Faux amis – Dépavage https://depavage.noblogs.org Dép' (pédés - "HSH", "homos", "gays"-) et luttes sociales >> Revue de presse, archives et contributions Thu, 02 Jul 2015 17:26:35 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 [actu] Maroc : les Femen, Aswat et la répression contre les homos https://depavage.noblogs.org/post/2015/06/12/actu-maroc-aswat-femen-repression/ Fri, 12 Jun 2015 01:21:05 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1486 Continuer la lecture →]]> 10171738_247656888691995_5726533087249488744_n [Mise à jour : manifestation homophobe devant le domicile des deux personnes arrêtées pour homosexualité.] Réaction du collectif Aswat après « l’action » des Femen et l’arrestation qui s’en est suivi. Puis une tribune de l’écrivain Abdellah Taïa.

Mise à jour du 12 juin 2015. Le mensuel Gay Maroc a fini, suite à la mobilisation du collectif Aswat et des internautes, par retirer de la vente le magazine avec en une « Faut-il brûler les gays ? ». Ce même mensuel avait déjà publié précédemment une une négrophobe (« Le péril noir »).

Lahcen et Mosine , les deux jeunes arrêtés ce 3 juin ont besoin de soutien pour obtenir leur liberté ! D’autant qu’une manifestation homophobe a été organisée le 7 juin devant le domicile des deux jeunes hommes. La manifestation a réuni des dizaines de jeunes du quartier scandant des slogans dénonçant cet acte et réclamant « les peines maximale envers les homosexuels ».  Les deux jeunes, après leur arrestation, ont été outés par la chaîne de télévision nationale Al Aoula qui a publié leurs photos. Le portail Cawalisse avait même révélé leurs noms complets ainsi que les quartiers où ils habitent, ce qui aurait facilité le repérage de leurs domiciles, les exposant aux menaces. Les deux hommes, arrêtés pour « exhibition impudique », risquent jusqu’à trois ans de prison ferme.

11391445_1592248901025236_6851963838291667183_n

2 et 3 juin 2015. Rabat. Esplanade de la tour Hassan. Deux militantes (blanches, européennes) des Femen ont été appréhendées pour avoir tourné une “séquence obscène au sein de ce lieu de culte, torse nu, en arborant un slogan portant atteinte à la moralité publique » « [« In gay we trust« ]. Elles ont été expulsées. Peu après, au même endroit, deux gays se prennent en photos en s’embrassant. Ils sont marocains. Ils sont arrêtés et emprisonnés.

10487286_771874096190009_7678071024762266365_n

Pour rappel, « les actes licencieux ou contre nature avec un individu du même sexe. » sont passibles d’une peine de trois ans de prison selon l’article 489 du code pénal marocain.

Le Collectif Aswat critique l’action des Femen à Rabat

Après avoir observé un silence prudent au lendemain du « kiss-in » des Femen et des deux gays marocains sur l’esplanade de la Tour Hassan, le collectif Aswat pour la lutte contre l’homophobie s’est finalement prononcé sur ces événements qui ont défrayé la chronique.

11219407_297476610376689_2151704349214096895_n

Aswat s’est défendu de tout lien avec l’action des Femen ainsi que l’initiative du groupe britannique Placebo à Mawazine.

L’organisation de ces deux événements « n’est aucunement liée au Collectif Aswat, comme le prétendent et propagent les médias nationaux », selon un communiqué de l’association, qui ajoute qu’Aswat ne peut « guère adhérer ou participer à une activité similaire à celle des Femen » car elle va « à l’encontre de notre vision d’un engagement et d’une lutte pacifique ».

 L’association révèle aussi que les deux homosexuels qui se sont embrassés devant la Tour Hassan « ont pris nombre de photos en guise de souvenir dans différents sites » de Rabat, avant d’être arrêtés par les forces de l’ordre qui « les ont encerclés sur l’esplanade et accusés ultérieurement d’avoir imité l’action des Femen ».

Lire aussi « Les Femen, un féminisme de type néocolonial ».

19090_295552653902418_8339934966919140059_n

Qui va sauver les homosexuels marocains?

(par Abdellah Taïa, écrivain marocain immigré en France)

J’ai vu hier soir un film japonais sur l’esclavage, le chef-d’oeuvre L’intendant Sansho de Kenji Mizoguchi, où un père donne à son fils ce dernier conseil : « L’homme sans pitié est inhumain. Sois dur pour toi et généreux pour autrui. »

Bouleversé par ces mots simples et tellement justes, je n’ai pu m’empêcher de faire immédiatement le lien avec les trois  hommes de Taourirt, cruellement condamnés il y a quelques jours à trois ans de prison (peine maximale) pour « homosexualité » et déjà oubliés par les Marocains. Certes la presse a évoqué leur histoire et Internet a impitoyablement relayé les photos humiliantes, dégradantes, de leur arrestation « en flagrant délit » par la police suite à une dénonciation. Mais depuis, rien. Les homosexuels marocains, ce n’est vraiment pas la priorité pour le pouvoir et les citoyens hétérosexuels de ce pays. C’est de leur faute, n’est-ce pas, « ces pédés » n’avaient qu’à se repentir, se soigner, s’abstenir, bien se cacher…

aswatabdellahtaia

L’homosexuel(le) n’est pas un monstre. Ce n’est pas une honte ni un malade. C’est un être humain. C’est ton enfant, ton frère, ta sœur, ton père, ta tante, ton voisin, ton ami(e), ton professeur, ta nièce, ton député, le mécanicien de ton bloc…

Cela fait au moins 10 ans que l’homosexualité est omniprésente dans les médias marocains, largement débattue. L’association LGBT Aswat ne cesse de lancer régulièrement et courageusement des initiatives pour demander sa dépénalisation. Les chanteurs ouvertement homosexuels Elton John, Mika et Ricky Martin ont été officiellement invités à se produire au festival Mawazine et leur concert transmis en direct sur 2M TV *. Mais, malgré cela, l’homosexuel marocain, lui, n’existe toujours pas. Il ne doit surtout pas exister si ce n’est comme un criminel. Quand il habite à Taourirt, là-bas, si loin de Rabat et de Casablanca, son sort n’intéresse personne au Maroc. Qui connaît d’ailleurs l’existence de la ville de Taourirt ? Qui jamais parle de Taourirt ? Ca se trouve où déjà, ce bled ?

