESS, 2001, pp. 163-194.

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* DESROSIERES Alain, « Classer et mesurer : les deux faces de l’argument statistique », in Réseaux 13 (71), 1995, pp. 11-29.

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* GUENIF-SOUILAMAS Nacira, MACE Eric, Les féministes et le garçon arabe, Paris, Editions de l’aube, 2004.

* GUSFIELD Joseph, La culture des problèmes publics. L’alcool au volant : la production d’un ordre symbolique, Editions Economica, 2006.

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* SEDEL Julie, Les médias et la banlieue, Paris, Editions Le Bord de l’eau. SOS homophobie (2006), Chapitre « Banlieues », in Rapport Annuel, 2009, pp. 73-80

* TISSOT Sylvie, « Identifier ou décrire les ‘‘quartiers sensibles’’ ? Le recours aux indicateurs statistiques dans la politique de la ville » in Genèses 54, 2004, pp. 90-111.

* TISSOT Sylvie, L’Etat et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil, 2007.

* VOLPP Leti, « Quand on rend la culture responsable de la mauvaise conduite », in Nouvelles Questions Féministes, 25 (3), 2006, pp. 14-31.

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Notes

[1] Voir les rapports 2005 et 2006 de SOS homophobie. Les rapports sont disponibles sur le site Internet de l’association.

[2] Il faudrait faire tout une enquête sociologique sur le « Groupe Banlieue » de SOS homophobie pour
mieux comprendre le rapport de l’association aux « banlieues ». Travail que je n’ai pas pu effectuer ici, faute de temps et d’espace.

[3] Eric Fassin intervient dans le rapport 2010 de SOS homophobie sous la forme d’une page d’opinion placée au début du rapport : « Le point de vue d’Eric Fassin ». La fin de son intervention met le doigt sur certains mécanismes de stigmatisation de classe. Cette intervention, hautement légitime pour les dirigeant-es de l’association, contribue à leur donner le sentiment d’aller à l’encontre de cette stigmatisation que dénonce l’intellectuel dans sa contribution : « (…) Mais il faut mettre en garde contre les effets pervers de cette norme nouvelle : l’homophobie n’est-elle pas surtout illégitime dans des groupes sociaux illégitimes ? C’est un peu comme le racisme : l’homophobie, c’est les autres ! La lutte contre l’homophobie apparaîtrait alors comme l’instrument d’une stigmatisation des classes populaires et des jeunes des banlieues. Le risque, c’est qu’en retour l’homophobie soit brandie comme une arme de résistance au racisme (de classe). Oublier l’homophobie “distinguée” pour ne dénoncer que l’homophobie “ vulgaire ”, c’est donc entrer dans un cercle vicieux, qui alimente l’homophobie au moment de la combattre »

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[actu] Souvenirs souvenirs (Coming-out d’un flic gay) https://depavage.noblogs.org/post/2015/01/11/actu-souvenirs-souvenirs-coming-out-dun-flic-gay/ Sun, 11 Jan 2015 05:13:01 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=817 Continuer la lecture →]]> Publié enofficer pig - Copie janvier 2015 par l’Obs

Il aimait la « chasse », l’adrénaline, était devenu policier par vocation. Mais Michel Lapierre est gay : dans ces années-là, même après mai 1968, c’était « interdit ». Il a dû quitter l’uniforme à contre-cœur en 1977, à la suite de son coming out.

Aujourd’hui âgé de 66 ans, l’ex-policier a choisi de se raconter dans un livre où il revendique, en titre, Le droit à l’indifférence racontant avoir fait son « coming out chez les flics ».

Michel Lapierre a vécu et grandi à Lyon au sein d’une famille unie, avec une mère « aimée et aimante », le père étant décédé lorsqu’il avait dix ans.

La police s’est imposée car, dit-il, « j’étais très tôt un épris de justice, je ne supportais pas un vol de billes ». Ses maîtres d’école le voient « futur gendarme », lui rêve de Maigret et réussit à intégrer la police par la petite porte, à la faveur de recrutements massifs, en 1970.