Un sondage récent nous apprend que plus de 80% des Marocains se déclarent contre l’homosexualité. Ils assument franchement cette intolérance, cette discrimination, ce racisme : l’homophobie. Quand je lis cela, j’ai honte et j’ai envie de pleurer. Chialer. Tellement c’est insupportable !

aswat2

Le Marocain est-il à ce point égoïste, insensible, cruel ? Le malheur et l’injustice que subissent ses frères et sœurs (homosexuels ou pas) ne l’intéressent pas ? Ne le concernent pas ? Pourquoi cette indifférence, ce silence, cette terrifiante politique de l’autruche ?

Pour justifier leur condamnation de l’homosexualité, certains (la plupart en fait) évoquent sans aucune nuance l’islam, le Coran, nos traditions. Nous sommes des Arabes, des musulmans, nous n’acceptons pas parmi nous les invertis, les pervers ! A ceux-là, j’ai envie de répondre ceci : le Coran recommande le pardon, l’islam incite à ne jamais se hâter dans la condamnation de l’autre et nos traditions elles-mêmes ont un cœur tendre pour nous, tous, absolument tous !

Pourquoi alors persister au Maroc dans la cruauté ? Pourquoi la peine maximale de trois ans au mécanicien de Taourirt et à ses deux amis ? Il est vrai qu’ils n’ont pas la chance, eux, d’être de nationalité britannique comme l’homosexuel Ray Cole qui, arrêté à Marrakech fin 2014 avec un Marocain, a été emprisonné puis, suite aux pressions médiatiques de son pays, vite libéré. Il faudra que quelqu’un nous explique officiellement cette différence de traitement. Le Marocain homosexuel est-il plus coupable aux yeux de la justice qu’un Britannique homosexuel ? Au second, on pardonne tout et sur le premier, on s’acharne sans relâche ?

Tout cela est d’une tristesse absolue.

Si j’écris ce texte c’est parce que je me sens plus que solidaire avec le pauvre mécanicien de Taourirt et ses deux amis. Je pense à eux dans leur cellule en ce moment, à comment on les traite, à comment on les regarde. J’imagine tout, facilement. L’horreur. Et je ne cesse de me répéter que, malgré tout ce qu’on dira au Maroc, ils n’ont commis aucun crime. Ils essayaient juste de vivre, de voler un moment de liberté sexuelle que la société et l’État marocains leur interdisent officiellement. Mais où est ce Marocain, ou bien cette Marocaine, qui respecte intégralement tout ce que prévoient la religion et les lois du pays ? Est-ce qu’il/elle existe seulement ? La réponse est évidente. Et pourtant, quand on est « attrapé » au Maroc, on est si seul : plus personne pour vous reconnaître, vous aider, se battre avec vous. Bien au contraire : c’est alors pour beaucoup de monde l’occasion rêvée pour exister en vous enfonçant. Pas de pitié. Pas de générosité. Une mauvaise foi schizophrénique en veux-tu, en voilà.

Les libertés individuelles n’existent pas au Maroc. Il n’y a pas de lois pour protéger les citoyens qui, eux, veulent se libérer des contraintes, des condamnations sociales et assumer leurs choix de vie. Vivre librement ne signifie pas vivre d’une manière sauvage. Cela veut juste dire s’engager dans la société, en étant sincèrement qui on est, cesser de perdre son énergie à vouloir toujours satisfaire des exigences et des traditions depuis longtemps obsolètes.

552417_167975509993467_2114272891_n

Quand est-ce qu’on va enfin comprendre dans ce pays qu’un Marocain libéré et épanoui travaillera mieux, pour lui et pour son groupe, pour la société, pour le monde ? Je ne suis sans doute ni le premier ni le dernier à poser cette question plus que légitime et qui attend toujours une réponse sérieuse, adulte, et non pas un rappel à l’ordre systématique.

Je suis écrivain. Je suis marocain. Je suis homosexuel. Et, sincèrement, j’en ai plus que marre de constater que même ceux qui d’habitude défendent la liberté avec vigueur ne sont jamais là pour soutenir les homosexuels marocains dans leur combat. Ils se dérobent, ils se cachent, après tout ce n’est pas leur problème… Ils ont peur d’être « salis », de perdre leur soit-disant crédibilité dans le milieu où ils évoluent. Il faut d’abord régler tant de questions ici avant d’aborder celle des homosexuels ! Ce n’est pas encore le moment ! Soyez patients ! Etc. Un discours hypocrite tout prêt et resservi à chaque fois avec beaucoup d’aplomb.

150837_516696425041112_586233508_n

Il n’y a pas si longtemps j’étais encore un adolescent homosexuel dans la ville de Salé livré quotidiennement aux mâles sexuellement frustrés du quartier, insulté, violé, battu, obligé de baisser continuellement la tête dans l’espoir qu’on me laisse tranquille. En vain. Tout le monde savait l’enfer qu’on m’obligeait à vivre. La violence inouïe. Personne ne m’a défendu. Personne. J’ai payé dans mon petit corps le prix des contradictions vertigineuses de ce pays. Ce qui m’est arrivé petit arrive aujourd’hui encore à beaucoup de jeunes Marocains homosexuels. Était-ce de ma faute ? Est-ce de leur faute ? Et que fait l’État pour protéger ces enfants, ces adolescents ?

L’homosexuel(le) n’est pas un monstre. Ce n’est pas une honte ni un malade. C’est un être humain. C’est ton enfant, ton frère, ta sœur, ton père, ta tante, ton voisin, ton ami(e), ton professeur, ta nièce, ton député, le mécanicien de ton bloc… Quelqu’un avec qui nous vivons tous et que nous tuons chaque jour un peu plus. Jusqu’à quand ces horreurs et cette inhumanité ? Qui va sauver enfin les homosexuels marocains ?

*Cette chronique a été écrite quelques jours avant la manifestation des Femen à Rabat et le concert de Placebo. 

12774_169591866498498_127994664_n

]]>
« La prison n’a pas a être réformée » interview avec Cece McDonald https://depavage.noblogs.org/post/2015/05/16/la-prison-na-pas-a-etre-reformee-interview-avec-cece-mcdonald/ Sat, 16 May 2015 04:05:33 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=1433 Continuer la lecture →]]> url« Cece McDonald a été envoyée en prison pour s’être défendue contre un crime de haine. À l’occasion du premier anniversaire de sa libération, en janvier 2015, elle nous parle de comment lutter contre l’oppression. »

 

« LA PRISON N’A PAS À ÊTRE RÉFORMÉE »
— une interview avec Cece McDonald —

par Andrea Abi-Karam

**

cece_one

« Stop à la guerre faite aux femmes trans racisées ! Contre le racisme, la transphobie et les agressions fascistes ! LIBÉREZ CECE McDONALD –MAINTENANT ! »

**

Il y a un an aujourd’hui, Cece McDonald sortait de prison. Son crime ? S’être défendue face à une agression raciste et transphobe au cours de laquelle sa joue a été tranchée par un verre qui a aussi lacéré sa glande salivaire, blessure qui a requit 11 points de suture.

L’histoire de Cece a gagné une attention internationale, et a été largement perçue comme la persécution d’une femme trans de couleur, envoyée en prison pour s’est défendue contre un crime de haine. « Liberté pour Cece » est devenue une cause célèbre, avec une pétition signée par 18 000 personnes demandant sa libération, et avec l’actrice trans Laverne Cox s’inspirant de Cece pour interpréter son personnage dans Orange is the New Black.

Le 5 juin 2011, lorsque Cece, 23 ans, et quatre ami-es à elle, tou-tes Africaines-Américaines et en majorité LGBTQ, ont quitté la Schooner Tavern à Minneapolis, un groupe de gens blancs à l’extérieur a commencé à leur lancer des insultes, du genre « meufs à bites », « pédé » et « nègres ». S’en est suivie une bagarre, au cours de laquelle Dean Schmitz, un des agresseurs au corps tatoué de croix gammées, a été poignardé avec une paire de ciseaux. Cece a été la seule personne arrêtée.

Risquant une peine pour meurtre pouvant aller jusqu’à 40 ans d’emprisonnement, elle a accepté une négociation de plaidoyer de culpabilité, et a finalement passé 19 mois en prison. Durant son incarcération, elle a été placée dans deux établissements pour hommes.

prisonerfemalepris

Mais on ne peut pas parler de Cece McDonald sans parler aussi de Michael Brown et d’Eric Garner, de Rekia Boyd et d’Yvette Smith, de comment l’État et la police ciblent, emprisonnent et tuent systématiquement les personnes de couleur. Il y a moins d’un an, George Zimmerman était acquitté du meurtre de Trayvon Martin, sur le principe de l’auto-défense, ce qui a engendré le mouvement #blacklivesmatter.

La violence d’État et l’industrie carcérale menacent les personnes queers et trans de couleur depuis leur plus tendre enfance, et la crainte qu’elles suscitent habite leurs corps depuis leur premier souffle, et ce avant toute résistance organisée.

L’automne dernier, le groupe californien Critical Resistance, qui milite pour l’abolition de la prison, a invité Cece dans la Bay Area. Je lui ai posé des questions sur les stratégies abolitionnistes, sur l’importance d’une communauté créative à l’intérieur, et sur les moyens de lutte contre l’oppression systémique.

Dessin Joaquin

ANDREA ABI-KARAM :

Quelles sont les choses que tu aimerais voir émerger du mouvement pour l’abolition de la prison ?

CECE MCDONALD :

Si on veut pouvoir parler d’abolition de la prison, il faut aussi qu’on parle de comment on fait pour éviter que les gens aillent en prison. Comment est-ce qu’on fait évoluer les politiques actuelles et comment est-ce qu’on change les choses pour les gens qui sont en prison. Et il ne s’agit pas juste de réfléchir aux crimes et à comment les prévenir –la réalité est que tous les crimes ne peuvent pas être évités.

Il y aura toujours des gens ignorants. Il y aura toujours des gens remplis de haine. À partir de là, on sait que les cas de crimes de haine et de violence à l’encontre des femmes et des femmes trans, que la violence à l’encontre de la communauté LGBTQIA, et que les crimes à l’encontre des personnes de couleur continueront à exister.

Le crime continuera à exister, alors comment fait-on pour parler d’abolition sans oublier que la haine est une réalité ? Nous devons admettre ça, et trouver comment gérer le fait qu’il y a des gens qui ne sont pas faciles à convaincre que : je suis une bonne personne en tant que personne Noire ou que je suis une bonne personne en tant que personne trans. Nous devons comprendre ça. Alors peut-être seulement qu’on pourra se demander à quoi pourrait réellement ressembler la justice.

11009908_10205994201795691_7574776780637846015_n

ANDREA ABI-KARAM :

Est-ce que tu peux nous en dire plus sur le mouvement abolitionniste de la prison comparé au projet réformiste de la prison ?

CECE MCDONALD :

J’ai l’impression qu’une vraie réforme serait la fin pure et simple de la prison : un démantèlement du système carcéral. On ne peut pas vouloir réformer et corriger la prison et en même temps vouloir y mettre un terme. C’est soit l’un, soit l’autre.