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« J’AI TOUT FAIT POUR LE CACHER »
Il se fait vite remarquer jusqu’à traquer le fameux « gang des Lyonnais » ou courir après des voleurs en série âgés d’à peine 16 ans « qui auraient pu finir par tuer ». « C’était l’époque des grands flics, des anciens qui prenaient les jeunes sous leur coupe, j’ai tout aimé, j’étais toujours le premier sur le terrain et sur les planques », raconte-t-il.

Mais l’expérience, à Lyon puis Annecy, a été « trop courte », dit-il, « à peine onze ans ». Parce qu’homosexuel. « Vu mon éducation et le fait que je voulais être policier », se souvient-il, « c’était exclu, c’était un interdit ». « J’ai tout fait pour me le – et leur – cacher, je refusais d’analyser la chose, j’ai connu et aimé des femmes mais il n’y avait rien à faire, j’étais attiré par les beaux garçons… »

Il le dissimule en jouant les « gros bras » et les boute-en-train. Il donne le change et, bien intégré, commence à s’en ouvrir à deux ou trois collègues qui l’acceptent. Plus ou moins: « Cela a commencé à se savoir », rapporte l’ex-policier.

RAFLES DANS LES MILIEUX GAYS
Un jour de 1977, il est convoqué par son « patron »:

– P’tit, j’ai appris que t’étais pédé…
– Oui et alors?
– Tu serais marié et tu aurais des maîtresses, j’en aurais rien à foutre, mais ça je te le pardonne pas, tu me donnes ta démission.

Lapierre résiste. Mais doit vite céder face aux quolibets, aux sous-entendus dans une atmosphère insupportable. Il quitte la police. Sonné : « mon rêve, mon monde se sont écroulés ».

Il évoque une anecdote lourde de sens pour résumer, selon lui, le contexte : « À l’époque, un commissaire s’était fait draguer par un petit jeune. Les jours suivants, il a organisé des rafles dans les milieux homosexuels, j’étais pas fier! Et mal à l’aise avec nos clients ». « On pouvait alors mettre n’importe qui en garde à vue. Ils ne se sont pas gênés ! », ajoute-t-il.

« Ma sexualité m’a enfermé dans un carcan dont je n’ai jamais su et pu sortir », résume-t-il de sa vie cachée.

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« NE PAS SE TAIRE »
Il dit aujourd’hui que « les lois et les mentalités ont changé » dans la police « et fait évoluer les choses » mais « il y a toujours deux ou trois cas de discriminations par an ». « C’est sûr que j’agirais autrement aujourd’hui, j’aurais été mieux écouté », dit-il.

Comme, par exemple, de Danielle Thiéry, l’une des toutes premières femmes ayant accédé au grade de commissaire divisionnaire de police, en poste notamment à Lyon. En retraite, auteure de polars à succès, celle qui affirme souvent avoir dû « pousser les portes » dans la police « parce que femme », juge l’histoire de Lapierre « édifiante ».

C’était « en 1977 », écrit-elle en conclusion du livre, après mai 1968 « où le mot liberté étourdissait les plus réservés d’entre nous ». « Le temps ne fait rien à l’affaire, les vieux démons ne meurent jamais », assure-t-elle. Il faut « faire du bruit, ne pas se taire ».

Le droit à l’indifférence, coming out chez les flics, éditions Michalon. Sorti le 8 janvier 2015.