Si on questionne un-e vrai-e abolitionniste sur l’idée de réforme, elle/il réfléchirait aux moyens de : 1/ libérer les prisonnier-es, 2/ démanteler l’industrie carcérale, et 3/ trouver des solutions alternatives et de nouvelles méthodes de gestion des crimes, des punitions et de la justice, tout en sachant que personne n’a le même point de vue sur ce que ça pourrait être.

Le terme « réforme » a lui-même besoin d’être redéfini. Nous ne voulons pas d’une prison différente, nous ne voulons plus de prison du tout. Selon moi, la prison n’a pas à être réformée.

1936 destruction prison femme Barcelone

—

ANDREA ABI-KARAM :

J’aimerais savoir ce que tu penses des alternatives à l’industrie carcérale comme les processus de responsabilisation communautaire ou de justice transformatrice ?

CECE MCDONALD :

La justice transformatrice est un sujet très complexe et délicat, comme nous le savons tou-tes. Certaines personnes ont une vision très honnête et équitable de la justice transformatrice, mais nous savons aussi que le système n’est pas prévu pour être honnête et équitable, et qu’il est au contraire conçu pour briser les groupes marginalisés, afin de « diviser pour mieux régner ».

Alors, selon moi, la justice transformatrice n’est pas quelque chose d’essentiel, c’est juste un truc créé pour donner de l’espoir aux gens et nous faire croire qu’il y a de l’équité et de la justice dans le système judiciaire, ou qu’il pourrait y en avoir. Alors que ce n’est pas possible. Dans un certain sens, on pourrait même dire que la justice transformatrice est incompatible avec la lutte pour l’abolition de la prison.

pozo 9

ANDREA ABI-KARAM :

Tu parlais toute à l’heure des personnes qui sont des acteur-ices passif-ves au sein de la (résistance à la) dynamique capitaliste, raciste, et tout le reste. Quelles sont tes propositions pour faire en sorte que les gens ne soient plus dans cette position ?

CECE MCDONALD :

J’ai l’impression que bien souvent les gens ne se manifestent pas. Ne pas être passif-ve à propos de quelque chose, c’est s’éduquer et s’exprimer sur cette chose, comprendre où se trouve la réalité, où est la vérité, puis assimiler ces notions grâce à ses propres privilèges, et bouger son cul !

Je crois que ce point est très important, car j’ai l’impression que bien souvent des gens s’autoproclament allié-es ou militant-es, mais on ne peut être ni l’un-e ni l’autre en restant passif-ves. Tu ne peux pas te dire militant-e et rester assis-e à l’arrière en disant : « Oh, j’ai fais des cookies pour récolter de l’argent pour la bonne cause ». La réalité, c’est que faire des cookies ne va pas aider la cause, et ne va pas aider à soutenir les gens ou à faire entendre leur voix. Je ne peux pas rester dans la même pièce qu’un groupe de gens qui pensent qu’organiser une bouffe collective c’est un vrai travail militant. Nous avons besoin d’un mouvement, de choses concrètes, et d’être honnêtes là-dessus.

Les gens qui ont des privilèges peuvent vraiment faire changer des choses, tu vois de quoi je parle ? J’aimerais savoir combien de personnes blanches riches interpellent et corrigent leurs ami-es blanc-hes riches quand elles/ils disent des conneries. Car c’est ça être un-e vrai-e allié-e. C’est ça être un-e vrai-e militant-e. Il ne s’agit pas juste d’aller marcher dans la rue avec une pancarte. C’est bien aussi, hein, mais qu’en est-il des trucs qui se passent en privé ? Qu’en est-il des merdes qui se produisent juste à côté de moi ? C’est ça qui compte avant tout, bien plus que de rester assis-e là et de s’autoproclamer militant-e.

mlkdayseattle

—

ANDREA ABI-KARAM :

Quel est ton rapport aux activités créatrices ? Que reste-t-il comme place pour la créativité à l’intérieur des prisons ?

CECE MCDONALD :

J’ai vu tellement de talents à l’intérieur des prisons où j’ai été, et j’ai aussi vu des spectacles qui parlent de différentes personnes qui vivent dans diverses prisons du pays, alors je sais que beaucoup de gens écrivent de la poésie, dessinent, font des illustration magnifiques et hyper détaillées, chantent des chansons, créent des morceaux de rap, et d’autres trucs dans le genre, et parlent ainsi de l’industrie carcérale, du fait d’être enfermé-es ou d’être piégé-es dans le système. C’est en soi assez logique que certaines personnes créent spontanément en prison, puisqu’il y a une vraie diversité d’individu-es au sein du système carcéral.

Il y a des gens qui viennent de partout, qui ont tou-tes des parcours différents, et on utilise ça comme des outils pour nos créations artistiques : ça se ressent dans la façon qu’on a d’écrire nos poèmes, d’écrire notre musique, de tracer nos dessins. Une grande partie de ce que j’ai publié sur le blog quand j’étais enfermée a été inspirée par mon parcours, par comment j’ai grandi et comment mon esprit s’est construit, à travers l’école et l’éducation pleine d’amour que j’ai reçu. Toutes ces choses se sont exprimées de manière très personnelle, laissant voir qui j’étais en tant qu’individue.

Ça m’a donné le sentiment que les gens comprenaient qui j’étais, pas juste une autre personne au sein du système, mais une personne qui existait aussi à travers ses rêves et ses aspirations. J’avais toujours ça en tête.

Je me mettais à écrire et les mots se dessinaient sur le papier, puis les gens se connectaient à moi à travers mon blog, ayant ainsi accès à mon point de vue d’individue incarcérée.

1191095744.3

ANDREA ABI-KARAM :

Tu as dit avoir une relation positive avec ton officier de probation. Comment est-ce que ça se passe avec lui, comparé aux interactions que tu avais avec le personnel pénitentiaire ?

CECE MCDONALD :

On doit bien comprendre que les gens ont des aptitudes et des prédispositions. Les métiers attirent des gens qui ont des penchants intériorisés particuliers. Du coup, tu risques de trouver des gens racistes ou sexistes ou classistes ou agistes ou toute autre chose dans le genre.. qui travaillent dans des endroits où tu vas quotidiennement, que ce soit au bureau de poste, au MacDo, ou en prison.

Quand on en vient aux matons, le truc c’est que ce sont des gens qui pensent qu’il est de leur devoir de contrôler et de mater des personnes racisées et de les faire rentrer dans le rang, tu vois ce que je veux dire ? Ça craint que ces gens travaillent au sein de l’industrie carcérale, hein, tu vois ce que je veux dire ? Mais c’est la réalité. Ces personnes existent et ont des métiers, et elles travaillent dans des endroits où on se rend quotidiennement.

vlcsnap-2014-08-30-16h39m15s190

Mais ces personnes ne sont pas toutes mauvaises. Il peut aussi arriver qu’une de ces personnes ait une certaine sympathie pour toi, peut-être parce que tu es une femme, même si peut-être par ailleurs elle ne t’aime pas parce que tu es Noire, ou parce que tu es une personne de couleur, ou qu’elle ne t’aime par parce que tu es queer, ou parce que tu es trans, ou parce que tu ne te conformes ni au genre féminin ni au genre masculin.

—

ANDREA ABI-KARAM :

Est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais ajouter ?

CECE MCDONALD :

J’aimerais juste que les gens prennent conscience du monde dans lequel on vit. J’aimerais que les gens ouvrent leur esprit et leur cœur aux choses qui se passent dans le monde. Grâce aux avancées technologiques qui ont permis l’existence des réseaux sociaux, on voit tous les jours ce qui se passe : brutalité policière, racisme, crimes de guerre, famine, pauvreté. On en voit tellement qu’on a pris l’habitude de baisser les bras et de juste dire « Oh, ben, ça craint », puis de retourner à notre vie quotidienne, de s’arrêter au premier Starbucks et d’oublier tout ça.

Je me débats toujours avec des choses liées à l’incident qui m’est arrivé, j’apprends encore à faire confiance aux gens. Je sais qu’il y a des gens ici et là qui sont de bonnes personnes, qui veulent que les choses changent, qui croient en l’amour, qui croient à l’empathie et à la compassion. On a besoin de plus de gens comme ça. Je sais que c’est difficile, mais il faut qu’on arrête d’apprendre la haine à notre jeune génération. Je sais que c’est possible.

J’essaye vraiment d’être plus assidue et constante dans mon travail militant, et de rassembler divers groupes de gens aux parcours différents. Si nous voulons savoir ce qu’est la justice, l’égalité et la crainte, alors nous devons nous ouvrir au changement, avec nos esprits et nos cœurs. Nous devons incarner ces changements, aller de l’avant et mettre fin à tous les « -ismes » qui nous entravent en tant qu’être humain-es, qui nous empêchent d’avancer. Car c’est ce que le système veut. Ils ne veulent pas qu’on progresse, qu’on exprime notre vrai potentiel d’êtres humain-es capables de nous rassembler malgré tous ces -ismes, et capables de nous réaliser en tant qu’êtres humain-es.

**

cece_two

« Des femmes trans sont tuées CHAQUE JOUR & vous pensez que le combat est terminé parce que vous pouvez mettre un anneau sur un doigt ? » –Cece McDonald

**

1506883_1527031614205778_8307933735854764037_n

La version originale de cet article a été publiée le 13 janvier 2015 et est disponible ici. Texte traduit de l’anglais (USA) par Noomi B. Grüsig, le 21 mars 2015. Trouvé sur Badasses.

]]>
Non à l’instrumentalisation de la question trans par les soutiens du patron de La Mutinerie https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/01/non-a-linstrumentalisation-de-la-question-trans-par-les-soutiens-du-patron-de-la-mutinerie/ Mon, 01 Sep 2014 00:51:30 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=190 Continuer la lecture →]]> Texte de juillet 2014.

Nous sommes trans et non blancs/racisés. Nous vivons dans notre chair le fait que ces deux aspects de nous-mêmes nous précarisent. Nous sommes à la fois grévistes et soutiens de la grève à la mutinerie. Nous en avons plus que marre que le patron de ce bar et tous ceux qui le soutiennent utilisent la question trans pour faire diversion sur les questions d’exploitation capitaliste, raciste et sexiste dénoncées par les grévistes.

Les rappels sur la transidentité du patron sont malhonnêtes car on dirait que lui seul était trans et concerné par des oppressions de genre et sexualité.  Or le patron de la mutinerie n’est pas un trans perdu tout seul au milieu de personnes cis (c’est à dire non trans). Il est un trans dans un milieu queer : il y avait d’autres trans, précaires et aussi non blancs. A la mutinerie, peu importe ses opinions politiques ou identités, il est un patron. Un patron qui a comme employé-e-s des meufs, trans ou cis, des mecs trans et des gouines. Ce n’est donc pas sa transidentité qui est déterminante, mais le fait qu’il est le patron de ces personnes.

Un patron, qu’il/elle soit homo, bi, lesbienne, trans, ou tout ce qu’on voudra, est un ennemi de classe face à ses employé-e-s. Le capitalisme a de beaux jours devant lui s’il suffit que le patron ne soit pas l’homme hétérosexuel cis pour qu’on arrête de le combattre avec la même détermination.