Presse fétichiste de l’uniforme. Avec AFP
 
 
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[actu] Du rainbow bleu-blanc-rouge au Bleu Marine de Le Pen https://depavage.noblogs.org/post/2014/12/17/actu-fn/ Wed, 17 Dec 2014 02:38:32 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=785 Continuer la lecture →]]> arton587-47a99Alors que le coming-out prétendument non souhaité du cadre Front National Florian Philippot fait blablater tous les médias, Sébastien Chenu, ancien secrétaire national de l’UMP en charge de la culture, et cofondateur du mouvement LGBT GayLib a rallié le mouvement de Marine Le Pen. Un autre transfuge de la droite qui rejoint l’extrême-droite, Julien Odoul, a lui posé pour le magazine gay Tétu. Les fausses polémiques continuent au FN dont l’électorat s’accroît aussi chez les lgteubés…

 

« L’homonationalisme est une forme de nationalisme qui prend appui sur l’accès des homosexuels à quelques droits et à une plus grande visibilité dans les pays du Nord, pour prouver une supériorité civilisationnelle de ces pays. L’homonationalisme est un phénomène aux facettes multiples, et c’est un des exemples de la domination blanche occidentale sur le reste du monde. » [Chronik de nègres invertis]

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Le cofondateur de GayLib Sébastien Chenu rejoint Marine Le Pen

Source média mainstream Les Inrockuptibles 11/12/2014

C’est une nouvelle qui a surpris pas mal de monde, y compris au sein du Front National, parti rattaché au Rassemblement Bleu Marine. L’adhésion au RBM de Sébastien Chenu, fervent défenseur de la cause gay, et ancien cadre de l’UMP en fait même railler certains. D’autant plus que ce jeune consultant en communication est pressenti pour diriger le Collectif culture que veut lancer Marine Le Pen en décembre.

Favorable au mariage pour tous

Le journal d’extrême droite Minute, qui a révélé l’information mercredi soir, ne semble pas ravi de ce nouveau venu sur les rangs du RBM. L’hebdomadaire d’extrême-droite note l’implication de Sébastien Chenu dans le mouvement GayLib, aujourd’hui associé à l’UDI. “Un ‘lobby homosexualiste’ et communautariste”, l’aurait-on qualifié auprès des membres du FN, rapporte Minute. Mais si Sébastien Chenu ne fait aujourd’hui plus partie ni du bureau, ni du conseil d’administration de GayLib, il reste favorable au mariage pour tous, que Marine Le Pen, elle, souhaite abroger. En pleine campagne présidentielle pour 2012, ce conseiller national de l’UMP cosignait avec cinq autres membres du parti une tribune appelant Nicolas Sarkozy à se prononcer pour le mariage des homosexuels. De quoi déranger, déjà à l’UMP. Alors qu’en sera-t-il au Front National ?

Cette annonce provoque déjà de “vives oppositions” au sein-même du parti d’extrême-droite, assure Minute, qui dénonçait il y a peu, rappelle-t-il, “le lobby gay au Front National”. 

“De plus en plus d’anciens UMP nous rejoignent”

Cette nomination en ravit néanmoins certains. Pour Gilbert Collard, député du Rassemblement bleu Marine interrogé par Le Point, la venue de cet ancien de l’UMP est la “preuve de l’ouverture du RBM” :

“De plus en plus d’adhérents UMP nous rejoignent.”

En effet, lors des dernières élections municipales notamment, de nombreux élus du parti présidé aujourd’hui par Nicolas Sarkozy choisissaient de rejoindre les listes FN ou RBM, révélait alors Le Point. Quelques mois plus tard, Marine Le Pen choisissait l’ancien responsable du RPR Philippe Martel pour présider son cabinet. Et c’est sans compter les sympathisants de l’UMP qui se montrent favorables à des alliances entre les deux partis.

Président du Collectif culture

L’arrivée de Sébastien Chenu aurait un but bien précis : diriger le Collectif culture qui devrait être lancé ce mois-ci. Après Audace (pour les jeunes actifs), le Collectif Nouvelle Ecologie et Racine (pour les lycéens et enseignants), le Rassemblement Bleu Marine veut multiplier les collectifs thématiques. Des sortes de “laboratoires d’idées”, décrivent leurs membres, qui se réunissent pour travailler à l’élaboration du programme de Marine Le Pen de 2017. “Dans les faits, ce sont des coquilles vides qui ne répondent qu’à un impératif d’affichage”, persifle un cadre frontiste.

Dans les années 90, le parti frontiste avait déjà tenté de séduire un nouveau électorat en créant des “syndicats FN”. Un “FN -Police”, un “FN -RATP” ou encore un “FN -Poste” verront ainsi le jour, mais seront rapidement interdits par la justice en raison de leur nature politique. En 1989, un “Conseil scientifique” sera même créé par Jean-Yves Le Gallou pour séduire les milieux universitaires.

On ne connaît pas encore les objectifs précis de ce nouveau Collectif culture mais il se basera certainement, comme les autres, sur la préférence nationale et le patriotisme dans le domaine culturel. Un thème en parfaite adéquation semble-t-il avec les compétences de Sébastien Chenu, qui à l’UMP, s’occupait du bureau de l’“exception culturelle”.

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Du magazine gay Têtu au Front national !

  par le massmédia cathophile Valeurs actuelles.

Transfert. Ancien adhérent de l’UDI, Julien Odoul vient d’être débauché par le Front National, où il travaille au cabinet de Marine Le Pen. L’homme assume son passé – il a posé en couverture du magazine gay Têtu – et se défend de tout communautarisme.

Un parcours au centre

Julien Odoul a commencé sa carrière politique entre 2009, où il travaille pour le centriste André Santini jusqu’en 2011, avant de devenir secrétaire général du groupe UDI au conseil général de Seine-Saint-Denis. En septembre 2014, il rejoint le cabinet de Marine Le Pen, pour devenir adjoint de Philippe Martel, le chef de cabinet de la présidente du FN. C’est Marion Maréchal-Le Pen, qu’il a rencontrée lors des universités d’été du FN à Marseille, en 2013, qui lui a présenté la présidente du parti. Julien Odoul l’affirme : «Marine Le Pen est la seule alternative pour 2017, c’est elle qui arrive à rassembler les patriotes». Il se définit volontiers comme « souverainiste, anti fédéraliste et étatiste ».

Il assume son passé, et même d’avoir posé pour… Têtu

Julien Odoul se défend d’un quelconque communautarisme, bien qu’il ait posé, plus jeune, pour le magazine gay Têtu: «Comme beaucoup de monde, j’ai fait du mannequinat pour payer mes études» confie-t-il à Valeurs actuelles. « J’ai passé des castings, dont un pour Têtu. Mais que les choses soient claires : je n’ai pas de revendication communautariste. Je ne suis pas gay, d’une part, pas communautariste, d’autre part. Et contrairement à ce qui a été dit. Je ne suis pas un militant LGBT. »

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Florian Philippot: «Le FN n’est ni gay friendly ni l’inverse, il est french friendly»

Florian Philippot, vice-président du Front National, a dénoncé lundi une «atteinte gravissime à (sa) vie privée» après la publication de photos le montrant en compagnie d’un homme présenté comme «son ami», et assuré qu’il n’était «pas du tout» difficile de se dire homosexuel au sein du FN.

«Traqué» pour «des raisons bassement matérielles, de fric»

«Je suis en colère parce que j’ai été victime -je ne suis pas le premier- d’une atteinte gravissime à ma vie privée», a déclaré Florian Philippot sur France Inter.

«Quelle est cette société où on peut être traqué, pisté plusieurs jours, pris en photo à son insu, des photos livrées au grand public, sans votre accord bien évidemment ? C’est une dérive qui me semble très grave, une sorte de fuite en avant vers une américanisation à laquelle on avait échappé», a dénoncé le vice-président du FN selon qui «ces magazines de presse torchon» font «cela pour des raisons bassement matérielles, de fric».

Closer a publié vendredi sur quatre pages des photos de Florian Philippot, à Vienne en compagnie d’un «journaliste de télévision» dont le visage est flouté. L’eurodéputé a annoncé qu’il portait plainte.