Combien de trans ont accès à la possession d’une entreprise ? Sûrement très peu. Ce ne sont que des privilèges de classe qui peuvent le permettre dans un monde aussi transphobe, et cela a des implications concrètes. En possédant un bar, le patron de la mutinerie n’est pas concerné par les discriminations à l’emploi puisque c’est lui qui embauche . Pareil, pour trouver un logement, il est favorisé contrairement aux autres trans qui n’ont pas les filets de sécurité dont il dispose pour constituer un dossier. Tant mieux pour lui, mais qu’il n’essaie donc pas de se transformer en une victime d’un complot transphobe quand ses employé-e-s noirs et arabes, queers et trans, précaires, se rebellent contre lui. On accuse les grévistes « d’utiliser le politique » mais que font le patron et celles/ceux qui le soutiennent avec la question trans ?

Quand des trans sont précaires, exposé-e-s à de grandes difficultés matérielles, sans emploi et logement,  nous refusons catégoriquement qu’un sujet aussi sérieux que la transphobie serve à défendre un patron bourge.  Alors oui nous sommes trans, mais redisons ici que le patron de la mutinerie est un ennemi de classe. Dans ce contexte, la transidentitié ne suffit pas à nous rendre frères et soeurs, et vu le racisme et le classisme qu’a révélé cette grève, nous ne le serons jamais.

Enfin, si tous ceux qui soutiennent le patron parce qu’il est trans s’intéressaient vraiment à la condition des trans :    

  • Pourquoi ont-ils été plus pris de compassion pour la situation du trans patron et pas du tout pour celle du trans gréviste ?  

  • Pourquoi n’ont-ils pas non plus hésité à salir de manière raciste les trans non blancs en soutien à la grève, en les accusant par exemple de vouloir « casser le bar », choses qu’ils n’ont jamais dites ? [Ajout : le 21/08/14 nous tenons à préciser ce point qui illustre le racisme, particulièrement envers les pauvres de cité : un des deux trans racisés qui a tenté une médiation avec le patron avant la grève a été accusé par le patron de l’avoir menacé, de vouloir le taper dans une ruelle, et pour finir, d’être avec 10 mecs pour casser le bar … On retrouve là le discours des soit disant « bandes de mecs dangereux de cité »…]

  • Et puis comment ont-ils pu penser qu’ils défendaient réellement la cause trans en utilisant autant de procédés anti féministes, en persistant à dire, malgré le nombre croissant de personnes impliquées dans la grève et en soutien, que ce n’est qu’une histoire « de meuf frustrée d’avoir été larguée » même quand ceci est totalement faux ?

Ce texte a été distribué et affiché aux UEEH 2014

cam00293-3

]]>
Mutinerie à La Mutinerie, grève des cautions arabes et noires https://depavage.noblogs.org/post/2014/09/01/mutinerie-a-la-mutinerie-greve-des-cautions-arabes-et-noires/ Mon, 01 Sep 2014 00:37:20 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=185 Continuer la lecture →]]> Click here to read this text in english : Mutiny at La Mutinerie

Le 25 octobre 2013 publié sur soutienauxgrevistesinsoumiz.wordpress.com

La Mutinerie, bar du Marais à Paris, a la prétention de se définir comme un bar politique : « féministe antiraciste décolonial, par et pour les meufs gouines, trans, queers »1. Il se veut collectif politique, horizontal et participatif. Avec des ateliers à prix libre, des projections, des débats, des événements incluant des réflexions sur le rapport entre dominant.e.s et dominé.e.s.

Nous – issues de l’immigration néocoloniale et de la traite, issues de banlieue et de milieu rural, tout.e.s pauvres donc sans héritage, précaires face au travail et au logement, avec nos loyers et familles à charges, sans réseau propre, sans le temps nécessaire à l’acquisition d’un capital culturel ou militant etc. – sommes employées à la Mutinerie.

Pourtant, au risque de nous mettre dans une précarité encore plus grande, nous dénonçons, publiquement maintenant, l’organisation et l’exploitation sexiste, raciste et classiste qu’il y a dans ce bar. Par ce texte, nous dénonçons la domination du patron sur ses employées, la domination des blancs sur les autres et la reproduction de normes hétérosexistes et néocoloniales.

Au vu de la renommée internationale que s’est forgée le bar en se servant de notre image et de nos luttes, nous avons choisi de diffuser ce texte le plus largement possible afin que tout le monde soit bien conscient.e de ce qui s’y joue.

cam00261-2

>>> Ce bar prétend « refuser d’ignorer le classisme » pourtant depuis le début:

Ecart de salaire : On est payé entre 200 et 400 euros par mois sans être déclaré quand l’équipe-gérante gagne entre 5 à 10 fois plus par mois, au minimum.

Absence de droit du travail : Certain.e.s bénéficient de la possibilité de se faire payer les taxis, d’avoir des vraies pauses repas payées, d’avoir des congés payés, de fermer plus tôt, des arrêts-maladies, des avances extraordinaires, d’être payé.e.s par le bar et la sécu pendant leurs arrêts (et tant mieux) quand l’une d’entre nous a vu ses jours non-payés après avoir été hospitalisée ou l’autre par exemple. Basé sur une domination classiste, on renforce les plus riches dans leurs privilèges et surtout, on refuse de leur en retirer au profit d’une juste répartition qui bénéficierait à celles dont la condition inférieure est considérée comme normale.

Différences de traitement : Certain.e.s performeur.euse.s, particulièrement les performeur.euse.s-employé.e.s de l’équipe, peuvent être payé.e.s jusqu’à 200 euros le quart d’heure ce qui correspond à un mois de salaire pour la majorité d’entre nous. Tandis qu’à prestation/performance égale, des rémunérations différentes sont mises en place. Aussi, quand eux se payaient directement dans la caisse, nous, nous devions quémander notre dû au point de se sentir illégitimes.

Véritable exploitation économique : Le flou maintenu sur le bar qui serait un collectif politique ou un lieu commercial a permis au patron d’entretenir différents privilèges et de nous exploiter. Faisant croire depuis des mois que le bar risquait de fermer, faisant faire du « bénévolat » pour le faire survivre, allant jusqu’à organiser une quête sur internet pour «sauver le bar» (dont le montant récolté reste inconnu). Nous apprenons qu’il l’a acheté (achat du fond de commerce) en son nom il y a environ un mois. Il fait lui-même la comptabilité du bar…
Pourtant, le week-end c’est nous qui assurons la rentrée principale d’argent qui lui a servi à devenir propriétaire du bar. C’est un cautionnaire pensant participer à un bar horizontal, qui a fourni une partie de la caution nécessaire à la location. Depuis, en soutien il s’est retiré du projet jusqu’à nouvel ordre. Notre travail a pu assurer la pérennité et la renommée de la Mutinerie: en un an ce qui se fait passer pour un projet collectif, un bar autogéré est en fait ni plus ni moins un bar capitaliste comme les autres dans lequel le patron est devenu propriétaire.

>>> Ce bar se vend comme « antiraciste décolonial », pourtant nous subissons :

Une Stigmatisation raciale : rumeurs infondées sur des listes de travail collectives désignant certaines nommément de voleuses (les arabes), jugeant par ailleurs d’autres trop lentes (les noires de l’équipe).

Une Répartition raciale des tâches : d’une façon générale, le ménage et les livraisons n’étaient assurés que par nous. Les WC que l’équipe-gérante se refusait d’effectuer et dont le nettoyage est devenu un véritable bizutage pour certaines d’entre nous dès leur arrivée au sein de l’équipe. Aucune responsabilité décisionnelle ne nous a jamais été concédée. Ne serait-ce qu’une consultation sur nos propres plannings.

Une Répartition raciale des temps de travail : les noires et les arabes ne travaillent qu’ensemble le week-end parce que les blancs refusent de travailler avec nous (trop lents, trop violents). S’ajoutant à ça, la rémunération du week-end n’est même pas supérieure à celle de la semaine…

Comment devient-on agressives ?

Les personnes racialisées ne travaillent donc qu’entre elles et uniquement le week-end dans ces conditions et pour ces raisons. Ce sont les jours où il y a le plus de monde, de travail (faire le ménage et les livraisons accumulées de la semaine…). Le week-end correspond aussi aux plus grandes rentrées d’argent, à une gestion de personnes plus violentes (alcoolisées, sous produit, racistes, sexistes, lesbophobes, etc.). C’est aussi avoir affaire très souvent aux keufs (plusieurs fois, nos identités ont été relevées alors que nous ne sommes pas déclarées), plusieurs d’entre nous se sont faites agressées (vêtements, sous-vêtements déchirés), touchées (fesses, seins…)… Et, tout ceci dans l’indifférence totale voire le mépris de l’équipe-gérante tout en accordant une attention démesurée à des caprices de confort2. Les agressions que nous avons subies ont servi, au-delà de l’indifférence, à faire de nous des personnes violentes. Miroir de la société…

>>> Ce bar combat l’hétéronormativité et se veut féministe, pourtant nous subissons :

La notion de consentement : Ce lieu se revendiquant du féminisme tolère des prises d’espace, de visibilité et de pouvoir venant de personnes aux comportements douteux et abusifs. Et, plus généralement, ils ignorent ces comportements en fonction de la popularité des personnes impliquées.

Une domination de genre : Le patron nous possède. Il – blanc, de visibilité sociale hétéromasculine, patron d’un bar, et en interaction intime avec les principal.e.s concerné.e.s – propose du travail à celles – femmes, arabes, noires, venant de banlieue, sans travail…- qu’il convoite affectivement. Il entretient des relations sexuelles (dissimulées) avec (au moins) quatre de ses employées, aucune déclarée. Et, plus largement, avec plusieurs personnes du collectif de la Mutinerie. Il met ainsi en place un rapport de domination/privilèges sur ses employées-amantes.

Une mise en concurrence sexiste : Mensonges et larges faveurs financières créant des rivalités entre
Les employé.e.s. (déclarés/non déclarés, noir.e.s/blanc.he.s, bourgeois/prolétaires…) et les amantes (parmi les employées, les membres du collectif, les clientes… officielle/non-officielle…). Diviser pour mieux régner, le bar est devenu un véritable harem capitaliste. Tout devient une faveur accordée par le bon patron dans un réseau d’influence et de conflits d’intérêt motivés par l’argent, le sexe et l’orgueil, en un mot le carriérisme.

Silence et violence : Nombreux et nombreuses sont celleux qui savaient mais qui ont choisi de ne rien dire pire de cacher et mentir. On ne renonce pas si facilement à ses privilèges : être la favorite du patron, avoir son loyer payé, avoir plus de dates, être administrateur, performeur, graphiste ou autres pour la mutinerie, avoir un lieu de drague et où aller boire un verre, se donner bonne conscience alors qu’on a sous les yeux l’expression la plus directe de l’exploitation économique et des survivances néocoloniales. Alors que nos multiples remarques et critiques ont toujours été ignorées, déformées, invisibilisées ou réduites à des conflits personnels donc dépolitisées, il nous est maintenant reproché de ne pas avoir « osé » parler plus tôt.

Diffamation et exclusion : Certaines parmi nous se sont opposées à ce fonctionnement depuis des mois. Tout comme ont été refusé les tentatives pour acheter le silence de certaines3. Le patron a alors tenté de virer l’une d’entre nous. D’abord, en s’appuyant sur les rivalités entre employées-amantes qu’il avait créées. Puis, en organisant une véritable campagne de diffamation sexiste4, de rumeurs et d’accusations racistes5 afin d’organiser un vote entre l’équipe-gérante pour l’exclure sans même l’en/nous en informer. La campagne de décrédibilisation contre l’employée « à virer » se ponctuera par la dissimulation d’un compte-rendu de réunion. C’est dans cette ambiance que «l’employée à virer» s’est sentie obligée de se retirer (sans solde). D’autres l’ont soutenu et se sont solidarisées au regard de leur propre situation. C’est le début d’un positionnement organisé et public et la fin d’une croyance illusoire en des arrangements internes. La véritable Mutinerie commence enfin.