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Le FN ni «« gay friendly » ni l’inverse. Il est « french only »»

«J’ai toujours prôné une séparation stricte entre tous éléments, vie privée et engagement politique», a-t-il également déclaré, soulignant qu’il avait «condamné très clairement les photos de Julie Gayet et François Hollande» lors de leur publication par le même magazine.

Est-il difficile de se dire ouvertement homosexuel au Front National, dont le fondateur Jean-Marie Le Pen avait qualifié l’homosexualité d’«anomalie biologique et sociale» selon France Inter ? «Non, pas du tout. Il y a de tout au Front National, nous avons même cette chance de ne pas être dans une optique communautariste. Nous voyons des Français qui ont des convictions, une analyse politique, qui ne sont pas déterminés par je ne sais quel déterminisme social, sexuel, biologique», a répondu Florian Philippot.

«Si Marine Le Pen a fait tel ou tel choix -elle est contre le mariage pour tous, pour un pacs amélioré- c’est pour des raisons politiques», a-t-il assuré, expliquant que «le Front national n’est ni « gay friendly » ni l’inverse. Il est « french friendly ».»

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[actu] Parler de la sexualité redevient tabou à l’école https://depavage.noblogs.org/post/2014/12/07/sexualite-taboue-educationnationale/ Sun, 07 Dec 2014 01:43:37 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=731 Continuer la lecture →]]> 088Un enseignant d’un lycée parisien a été dénoncé par un syndicat de parents d’élèves pour son décryptage trop explicite de certaines œuvres littéraires.

Article du massmédia gay Yagg le 4 décembre.

Un prof gay témoigne : Parler de la sexualité redevient tabou à l’école

L’actualité récente montre que la «Manif pour tous» veut contrôler l’école et s’y infiltrer. Mais avant même que l’organisation homophobe soit parvenue à son but, «une chape de plomb est retombée» sur l’école, témoigne sur Yagg Damien, enseignant en français dans un lycée parisien (son prénom a été modifié). Ce professeur a eu la surprise d’apprendre qu’un syndicat de parents d’élèves avait envoyé un courrier à l’académie de Paris pour se plaindre de lui, après avoir évoqué les sous-entendus sexuels présents dans Manon Lescaut, œuvre jugée scandaleuse au XVIIIe siècle et à la dernière page du Père Goriot de Balzac.

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«DÉPASSER LES PRÉJUGÉS»
«On peut m’accuser de tout et n’importe quoi, on demande ma tête sans m’avoir rencontré parce qu’une élève dit que j’ai des propos tendancieux!», s’étonne Damien. Mais ce qui l’a le plus gêné dans cette affaire, c’est de ne pas avoir été protégé par l’institution scolaire: «En privé, l’inspectrice affirme qu’il ne faut pas castrer les textes, mais derrière, on n’a aucun soutien.»

Le quotidien de Damien est désormais fait «d’autocensure». «Auparavant, le 1er décembre, pour la journée de lutte contre le sida, je faisais un cours de vocabulaire, se souvient-il. Rapport bucco-génital, rapport anal, rapport vaginal, pénétration: des mots qui permettent aux élèves d’être en mesure de décrire leurs actes devant un médecin ou pour un test de dépistage. Ça se passait très bien. Mais maintenant, je ne le fais plus, parce que ça n’a plus de sens de prendre ce risque.»

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Le fait qu’il ait organisé des séances de théâtre au cours desquels il fait travailler les élèves sur leur respiration, notamment en s’appuyant sur le périnée – «Je leur expliquais qu’il est situé entre l’anus et la zone pubienne» – a aussi fait scandale. «Mieux respirer, ça les aide à mieux gérer leur stress, par exemple lorsqu’il faudra passer l’oral du bac de français, estime Damien. On est à l’école pour apprendre à dépasser les préjugés, mais maintenant, parler des fessées de Rousseau dans Les Confessions ou du désir charnel exprimé par Ronsard lorsqu’il écrit “Mignonne, allons voir si la rose”, je n’oserais plus le faire. Et de plus en plus de professeur.e.s se taisent sur la question de la sexualité.»

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IMPASSE SUR LES ŒUVRES D’AVANT-GARDE
Le mot «genre» étant devenu tabou dans les établissements scolaires, Damien fait désormais l’impasse sur les œuvres d’avant-garde qui explorent ce thème. «Tous les ans, en seconde, je faisais un cours sur les contraintes et les libertés, explique l’enseignant. Je les initiais à la façon dont le langage peut constituer une contrainte, mais que l’individu peut malgré tout être libre en créant sa propre langue au sein du langage codifié. Je leur présentais alors Anne Garréta, lesbienne et agrégée de grammaire, qui a écrit Sphinx, une histoire d’amour où le genre des protagonistes n’est pas dévoilé. Puisque le genre n’est pas marqué, je faisais réfléchir mes élèves à leurs projections, à la différence entre identité sexuelle et identité sexuée. Cette année, je ne l’ai pas abordé et des collègues m’ont d’ailleurs conseillé d’éviter cette œuvre.»

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«IL N’A QU’À PAS S’AFFICHER!»
Pour Damien, «on a d’un côté le mariage pour tous et le plan égalité, mais de l’autre une homophobie décomplexée et une liberté de parole réduite». Avec un élève qui lui a demandé rendez-vous et qui voulait visiblement évoquer la question de sa propre orientation sexuelle, Damien a été cash: «Je suis pédé, tu es pédé et on s’en fout». C’est la première fois que cet adolescent a pu parler de son homosexualité avec une personne adulte et il en a été soulagé, selon Damien, qui ajoute aussitôt: «Mais plus jamais je n’oserai faire ça, alors qu’on était dans un petit lycée de banlieue à l’époque. Les collègues diraient: “Il n’a qu’à pas s’afficher!” On vit dans une étrange et inquiétante situation, dans laquelle la parole est verrouillée, mais où on a droit à un psychodrame parce qu’on a donné un protège-cahier rose à un garçon. Mais l’école doit justement affirmer que oui, c’est possible pour un garçon.»

  Publié par Julien Massillon, massmedia Yagg
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[actu] Le Front National est-il « gay-friendly » ? https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/31/actu-le-front-national-est-il-gay-friendly/ Fri, 31 Oct 2014 02:01:11 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=501 Continuer la lecture →]]> poison_signAvec ce genre de (fausse) polémique, le FN manifeste à la fois son ouverture et son côté réactionnaire à propos de l’homosexualité, les médias lgbt s’empressent de relayer les photos et les tweets des gays frontistes qui seront, demain (et oui, la France est un peu à la traîne), l’incarnation de cette nouvelle (extrême) droite à la sauce hollandaise, tolérante à l’égard des homos pour mieux affirmer sa haine des musulmans qu’elle présente comme étant tous  rétrogrades, sexistes et homophobes. Déjà, des individus et des associations adhèrent… Homonationalisme et islamophobie font bon ménage !

Nancy: Pierre Ducarne, le militant FN qui dérange à la fois son parti et les associations LGBT

Publié par le mass-média national gay Yagg le 30 octobre 2014.

Pour Pierre Ducarne, l’affaire est close. Contactée par Yagg, la tête de liste du Front National à Nancy aux élections municipales de mars dernier, ne veut plus répondre sur «cette polémique qui a déjà fait assez de dégâts». La polémique? La proximité entre le militant FN et certaines associations LGBT inquiète à la fois son parti et d’autres associations LGBT.