Nous dénonçons ce système néocolonial6 :

Comment ont-ils pu nier les profits engendrés grâce à notre travail ? Comment ont-ils pu ne pas s’apercevoir des privilèges dont ils bénéficiaient ? Et, évidemment, comment ont-ils pu ne pas se rendre compte d’une telle usurpation ? Leur aisance était directement liée à notre précarité pendant des mois. Leur niveau de vie a considérablement changé sous nos yeux pendant que nous nous faisions humilier et exploiter professionnellement et politiquement. Nous ne pouvons désormais qu’affirmer l’illégitimité de leurs présences. Ce bar, néocolonial et capitaliste, se sert de l’attrait exotisant de ses serveuses pour les soirées hypes du week-end et de l’image de nos luttes pour mieux nous exploiter.

Par ailleurs, les cautions noires et arabes qui servent de marionnettes, qui croient encore en l’illusion républicaine, qui espèrent l’assimilation ou performent leur race dans un folklore dépolitisé ne peuvent en rien servir de prétexte à l’égalité ou servir à nous opposer. Oui, on ne pense pas toutes pareilles…

Une fois la situation connue officieusement dans le collectif plus large de la Mutinerie, nous ne pouvons aussi que constater la réaction nombriliste et inconséquente des personnes blanches, inquiètes pour leurs réputations parce qu’impliquées. Majorité complice et silencieuse qui voit, se tait et étouffe, participe à ce système.

Nous avons conscience que ces oppressions sont aussi présentes dans l’ensemble des milieux militants blancs de gauche que nous connaissons pour avoir évolué parmi les mouvements féministes, les mouvements d’extrême-gauche, les mouvements antiracistes… Ce bilan reste encore douloureusement d’actualité dans bon nombre de milieux qui se veulent militants.

Nous nous mettons donc en grève illimitée, sans condition et immédiate.

> Nous exigeons un changement immédiat des statuts légaux du bar, que la direction et le fond de commerce soit collectivisés, ainsi que la démission des racistes de l’équipe. Nous voulons faire partie intégrante du rééquilibrage du bar et la redistribution des rôles décisionnels.

> Nous exigeons la suspension de tout événement politique jusqu’à nouvel ordre. La charte doit être retirée du bar et de tous les sites internet faisant référence à la Mutinerie. Nous voulons également que ce texte soit affiché sur place dès sa parution.

> Nous exigeons le paiement de tous nos arriérés, des arrêts-maladies et congés ainsi que le paiement rétroactif des week-ends, des heures de courses et de ménage effectuées depuis le début. Celleux d’entre nous qui refuseront de réintégrer ce lieu devront pouvoir bénéficier d’indemnités de chômage conséquentes.

> Nous exigeons la reconnaissance officielle des dommages infligés aux personnes concernées ainsi que la reconnaissance de la reproduction des oppressions de race, de classe et de sexe dans ce lieu. Pour finir, nous voulons des excuses publiques.

                       Des employées de la Mutinerie et leur allié.e.s,

                               Féministes radicailles, rurales et décoloniales !

                                     Contact : mutineriealamutinerie@riseup.net

1 http://www.lamutinerie.eu/projet.html

2 Échanger les heures de travail à la dernière minute, prendre le travail des autres à leur guise et en fonction de la pénibilité, ne jamais travailler seul.e. Pire, quand on est clientes, nous demander de les remplacer plusieurs fois dans la même soirée, de changer les fûts ou de gérer les livraisons à leur place… C’est la culture du ressenti qui ne s’applique qu’à certaines personnes, empathie sélective.

3 Des indemnités personnelles, des dates en plus pour certaines, des pseudos travaux de bricolage, de rangement, de ménage…

4 L’une d’entre a été accusé à tort d’avoir eu des rapports sexuels dans la réserve pendant que la police fouillait le bar et/ou abandonnant le bar laissant les clients se servir…

5Des membres de l’équipe gérante ont toujours refusé, jusqu’à aujourd’hui, d’adresser la parole à certaines d’entre nous. Pour appuyer ces fausses accusations, menace de recourir à des soi-disant « témoins » de vols, d’agression sur une membre de l’équipe, de mauvais travail, de non professionnalisme et même d’accusations de comportements abusifs !!!

6A. Memmi « Portrait du colonisé, Portrait du colonisateur », Edition Corréa, 1957

 

]]>
Chers ex-contestataires, G.Hocquenghem, 1986 https://depavage.noblogs.org/post/2014/08/25/chers-ex-contestataires-hocquenghem-1986/ Mon, 25 Aug 2014 00:20:13 +0000 http://depavage.noblogs.org/?p=30 Continuer la lecture →]]> Chers ex-contestataires, le retour de la droite ne vous rendra pas votre jeunesse. Mais c’est bien la gauche au pouvoir qui vous l’a fait perdre. Définitivement. Ce fut sous Mitterrand que vous vous êtes « normalisés » ; et sous Fabius que vous avez viré votre cuti. Pour devenir les néo-bourgeois des années 1980, les maos-gauchos-contestos crachant sur leur passé ont profité de l’hypocrisie nationale que fut le pouvoir socialiste. Sous lui, ils s’installèrent dans tous les fromages. Plus que personne, ils s’en goinfrèrent. Deux reniements ainsi se sont alliés : celui des « ex » de Mai 68 devenus conseillers ministériels, patrons de choc ou nouveau guerriers en chambre, et celui du socialisme passé plus à droite que la droite. Votre apostasie servit d’aiguillon à celle de la gauche officielle.

Extrait de Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Guy Hocquenghem, 1986

 

valls-gattaz-1280-medef

 

]]>