Le 27 septembre dernier, lors de la Fête des associations de Nancy, la présence de Pierre Ducarne sur le stand du Kreuji (la maison des associations LGBT lorraines) avait fait tiquer l’association Equinoxe, déjà agacée notamment par les liens entre les dirigeants du Kreuji et la municipalité, en particulier le conseiller délégué aux écoles, Pierre de Saulieu, ex-représentant local de la «Manif pour tous», toujours proche de Virginie Merle-Tellenne et de son nouveau mouvement, «L’Avenir pour tous». Joint par Yagg quelques jours après la Fête des associations, le président du Kreuji Pascal Dabel avait démenti un quelconque rapprochement avec l’ex-candidat frontiste: «Pierre Ducarne est venu à notre stand en simple visiteur, avait-il affirmé, pour ma part je ne le connaissais pas. Il est passé, a salué des amis qui étaient présents. Mais Pierre Ducarne ne fait pas partie du Kreuji, nous sommes apolitiques».

Une version que semble confirmer le principal intéressé dans une réponse publiée sur Twitter début octobre et dans laquelle il écrit «assumer parfaitement le fait d’avoir été visiter le stand du Kreuji».

Le parti auquel appartient Pierre Ducarne a aussi vu d’un mauvais œil son attitude perçue comme un soutien à la communauté LGBT nancéienne – le militant «s’était même fait prendre en photo, enlacé avec un beau gosse et a posté le cliché sur Twitter en pied-de-nez aux sectaires», rapportait le journal d’extrême droite Minute.

La semaine dernière, Pierre Ducarne a reçu une convocation devant la commission des conflits du parti le 27 novembre prochain, rapporte L’Est Républicain. L’étudiant en droit aurait eu une «attitude communautariste» et aurait «proféré des insultes envers un dirigeant du FN». Selon L’Est Républicain, un échange entre lui et Bruno Gollnisch sur Twitter aurait mis le feu aux poudres. Le cadre du FN a en effet taclé dans un post de blog la présence du jeune candidat auprès de militant.e.s LGBT, qui lui a alors demandé de «respecter la vie privée d’autrui».

Hier en fin d’après-midi, Pierre Ducarne, qui précisait pourtant récemment (et encore dans le «droit de réponse» publié ci-dessus) avoir pris ses distances avec son parti, s’est réjoui qu’une solution ait été trouvée avec le FN:

Le Front National a en effet finalement renoncé à sanctionner son ex-tête de liste, estimant que Pierre Ducarne n’a pas soutenu «une association communautariste», un comportement qui aurait été jugé «contraire aux valeurs du parti». Toujours selon L’Est Républicain, le jeune militant, qui qualifie donc cet emballement de «malentendu», jure qu’«il n’y a pas de chasse aux homosexuels au FN».

Avant l’annonce du rétropédalage du Front National, l’association Equinoxe Nancy Lorraine s’est une nouvelle fois émue des liens étroits que le parti d’extrême droite tente de nouer avec les LGBT. Elle s’étonne depuis déjà plusieurs mois de voir le jeune militant FN manifester sa proximité avec les associations LGBT nancéiennes et s’est désolidarisée du projet du Kreuji. Elle dénonce aujourd’hui encore l’«opération séduction» mise en œuvre par le Front National «en direction des gays»:

«Avec “l’affaire Ducarne”, la pseudo entreprise de “dédiabolisation” frontiste cale sur ses contradictions internes, et le FN revient à ses fondamentaux: la détestation des minorités! Équinoxe rappelle une fois encore que le Front National a toujours été hostile aux revendications d’égalité des personnes LGBT, et, plus généralement, s’est toujours affirmé le fer de lance des combats anti-égalité. S’en étonner aujourd’hui relève d’une incroyable naïveté.»

L’association critique avec virulence le laisser-faire du Kreuji: «Les alertes d’Equinoxe concernant la tentative d’infiltration d’éléments d’extrême droite au sein d’associations gays nancéiennes se sont également avérées totalement fondées, même si les dirigeants FN la trouvent aujourd’hui trop voyante. (…)

 

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[actu] Il y a plus de 250 ans, la dernière exécution d’un couple homosexuel à Paris https://depavage.noblogs.org/post/2014/10/22/actu-il-y-a-plus-de-250-ans-la-derniere-execution-dun-couple-homosexuel-a-paris/ Tue, 21 Oct 2014 22:20:16 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=442 Continuer la lecture →]]>

sodomites_inquisition[Article publié le 18 octobre par les mass média à l’occasion de la pose d’une plaque sur le lieu de leur arrestation.]

Une nuit d’hiver 1750, un jeune artisan et un domestique sont surpris en plein acte de sodomie: ils seront condamnés au bûcher.

Près de trois siècles après, la Ville de Paris rend hommage samedi au dernier couple homosexuel exécuté dans la capitale.

Il est presque minuit ce 3 janvier 1750 lorsque Bruno Lenoir, un cordonnier d’une vingtaine d’années, et son partenaire d’un soir, Jean Diot, employé de maison de 40 ans, sont arrêtés, ivres, rue Montorgueil, au cœur de Paris.

Selon le procès-verbal de l’époque dressé par le guet, la police chargée des rondes de nuit, les deux hommes ont été vus «en posture indécente et d’une manière répréhensible».

D’ordinaire, ce type d’affaire se soldait alors par une simple remontrance, appelée «mercuriale». Eux auront droit à un traitement plus radical.

Après un séjour de six mois dans les geôles malfamées de la prison du Châtelet et un simulacre de procès, ils écopent de la peine maximale: la mort par le feu, place de Grève, l’actuelle place de l’Hôtel de Ville, qui servait aux exécutions et aux supplices publics sous l’Ancien Régime.

La sentence, pourtant conforme à ce que la loi réservait aux «sodomites» au milieu du XVIIIe siècle, «a étonné tout le monde par sa sévérité», explique Thierry Pastorello, historien et auteur d’une thèse sur l’homosexualité masculine à Paris aux XVIIIe et XIXe siècles.

«S’agissant d’une simple sodomie, c’est un cas unique au XVIIIe siècle, on a voulu faire un exemple», assure-t-il. A cette période, d’autres homosexuels avaient été jetés au feu pour ce motif, mais ils s’étaient rendus coupables de pédophilie et de trafic de jeunes enfants.

– ‘Un crime très banal’ –

Du jardin des Tuileries à celui du Luxembourg, en passant par les quais de Seine, «la vie sodomite était très développée à l’époque» poursuit M. Pastorello. «C’était un crime très banal. Les archives montrent que la police savait très bien ce qui se passait dans certains endroits chauds», notamment les guinguettes et cabarets «connus pour leur clientèle sodomite».

Outre l’acte, les deux hommes, de simple condition, ont eu le tort de ne pas être bien nés. «Ils étaient particulièrement fragiles sur le plan social, c’était plus facile de les condamner», estime M. Pastorello. «Les jeunes nobles surpris dans des parties fines dans les bosquets de Versailles étaient renvoyés dans leurs châteaux de campagne pour se faire oublier», ajoute-t-il.

Ce n’est qu’en 1791 que le code pénal abandonne le crime de sodomie entre adultes consentants. Et il faudra attendre 1982, sous l’impulsion de Robert Badinter, ministre de la Justice de François Mitterrand, pour que l’homosexualité soit dépénalisée.

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Via l’AFP, presse au service de la Loi.

 

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[actu] Dimanche : Manif pour tous ? https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/30/actu-dimanche-manif-pour-tous/ Mon, 29 Sep 2014 23:44:20 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=340 Continuer la lecture →]]>

Article du mass média Métro le 29.09

REVUE DES TROUPES – La manif pour tous, connue pour son combat contre le mariage homosexuel, manifeste une nouvelle fois dimanche prochain à Paris et Bordeaux. Et si le mouvement nie ses liens avec l’extrême droite, de nombreux groupuscules identitaires et nationalistes prévoient de marcher aux côtés des militants anti-mariage gay traditionnels.

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